LES ENFANTS
« Il nous faut un berceau de trois pieds; notre- « tombeau n'est pas plus long. Notre mère nous « suffit pour nous porter dans ses bras aux boca- " ges de la mort. Nous tomberons de son sein sur * le gazon de la tombe , comme une larme du « matin tombe de la tige d'un lis parmi l'herbe « où elle se perd. »
LES SÀCHBMS.
« La mort est un bien pour les sages ; lui plaire est leur unique étude ; ils passent toute leur vie à en contempler les charmes. Cet infortuné se roule sur sa couche; ses yeux sont ardents. Jamais ses paupières ne les recouvrent; son cœur est plein de soupirs : mais tout à coup les soupirs de son cœur s'exhalent; ses yeux se ferment doucement; il s'allonge sur sa couche. Qu'estil arrivé? la mort. Infortuné , où sont tes douleurs? »
CHGEUB DES PBÂTBBS.
« La vie est un torrent : ce torrent laisse après « lui , en s'écoulant, une ravine plus ou moins « profonde , que le temps finit par effacer. »
L'hymne de la mort étoit à peine achevé que la
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LES NATCHEZ
foule se di^rsa. Les paA>Ies du grand prêtre, au milieu de la pompe funèbre, faisoieut le sujet de tous les entretiens et Tobjet de toutes les inquiétudes. Mais déjà les sacfaems et les chefis des jeunes gens qui eonnolssoient le secret étoient convoqués au Rocher du Conseil : le Jongleur leur raconte Tapparitlon du fantAme, et la sous-* traction d'une partie des é|^ de la gerbe.
Les conjurés pàUasenU Outougamiz se lève; il s*écrie :
«Vous le voyez, sachems, jamais complot plus impie ne fut formé par des hommes. Le Grand-Esprit le désapprouve; il rappelle de la mort un de nos ancêtres pour enlever les roseaux sanglants. Le ciel a parlé , abandonnons un projet funeste. Quoi ! ce sont ces hommes que vous avez invités à vos fêtes , qui, aujourd'hui même , ont rendu les derniers honneurs à Chactas ; ce sont ces hommes que vous prétendez égorger 1 Ils avoient partagé vos plaisirs et vos douleurs; leurs rires et leurs larmes étoient sincères , et vous leur répondiez par de faux sourires et des larmes feintes I Sachems! Outougamiz ne sait point savourer le meurtre et le crime : il n*est point un vieillard, il n'est point un oracle; mais H vous annonce , par la voix de ce manitou d'or qu'il porte sur son eoeur, qu'un pareil forfait, s'il est exécuté, amènera Texterminationdes Natdiei et la ruine de la patrie* »
Ce discours étonna le conseil : on ne sa voit où Outougamiz le Simple avmt trouvé de telles panâtes; mais, à l'exception de deux ou trois sadiems, tous les autres repoussèrent Topinion généreuse du Jeune guerrier. Adario donna des louanges aux sentiments de son neveu ; mais il s'éleva avec force contre les étrangers.
« Cessons, s'écrla-t-il , de nous apitoyer sur le n sort des blancs. A entendre Outougamiz , ne « diroit-on pas que notre pays est libre, que nous « cultivons en paix nos champs? Qu'est-il donc « arrivé? quel heureux soleil a tout à coup brillé « sur nos destinées? J'en appelle à tous les guer- « riers ici présents, ne sommes-nous pas dépouil- « lés et plus opprimés que Jamais? Il sufftrolt « donc que ces étrangers qui ont tué mon fils, « qui ont massacré la vieille compagne de mes • jours, qui ont réduit ma fiUe au dernier degré « de misère; il sufflroit que ces étrangers vins- « sent se promener au milieu de nos fêtes , .pour n qu' Adario oubliât ce qu'il a perdu , pour qu'il
« renonçât à une vengeance légitime , ponrqall « consentit à la servitude de sa patrie , pour qu'il « trompât tant de nations associées à notre cause, « et dont l'indépendance a été confiée à nos mains! « Puisse la terre dévorer fes Natcbez avant qu'ils « se rendent coupables d*une telle lâdieté , d'un « aussi abominable parjure! »
Adario fut interrompu par les acdaraatioBi les plus vives et par le cri répété de Mori omx blancs!
Aussitôt que le vieillard se put faire «itendra de nouveau , il reprit la parole :
« Sachems, abandonner l'entreprise est impos- « sible; mais exécuterons -noua notie desscîB le « Jour où le dernier des trois roseaux qui restcol « sera brûlé; attendrons-nous le jour qui a voit été « marqué avant l'enlèvement des huit roseaux f « Sachems, prononcez. »
Une violente agitation se manifesta dans l'assemblée : les uns demandoient q^e le massacre eût lieu aussitôt que les roseaux restants seroieot brûlés; ils prétendoient que telle étoit la volonté des génies , puisqu'ils avoient permis qu'une partie de la gerbe fût ravie sous l'autel ; les antres insistoient pour qu'on ne frappât le grand coup qu'à l'expiration du terme primitivement fixé.
« Quelle folie, s'écrioitle chef des Chicassaws, » d'entreprendre la destruction de vos ennemis « avant que toutes les chairs rouges soient arri- « véesl 11 nous manque encore cinq tribus dâ « plus puissantes. D'ailleurs ne ferons-nous pas « avorter le dessein général en commençant trop « tôt? Si le plan est exécuté ici huit jours avant « qu'il le soit ailleurs , n'est-il pas certain que les « autres colonies de nos oppresseurs échapperont « à la vengeance commune, et que, bientôt rêo- « nies, elles viendront nous exterminer? Pour at> « taquer nos ennemis dans trois jours, il faudrût « pouvoir prévenir de cette nouvelle résolutioQ « les divers peuples conjurés : or, trois jours suf- « fisent-iis aux plus rapides messagers pour se « rendre chez tous ces peuples? »
Ondouré appuya l'opinion des Chicassaws : René n'étoit pas arrivé ; le seroit-il dans trois Jours, et, si l'on précipitoit le massacre, n'y pourroit-il pas échapper? Le tuteur du Soleil rejeta avec mépris l'idée que le Grand- Esprit avait envoyé un mort dérober les roseaux du temple; il accusa de lâcheté les gardiens, et déclara que bientôt il connoftroit le prétendu fantôme.
Le jongleur repoussa vivement cette attaque :
LES NATCHSZ.
soit qu*il crût on ne crût pas au fantûmA , il lui mportoit de défendre son art et de soutenir Tlionleur des prêtres. Les Yazous , les Miamis et une mrtie des Natchez combattirent à leur tour l'avis les.Chicassaws et d'Oudouré. Tous les guerriers bariolent à la fois; des contradictions on en vint mx ii^sultes : les conjurés se levoient, se ras^ ^'oient, crioient, se saisissoient les uns les aures par le manteau , se menaçoient du geste, des égards et de la voix; enfln, un sachem yazou , euommé parmi les Sauvages , parvint à se faire coûter : il combattit l'avis des Chicassaws.
Il soutint d*abord qu'il étoit possible qu'avant enlèvement d'une partie de la gerbe, il y eût iéjà erreur ou dans le nombre des roseaux aux iatchez, ou dans celui des roseaux placés cbez es autres nations; qu'ainsi rien ne prouvoit que I vengeance pût être exécutée partout le même our. Ensuite il ajouta que la disparition des buit oseaux dans le temple des Natcbez étoit certailement un effet de la volonté des génies ; que ette même volonté aurolt aussi retiré le même lombrede roseaux cbez tous les peuples conjurés, t que par conséquent Textermination aurait lieu «irtout le même jour. A ces raisons politiques et ellgîeuses le cbef des Yazous joignit une raison rintérêt, qui, faisant varier les Chicassaws, ixa Topinion du conseil :
« Des pirogues chargées de grandes richesses pour les blancs du haut fleuve se sont, dit le sachem, arrêtées au fort Rosalie; elles n*y resteront que quelques jours : si nous exterminons les François avant le départ de ces pirogues, nous nous emparerons de ce trésor. »
Les Chicassaws, dont la cupidité étoit connue e tous les Indiens, feignirent d'être convaincus ar réioquence du Yazou ; ils ne Tétoient que par îur avarice : ils revinrent à l'avis d'exécuïer le lan arrêté dans la nuit où seroit brûlé le dernier es trois roseaux restés sous Tautel. L'immense lajorité du conseil adopta cette résolution.
Ou convint de continuer les grands Jeux, >mme si Chactas n'étoit pas mort , et comme si jour de rexécution n'étoit pas avancé. On conint encore de n'instruire les jeunes guerriers de . conjuration que quelques heures (avant le lassacre.
Ces délibérations prises, l'assemblée se séira : Outougamiz sortit du conseil avec une ;pèce de joie. En traversant les forêts , au mlm de la nuit, pour retourner à la cabane de
Céiuta , il se dlsoit : • Si René n'arrive pas dana « trois Jours, il est sauvé! » Mais bientôt il vint à penser que ai René revenoit avant l'expiration de ces trois Jours, l'heure de sa mort seroit considérablement avancée , et que l'on auroit huit jours de moins pour profiter des chances favoi'abies.
Le jeune Sauvage se mit alors àcompter le peu de moments que le frère d'Amélie avoit peut-être à passer sur la terre; la nouvelle détermination du conseil avoit forcé ses idées de ae fixer sur un objet affreux; elle avoit ravivé ses blessures; elle avoit fait sortir son âme de l'engourdissement de la douleur. Le désespoir d'Outougamiz lui arracha des cris épouvantables; les échos répé-. tèrent ses cris, et les Natchez, qui les entendi-. rent , crurent ouïr le derni^ soupir de la patrie.
Céiuta reconnut la voix de son frère; elle sort précipitamment de son foyer, elle court dans les bois, elle appelle l'ami de René, elle le suit au cri de sa douleur.
" Qui m'appelle? « dit Outougamix.
« C'est ta sœur, » répond Céiuta.
