LIVRE IX
mintion profonde sabissoit le cœur à Faspect des vieillards armés : on voyolt se mouvoir, dans robscorité da bois, leurs têtes chauves ou blandries, comme les ondes argentées d*uû fleuve, sous la voûte des chênes. Adario, qui commande ks sachems , et qui s'élève au-dessus d*eux de toute la hauteur du front, ressemble à Fantique éteadard de cette troupe paternelle. Non loin, sur un bûcher, le grand prêtre fait des sacriAces, eoDsalte les esprits, et ne promet que des malheurs. Ainsi, aux appi*oches des tempêtes de rhiver, quand la brise du soir apporte l'odeur des feaiiles séchées, la corneille, perchée sur un ari)re dépouillé, prononce des paroles sinistres.
Bientôt, aux yeux éblouis des Natchez , sort da fond d'une vallée la pompe des troupes franfoises, semblable au feu annuel dont les Sauvages consument les herbages et qui s'étend comme on lac de feu. Indiens, à ce spectacle vous sentîtes one sorte d*étonnement furieux; la patrie, eachantant vos âmes , les défendoit de la terreur, mais non de la surprise. Vous contempliez les oadalations régulières, les mouvements mesurés, la superbe ordonnance de ces soldats. Au-dessus des flots de l'armée se hérissoient les baïonnettes, telles que ces lances du roseau, qui tremblent dans le courant d'un fleuve.
Un vieillard se présente seul devant les guerriers de la France. D*une main il tient le calumet de paix, de l'autre il lève une hache dégouttante de sang : il chante et danse à la fois , et ses chants et ses pas sont mêlés de mouvements tumultueux et paisibles. Tour à tour il invoque la foreur des Jeux d'Areskoui et l'ardeur des luttes de l'amour, la terreur de la bataille des héros et le charme da combat des grâces et de la lyre. Tantût il tounie sur lui-même en poussant des cris et lançant le tomahawk ; tantôt il imite le ton d'un <Qgore qui préside à la fête des moissons. Le ^ge de ce vieillard est rigide; son regard, im- P^eux; son front, d'airain: tout son air décèle le père de la patrie et l'enthousiaste de la liberté. Ou mène l'envoyé des Natchez à Chépar.
Debout au milieu d'une foule de capitaines , sans s'incliner, sans fléchir le genou , il parle ^i au commandant des François :
« Mon nom est Adario : de père en fils, tous
* mes ancêtres sont morts pour la défense de leur
* terre natale. Je te viens , de la part des sachems, " redemander Chactas et te proposer une dernière
* f(^ la paix. Si J'avois été le chef de ma nation.
« tu ne m'eusses vu que la hache à la main. Que N veux-tu ? Quels sont tes desseins? Que Tavons- « nous fait ?
« Prétends-tu nous massacrer dans les cabanes « où nous avons donné l'hospitalité à tes pères, t lorsque foibles et étrangers, ils n'avoient ni « huttes pour se garantir des frimas , ni maïs « pour apaiser leur faim?
« Si tu persistes à nous opprimer, sache qu'a- < vaut que nous te cédions les tombeaux de nos « ancêtres , le soleil se lèvera où il se couche, les « chênes porteront les firuits du noyer, et le Vau- « tour nourrira les petits de la colombe.
« Tu as violé la foi publique en arrêtant Chac- '' tas. Je m'ai pourtant pas craint de me présenter « devant toi : ou ton cœur sera rappelé à des « sentiments d'équité, ou tu commettras une « nouvelle injustice; dans le premier cas, nous « aurons la paix ; dans le second , tu combleras « la mesure. Le Grand-Esprit se chargera de « notre vengeance.
« Choisis : voilà le calumet de paix , fume ; « voici la hache de sang, frappe. »
Tel qu'un fer présenté à la forge se pénètre d'une pourpre brûlante , ainsi le visage de Chépar s'allume des feux de la colère au discours du Sauvage. L'indomptable vieillard levoit sa tête au-dessus de l'assemblée émue , comme un chêne américain qui , laissé debout sur son sol natal , domine de sa tige inflexible les moissons de l'Europe flottantes à ses pieds. Alors Chépar :
« Rebelle , ce pays appartient au roi mon mat- « tre ; si tu oses t'opposer au partage des terres « que J'ai distribuées aux habitants de la colonie , « Je ferai de ta nation un exemple épouvantable. « Retire-toi , de peur que Je ne te fasse éprouver « le châtiment épargné à Chactas. »
— « Et moi , s'écrie Adario brisant le calumet « de paix, Je te déclare, au nom des Natchez, «« guerre éternelle; Je te dévoue toi et les tiens à n l'implacable Athaênsic. Viens faire un pafn di- « gne de tes soldats avec le sang de nos vieillards, « le lait de nos Jeunes épouses , et les cendres de « nos pères! Puissent mes membres, quand ton « fer les aura séparés de mon corps, se ranimer « pour la vengeance, mes pieds marcher seuls « contre toi , ma main coupée lancer la hache, « ma poitrine éteinte pousser le cri de guerre , « et Jusqu'à mes cheveux , réseau ftaneste , tendre « autour de ton armée les inévitables filets de la « mort! Génies qui m*écoutez! que les os des
LES NAT€HRZ.
