LIVRE DIXIÈME
Déjà les Natchez s'approchoient de Tennemi. Chépar fait un signe : le centre de l'armée se replie et démasque les fbudres ; à chaque bronze se tient un guerrier avec une roèctie enflammée. Llafonterie exécute un mouvement rapide : les grenadiers du premier rang tombent un genou en terre; les deux autres rangs tournent obliquement et présentent , par les brisures de la ligne , le flancet les armes aux Indiens. A ce mouvement, ks Natcliez s'arrêtent, et retiennent toutes leurs Toix; un silence et une immobilité formidables lègnent des deux c6tés : on n'entend que le bruit les ailes de la Mort qui plane sur les bataillons.
Lorsque l'ardente canicule engendre dans les mers du Mexique le vent pestilentiel du midi , ce ifent destructeur pousse, en haletant, une haleine homide et brûlante. La nature se voile : les paysages s'agrandissent ; la lumière scarlatine dés tropiques se répand sur les eaux , les bois et les plaines; des nuages pendent en énormes fragments aux deux horizons du ciel; un midi dévorant semble être levé pour toujours sur le monde : on croit toucher à ces temps annoncés de Tembrasement de Tunivers : ainsi paroissent les armées arrêtées l'une devant l'autre , et prêtes à se charger avec furie. Mais l'épée de Chépar a brillé.... Muse, soutiens ma voix , et tire de Toubli les noms de ces guerriers dignes d'être connus de Tavenir 1
Cne fumée blanche, d'où s'échappent à chaque Instant des feux , enveloppe d'abord les deux armées. Une odeur de salpêtre, qui irrite le courage, 6*exhale de toutes parts. On entend le cri des Indiens, la voix des chefs françois, le hennissement deschevaux, le sifflement de la balle, du boulet et des bombes qui montent avec une lumière dans ledel.
Tant que les Natchez conservent du plomb et des poudres , leurs tubes empruntés à l'Europe ne cessent de brûler dans la main de leurs chasseurs : tons les coups que dirige un œil exercé portent le deuil dans le sein de quelque famille. Les traits des François sont moins sûrs : les borabes se croisent sans effet dans les airs, comme l*orbe empenné que des enfants se renvoient sur h raquette. Folard est surpris de l'inutilité de MQ art, et Chépar, de la résistance des Sauvages. Mais lorsque ceux-ci ont épuisé les semences de
feu qu'ils.avo!ent obtenues des peuples d*Âlbion , Adario élève la voix :
« Jeunes guerriers des tribus du Serpent et du « Castor, suivez vos pères; ils vont vous ouvrir « le chemin. » Il dit et fond à la tête des sachems sur les enfants des Gaules. Outougamiz Tenteudit, et se tournant vers ses compagnons : ^ Amis, « imitons nos pères ! « Suivi de toute la jeunesse , il se précipite dans les rangs des François.
Comme deux torrents formés par le même orage descendent parallèlement le flâna d'une montagne , et menacent la mer de leur égale fureur : ainsi les deux troupes des sachems et des jeunes guerriers attaquent à la fois les ennemis ; et comme la mer repousse ces torrents, ainsi Tarmée françoise oppose sa barrière à l'assaut des deux bataillons. Alors commence un combat étrange. D'un cûté, tout l'art de la moderne Bellone, telle qu'elle parut aux plaines de Lens , de Rocroy et de Fleurus; de l'autre, toute la simplicité de Fantique Mars, tel qu'on le vit naarcher sur la colline des Figuiers et aux bords du Simoïs. Un vent rapide balaye la fumée, et le champ de bataille se découvre. La difficulté du terrain, encombré par les forêts abattues, rend l'habileté vaine et remet la victoire à la seule valeur ; les chevaux engagés entre les troncs des arbres déchirent leurs flancs ou brisent leurs .pieds; la pesante artillerie s'ensevelit dans des marais ; plus loin, les lignes de Tinfanterie, rompues par l'impétuosité des Sauvages, ne peuvent se reformer sur un terrain inégal , et Ton con^bat partout homme à homme.
Maintenant , ô Càlliope , quel fut le premier Natchez qui signala sa valeur dans cette mêlée sanglante?
Ce fut vous, fils magnanime du grand Siphane , indomptable et terrible A4ario.