« Céiuta I dit Outougamiz, s'approcbant d'elle; « si c'est toi , Céiuta , oh I que tu es malheu- « reusel
— « René est-il mort! » s'écria Céiuta en arrivant à son frère,
« Mon, repartit Outoagamiz; mais rfaenrc de « sa mort est avancée. C'est dans trois Jours le « jour fatal 1 Dans trcHsJours c'en est fidt de René , « de moi, de toi, de toute la terre. •
A peine avoit-il prononcé ces mots, qne Gélota, d'une voix extraordinaire et étouffée, mnrniura ces mots : « C'est moi qui le tue I »
Par les paroles de son frère , Céiuta ayolt tout à coup compris l'autre conséqueiiee de l'anticipa* tion du jour du massacre. En effet , si René, au lieu de prolonger son alisence , reparoissoit tout à coup aux Natchez , c'étoit sa femme alors qui ^ au lieu de le sauver par l'enlèvement des roseaux , auroit précipité sa perte. Longtemps Céiuta, affaissée par la douleur, fit de vains efforts pour parler ; enfin , la voix s'éehappant en sanglots du fond de sa poitrine :
• C'est moi qui ai dérobé les roseaux 1 »
— « MaUieureuse I s'écrie son frère, e'est toi!... n toi! sacrilège, paijure, iiomicidel »
— « Oui , reprit Célula désespérée , c'est moi , « moi qui ai tout fait! punISHDOI; dérobe-mol « pour jamais à la lumière du joari rcads-moi
LES NATCHEZ
« ce service fraternel. Les tourments de ma vie « sont maintenant au-dessus de mon courage. »
Outougamiz anéanti s'appuyoit contre le tronc â*un arbre : il ne parloit plus , sa douleur le submergeoit : Il rompt enfin le silence :
« Ma sœur, dit-il , vous êtes très-malheureuse I « très-malheureuse I plus malheureuse que moil »
Gélnta restoit muette comme le rocher. Outougamiz reprit : « Vous êtes obligée en conscience « d^ètre une seconde fois parjure , de révéler le « secret à René : ce secret est maintenant le « vôtre ; c*est vous qui assassinez mon ami ; mais « je dois aussi vous dire une chose , c'est que « moi me voilà forcé d'avertir les sachems : vous « ne voulez pas que Je sois votre complice, que « je trahisse mon serment. »
Outougamiz s^arréta un moment après ces roots; puis ajouta : « Oui, c'est là notre devoir « À tous deux : dites le secret à René, quand « René reviendra, moi Je dirai votre secret aux « sachems : si mon ami a le temps de se sauver, « ma Joie sera comme celle du ciel ; mais soyez « prompte , car il faut que je révèle ce que vous • allez faire. •
Le simple et sublime Jeune homme s'éloigna.
Ondouré étoit revenu du conseil l'esprit agité : la minorité de l'assemblée s'étolt prononcée contre son opinion. Le crime perdoit aux yeux de cet homme la plus grande partie de son charme, si René n'étoit enveloppé dans le massacre, et si Célota n'étoit le prix du forfeit. Il résolut de se rendre à la demeure de cette femme , que tout sembloit abandonner. Jusqu'à Outougamiz luimême. Peut-être Céiuta avoit-elle reçu quelques nouvelles de René ; peut-être étoit-ce cette épouse ingénieuse et fidèle qui avoit dérobé les roseaux du temple : il importoit au tuteur du Soleil de s'éclairer sur ces deux points.
Il arriva à la cabane de Géhita au moment où la sœur d'Outougamiz venoit d'en sortir, attirée au dehors par les cris de son frère. LUntérieur de la hutte étoit à peine éclairé par une lampe suspendue au foyer. Ondouré visita tous les coins de cet asile de la douleur ; il ne trouva personne , excepté la fille de René, qui dormoit dans un berceau auprès du lit de sa mère, et qu'il fût tenté de plonger dans un étemel sommeil.
La couche de la veuve et de l'enfant , au lieu d'appeler dans le cœur du monstre la pitié et le remords, n'y réveilla que les feux de l'amour et de la Jalousie. Ondouré sentit une flamme rapide
courir dans hi moelle de ses os : ses yeux se du^ gèrent de voluptés, ses sens s*eoibrasèrail : l'obscurité, la solitude et le silence soUidUiietf le désir. Ondouré se précipite sur la couche pih dique de Géluta et lui prodigue les embn»ments et les caresses; il y cherche l'emptcinte des grâces d'une femme ; il y colle ses lèvres avides et couvre de baisers ardents les plis do wk qui avoient pu toucher ou la bouche ou le sein de la beauté. Dans sa frénésie , il jure qu'il périra ou qu'il obtiendra la réalité des plaisirs dont la seule image allume le désir des passions dans son âme. Mais Géluta , qui pleure au fond des Ixêê avec son frère , ne reparoit pas , et Ondouré , dont tous les moments sont comptés, est obligé de quitter la cabane.
Une femme, ou plut6t un spectre, s'avance vers lui : à peine eut-il quitté le toit souillé de tt présence, qu'il se trouve face à face d'Akansie.
« J'ai trop longtemps , » dit la mère du jeone Soleil , « j'ai trop longtemps supporté mes loin' « ments. Lorsque après avoir appris ta lisiteà « ma rivale, Je t'ai ordonné de comparoftred^ « vaut moi , tu ne m'as pas obéi. Je te retrooTe « sortant encore de ce lieu où tes pas et les miens « sont enchaînés par Athaënsic : misérable! je ne « t'adresse plus de reproches, l'amour sàxM « dans mon cœur; tu es an-dessons da mépris; « mais j'ai des crimes à expier, une vengeance à « satisfaire. Je t'en ai prévenu , je vais me dénonu cer aux sachems et te dénoncer avec moi : les « complots, tes forfaits, les miens, vont étie « révélés; Justice sera faite pour tous. ■
Ondouré fut d'autant plus effrayé de ces paroles , qu'à la lumière du jour naissant ii n'aperçut point sur le visage d'Akansie cette langnor qui lui apprenoit autrefois combien la fenune jaIouse][étoit encore amante; il n'y avoit qoe sécheresse et désespoir dans l'expression des traits d'Akansie. Ondouré prend aussitôt son parti.
Non loin de la cabane de Géluta étoit un marais, repaire impur des serpents. Ondouré affecte n violent repentir; il feint d'adorer cellequ'ii n'a jamais aimée ; il l'entoure de ses bras suppliants, la conjure de l'écouter. Akansie se débat entre les bras du scélérat , l'accable de ces reproches qw la passion trahie, que le mépris longtemps contenu , savent si bien trouver : « Si vous ne voolo « pas m'entendre, s'écrie le tuteur du Solell,J« « vais me donner la mort. >
Akansie étoit Wen criminelle , mais elfe avoit
LES NATCHEZ
JOit aimé 1 il lui restoit de cet amoar une ceraine ccMoplaisaDce involontaire; elle se laisse entraîner vers le marais , prêtant l'oreille à des ïXGUses qui ne la trompoient plus , mais qui la rtiarmoient encore. Ondouré, toujours se justiiant et toujours marchant avec sa victime, la ■onduit dans un lieu écarté. Il affecte le langage le la passion : que son amante offensée daigne «ulement lui sourire , et il va passer à ses pieds me vie de reconnoissance et d'adoration I Akan- Àe sent expirer sa colère ; Ondouré, feignant un ransport d'amour, se prosterne devant son idole.
Akansie se trouvoit alors sur une étroite levée [ul séparoit des eaux stagnantes , où une multiude de serpents à sonnettes se jouoient avec eurs petits aux deroiers feux de Tautomne. Onlouré embrasse les pieds d* Akansie, les attire à ni ; l'infortunée tombe en arrière , et roule dans *onde empoisonnée ; elle y plonge de tout son )oids. Les reptiles, dont le venin augmente de mbtilité quand ils ont une famille à défendre , bnt entendre le bruit de la mort; s*élançanttous i la fois , ils frappent de leur tète aplatie et de eur dent creuse l'ennemie qui vient troubler leurs lébats maternels..
La joie du crime rayonna sur le front d'Onionré. Akansie luttant contre un double trépas , la milieu des serpents et de l'onde , s*écrioit : ' Je l'ai bien mérité I homme affreux! couronne t tes forfaits; va immoler tes dernières victimes, I mais sache que ton heure et aussi arrivée.
— « EhbienI » répondit l'infâme, jetant le maslae, «oui, c'est moi qui têtue, parce que tu me • vonlois trahir. Meurs, tous mes forfaits sont ( les tiens. Je brave tes menaces! désormais il I n'est plus de rémission pour moi ; mon dernier t soapir sera pour un nouveau crime et pour un I amour qui fait ton supplice. Tu n'auras pas la I tète de Céluta , mais je lui prodiguerai les bait sers que tu m*as permis de donner à cette tête t charmante! »
Ondouré , mugissant comme s'il eût déjà habité l'enfer, abandonne la femme qui luiavoit ait tous les sacrifices.
Dieu fit sentir à l'instant même à ce réprouvé m avant-goût des vengeances étemelles. Quel- [oes chasseurs se montrèrent sur la levée; ils iToient reconnu le tuteur du Soleil, et s'avan- »ient rapidement vers lui. Akansie flottoit encore sur les eaux ; il étoit impossible de la dérober à la vue des chasseurs ; ils aliolent s'empresser
CtlATBàUBHIAIlD. — TOMB IV.
de la secourir : ne pouvoit-elle pas conserver assez de vie pour parler quand elle serolt déposée sur le rivage? L'effroi d'Ondouré glaça un moment son cœur; mais il revint bientôt à lui, et se montra digne de son crime. Le moyen de tromper qu'il prit n*étoit pas complètement sûr, mais il étoit le seul qui lui restât à prendre ; il Tauroit du moins opposé à une accusation d'assassinat. Ondouré appelle donc les guerriers avec tous les signes du plus violent désespoir : « A moi , s'é- « crioit-il , aidez-moi à sauver la Femme-Chef « qui vient de tomber dans cet abîme ; » et feignant de secourir Akansie, il essayoit de lui plonger la tête dans l'eau.
Les chasseurs se précipitent , écartent les serpents avec des branches de tamarin, et retirent du marais la mère du jeune Soleil.
Elle ne donna dans le premier moment aucun signe dévie ; mais bientôt quelques mouvements se manifestèrent, ses yeux s'ouvrirent, son regard fixe tomba sur Ondouré, qui recula trois pas, comme sous l'œil du Dieu vengeur.