« oppresseurs soient rédaits en poudre, oomme « les débris du calumet écrasés sous mes pieds! « que Jamais l'arbre de la paix n'étende ses k rameaux sur lesNatchez et sur les François, tant « qu'il existera un seul guerrier des deux nations , « tant que les mères continueront d*étre fécondes -n cbez ces peuples! »
Il dit : les démons exaucent sa prière ; lis sortent de l'abfme et remplissent les cœurs d'une rage infernale. Le jour se voile, le tonnerre gronde , les mAnes hurlent dans les forêts , et les femmes indiennes entendent leur fhiit se plaindre dans leur sein. Adario jette la hacbe au milieu des guerriers : la terre s'entr'ouvre et la dévore ; on l'entend tomber dans de noires profbndeurs. Les capitaines françois ne se peuvent empêcher d'admirer le courage du vieillard qui , retourné au milieu des siens, leur adresse ce discours:
« Natchez, aux armes! Assez longtemps nous « sommes restés assis sur la natte ! Jeunesse , que « l'huile coule sur vos cheveux, que vos visages « se peignent , que vos carquois se remplissent , k que voschantsébranlentles forêts. Désennuyons «nos morts!
« Il vit infâme celui qui fuit : les femmes lui « présentent la pagne qui voile la pudeur ; il siège « au conseil parmi les matrones. Mais celui qui « meurt pour son pays , oh ! comme il est honoré ! « Ses os sont recueillis dans des peaux de castor, « et déposés au tombeau des aïeux ; son souvenir « se mêle à celui de la religion protégée, de la « liberté défendue , des moissons recueillies. Les « vierges disent à l'époux de leur choix sur la « montagne : « Assure-moi que tu seras semblahle « à ce héros. S<m nom devient la garantie de la « publique félicité, le signal des Joies secrètes « des familles.
« Sois-nous favorable , Areskoui ! ton casse- « tête est armé de dents de crocodile ; le couteau « d'escalpe est à ta ceinture : ton haleine exhale , « comme celle des loups ^* fodeur du carnage; « tu bois le bouillon de la chair des morts dans « le crâne du guerrier. Donne à nos Jeunes fils « une envie irrésistible de mourir pour la patrie : « qu'ils sentent une grande joie lorsque le fer de m l'ennemi leur percera le cœur! »
Ainsi parle ou plutôt ainsi chante Adario, et les Sauvages lui répondent par des hurlements. Chacun prend son rang et attend l'ordre de la marche. Le grand-prétre saisit une torche et se
place à quelques pas en avant. Sa tonique, hàk du sang des victimes, claque dans Tair; desserpents, qu'il a le pouvoir de charmor, sortent a sifflant de sa poitrine et s'entrelacent aotour èi simulacre de l'oiseau de la nuit qui surmostca chevelure : telle les poètes ont peint la DlscordCi entre les bataillons des Grecs et des Troyeas. Le jongleur entonne la chanson de la guerre, qie répète le bataillon des Amis : ainsi, sur les coda de l'Eurotas, les cygnes d'Apollon ehantoioit leur dernier hymne , en se préparant à r^oindri les dieux.
Alors le prince des ténèbres qipelle le Temfi et lui dit : « Puissance dévorante que jHiieBfin- « tée , toi qui te nourris de siècles, de tombraQi « et de ruines , rival de l'Éternité assise an del é « dans l'enfer, ô Temps, mon fllsl si je t'ai pré- « paré aujourd'hui une ample pâture, seeooÉ « les efforts de ton père. Tu vois la foiUesie de < nos enfants; leur petite troupe est exposai « une destruction qui renverseroit nos pn^eU : « vole sur les deux flancs de l'année iadieme, « coupe les bois antiques , pour en faire an reoa part aux Natehez : rends inutile la supériorité « du nombre chez les adorateurs de notre inplt- « cable ennemi. »
Le Temps obéit 9 il s'abat dans la Ibrèt, vnt le bruit d'un aigle qui engage ses ailes daasles branches des arbres : les deux armées oolrenta chute et tournèrent les yeux de ce côté. AuntM on entend retentir, dans la profondeur da désert, les coups de la hache de ce bûeheroB qui sipe également les monuments de la nature et eeox des hommes. Le père et le destructeur des sièeitf renverse les pins , les chênes , les eyprès , qui empirent avec de sourds mugissements : lessoiitides de la terre et du ciel demeurent soes, ei perdant les colonnes qui les unissent
Le prodige étonne les deux armées : les f» çois le prennent pour le ravage d'un DODvdov* ragan , les Natchez y voient la proteetloa de M génies. Adario s'écrie : « Les n^anitpus se déeli' « rent pour les opprimés, marchons. » Tout st* branle. Les Françds, formés en bataille, s'émerveillent de voir ces hommes demi-aus 9^ s'avancent en chantant contre le eauea et reliscelante baionnette. Quel courage n'inspits-to point , sublime amour de la patrie 1
LIVBE X.