Les Sauvages ont raconté que sous les ombrages de la Floride , dans une tie au milieu d'un lac qui étend ses ondes con^me uq voile de gaze, coule une mystérieuse fontaine. Les eaux de cette fontaine peuvent redresser les membres plies par les ans*,. et rebrunir, au feu des passions, la chevelure sur la tête blanchie des vieillards. Un éternel printemps habite au bord de cette source : là , les ormeaux n'entretiennent avec le lierre que des amitiés nouvelles ; là , les chênes sont étonnés de ne compter leurs années que par Tâge des roses. Les illusions de la vie , les songes du bel
I > TradIUon historique.
LES NATCHEZ
âge , habitent avec les zéphyrs les feuilles de lianes qui projettent sur le cristal de la fontaine un réseau d'ombre. Les vapeurs qui s'e^i baient des bois d'alentour sont les parfums de la Jeunesse ; les colombes qui boivent l'eau de la source , les fleurs qu'elle arrose dans son cours, ont sans cesse des œufs dans leur nid , des boutons sur leur tige. Jamais l'astre de la lumière ne se couche sur ces bords enchantés, et le ciel y est toujours entr'ouvert par le sourire de l'Aurore.
Ce fut à cette fontaine, dont la renommée attira les premiers Européens dans la Floride, que le génie de la patrie alla , diaprés le récit des Natchez, puiser un peu d'eau : il verse, au milieu de la bataille, quelques gouttes de cette eau sur la tête du fils de Sipbane. Le sachem sent rentrer dans ses veines le sang de sa première jeunesse : ses pas deviennent rapides; son bras s'étend et s'assouplit ; sa maiu reprend la fermeté de son cœur.
Il y a voit, dans l'armée françoise, un Jeune homme nommé Sylvestre, que le chagrin d'un amour sans espérance avoit amené sur ces rives lointaines pour y chercher la gloire ou la mort. Le riche et inflexible Aranville n'avoit Jamais voulu consentir à l'hymen de son fils avec l'indigente Isabelle. Adario aperçut Sylvestre au moment où H essayoitde dégagef ses pieds d'une vigne rampante : le sachem , levant sa massue, en décharge un coup sur la tète de l'héritier d'Aranville : la tête se brise comme la calebasse sous le pied de la mule rétive. La cervelle de l'infortuné fume en se répandant à terre. Adario insulte par ces paroles à son ennemi :
« En vérité , c'est dommage que ta mère ne soit « pas ici I ellebaigneroit ton front dans l'eau d'es- « quine I Moi qui ne suis qu'un barbare , J'ai gros- « sièrement lavé tes cheveux dans ton sar^g ! m Mais J'espère que tu pardonneras à ma débile « vieillesse , car Je te promets un tombeau... dans « le sein des vautours. »
En achevant ces mots , Adario se Jette sur Lesbin ; il lui enfonce son poignard entre la troisième et la quatrième côte , à Tentroit du cœur : Lesbin s'abat comme un taureau que le styler a frappé. Le Sachem lui appuie un pied sur le cou ; d'une main il saisit et tire à lui la chevelure du guerrier, de l'autre il la découpe avec une partie du crâne, et, snspendant l'horrible trophée à sa ceinture, il assaillit le brave Huber qui l'attendoit. D'un coup de son fort genou Adario lui
meurtrit le flanc, et, tandis qu^Hubertserank sur la poussière, du tranchant de sahacfae,I'Iftdien lui abat les deux bras, et le laisse explier rugissant.
Comme un loup qui , ayant dévoré un agnen, ne respire plus que le meurtre, le sachem m l'enseigne Gédoin , et d'une flèche lai &ttachei& main au bâton du drapeau françois. U blesse osuite Adémar, le fils de Charles. Habitant èa rives de la Dordogne, Adémar avoit étééleiï avec toute sorte de tendresse par un vieoipèn dont il étoit le seul appui, et qu'il noQrrissoitde l'honorable prix donné à ses armes. MaisCliario ne dcvoit jamais presser son flls dans ses bras, au retour des pays lointains. La hacbe da achem , atteignant Adémar au visage, lui eobi une partie du front, du nez et des lèvres. Le soldat reste quelque temps debout , objetaffreti, au milieu de ses compagnons épouvantés : tel se montre un bouleau dont les Sauvages ont txkii l'écorce au printemps ; le tronc mis à nn , ettrjot d'une sève rougie , se fait apercevoir de loinpwni les arbres de la forêt. Adémar tombe sar son visage mutilé, et la nuit étemelle l'environne.