Des cris étouffés, qui ressembloient au râle de la mort, s*échappèrent peu à peu du sein d'Akansie. Elle s'agite et rampe sur la terre ; on eût dit des reptiles qui Tavoient frappée. Sa peau , par l'effet ordinaire de la morsure du serpent à sonnettes , étoit marquée de taches noires, vertes et jaunes ; une teinte livide et luisante couvre ces taches, comme le vernis couvre un tableau. Les doigts de la femme coupable étoient crevés; une écume impure sortoit de sa bouche : les chasseurs ooutemploient avec horreur le vice châtié de la main du Grand-Esprit.
Céluta, qui revenoit des bois voisins, et qui regagnoit sa cabane par la levée du marais, fut un nouveau témoin envoyé du ciel à cette scène. A l'aspect de la femme punie , elle fut saisie d'une pitié profondé et lui prodigua des soins et des secours. Akansie, reconnoissant la généreuse Indienne, fit des efforts extraordinaires pour parler, mais sa langue enflé ne laissoit sortir de sa bouche que des sons inarticulés. Lorsqu'elle s'aperçut qu'elle ne se pouvoit faire entendre , le désespoir s'empara d'elle ; elle se roula sur la terre, qu'elle mordoit dans les convulsions de la mort.
« Grand-Esprit , s'écria Céluta, accepte le re* « pentir de cette pauvre femme ! pardonne4ul « comme je lui pardonne, si jamais elle m'a of^ « fensée! »
A cette prière , des espèces de larmes voulu-
LES NATCHEZ-
rent couler des yeux d*Akansie ; il se répandit sur son front une sérénité qui l'auroit embellie , ^i quelque chose avoit pu effacer Thorreur de ses traits. Ses lèvres ébauchèrent un sourire d'admiration et de gratitude : elle expira sans douleur, mais en emportant le fatal secret. Ondouré , délivré de ses craintes , remercia intérieurement le ciel épouvanté de sa reconnoissanoe. Géluta, reprenant le chemin de sa retraite, disoit au soleil qui se levoit : « Soleil , tu viens de voir en « deux matins la mort de Chactas et celle d'A- « kansie; rends] la mienne semblable à la pre- « mière. »
Ondouré fit avertir les parents de la Femme- Chef d'enlever le corps d' Akansie : afin de ne pas effrayer l'imagination des conjurés parle spectacle d'une seconde pompe funèbre , les sachems décidèrent que les funérailles ( qui ne dévoient {amais être célébrées) n'auroient lieu qu'après le massacre.
Devenu plus puissant que Jamais par la mort . de la Femme-Chef, le tuteur du Soleil ne se souvenant ni d'avoir été aimé d' Akansie , ni de l'avoir assassinée , se rendit à la vallée des Bois. Les jeux avoient recommencé : Outougamfz , par ordre des vieillards , s'étoit venu mêler à ces jeux. Quelques moments de réflexion lui avoient suffl pour le tranquilliser sur le pieux larcin de sa sœur; il lui sembloit moins nécessaire d'en instruire immédiatement le conseil, puisque René n'étoit pas arrivé , et que Céluta ne pouvoit confier le secret à René absent. En supposant même le retour du frère d'Amélie , Outougamiz avoit une telle confiance dans la vertu de Céluta , qu'il étoit sûr qu'elle se talroit, même après avoir rendu le secret plus fatal. Enfin, quand Outougamiz se hâteroit de tout apprendre aux sachems, les sachems feroient peut-être mourir Céluta sans utilité pour personne ; car le massacre n'en auroit pas moins lieu. Et qui pouvoit dire s'il étoit bon ou mauvais que le jour de ce massacre fût retardé ou avancé pour le destin du guerrier blanc?
Telles étoient les réflexions d'Outougamiz. Le frère et la sœur comptoient maintenant chaque heure écoulée ; ils regardoient si le soleil baissoit à rhorizoD , si l'éphémère , qui sort des eaux à l'approche du soir, commençoit à voler dans les prairies; ils se disoient : « Encore un moment « passé , et René n'est pas revenu I » Nos illusions sont sans terme ; détrompés mille fois par l'a-
mertume du calice , nous y reportons sans cesse nos lèvres avides.
Les ennemis s'étant refusés à recevoir le calomet de paix, René avoit renvoyé les guerriers porteurs des présents pour les Illinois , et il rêvenoit seul aux Natchez. Accablé du passé, n'espérant rien de l'avenir, insensible à tout, hors i la raison de Chactas , à l'amitié d'Ootougamizet à la vertu de Céluta, il ne soupçonnoit pas qo'oD en voulût à sa vie; ses ennemis étoient loin de savoir à leur tour à quel point il y tenoit pen. Les Natchez l'accusoient de crimes imaginaires; ils l'a voient condamné pour ces crimes, et il ne pensoit pas plus aux Natchez qu'au reste du monde; ses idées comme ses désirs habitoient une région inconnue.
Un jour, dans la longue route qu'il avoit i parcourir, il arriva à une grande prairie dépooillée d'arbres ; on n'y voyoit qu'une vieille ^ couverte de fleurs tardives, qui croissoit sor le bord d'un chemin indien. Le soleil approcboit de son couchant lorsque le frère d'Amélie parviat àcetteépine. Résolu de passer la nuit danscelieo, il aperçut un gazon sur lequel étoient déposées des gerbes de maïs; il reconnut la tombe d^ enfant et les présents maternels. Remerdaot la Providence de l'avoir ai^lé au festin des morts, il s'assit entre deux grosses racines de Téploe, qui se tordoient au-dessus de la terre. La brise du soir souffloit par intervalles dans lefeaillap de l'arbre ; elle en détacholt les fleurs, et œsfleari tomboient sur la tête de René en pluie argeotée. Après avoir pris son repas, le voyageur s'eodor* mit au chant du grillon.
La mère , qui avoit couché l'enfant sons Ùe^ au bord du chemin , vint à minuit apporter des dons nouveaux et humecter de son lait le gasoo de la tombe. Elle crut distinguer uneespèced'ombre ou de fantôme étendu sur la terre; la frayev la saisit, mais Tamour maternel, plus fortqM la frayeur, l'empêche de reculer. S'avancant à pas silencieux vers l'objet inconnu, elle vit on jeune blanc qui dormoit la face tournée vers les étoiles, un bras jeté sur sa tète. L'IndieBOfi ^ glisse à genoux jusqu'au chevet de rétrangcrt qu'elle prenoit pour une divinité propice. Qad* ques insectes voltigeant autour du front de Reoe, elle les chassoit doucement dans la crainte de ré* veiller Tesprit, et dans ia crainte aussi d'éloigatf l'âme de l'enflint, qui pouvoit errer autour do boa génie. La rosée descendoit avec aboadance : ^
LES NATCHEZ
mère étendit ion voile sur ses deux bras, et le soutint ainsi au-dessus de la tête de René : « Tu ré- « chauffes mon enfant, disoit-elle en elle-même, « il est Juste que je te fasse un abri« •
Quelques sons confus et bientôt quelques paroles distinctes échappent aux lèvres du frère d'Amélie ; il revoit de sa sœur : les mots qu'il laissoit tomber étoient tour à tour prononcés dans Ba langue maternelle et dans la langue des Sauvages, rindienne voulut profiter de cet oracle ; elle répondoit à René à mesure qu'il murmuroit luelque chose. Il s'établit entre elle et lui un dialogue :
« Pourquoi m*as-tu quitté? » dit René en nat- :hez.
« Qui? >» demanda Tlndienne.
Bené ne répondit point.
« Je Taime, « dit le frère d'Amélie un moment iprès.
« Qui? » dit encore Tlndienne.
« La mort, » repartit René en françois.
Après un assez long silence , René dit : « Estce là le corps que je portois? » Et il ajouta d'une foix plus élevée : « Les voici tous : Amélie, Céluta, Mila, Outougamiz, Chactas, d'Artaguettel »
René poussa un soupir, se tourna du côté du *œur et ne parla plus.
Le bruit que l'Indienne fit malgré elle , en se roulant retirer, réveilla le frère d'Amélie. Il fut Tabord étonné de voir une femme à ses côtés, nais il comprit bientôt que c'étoit la mère de enfant dont il fouloit le tombeau. Il lui imposa *s mains, jpoussa les trois cris de douleur, et lui it : « Pardonne-moi , j'ai mangé une partie de la nourriture de ton fils ; mais j'étois voyageur, et j'avois faim ; ton fils m'a donné l'hospitalité.
— « Et moi , dit l'Indienne , je croyois que tu étois un génie , et je t*ai interrogé pendant ton sommeil.
— « Que t'ai- je dit? » demanda René. «Rien, » •partit l'Indienne.
Bené s'étoit égaré : il s'enquit du chemin qu'il svoit suivre : « Tu tournes le dos aux Natchez , » pondit la femme sauvage; «en continuante marcher vers le nord , tu n'y arriveras jamais. » sstinéede Thonmiel si René n'eût point renconê cette femme, il se fût éloigné de plus en plus I lieu fatal. L'Indienne lui montra sa route, et quitta après lui avoir recomnmndé l'enfant Telle avoit perdu.
Il se leva enfin le jour qui devoit être suivi d'une nuit si funeste I Céluta et son frère le passèrent à parcourir les bois , toujours dans la crainte d'y rencontrer René, toujours dans l'espoir de l'arrêter s'ils le rencontroient, toujours regrettant Mila si légère dans sa course , si heureuse dans ses recherches.
Le jeu des osselets, commencé après la partie de la balle , gagnée par les Natchez , avoit continué dans la vallée des Rois. Une heure avant le coucher du soleil , le sachem d'ordre se présente aux différents groupes des joueurs , et dit à voix basse:
« Quittez le jeu , retournez à vos tentes ; atten- « dez-y le sachem de votre nation. »
Les jeunes gens se regardent avec étonnement, et, laissant tomber les osselets, se retirent. La nuit vint. Le ciel se couvrit d'un voile épais : toutes les brises expirèrent; des ténèbres muettes et profondes enveloppèrent le désert.
Après mille courses inutiles, Céluta étoit rentrée dans sa cabane : quelques heures de plus écoulées, et René étoit mort ou sauvé I L'amante qui tant de fois avoit désiré le retour de son bienalmé, l'épouse qui si souvent s'étoit levée avec joie, croyant reconnoitre les pas de son époux, trembloit à présent au moindre bruit, et n'imploroit que le silence. Naguère Céluta eût donné tout son sang pour épargner la plus petite douleur au frère d'Amélie ; maintenant elle eût béni un accident malheureux qui , sans être mortel , eût arrêté le guerrier blanc loin des Natchez.
Au fort Rosalie on étoit loin d'être rassuré : Chépar seul s'obstinoit à ne vouloir rien voir. De nouveaux courriers du gouverneur général, du capitaine d'Artaguette et du père Souël annonçoient l'existence d'un complot. Le conseil étoit rassemblé , et le nègre Imley , saisi dans les bois , avoit été amené devant ce conseil.
Les renseignements envoyés par le missionnaire étoient exacts et détaillés; ils désignoient Ondouré comme chef de la conjuration. Imley interrogé nia tout, hors ce qu'il ne pouvoitnier, sa propre fuite. Il dit qu'il avoit quitté son maître comme l'oiseau reprend sa liberté quand il trouve la porte de sa cage ouverte. Pressé par des questions insidieuses, et certain qu'il étoit d'être condamné à mort , le nègre, au lieu de répondre, se prit à railler ses juges : il répétoit leurs gestes, affectoit leur air, oontrefaisoit leur voix avec un talent d'imitation extraordinaire.
LES NATCHEZ
Fébriano surtout excitoit sa verve comique, et il fit du commandant une copie si ressemblante, qu*un rire involontaire bouleversa le conseil. Chépar, furieux , ordonna d'appliquer Fesclave à la torture, ce qui fut sur-le-champ exécuté. L'A* fricain brava les tourments avec une constance héroïque , continuant ses moqueries au milieu des douleurs , et ne laissant pas échapper un mot qui pût compromettre le secret des Sauvages. On le retira de la gêne pour le réserver au gibet. Alors il se mit à chanter Izéphar, à rire , à tourner sur lui-même , à frapper des mains , à gambader malgré le disloquement de ses membres^ et tout à coup il tomba mort : il s'étoit étouffé avec sa langue, genre de suicide connu de plusieurs peuplades africaines. Mélange de force et de légèreté, le caractère dlmley ne se démentit pas un moment : ce Noir n*aima que Tamour et la liberté, et il traita l'un et l'autre avec la même insouciance que la mort et la vie.
Le commandant regarda l'aventure d'Imley comme celle d'un esclave ftigitif qui n'avoit aucun rapport avec les desseins qu'on supposoit aux Sauvages. Il traita les missionnaires de poltrons; il accusa les colons de répandre inconsidérément des alarmes aussitôt qu'ils perdoient un nègre. Poussé par Fébriano, vendu aux intérêts d'Ondouré , mais qui ignoroit le complot ,Chépar s'emporta jusqu'à faire mettre aux fers des habitants qui demandoient à s'armer et parloient de se retrancher sur les concessions. Il refusoit de croire à une conjuration qui s'achevoit en ce moment même sous ses pas, dans le sein de la terre.
Les jeunes guerriers, après avoir quitté les jeux , s'étoient armés. Le sachem d'ordre avoit reparu : heurtant doucement dans les ténèbres à la porte de chaque cabane , il avoit dit : < « Que les jeunes guerriers se rendent par des « chemins divers au lac souterrain ; ils y trouve- « ront les sachems ; que les femmes , après le défi part des guerriers, s'enferment dansjeurs ca- «banes; qu'elles y veillent en silence et sans «lumière.»
Aussitôt les jeunes guerriers se glissent à travers les ténèbres' jusqu'au lieu du rendez-vous. Les portes des huttes se referment sur les femmes et sur les enfants; les lumières s'éteignent : tous les Sauvages quittent le désert , hors quelques sentinelles placées çà et là derrière les arbres. Outougamiz , avec le reste de sa tribu , descendit au lac souterrain.
A l'orioit du grand village des Natcbez, dam la même cyprière où s'élevoit le temple d'Athsëûsic , s'ouvre perpendiculairement , comme te soopirail d'une mine , une caverne profonde. On n'y peut pénétrer qu'à l'aide d'une échelle et cTia flambeau. A la profondeur de cent pieds se trniTe une grève qui borde un lac. Sur ce lac, semblable à celui de l'empire des ombres , qael<[Qes Sauvages , pourvus de torches et de fimaax , eareot un jour l'audace de s'embarquer. Autour dogoo^ freils n'aperçurent que des rochers stériles liérissant des côtes ténébreuses, ou suspendoesa voûtes au-dessus de l'abîme. Des bruits lamenli* blés , d'effrayantes clameurs , d'affreox ragisi^ meots , assourdissoient les navigateurs à mesore qu'ils s'enfonçoient dans ces solitudes d'eaaetde nuit. Entrainés par un courant rapide et tnmiltueux , ce ne fut qu'après de longs efforts qoe ces audacieux mortels parvinrent à regagner le rivage, épouvantant de leurs récitsquicoDqaeserot tenté d'imiter leur exemple.
Tel étoit le lieu que les conjurés avaient flié pour celui de leur assemblée. G'étoit de cetted^ meure souterraine que la liberté du Nootcio- Monde devoit s'élancer, qu'elle devoit rappeler i la lumière du jour ces peuples ensevelis par les Européens dans les entrailles de la terre. Déjà les jeunes guerriers étoient réunis et attendoiest la révélation du mystère que les sachems ter avoient promise.
Au bord du lac étoit un grand fragment de rocher; les jongleurs l'avoient transformé a autel. On y voyoit|,à la lueur d'une torche, tiwi hideux marmousets de tailles inégales. Celai do centre , manitou de la liberté , surpassoit les autres de toute la tête; dans ses traits gcossatment sculptés on reconnoissoit le symbole dlioe indépendance rude, ennemie du joug des lois, impatiente même des chaînes de la nature. I^ deux autres figures représentoient, runeleschaîn rouges , l'autre les chairs blanches. Un feu d'ossements brûloit devant ces idoles , en jetant une lu* mière enfumée et une odeur pénétrante. Dusanf humain , des poisons exprimés de divers serpent des herbes vénéneuses, cueillies avec des paroles cabalistiques , reroplissoient un vase de cyprès. Un vent nocturne se leva sur le lac , dont les W montèrent aux voûtes de l'abtme : la tcfflpft« dans les flancs de la terre , les idoles menaçantes, le bassin de sang, le feu mortuaire, les préW agitant des vipères avec des évocations épou^an*
LliS NÂTCHEZ.
tables , la foule des Sauvages , dans leurs habillements bizarres et divers ; toute cette scène, entourée par les masses des rochers souterrains, donnoit une idée du Tartare.
Soudain un des Jongleurs, les bras tendus vers le lac , s*écrie : « Divinité de la vengeance , est-ce « toi qui sors de rabime avec cet orage ? Oui , tu « viens : reçois nos vœux I »
Le Jongleur lance une vipère dans les flots ; un aatre prêtre répand le bassin de sang sur le feu : une triple nuit s*étend sous les voûtes.
Quelques minutes s'écoulent dans Tobscurité, puis tout à coup une vive clarté illumine les vagues orageuses et les rochers fantastiques. Les idoles ont disparu ; on n'aperçoit plus sur la pierre, autel de la vengeance, que le vieillard Adario vêtu delà tunique de guerre, appuyé d'une main sur son casse-téte, tenant de l'autre un flambeau.
« Guerriers , dit-il , la liberté se lève , le soleil « de Titidépendance , resté depuis deux cent cin-
• quante neiges sous l'horizon , va éclairer de nou- < veau nos forêts. Jour sacré, salut! Mon cœur « se réjouit à tes rayons , comme le chêne décré- « pit au premier sourire du printemps I Pour toi « Adario a dépouillé ses lambeaux , il a lavé sa
• chevelure comme un jeune honmie, il renaît « au soufQe de la liberté.
« Donnez trois poignards. »
Le sachem Jette trois poignardsdu haut du roc.
« Jeunes guerriers, vous n'êtes pas assemblés « ici pour délibérer ; vos sachems ont prononcé « pour vous au rocher du lac, dans le conseil « général des peuples; ils ont Juré de purger nos « déserts des brigands qui les infestent. Vous êtes « venus seulement pour dévorer les ours étran- « gers. Le moment du festin est arrivé. Vous ne « quitterez ces voûtes que pour marcher à la mort « ou à la liberté. C'est la dernière fois que vous m aurez été obligés de vous cacher dans les pro- « fondeurs de la terre , pour parler le langage des « hommes.
m Donnez la hache. »
Adario jette à ses pieds une hache tehite de
sang.
Un cri de surprise mêlé de Joie échappe au bouillant courage desjeunes guerriers. Adario reprend la parole:
« Tout est réglé par vos pères. Plongés dans le m sommeil , nos oppresseurs ne soupçonnent pas « la mort. Mous allons sortir de cette caverne dim Tîsés en trois compagnies : je [conduirai les
« Natchez, et les mènerai, au travers des ombres, « à l'escalade du fort. Vous, Chicassaws, sous « la conduite de vos sachems, vous formerez le « second corps; vous attaquerez le village des « blancsaufort Rosalie. Vous , Miamiset Yazous, « composant le troisième corps , guidés dans vos « vengeances par Ondouré et par Outougamiz, « vous détruirez les blancs dont les demeures « sont dispersées dans les campagnes. Les escla- « ves noirs, qui comme nous vont briser leurs « chaînes , seconderont nos efforts.
« Tels sont , û Jeunes guerriers I les devoirs que « vous êtes appelés à remplir. Il ne s'agit pas' de « la cause particulière des Natchez : le coup que « vous allez porter sera répété dans un espace « immense. A l'instant où je vous parle, mille « nations , comme vous cachées dans les caver- « nés , vont en sortir, comme vous , pour exter» « miner la race étrangère; le reste des diairs « rouges ne tardera pas à vous imiter.
« Quant à moi , je n'ai plus qu'un jour à vivre: • la nuit prochaine j'aurai rejoint Chaetas , ma « femme et mes en&nts : il ne m'a été permis. ^ de leur survivre que pour les venger. Je vous « recommande ma fille. »
Il dit, et Jette son casse-tète au milieu des Jeunes guerriers.