Comme untlaie de Cilicie , ou comme qd tigre du désert de Sahara , qui défend ses petits, Adario , redoublant de fureur à la vue de ses propres exploits, s'écrie : « Voilà comme vous périrez « tous , vils étrangers I tel est le sort que vous ré- « servent lesNatchez! » En même temps il arnche un mousquet à Kerbon , et lui plonge to la bouche la baïonnette ; le triple glaive perte le palais et sort par le haut du crâne de la pâJe ri^ time, dont les yeux s'ouvrent et se ferment awc effort. Adario abandonne Parme avec le cadaTie, qui demeurent écartés et debout , comme les deox branches d'un compas.
Soulevant une pierre énorme, teVe qaedeox européens la porteroient à peine pour isanpKf la borne de quelques Jeux dans une fête publiqoei le sachem la lance aussi légèrement qu'une flédte contre le fils de Malherbe. La pierre roule et tracasse les Jambes du soldat : il frappe le sol de soo front , et , dans sa douleur, mord les ronces ensanglantées. 0 Malherbe! la faux de la mort te moissonne au milieu de tes belles années! Mais tant que les Muses conserveront le pouvoir d'enchanter les peuples, ton nom vivra comme ccw des François auxquels ton illustre aïeul doooa l'immortalité !
Partout Adario se fait Jour avec la hache, la
UVftE X.
massue, le poignard on les flèches. Geblin , qu'enivre la gloire ; d*Assas ,.au nom héroïque ; rimprodeDt d'Estaing , qui eût osé défier Mars luimême ; Marigui , Comines , Saint-AIban , cèdent aa fils de Siphane. Animés par son exemple , les Natchez viennent mugissant comme des taureaux sauvages, bondissant comme des léopards. La terre se pèle et s*écorche sous les pas redoublés et fiirieux des guerriers; des tourbillons de poussière répandent de nouveau la nuit sur le champ de bataille; les visages sont noircis; les armes, brisées ; les vêtements, déchirés ; et la sueur coule en torrents du front des soldats.
Alors le ciel envoya l'épouvante aux François. Ftbriano, qui eombattoit devant le sachem, fut le premier à prendre la ftiite , et les soldats , abandoanésde leurs chefs , ouvrent leurs rangs.
Adario et les sachems y pénétrèrent avec un brait semblable à celui des flots qui Jaillissent contre les épieux noircis, plantés devant les murs d'une cité maritime. Chépar , du haut d'une collinc, voit la défaite de l'aile gauche de son armée ; il ordonne à d*Artaguette de faire avancer ses grenadiers. £n même temps Folard, parvenu à sauver quelques bronzes , les place sur un tertre découvert, et commence à foudroyer les sachems.
Vous prévîtes le dessein du commandant des François, vaillant frère de Célota ! et pour sauver vos pères , tous vous élançâtes , soutenu des jeunes Indiens , contre la troupe choisie. Trois fois les compagnons d'Outougamiz s'efforcent de rompre le bataillon des grenadiers, trois fois Ils se vtennent briser contre la masse impénétrable.
L'ami de René s'adressant au ciel : « 0 génies I « si vous nous refusez la victoire , accordez-nous « donc la mort. » Et il attaque d'Artaguette.
Deux coursiers , ûls des vents , et amants d'une .eavale, fille d'Ëole, du plus loin qu'ils s'aperçoi- Vent dans la plaine, courent l'un à l'autre avec des hennissements. Aussitôt que leurs haleines enflammées se mêlent , ils se dressent sur leurs Jarrets, s'embrassent, couvrent d'écume et de &ang leur crinière, et cherchent mutuellement à se dévorer; puis tout à coup se quittant pour se charger de nouveau , tournant la croupe , dressant leurs queues hérissées, ils heurtent leurs tôles dans les airs : des étincelles Jaillissent du demi-cercle d'airain qui couvre leurs pieds homicides. Ainsi comlMittoient d'Artaguette et Outougamiz; tels étoient les éclairs qui partoient de lacier de leurs glaives. La foudre dirigée par
Folard les oblige à se séparer, et répand le désordre dans les rangs des Jeunes Natchez.
« Tribus du Serpent et de la Tortue I s'écrie le « frère de Céluta , soutenez Tassaut de d'Arta- « guette, tandis que Je vais, avec les alliés, m'em- « pai*er des tonnerres. »
Il dit : les guerriers alliés marchent derrière lui deux à deux, et s'avancent vers la colline où les attend Folard. Intrépides Sauvages , si mes chants se font entendre dans l'avenir , si j'ai reçu quelque étincelle du feu de Prométhée , votre gloire s'étendra parmi les hommes aussi longtemps que le Louvre dominera les flots de la Seine; aussi longtenîps que le peuple de Giovis continuera d'être le premier peuple du monde ; aussi longtemps que vivra la mémoire de ces laboureursqui viennent de renouveler le miracle de votre audace dans les champs de la Vendée '.