Une acclamation générale ébranle les d6mes funèbres : « Délivrons la patrie 1 » ,
On vit alors un jeune guerrier monter sur la pierre auprès d' Adario : c'étoit Outougamiz ; il dit :
« Vous avez voulu me faire tuer le guerrier « blanc , mon ami. Il n'est point arrivé ; ainsi je ne « le tuerai pas , mais Je tuerai quiconque le tuera I R Vous voulez que J'égorge des chevreuils étran* « gers pendant la nuit ; je n*assassinerai' personne. « Quand le jour sera venu, si Ton combat, je « combattrai . J'avois promis le secret , je l'ai tenu : « dans quelques heures la borne de mon serment t sera passée , je serai libre ; j'userai de ma liberté « comme il me plaira. Guerriers, je ne sais point « parler, parce que je n'ai point d'esprit ; mais « si je suis comme un ramier timide pendant la ^ paix, je suis comme un vautour pendant la « guerre : Ondouré , c'est pour toi que je dis cela : « souviens -toi des paroles d'Outougamiz le « Simple. »
Outougamiz saute en bas du rocher, comme un plongeur qui se précipite dans les vagues; quelque temps après on le chercha , et on ne le trouva plus.
LES NATCHEZ
Ondouré n'avdt remarqué du diaocmrs do frère de Célata que le passage où le Jeune homme s'étoit applaudi de Tabsenee de René. Le tuteur du Soleil ressentoit de cette absence les plus vives alarmes; il se voyoit au moment d'exécuter le dessein qu'il avoit conçu sans atteindre le principal but de ce dessein. Céluta , en dérobant les roseaux, pouvoit s'applaudir d'avoir olitenu ce qu'elle av<Mt désiré, d'avoir sauvé son époux. Il n'y avoit aucun moyen pour Ondouré de reculer la catastrophe ; et , comme dans toutes les choses humaines, il falloit prendre l'événement tel que le ciel l'avoit fait
Les guerriers sortirent du lac souterrain, et, cachés dans l'épaisseur de la cyprière , ils se divisèrent en trois corps. Assis à terre dans le plus profond silence, ils attendirent Tordre de la marche. Minuit approcholt; le dernier roseau ailoit être brûlé dans le temple.
Que différemment occupée étoit Céluta dans sa cabane 1 Tressaillant au plus léger murmure des feuilles , les yeux constamment fixés sur la porte , comptant , par les battements de son cœur, toutes les minutes de cette dernière heure , elle n'auroit pu supporter longtemps de telles angoisses sans mourir. A force d'avoir écouté le silence, ce silence s'étoit rempli pour elle de bruits sinistres : tantût elle croyoit ouïr des voix lointaines , tantôt il lui sembloit entendre des pas précipités. Mais n'est-ce point en effet des pas qui font retentir le sentierdésert? Us approchent rapidement. Céluta ne peut plus se tromper; elle se veut lever, les forces lui manquent; die reste enchaînée sur sa natte , le front couvert de sueur. Un homme paroit sur le seuil de la porte : ce n'est pas René 1 c'est le bon grenadier de la Nouvelle-Orléans, le fils de la vieille hôtesse de Céluta, le soldat du capitaine d'Artaguette.
Il apportoit on billet écrit du poste des Yazous par son capitaine. Quel bonheur, quel soulagement , dans la crainte et l'attente d'une grande catastrophe , de voir entrer un ami au lieu de la victime ou de l'ennemi que l'on attendoiti Céluta retrouve ses forces, se lève, court les bras ouverts au grenadier; mais tout à coup elle se souvient du péril général; René n'est pas le seul François menacé, tous les blancs sont sous le poignard ; un moment encore et Jacques peut être égorgé. « Fils de ma vieille mère de la chair « blanche, s'écrie-t^elle, celui que vous cherchez « n'est pas ici; retournez vile sur vos pas, vous
« n'êtes pas en sAreté dans cette cabane ; au Bom « du Grand-Esprit, retirez-vous ! »
Le grenadier n'entendoit point ce qu'elle dîsoît ; il lui montroit le billet, qui n'étoit point poar René, mais pour elle-même. Céluta ne pouvoit lire ce billet. Jacques et Céluta faisoient des gestes multipliés , tâchoient de se faire comprendre Vun de l'autre sans y pouvoir réussir. Dans ce moment un sablier qui appartenoit à René , et avec lequel l'Indienne avoit appris à diviser le temps , laisse échapper le dernier grain de sable qui annonçoit l'heure expirée. Céluta voit tomber dans rétemité la minute fatale : elle Jette un cri, arrache le billet de la main de Jacques , et pousse le soldat hors de sa cabane. Celuirci ayant rempli son message, et ne se pouvant expliquer les manières extraordinaires de Céluta, court à travers les bois afin de gagner le fort Rosalie avant le lever du jour.
Que contenoit le billet du capitaine? Go fa toujours ignoré. A force de regarder la lettre , de se souvenir des paroles et des gestes du soldai, qui n'avolt pas l'air triste , Céluta laisse pénétrer dans son cœur un rayon d'espérance; pâle crépuscule bientôt éteint dans cette sombre noit.
Maintenant chaque minute aux Natchez appartenoit à la mort : quelques heures de ptus d^absence, et René étoit à l'abri de la catastrophe, déjà commencée peut-être pour ses compatriotes. Ah ! si Céluta , aux dépens de sa vie, eût pu précipiter la faite du temps ! Un nouveau bruit se fait entendre : sont-ce les meurtriers qui tiennent chercher René dans sa cabane? Ils ne l'y trouveront pas I Seroit-ce le frère d'Amélie lui-même? Céluta s'élance à la porte : ô prodige ! Mila ! Mlla échevelée, pâle, amaigrie, recouverte de lam* beaux comme si elle sortoit du sépulcre , et charmante encore I Céluta recule au fond de la cabane; elle s'écrie : « Ombre de ma sœur, me viens-tu « chercher? le moment fatal est-il arrivé?
■— « Je ne suis point un fantôme, » répondit 3fila, déjà tombée dans le sein de son amie; « je « suis ta petite Mila. »
Et les deux sœurs entrelaçoient leurs bras , méloient leurs pleurs, confondoient leurs Ames. Mlla dit rapidement :
« Après la découverte du secret , Ondouré me « fit enlever. Ils m'ont enfermée dans une caveme ff et m'ont fait souffrir toutes sortes de maux; « mais je me suis ri des Allouez : cette nuit. Je « ne sais pourquoi, mes geôliers se sont éloignés iK de moi un moment; ils étoient armés, et îb
sont allés parler à d'autres guerriets sous des arbres. Moi , qui cherchols toujours les moyens de me sauTer, j'ai suivi ces méchants. Je me suis glissée derrière eux : une fois édiappée, ils «nroient plus tôt attrapé l'oiseau dans la nue que fiflla dans le bois. J'accours. Où est Outougamiz? Le guerrier blanc est-il arrivé? Lui as*tu dit le secret, comme Je le lui vais dire? II y a encore huit nuits avant la catastrophe, si ce beau Jongleur amoureux m*a dit vrai sur le nombre des roseaux.
— « Oh! Mila! s*écrie Céluta, Je suis la plus coupable , la plus infortunée des créatures ! J'ai avancé la mort de René; J'ai dérobé huit ro* seaux ; c'est à Theuie même où Je te parle que le coup est porté.
— « Tu as fait cela? dit Mila; Je ne t'aurois pas crue si courageuse I René est-il arrivé?
— « Non , » repartit Céluta. < Eh bien I dit Mila, que te reproche&-tu? Tu as sauvé mon libérateur; tu n'as plus que quelques heures à attendre. Mais que fais-tu? que fait Outougaiiii2 pendant ces heures? Tu commences toujours bien, Céluta, et tu finis toujours mal. Crois-tu que tu sauveras René en te contentant de pleurer sur ta natte? Je ne sais point demeurer ainsi tranquille; Je ne sais point sacrifier mes sentiments; Je ne sais point douter de la vertu de mes amis, les soupçonner, m'attendrir sur une patrie impitoyable, et garder le secret des assassins. Méchants, vous m'avez laissée éehapper de mon tombeau , Je viens révéler vos iniquités I Je viens sauver mon libérateur, s'il n*est point encore tombé entre vos mains I »
Mila , échappée aux bras de sa sœur, fuit en s'écriant : « Nous perdons des moments Irrépara- « blés. »
Depuis le Jour où René avoit rencontré l'Indienne qui lui enseigna sa route , il s'étoit avancé paisiblement vers le pays des Natchez. A mesure qu'il marcholt, il se trouvolt moins triste; ses noirs chagrins paroissoient se dissiper ; il touchoit an moment de revoir sa femme et sa fille, objets charmants qui n'avoient contre eux que le malheur dont le frère d'Amélie avoit été firappé. René se reprochoit sa lettre ; il se reprochoit cette sorte d'indifférence qu'un chagrin dévorant avoit laissée au fond de son cœur : démentant son caractère, il se laissoit aller peu à peu aux sentiments les plus tendres et les plus affectueux ; retour au calme qui ressembloit à ce soulagement que le
mourant éprouve avant d'expirer. Céluta étoit si belle 1 Elle avoit tant aimé René 1 elle avoit tant souffert pour lui I Outougamis, Ghactas, d'Arta* guette, Mila attendoient René. Il alloit retrouver cette petite société supérieure à tout ce qui existoit sur la terre; il alloit élever sur ses genoux cette seconde Amélie qui aurait les charmes de la première , sans en avoir le malheur.
Ces idées, si différentes de celles qu'il nourrisfloit habitaellèment, amenèrent René jusqu'à la vue des bois des Natchez; il sentit quelque chose d'extraordinaire en découvrant ces bois. Il en vit sortir une fumée qu'il prit pour celle de ses foyers; il étoit encore assez loin, et il précipita sa marche. Le soleil se coucha dans les nuages d'une tempête, et la nuit la plus obscure (celle même du massacre ) couvrit la terre.
René fit un long détour afin d'arriver chez lui par la vallée. La rivière qui couloit dans cette vallée ayant grossi , il eut quelque peine à la tra* verser; deux heures furent ainsi perdues dans une nuit dont chaque minute étoit un siècle. Comme il commençoit à gravir la colline sur le penchant de laquelle étoit bâtie sa cabane, un homme s'approcha de lui dans les ténèbres, pour le reconnottre , et disparut.
Le frère d'Amélie n'étoit plus qu'à la distance d'un trait d'arc de la demeure qu'il s'étoit bâtie : une foible clarté s'échappent par la porte ouverte en dessinoit le cadre au dehors sur l'obscurité du gazon. Aucun bruit ne sortolt du toit solitaire. René hésitoit maintenant à entrer; il s'arrétoit à chaque demi-pas; il ne savoit pourquoi il étoit tenté de retourner en arrière, de s'enfoncer dans les bois , et d'attendre le retour de l'aurore. René n'étoit plus le maître de ses actions; une force irrésistible le soumettoit aux décrets de la Providence : poussé presque malgré lui Jusqu'au seuil qu'il redoutoit de franchir, il Jette un regard dans la cabane.
Céluta , la tête baissée dans son sein , les cheveux pendants et rabattus sur son front, étoit à genoux , les mains croisées , les bras levés dans le mouvement de la prière la plus humble et la plus passionnée. Un maigre^ambeau , dont la mèche allongée par la durée de la veille obscurclssoit la clarté, brûloit dans un coin du foyer. Le chien Aivori de René, étendu sur la pierre de ce foyer, aperçut son maitro et donna un signe de Joie; mais il ne se leva point, comme s'il eût craint de hâter un moment fatal. Suspendue dans
son berceau à Tirne des soIiTes sculptées de la cabane, la fille de René ponssoit de temps en temps une petite plainte , que Céiuta , absorbée dans sa douleur, n'entendoit pas.
René , arrêté sur le seuil , contemple en silence ce triste et touchant spectacle ; il devine que ces vœux adressés au ciel sont offerts pour lui : wa cœur s'ouvre h là plus tendre reconnoissance; ses yeux , dans lesquels un brûlant chagrin avolt depuis longtemps séché les larmes , laissent échapper un torrent de pleurs délicieux. Il s'écrie : « Géluta ! ma Céiuta !» et il vole à l'infortunée , qu'il relève , qu'il presse avec ardeur. Géluta veut parler, l'amour, la terreur, le désespoir, lui ferment la bouche; elle fait de violents efforts pour trouver des accents; ses bras s'agitent, ses lèvres tremblent, enfin un cri aigu sort de sa poir «trine , et lui rendant la voix : Sauvez-le, sau- « vez-le ! Esprits seoourables , emportez-le dans « votre demeure I »
Géluta Jette ses bras autour de sou époux , l'en- Tcloppe , et semble vouloir le faire entrer dans son sein pour l'y cacher.
René prodigue à sou épouse des caresses inaccoutumées. « Qu'as-tu, ma Géluta, lui disoit-il; « rassure-toi. Je viens te protéger et te défendre. »
Géluta , regardant vers la porte , s'écrie : « Les
< voilà ! les voilà I » Elle se place devant René pour le couvrir de son corps. » Barbares, vous « n'arriverez à lui qu'à travers mon sein.
— « Ma Géluta , dit René , il n'y a personne ; « qui te peut troubler ainsi? »
Céiuta , frappant la terre de ses pieds : « Fuis , « Aiisl tu es mort! Non, viens; cache-toi sous « les peaux de ma couche ; prends des vêtements
< de femme. » L'épouse désolée, arrachant ses Toiles, en veut couvrir son époux.
Géluta, disoit celui-ci, reprends ta raison; aucun péril ne me menace.
— « Aucun péril 1 dit Géluta Tinterrompant. « N'est<e pas moi qui te tue? n'est-ce pas moi « qui hâte ta mort? n'est-ce pas moi qui en ai « fixé le Jour en dérobant les roseaux ?... Un se- « cret.... O ma patrie I
— •« Un secret? » repartit René. « Je ne te « l'ai pas dit I s'écrie Géluta. Oh ! ne perds pas ce « seul moment laissé à ton existence I Fuyons tous «deuxl viens te précipiter avec moi dans le « fleuve! »
Gélata est aux genoux de René; elle baise la
ueiuui eot auA. (^cuuua ue neue, eue Doise la
poussière de ses pieds, elle le conjure par sa fille
LES NATGHEZ,
de s'éloigner seulement pour qodques henra : « Au lever du soleil, dit-elle, tu seras sauvé; Oit « tongamiz viendra ; tu sauras tout ce qw je m « puis te dire dans ce moment I
— «Ehbien! dit René, si cela peut guérir tx» < mal , Je m'éloigne ; tu m'expliqueras plus tud « ce mystère, qui n'est sans doute qoe ediii ds « ta raison troublée par une Mvre ardente. >
Géluta ravie s'élance au berceau de sa fille, pésente Amélie au baiser de son père, et avec ce même berceau pousse René vers la porte. Rcoé va sortir : un bruit d'armes retentit au dehon. René tourne la tète; la hache lancée l'atteintd s'enfonce dans son front, comme la cognée dtsi la cime du chêne , comme le fer qui mutile me statue antique , image d'un Dieu et chef-d'oesTR de l'art René tombe dans sa cabane : René n'est plus!
Ondouré a fait retirer ses complices : il est seul avec Géluta évanouie , étendue dans le sang et auprès du corps deRené. Ondouré rit d'oarin sans nom. A la lueur du fiarobeau expinot, fl promène ses regards de l'une à l'autre victâne. De temps en temps il foule aux pieds le cadavre de son rival et le perce à coups de poignari II dépouille en partie Géluta et l'admire. Il 6it
plus Éteignant ensuite le flambeau, il court
présider à d'autres assassinats , après avor fomé la porte du lieu témoin de son double crime.
Heureuse, mille fois heureuse, si Céiuta n'avoit Jamais rouvert les yeux à la lumière! Diea ne le voulut pas. L'épouse de René revint à la vie quelques instants après la retraite d'Ondoué. D*abord elle étend les bras , et trempe ses maios dans le sang répandu autour d'elle, sans savoir cequec'étoit. Elle se metavec effbrtsursoa séant, secoue la tête, cherche à rassembler sessoovenin, à deviner où elle est , ce qu'elle est. Par un bienfait de la Providence , l'Indienne n'avoit pas sa raison : elle ne se formoit qu'une idée coofosede quelque chose d'efifroyable. Elle plia ses bras devant elle , promena ses r^ards dans la cabane, où les ténèbres étolent profondes. Le silence de la mort n'étoit interrompu de temps en temps que par les hurlements du chien. Géluta vonlst inutilement murmurer quelques mots.
Dans ce moment elle crut voir Tabamica sa mère. Les mamelles qui nourrirent Géluta avoicot disparu ; les lèvres de la femme des morts s*é* toient retirées et laissoient à découvert des daits
nues; elle étoit sans nez et sans yeux : d'une main
LES NATCHEZ
décbarnéeTabamka sembloit presser des entrailles qn'elle Q*avoit pas. Céluta veut s^avancer vers aa mère ; elle se lève, retombe sur ses genoux, et se tratne au hasard dans sa cabane : ses vête* ments, à demi détachés, faisoient entendre le froissement d*une draperie pesante et mouillée. Elle rencontra le corps de René; épuisée par ses efforts, elle s^assied, sans )e reoonnoltre , sur ce siège : elle s'y trouva bien , et s'y reposa.
Au bout de quelque temps la porte de la cabane 8'entr*ottvrit , et une voix dit tout bas : « £a-tu là? » Géluta, rappelée parcette voix à une demiHSxistence , répondit : « Oui , Je suis là.
— « Ah 1 dit fifila , est-il venu?
— « Qui? » demanda Géluta.
— « René ? » repartit Mila.
— « Je ne l'ai pas vu , » dit Céluta.
— « Et moi, Je ne l'ai pu trouver, « dit Mila toujours à voix basse. « Les assassins n'ont donc pas « encore paru? Ton mari n'est donc pas revenu? « n est donc sauvé? » Géluta ne répondit rien.
« Pourquoi, reprit Miia , es- tu sans lumière? « J'ai peur et Je n*ose entrer. » Géluta répondit qn'elle ne savoit pourquoi elle étoit sans lumière. .« Gomme ta voix est extraordinaire! » s'écria Mila ; « es-tu malade? La cabane sent le car- « nage ; attends , Je viens à toi. «
Mila franchit le seuil et laissa retomber la porte : • Qu'as-to répandu sur les nattes? > dit-elieen marchant dans l'obscurité ; « mes pieds s'attachent à « la terre? Où es-tu ? tends-moi la main.
— « Ici , » dit Géluta.
« Je ne puis aller plus loin , repartit Mila ; Je c me sens défaillir. »
La porte de la cabane s'entr'ouvrit de nouveau : la Toix d'Outougamiz appelle Géluta. « G'est Ou- «tougamiz! s*écrla Miia, Dieu soit loué! nous «sommes sauvés!
— « Qui parle? • dit Outougamiz saisi de terreur; « n'est-ce pas Mila? Gher fantôme, es-tu « venu sauver René?
— « Oui, repartit Mila; mais entre vite, Géluta « n'est pas bien. »
Outougamiz , croyant entendre le fantAme de Mila, entre en frissonnant dans la cabane : • « Donne-moi la main, dit Mila; appuie-la sur mon « cœur; tu verras que Je ne suis pas un spectre : «on m'avoit enfermée dans une caverne. Je « me suis échappée. »
Mila avoit saisi la main d'Outougamiz étendue
dans les ténèbres , et avoit posé cette main sur son cœur.
« G'est comme la vie, dit Outougamiz ; mais Je « sais bien que tu es morte ; je te sais toujours gré « d'être revenue pour sauver René. Mais, Géluta , « parle donc.
— « M'appeUe-t-on? » dit Géluta.
« Est-ce que tu réponds du fond d'une tombe? « s'écria Outougamiz, fra{^ de la voix sépulcrale de sa sœur ; « Je respire un champ de ba- « taille; J'ai du sang sous mes pieds,
— « Du sang! s'écria Mila; allume donc un «flambeau.
— « Fantôme, répond Outougamiz , donne- « moi la lumière des morts. »
Outougamiz cherche en tâtonnant le foyer; il y trouve de la mousse de chêne et deux pierres à feu ; il frappe ces deux pierres l'une contre l'autre : une étincelle tombe sur la mousse , et soudain une flamme s'élève au milieu du foyer. Trois cris horribles s'échappent à la fois du sdn de Géluta, de Mila et d'Outougamiz.