Outougamiz comnience à gravir la colline : bientôt il disparoit dans un torrent de feu et de fumée : tel Hercule s'élevoit vers l'Olympe, dans les flammes de son bûcher; tel sur la voie d'airain, et près du temple des Euménides, un orage ravit Œdipe au séjour des dieux. Bien n'arrête les Indiens dont le péril s'accroît à mesure qu'ils approchent des l>ouches dévorantes. A chaque pas la mort enlève quelques-uns des assaillants. Tansou , qui se platt à porter un arc de cèdre , reçoit un boulet au milieu du corps; il se sépare en deux comme un épi rompu par la main d'un enfant. Kiousse , qui , prêt à s'engager dans les chaînes de l'hymen , avoit déjà éteint le flambeau dans la cabane de sa maîtresse , voit ses pieds rapides soudainement écrasés; il tombe du haut d'un roc dans une terre limoneuse, où il demeure enfoncé Jusqu'à la ceinture; Tani est frappé d'un globe d'airain à la tête ; son crâne emporté se va suspendre par la chevelure à la branche fleurie d'un érable.
De tous ces guerriers, Sépine suivoit Outougamiz avec le plus d'ardeur. Ce héros descendoit d'CEkala qui avoit régné sur les Siminoles. Œkala eut trois fils : ISape, qui devançoit les chevreuils à la course; Téran, qui épousa Nitianis, dont les esprits stériles fermèrent le sein ; et Scoute, qui fut le dernier des trois enfants d'Œkala. Scoute eut de la chaste Nibila la charmante Élisoe et le fier Alisinape , père de Sépine. Cet ardent Sauvage avoit promis à sa mère de lui apporter la
1 On voit, par ce passage, à quelle époque ce livre a été écrit.
LES NATCHBZ.
chevelure du comoiandaiit des François ; mais il avoit négligé de faire des sacrifices aax génies ^ et il ne devoit plus rentrer dans la cal)ane de ses pères. Un l)oulet l'atteignit dans les parties inférieures du oarps. Renversé sur la terre , il se roule dans ses entrailles. Son ami , Télaza, lui tend la main pour l'aider à se relever , mais nn second boulet arrache le bras secoorable qui va frapper Outougamiz.
Déjà il ne restoit plus que soixante guerriers de la troupe qui escaladoit la colline des foudres : ils arrivent au sommet. Outougamiz , perçant à travers les baïonnettes que Folard oppose à ses efforts j s'élance le premier sur un canon , abat la tête du cyclope qui alloit y porter la mèche , embrasse le tube, et appelle à lui les Sauvages. Là se fait un carnage épouvantable des François ot des Indiens. Folard crie aux premiers : « Quelle « honte pour vous si vous éties vaincus ! • Outongamiz crie aux seconds : « Encore un moment de « courage , et à nous la victoire ! »
On enfend le frémissement du sang qui se dessèche et s'évapore en tomlNint sur la machine rougie, pour la possession de laquelle on combat. Les décharges des mousquets et des batteries font de la colline un effroyable chaos. Tels sont les mugissements, les ténèbres et les lueurs de l'Etna, lorsque le volcan se réveille : un ciel d'airain, d'où tombe une pluie de oendre', s'abaisse sur les campagnes obscurcies , au milieu desquelles la montagne brûle comme un fîinèbre flambeau; des fleuves d'un fleu violet sillonnent les plaines mouvantes; les hommes, les cités, les monuments, difl|mroiss(ent, et Yulcain , vainqueur de Neptune, fait bouillonner les mers sur ses fourneaux embrasés.
Toutes les fureurs de la guerre se rassemblent autour du bronze qu'a saisi le frère de Géluta. Les Indiens tâchent d'ébranler la lourde masse, et de la précipiter du haut du coteau : les uns l'embrassent par sa bouche béante ; les autres poussent avec effort les roues qui laissent dans le sol deprofondes traces ; ceux-ci tournent contre les François les armes qu'ils leur ont arrachées; ceux-là se font massacrer sur le canon que souillent la moelle éparse, les cervelles fumantes, les lambeaux de chair, les fragments d'os. Chaque soldat , noirci par le salpêtre , est couvert du sang de ses amis et de ses ennemis. On se saisit par les cheveux; on s'attaque avec les pieds et les mains : tel a perdu les bras qui se
sert de ses dents pour combattre : c'est eMUM un festin de la mort. Déjà Folard esthlessé^d^à l'héroïsme de quelques Sauvages l'emporte sur tout l'art européen, lorsqu'un grenadier parvieat à mettre le feu au tube. Aussitôt la eouleanede bronze dégorge ses entrailles avec un dernkr rugissement : sa destinée étant accomplie, elli éclate, mutile , renverse, tue la plus grande partie des guerriers qui l'environnent. L'oan'entoii qu'un cri, suivi d'un silence formidable.
Gomme deux flottes puissantes, sedispataot Tempire de Neptune, se rencontrent à refflix»chure de l'antique Égyptus; le combat s'esgsp à l'entrée de la nuit. Bientôt un vaisseaa s'enflamme par sa poupe pétillante : à la loeor di mouvant incendie on distingue la mer sembbbie à du sang et couverte de débris : la terre est bordée des nations du désert ; les navires, ou démâtés, oq rasés au niveau des vagnes , dérivent en bràlaot Tout à coup le vaisseau en feu mugit ; son éosm carcasse crève, et lance jusqu'au del les taiiB d^airain, les pins embrasés et les cadavres de matelots : la nuit et le silence s'étendent sor les ondes. Outougamiz reste seul de tonte satroope) après l'explosion du foudre. Il se vonliHt jeter parmi les François; mais le génie de l'amitié ini fait au fond du cœur cette réprimande : « Oq a cours-tu, insensé? de quel fruit ta mort peut- « elle être maintenant à ta patrie? Réserve ce sï- <T criflce pour une occasion plus favorable, et « souviens-toi que tu as un ami. » Emu par ces tendres sentiments , le fils de Tabamica i^oadit du haut de la colline , va se plonger dans le fleuve; et, ranimé par la frateheur de l'onde, il rejoint les guerriers qui n'a votent cessé de combattre contre d'Artaguette.
Les sachems, aussi prudents qn'intrépuleSi craignant d'être coupés dans leur retraite, setoient réunis aux bataillons de leurs fils. Toas ensemble soutenoient à peine les efforts de Beiamanoir, qui, du côté des François, obleaoit l'honneur de la'Jouméo. Beaumanoir avoil pow ancêtre ce fameux chevalier breton qui but son sang au combat des Trente. Douze générations séparoient Beaumanoir de cette source illustre: Etienne , Matthieu , Charles , Robert , Geoffroy, le second Etienne, Paul, François, qui moartrl àJarnac; George le Balafré, Thomas, François deuxième du nom , et Jean le Solitaire, qQibAbftoit le donjon d'où Ton découvre la colline isolée '
> Le Hont-Dol.
LIVBE IX.
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fie ooaronneiit les raines d'un temple druidique. Armé d'un easse-téte à l'instar de Tennemi ^ BeauQUinoir ravage les rangs des Natchez : Adario soutient à peine sa furie. Déjà le vieux Nabal, k riche LIpoé, qui possédoit deux cents peaux de castor, trente arcs de bois de merisier et trois cabanes; Ouzao, de la tribu du Serpent ; Arimat ^ qui portoit un aigle d'azur sur son sein, une perle à sa lèvre , et une couronne de plumes sur sa tête : tous ces guerriers avoient péri sous les oBgles de ce fier lion , Beaumauoir.
On remarquoit dans l'armée des Natchez un sachem redouté, le robuste Nipane; trois fils secondoient son courage : Tanitien aux oreilles découpées, Masinaïke, favori de sa mère, et le grand Ossani, Les trois Nipanides , s'avançant à latétedfes Sauvages, lançoient leurs flèches contre les François et se retiroient ensuite à l'abri de la valeur de leur père. Comme un serpent à la peau changeante, 4 la queue sonore, reposant aux ardeurs du soleil , veille sur ses enfants qui se Jouent aotour de lui ; si quelque bruit vient à se faire entendre, les Jeunes reptiles se réfugient dans la bouche de leur mère; l'amour les renferme de nouveau dans le sein dont l'amour les flt sortir : tel étoit Nipane et ses fils.
Au moment où les trois frères alloient attaquer Beawnanoir, Beaumanoir fond sur eux comme le milan sur des colombes. Nipane , qui observe le mouvement du guerrier françois , s'avance pour secourir les objets de sa vigilante tendresse. Privé d'une victoire qu'il regardoit comme assurée, le soldat breton se tourne vers le sachem , et l'abat d'un coup de massue.
A la vue de Nipane terrassé , les Natchez poussent un cri : Tanitien , Masinaïke et Ossani lancent à la fois leurs flèches contre le meurtrier de leur père. Beaumanoir se baisse pour éviter la mort, et, se Jetant sur les trois Jeunes sauvages, H les immole.