La cabane inondée de sang, quelques meubles renversés par les dernières convulsions du cadavre, les animaux domestiques montés sur les sièges et sur les tables pour éviter la souillure de la terre, Géluta. assise sur la poitrine de René , et portant les marques de deux crimes qui anroient fait rebrousser l'astre du Jour; Mila debout, les yeux à moitié sortis de leur oii>ite; Outougamiz le front sillonné comme par la foudre; voilà ce qui se présentoit aux regards I
Mila rompt la première le silence ; elle se précipite sur le cadavre de René, le serre dans ses bras , le presse de ses lèvres.
« C'en est donc fait ! s*écrie-t-elle. 0 mon li- « bérsi^eur, faut-il que Je te revoie ainsi I Lâches « amis, cœurs pusillanimes, c'est vous qui l'avez « assassiné par vos indignes soupçons, par vos « irrésolutions éternelles! Félicite-toi, Outouga- « miz , d*avoir bien gardé ton secret. Mais, à pré- « sent , ranime donc ce cœur qui palpitoit pour « toi d'une amitié si sainte 1 Oh ! tu es un sublimé « guerrier ! Je reconnois ta vertu ; mais ne m'ap- « proche Jamais : Je préférerois à tes embrasse- « ments ceux du monstre dont tu vois l'œuvre «dans cette cabane. »
Le désespoir êtoit la raison à la Jeune Indienne, d'abord amante et ensuite amie de René. Outougamiz l'écoutolt , muet comme la pierre du sépulcre ; puis tout à coup : « Hors d'ici , fan-
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c Mme exécrable, ombre sinistre, ombre affa> « mée qui veux dévorer mon ami!
— « Ton ami I dit Mila en relevant la tète : « tu oses te dire l'ami de René I ne devrois-tu « pas plutôt, comme cette femme sans amour, « évanouie maintenant sur cette dépouille san- « glante ; ne devrois-tu pas supplier la terre de « tengloutir? Moi seule j*ai aimé René I En vain
• tu feins de me croire un fantôme : J'existe, Je t sors de la caverne où m'avoient plongée les « scélérats dont J'allois révéler les desseins. As-tu « pu Jamais croire que tu étols obligé an secret? « As- tu pu te figurer que la liberté seroit le fruit « du crime? »
Ici Céluta parut revenir à la vie ; elle ouvrit les yeux et se souleva ; ses idées se débrouillèrent : elle se ressouvient de ses malbeurs ; elle reconnoft Mila et Outougamiz; elle reconnoft la dépouille mortelle du plus infortuné des bomroes. La douleur lui rend les forces; elle se lève, elle 8*écrie : « C'est moi qui l'ai assassiné 1
— <i Oui, c*est toi! » s'écrie à son tour Mila devenue cruelle par le désespoir.
« René, dit Céluta du ton le plus passionné, « parlant au cadavre de son époux , Je te voulois
• dire, avant de mourir, que mon âme t'adoroit « comme elle adore le Grand-Esprit; que ta let- « tre n'avoit rien cbangé au fond de mon cœur; « que Je te révérois comme la lumière du matin ; « que Je te croyois aussi innocent que l'enfant « qui n'a fait encore que sourire à sa mère. »
— « Pourquoi donc, dit Mila, as- tu gardé le « secret? Que n'en instruisois-tu les François , « puisque tu ne pouvois l'apprendre à ton mari «absent?»
Mila pousse des sanglots, et ses larmes descendent à flots pressés comme la pluie de l'orage.
Le frère de Céluta , s'approchant alors avec respect du corps de ^on ami : Mila dit que tu « n'étois pas coupable : quel bonheur ! Tu as «I donc pu mourir. »
Malgré son désespoir, Mila comprit ce mot, et tendit une main désarmée au Jeune Sauvage.
Outougamiz continuant : « Je leur a vois bien « dit que Je n'aimois point , que J'étois un mau- « vais ami , que Je te tuerois. Je suis pourtant
• sorti du lac souterrain pour te sauver; J'ai « couru de toutes parts; des guerriers qui pré- « tendoient t'avoir vu m'ont égaré : Je suis sira- < pie, on me trompe toujours. Tu es mort seul ,
* Je mourrai aussi ; mais il faut aupanirut... « J'attendrai pourtant que la patrie n'ait plu « besoin de lui , car il faudra mainUmant d^ « dre la patrie. »
Dans ce moment Céluta Ait saisie de coDTalo slons. Un ruisseau de sueur glacée sillonne son firont : elle cherche à s'étrangler, se nrale d'an c^té sur l'autre, pousse des espèces de mTlgis^ ments. Outougamiz et Mila volent à son secoun. Céluta les regarde et leur dit en pressant ses flancs : « Le savez- vous? La niort m'a-t-efle Mt t violence? » •
Mila Jette un cri : elle a deviné ! Outoaguniz, qui n'a pas compris, veut parler encore : « To « ne sais rien , lui dit Mila en l'interrompaot; « le cadavre de ton ami est un spectacle délideox « auprès de ce que J'entrevois! »
Le Jour commençoit à poindre; le canon se fait entendre du o6té du fort Rosalie ; les parentes de Chactas arrivent à la cabane de René; elles venoient féliciter Céluta de Tabsence de son mari : elles rencontrent cette scène éponvatanble.
« Femmes» dit Outougamiz , on se bat : jedol» « mon sang à mon pays, quelque coupable qo'O « puisse être. Je laisse entre vos mains œ quB « J'ai de plus cher au monde : ma femme, qni « n'est point morte comme on Tavoit dit, ma « sœur si misérable, et les restes de mon ami. « Je reviendrai bientôt. » Il sort et marche ms le lieu où l'appeloit le bruit des armes.
Les femmes enlevèrent Céluta et Mila, qu'elles placèrent dans les bras Tune de l'autre sar tm lit de feuillages. Elles laissèrent le corps de René dans la cabane , qu'elles fermèrent. Elles portèrent les deux amies à l'ancienne demeure de Chactas , et leur prodiguèrent les soins les plus tendres : il eût été plus humain de les laisser mourir.
Tous les colons périrent aux Natchez ; dix-sept personnes seulement échappèrent au massacre. Parmi les soldats blessés qui se défendirent et se sauvèrent se trouva le grenadier Jacques, l^ fort avoit été escaladé dans les ténèbres, et les sentinelles égorgées avant qu'on sût que les Indiens étoient en armes. Par l'imprudence da commandant, la garnison étoit à peine d'une centaine d'hommes , tout le reste ayant été dispersé dans différents postes le long du fleuve. Chépar, qui n'avoit Jamais voulu croire à la conjuration , accourut au bruit qui se falsoit sur les
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cid
remparts, et tomba sons la hache d'Adario. Fébriano, qui fût rencontré par Ondouré, reçut la mort de la raain de ce Sauvage, son corrupteur et son complice. Il n*y eut de résistance chez les François que dans une maison particulière. Adario , qui commandoit l'attaque, y fût tué : il expira pleiix d'une grande Joie ; il crut avoir délivré sa patrie et vengé ses enfants. Les coups de canon entendus d'Outougamiz avoient été tirés en signal de victoire «par les Indiens eux-mêmes, après la conquête du fort.
Le f^re de Céluta , trouvant que son bras étoit Inutile, retourna à la cabane de René. Il s'assit au près des restes inanimés du guerrier blanc. D'un air de mystère, il approcha Tceil d'une des blessures de son ami , comme pour voir dans le sein de René. Joignant les mains avec admiration , IMnsensé dit quelques mots d'une tendresse passionnée. Il prit ensuite un petit vase de pierre sur une table, recueillit du sang de René qu'il réchauffa avec lesien, après s'être ouvert une veine. Il trempa le manitou d'or dans le filtre de l'amitié, et il remit la chaîne à son cou.
La rage d*Ondouré étoit assouvie , mais non sa passion. Sortant d'une épouvantable orgie, enivré de vin , de succès , d*ambition et d'amour, il voulut revoir Céluta. Dans toute la pompe du meurtre et de la débauche, il s'avance au sanctuaire de la douleur; ses crimes marchoient avec lui , comme les bourreaux accompagnent le condamné. Les bruyants éclats de rire du tuteur du Soleil et de ses satellites se faisoient entendre au loin.
Ondouré arrive à la cabane : il avoit ordonné à ses amis de se tenir à quelque distance; car il avoit ses desseins. U recule quelques pas lorsque, au lieu de Céluta, il n'aperçoit qu'Outougamiz. Reprenant bientôt son assurance : « Que fais-tu * là I >» dit-il à l'Indien....
• Je t'attendois , répondit celui-ci ; j'étois sûr « que tu viendrais avec tes enfants célébrer le festin « du prisonnier de guerre. Apportes-tu la chau- « dière du sang? C'est un excellent mets qu'une « chair blanche I Ne dévore pas tout : je ne te « demande que le cœur de mon ami.
— « C'est Juste , dit l'atroce Ondouré , nous te « le réserverons. »
De nouveaux rires accompagnèrent ces paroles.
n Mais , dis-moi , > continua le pervers & qui la vapeur du vin ôtoit la prévoyance, « où est ta
« sœur? Gomme elle a été fidèle cette nuit à co « beau guerrier blanc ! Elle a perdu pour moi « toute sa haine; elle m'a pardonné mon amour « pour Akansie. Viens , ma charmante colombe ; « où es- tu donc? m'accorderas- tu un second « rendez-vous? » et Ondouré entra dans la cabane.
Outougamiz se lève, s'appuyant sur un fusil de chasse que lui avoit donné René : « Illustre « chef, dit-il, changeant tout & coup de langage « et de contenance , tous nos ennemis sont-ils « morts?
— « En douf es-tu? « s'écria Ondouré.
« Ainsi , dit Outougamiz , la patrie est sauvée ; « elle n'a plus besoin de défenseurs? Tout est-il « en sûreté pour l*a venir? Peux-tu , fameux guer- « rier, te reposer en paix?