Nipane , revenu de son évanouissement , mais répandant le sang par les yeux et par les narines, ne peut, heureux dans son infortune, apercevoir ses fils étendus à ses côtés. « 0 mes fils I « dit-il d'une voix mourante , S£[uvez mon corps
* de la rage des François. Est-il rien de plus pi-
• toyable qu'un sachem renversé par Areskoui? « Les ennemis comptent ses cheveux blancs et « insultent à son cadavre : Insensé, disent-ils, «pourquoi quittois-tu le bâton de chêne? Ils le « dépouillent et plaisantent entre eux sur les res-
« tes inanhnés du vieillard. » Nipene expire 4 parlant en vain à ses fils, et, arrivé chez les morts, il géoiit de retrouver ces mêmes fils que l'ont précédé dans la tombe.
Le grand prêtre , armé d'une torche ardente ^ rallie les Sauvages autour du corps de Nipane. Adario et Outougamiz enlèvent le cadavre; mais Beaumanoir saisit d*une main le sachem , l'oblige à lâcher sa proie, tandis que de l'autre main il lève la massue. Adarîo recule et détourne le coup. Alors le ciel marque à la fois la fln de la gloire et de la vie de Beaumanoir. D'un revers de sa ha< che , Adario fend le côté de son ennemi : le Breton tent Pair entrer dans sa poitrine par un chemin inconnu, et son cœur palpiter à découvert. Ses yeux deviennent blancs ; il tord les lèvres ; ses dents craquent ; la massue échappe à sa main ; il tombe : la vie l'abandonne; ses membres se raidissent dans la mort.
Adario s'élançant sur Beaumanoir pour lui enlever la chevelure : « A moi, Natchez! s'éCrie-t- « il , Nipane est vengé 1 » Les Sauvages Jettent de grandes clameurs , et reviennent à l'attaque. Du côté des François, les tambours battent la charge , la musique et les clairons retentissent : d'Artaguette, faisant baisser la baïonnette à ses gre-^ nadiers , s'avance pour protéger le corps de son loyal compagnon d'armes. La mêlée devient horrible : Lameck reçoit au-dessous des côtés un coup d'épée , comme il saisissoit par les pieds le cadavre de Beaumanoir. La membrane qui soutenoit les entrailles de Lameck est rompue; elles s'affaissent dans les aines, lesquelles se gonflent comme une outre. L'Indien se péme avec d'acca** blantes douleurs, et un dur sommeil ferme ses yeux.
Le sort du BxMt Yatzi ne fût pas moins déplorable : ce guerrier desoendoit des rais Yendats , qui avoient régné sur les grands lacs. Lorsque les Iroquois envahirent la contrée de ses pères, sa mère le sauva dans une peau d'Ours , et , l'emportant à travers les montagnes , elle devint suppliante aux foyers des Natchez. Élevé sur ces bords étrangers , Yatzi déploya an sortir de fenfance la générosité d'un roi et la vaillance de ses ancêtres. Sa hutte étoit ouverte à tous les infortunés , car il l'a voit été lui-même : la solitude n'avdt pdnt de cœur plus hospitalier.
Yatzi voit dans les rangs ennemis un François qu'il avoit reçu Jadis sur la natte : le fils de l'exil prenant À sa ceinture un calumet de paix, s'a*
LES NÀTCHËZ.
vance pour renouveler ralUance de la eabane ; mais le François, qui ne le reconnott pas, lai appuie un pistolet sur la poitrine : le coup part ; la balle fracasse la moelle épinière ; Yatzl , enveloppé d'une nuit soudaine, roule aux pieds de son hôte. Son âme , égarée sur ses lèvres , est prête à s'envoler vers celui qui reçoit le voyageur fatigué.
Transporté de colère , Siégo, autre banni des bois canadiens ; Siégo , qui étoit né cous un savanier ( car sa mère fut surprise des douleurs de Teufantement en allant à la fontaine ) , Siégo prétend tirer une vengeance éclatante du sort que vient d'éprouver son ami. Insensé qui coiroit luimême à sa perte I une balle lancée au hasard lui crève le réservoir du fiel. Le guerrier sent auKSitôt sur sa langue une grande amertume; son ha* leine expirante fait monter, comme par le Jeu d'une pompe , le sang qui vient bouillonner à ses lèvres. Ses genoux chancellent ; il s'affaisse doucement sur l'infortuné Yatzi qui , d'un dernier mouvement convulsif , le serre dans ses bras : ainsi l'abeille se repose dans le calice de la miraculeuse dlonée ; mais la fleur se referme sur la fille du ciel , et Tétouffe dans un voile parfumé.
.Les Indiens à leur tour arrachent à la vie une foule de François, et sarclent leehamp de bataille. A la supériorité de l'art , ils opposent les avantages de la nature : leurs coups sont moins nombreux , mais ils portent plus juste. I^e climat ne leur est point un fardeau ; les lieux où ils combattent sont ceux où ils s'exercèrent aux jeux de leur enfance ; tout leur est arme , rempart ou appui ; ils nagent dans les eaux , ils glissent ou ils volent sur la terre. Tantôt cachés dans les herbes, tantôt montés sur les chênes, ils rient du boulet qui passe sur leur tête ou sous leurs pieds. Leurs cris, leurs chants , le bruit de leurs chichikoués et de leurs fifres , annoncent un autre Mars, mais un Mars non moins redoutable que celui des François. Les cheveux rasés ou retroussés des Indiens, les plumes et les ornements qui les décorent , les couleurs qui peignent le visage du Natchez, les ceintures où brille la hache, où pend le casse-tête et le couteau d*escalpe, contrastent avec la pompe guerrière européenne. Quelquefois les Sauvages attaquent tous ensemble, remplissant l'espace qui les sépare des ennemis , de gestes et de danses héroïques; quelquefois ils viennent m à un combattre un adversaire qu'ils ont remarqué comme étant le plus digne d*éprouver leur valeur.
Outougamiz se distingue d$ nouveau dantectle lutte renaissante. On le prendroit poor oagiMrrier échappé récemment au repos de ses foym, tant il déploie de force et d'ardear. Le tranchant de sa hache étoit fait d'un marbre aigoisé am beaucoup de soin par Âkomanda, aieol da jeone héros. Ce marbre avoit ensuite été inséré , oomne une greffe, dans la tige fendue d'ua plant de cormier : Tarbuste , en croissant, s'étoit refermé sur la pierre ; et , coupé à une longueur de lièehe, il étoit devenu un instrument de mort dans la main des guerriers.
Outougamiz fait tourner l'arme héréditaireaatour de sa tête , et , la laissant échapper, elle va, d'un vol impétueux , frapper Valbel au-dessous de l'oreille gauche : la vertèbre est coupée. Le soldat ami de la joie penche la tête sur Tépaaie droite, tandis que son sang rougit son bras et sa poitrine : on dirait qu'il s'endort an milieB des coupes de vin répandues , comme il Tosktit faire dans les orgies d'un festin.
Le rapide Sauvage suit la hache qu'il ahncée, la reprend , et en décharge un coapefïirojable sur Bois-Robert, dont la poitrine s'oane comme celle d'une blanche victime sous le costeau du sacrificateur. Bois-Robert avoit poor aïeul ce guerrier qui escalada les rochers de Fécamp. Il comptoit à peine dix-sept anaées:» mère, assise sur le rivage de la France, avoil longtemps regardé, en répandant des pleurs Je vaisseau qui emportoit le fils de son amour. Outougamiz est tout à coup frappé de la pâleur *i jeune homme, de la grâce deeette cheveluK blonde qui ombrage un front décoloré, et descend , second voile , sur des yeux déjà recouverts de leurs longues paupières.
« Pauvre nonpareille, lui dit-il, qui ter^* «toîs à peine d'un léger duvet, te voilà twab^ « de ton nidi Tu .ne chanteras plus sur la brto- « che ! Puisse ta mère, si tu as une mère, p^* « donner à Outougamiz ! Les douleurs d'une iwr« « sont bien grandes. Hélas! tu étois à peu prèsde « mon âge! Et mol aussi ,11 me faudra mounV; -t mais les esprits sont témoins que je n'avoisaa- « cune haine contre toi ; je n'ai fiait ce ma! ga'«fl « défendant la tombe de ma mère. » Ainsi tous pariiez , naïf et tendre Sauvage ; les larmes rooloient dans vos yeux. Bots-Robo-t entendit votre simple éloge funèbre, et il sourit en cxbalaal son dernier soupir.
Tandis que , vaincus et vainqueurs , te Frafl*
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çob et les Natchez continoent de toute part le eombat, Chépar ordonne anx légers dragons de mettre pied à terre, d'écarter les arbres et les morts poor ouvrir un passage à la pesante cavalerie et aa bataillon belvétique. L'ordre est exéeaté. On roule avec effort, on soulève , avec des leviers faits à la hâte , le tronc des chênes, les débris des canons et des chars : un écoulement est ouvert aux eaux dont le fleuve a inondé la plaine.
De paisibles castors , dans dessalions solitaires, s'empressent à finir un commun ouvrage : les ans scient des bouleaux et les abattent sur le CDorant d'une onde , afin d'en former une digne ; les autres traînent sur leur queue les matériaux destinés aux architectes ; les palais de la Venise io désert s'élèvent ; des artisans de luxe en tapissent les planchers avec une fraîche verdure, et préparent les salles du bain , tandis que des constructeurs bâtissent plus loin , au bord du lac , les agréables châteaux de la campagne. Cependant de vieux castors pleins d'expérience dirigent les travaux de la république , font préparer ks magasins de vivres, placent des sentinelles a? aneées pour la sûreté du peuple , récompensent les citoyens diligents, et exilent les paresseux : linsi l'on voyoit travailler les François sur le diamp des combats. Partout se forment des pyramides où les guerriers moissonnés par le fer sont entassés au hasard : les uns ont le visage toorné vers la terre , qu'ils pressent de leurs bras nidis; les autres laissent flotter leurs chevelures sanglantes du haut des pyramides funèbres, comme les plantes humides de rosée pendent du bnc des roches ; ceux-ci sont tournés sur le cMé; ceux-là semblent regarder le ciel de leurs yeox hagards, et sur leurs traits immobiles la BBort a fixé les convulsions de la vie fugitive. Des Messéparéesdn tronc, des membres mutilés, remplissent les vides de ces trophées ; du sang épaissi eimente ces épouvantables monuments de la rage des hommes et de la colère du ciel. Bien différents s'élèvent dans une riante prairie , au milieu des '^l'sseaux et des doux ombrages, ces monceaux d'herbes et de fleurs tombées sous la faux de l^homme champêtre : Flore, un râteau à la main, ^^ite les bergers à danser à la fête printanière ; ^ les jeunes filles, avec leurs compagnes, se ^^i>*ent rouler en folâtrant du sommet de la "ûcolc embaumée.
^ trompette sonne , et la cavalerie se préci-
pite dans les chemins qui lui sont ouverts. Un bruit sourd s'élève de la terre, que l'on sent trembler sous ses pas. Des battues soudainement démasquées mugissent à la fois. Les échos^^des forêts multiplient la voix de ces tonnerres , et le Meschacebé y répond en battant ses rives. Satan mêle à ce tumulte des rumeurs surnaturelles qui glaceroient d'effroi les cœurs le plus intrépides. Jamais tel bruit n'avoit été oui , depuis le Jour où le Chaos, forcé de fuir devant le Créateur, se précipita aux confins des mondes arrachés de ses entrailles; un fracas plus affreux ne se fera point entendre, lorsque la trompette de range, réveillant les morts dans leur poussière , tous les tombeaux s'ouvriront à la fois , et reproduiront la race pâlissante des hommes. Les liions infernales répandues dans les airs obscurcissent le soleil ; les Indiens crurent qu'il^s'alloit éteindre. Tremblantes sur leurs bases, les Andes secouèrent leurs glaçons, et les deux Océans soulevés menacèrent de roippre l'isthme qui joint Tune et l'autre Amérique.
Suivi de ses centaures , Causans plonge dans les rangs des Natchez. Comme , dans une colonie naissante, un laboureur, empruntant de son voisin des poulains et des cavales, les fait entrer dans une grange où les gerbes de froment sont régulièrement étendues ; des enfants, placés au centre de l'aire, contraignent par leurs cris joyeux les paisibles animaux à fouler les richesses rustiques : une charmante harmonie règne entre la candeur des enfants, rinnocence des dons de Cérès, et la légèreté des jeunes poulains qui bondissent si^r les épis, en suivant leurs mères : Causans et ses chevaux homicides broient sous leurs pas une moisson de héros. Et , comme des abeilles dont un ours a découvert les trésors dans le creux d'un chêne se jettent sur le ravisseur et le percent de leur aiguillon, ainsi, ô Natchez! le poignard à la main, vous résistez aux cavaliers et à leur chef, fils du brave Henri et de l'aimable Laure.
Les chevaux percés de flèches lx>ndis$ent, se cabrent, secouent leur crinière, frottent leur bouche écumante contre leur pied roidi , ou lèvent leurs naseaux sanglants vers le ciel ; superbes encore dans leur douleur guerrière , soit qu'ils aient renversé leurs maîtres, soit qu'ils les emportent à travers le champ de bataille.
Peut-être, dans l'ardeur dont les combattants étoient animés, tous les François et tous les In-