— * Oui , mon cher Outougamiz , » répondit le tuteur du Soleil , qui n'avoit pas ce qu'il falloit pour comprendre à la fois et le danger et la magnanimité de la question; « oui. Je puis me re- « poser cent neiges avec ta sœur sur la natte du « plaisir. »
Le corps de René séparait Ondouré d'Outougamiz : « La nuit, dit celui-ci, a été fatigante « pour toi , Ondouré : va donc à ton repos , puis» « que ton bras n'est plus nécessaire à la patrie, « Je te vais rendre ta hache. »
Outougamiz relève la hache avec laquelle le tuteur du Soleil avoit frappé René; elle étoit restée dans la cabane. Ondouré avance le bras pour la reprendre. « Non , pas comme cela, » dit Outougamiz; et, levant la hache avec les deux mains, il fend d'un seul coup la tête du monstre, qui tombe sur le corps de René, sans avoir le temps de proférer un blasphème. Outougamiz sort, couche en joue les satellites d'Ondouré, et leur crie de cette voix de l'homme de bien si foudroyante pour le méchant : « Disparoissez, « race impure, ou Je vous Immole auprès de votre mattre I » Ces misérables , qui voyoient s'avancer une troupe déjeunes guerriers, amis du frère de Céluta , prennent la fuite.
Les guerriers survenus déplorèrent de si grands malheurs. « Allons, leur dit Outougamiz, je re- « viendrai bientôt ici; mais il faut que J'aille « dire à Mlla et à ma sœur ce que le manitou « d'or a fait. »
Céluta ne put entendre le récit de son frère; à chaque instant on craignoit de la voir expirer. Mila apprit la mort d'Ondouré avec indifTérence.
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â C'étoit plus tAt, di^elle, qae ta devob donner c cette pâture aux chiens. »
Outoagamlz revint la nuit suivante cherclier les restes sacrés du frère d* Amélie; il les porta sur ses épaules au bas de la colline , creusa dans un endroit écarté une fosse qu'il ne voulut montrer à personne : il y déposa le corps de celui qui , pendant sa vie , n'avoit cherché que la solitude. « Je sais, dit-il en se retirant, que je sute « un faux ami : je t'ai tué ; mais, attends- moi : « nous nous expliquerons dans le pays des âmes. »
Le frère de Géluta n'avoit plus rien à faire de la vie ; mais il se vouloit assurer que sa sœur n'avoit plus besoin de lui , et que Mila se poovoit passer d'un protecteur.
Déjà la lune avoit parcouru trois fols sa carrière depuis la catastrophe tragique , et Céluta, toujours près de rendre le dernier soupir, sembloit sans cesse revivre. La coupe de la colère céleste n'étoit point épuisée ; le génie fatal de René poursuivoit encore Céluta, comme ces fantômes nocturnes qui vivent du sang des mortels. Elle refusoit pourtant toute nourriture : ses bai^ bares amis étoient obligés de lui faire prendre de force quelques gouttes d'eau d'érable. Son corps, modèle de grâce et de beauté , n'étoit plus qu'on léger squelette, semblable à un jeune peuplier mort sur sa tige. Les longues paupières de Céluta n'avoient pas la force de se replier et de découvrir ses yeux éteints dans les larmes. Quand la veuve infortunée recouvroit la raison , elle étoit muette ; quand elle tomboit dans la folie de la douleur, elle poussoit des cris. Alors elle faisoit des efforts pour écarter deux spectres qui vouloient la dévorer à la fois , Ondouré et le frère d'Amélie ; elle voyoit aussi une femme qui lui étoit inconnue, et qui lui sourioit d'un air de pitié du haut du ciel.
Témoin des maux de son amie , la courageuse Mila avoit eu honte de ses propres chagrins : elle passolt ses jours auprès de sa sœur, veillant à ses souffrances, la retournant sur sa couche , servant de mère à la fille de René. La tendre orpheline étoit déjà belle, mais sérieuse ; dans le sein de Mila, elle avoit l'air d'une petite colombe blanche, sous l'aile du plus brillant oiseau des forêts américaines.
De temps en temps Outougamiz venolt voir sa femme et sa sœur; il s'asseyoit au bord de la couche, prenoit la main de Céluta, ou faisoit danser Amélie sur ses genoux. Il se levoit bien-
tôtaprès, remettoit l'enfiBint dans les bnsdellib, et se retiroit en silence. Le jeune homme dépenssoit : chaque jour son front devenoit plus pâle et son air plus languissant : Il ne parloit ni de René , ni de Céluta, ni de Mila. Tous les soin il visitoit la petite urne de pierre remplie do sang de René, et l'on remarquoit avec surprise que œ sang ne se desséchoit point. Outougamiz laissoit suspendu autour de l'urne le manitou d'or qoll ne portoit plus.
Un soir il étoit venu rendre sa visite acoootnmée à sa sœur. Mila et plusieurs IndiennesétoieDt rangées autour du lit des tribulations : toot i coup , à leur profond étonnement , Céluta se ioqlève et s'assied d'elle-même sur sa couche. Os ne lui avoit point encore vu l'air qu'elle avoit dans ce moment : c'étoit pour la douleur et la beauté quelque chose de surhumain. Elle liai« d'abord la tête dans son sein ; mais relevant biat6t son fîront pâle où s'évanouissoit une foiUe rougeur, elle dit d'une voix assurée : « Je toq- « drois manger. »
Ces mots surprirent Outougamiz : c'étoieot ks premiers que Céluta eût prononcés depuis la onit de ses malheurs , et elle avoit constamment repoussé toute nourriture. Pensant qu'elle reTendt deson désespoir, et qu'elle se déterminoit à vint, les matrones firent une exclamation de joie et s'empressèrent de lui porter du maïs nonvean. Mais Mila , regardant Céluta, lui dit : • Ta Teox « manger?
— « Oui , » repartit Céluta la regardant à son tour; « il faut à présent que je vive. »
Mila lève les mains au cîel et s'écrie : ■ 0 « vertu! »
Outougamiz, rompant lui-même sonsileoce obstiné , dit : « Qu'avez- vous?
— « Adore , reprit Mila : ce que tu vois id « n'est pas une femme; c'est la compagne d'an « génie.
— « Pourquoi le tromper? dit Céluta. Mon « ami, i\Jouta-t-elle en se tournant vers son frère, « ma destinée s'accomplit au delà de moi : je « viens de découvrir dans mon sein un fiuit6me « né de la mort. » Outougamiz s'enfuit.
Céluta étoit mère : elle se résigna à te vie, dernier degré de vertu et de malheur où jamais fille d'Adam soit parvenue. Mais la nature ne s'élève pas ainsi au-dessus d'elle-même sans souffrir jusque dans sa source : le lendemain, aux rayons du jour, on s'aperçut que le visage de h
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veove de René étoit devena de la couleur de l^ébène, et ses cheveux, de celle du cygne. Quelques soleils éclaircirent les ombres du front de Céluta, mais ne firent point disparoltrede sa clievelure la vieillesse de l'adversité.
Lorsque le capitaine d'Artaguette apprit la catastrophe des Natchez, Tassassinat de René et les misères de Céluta, il se sentit frappé au cœur : il étoit attaché au frère d'Amélie par une noble amitié ; il avoit nourri en secret une tendre passion pour la femme qui lui conserva la vie, en lui donnant le doux nom de frère. Rappelé à la Nouvelle-Orléans, il pleura avec Adélaïde , Uarlay, le grenadier Jacques et sa vieille mère. Outougamiz avoit caché la tombe de René ; d'Artaguette fit célébrer on service à la mémoire du frère d*Aroélie : il pria Dieu de se souvenir de celui qui avoit voulu être oublié.
Cependant des troupes se rassembloient de toutes parts pour aller châtier les Indiens. Les huit roseaux retirés du temple avoient fait avorter le complot général chez les autres nations conjurées, excepté chez les Yazous, où le père Souél fut massacré. L'armée françoise arriva au fort Rosalie. Rien que divisés entre eux , les Natchez se défendirent avec courage, et Outougainiz , qui pouvoit à peine porter le poids de ses armes, fit admirer de nouveau sa valeur. Mais enfin il fallut céder au torrent, et quitter à Jamais la patrie.
Une nuit les Natchez déterrèrent lesos de leurs pères, les chargèrent sur leurs épaules, et, mettant au milieu des Jeunes guerriers les femmes, les vieillards et les enfants, ils prirent la route du désert, sans savoir où ils trou veroient un asile. Le capitaine d'Artaguette se trouvoit dans la division des troupes chargées d'attaquer les Chicassaws; il exécuta devant l'ennemi une retraite où il s'acquit la plus grande gloire, mais où il perdit la vie avec son fidèle grenadier. Gomme il ne périt qu'après avoir sauvé l'armée , on crut généralement qu'il avoit cherché la mort. Adélaïde et Harlay avoient quitté l'Amérique; la mère de Jacques s'étoit éteinte dans sa vieillesse. Le foibie reste des Natchez exilés étoit déjà loin dans la solitude. Outougamiz expira cinq lunes après avoir quitté la terre de la patrie. On sut alors qu'il avoit continué à s'ouvrir les veines toutes les nuits pour rafraîchir l'urne du sang ; son sang s'épuisa avant son amitié. Il montra une Joie excessive de mourir, et laissa en héri-
tage (c*étoit tout son bien) l'urne du sang et le mani* ton d'or àla fille de René. On l'enterra , comme il avoit enseveli son amiy sous un arbre inconnu. Quelques Jours après sa mort , Céluta mit au monde une fille : elle ferma les yeux en la portant à son sein ; et quand elle l'eut allaitée, elle la sus^ pendit à ses épaules. Elle continua d'en agir ainsi dans la suite , de sorte qu'elle ne vit Jamais l'enfimt qu'elle n'appeloit que le fantôme.
Mila , devenue veuve à son tour, portoit toujours la fille de René , que Céluta ne voulut plus toucher de peur de la flétrir, après avoir enfanté une autre fille. Céluta ne pressoit Jamais sur sou cœur cette autre fille sans éprouver des convulsions. L'amour maternel demandoit des baisera que l'amour conjugal refusoit : dans les plaintes de l'innocence, Céluta entendoit la voix du crime« Quelquefois l'épouse de René étoit prête à déchirer Fenfimt; un sentiment plus fort, celui de la mère, rendoifses mains impuissantes. Quipourroit peindre de pareils combats , de tels supplices?
Mila foisoit l'admiration des exilés. A peine ornée de dix-sept printemps , elle déployoit un courage et une raison extraordinaires. Elle ne vivoit que pour Céluta ; elle préparoit sa couche, ses vêtements , sa nourriture ; elle étoit devenue la mère de la fille de René. Ses manières vives n'étoient point changées; mais elle gardoit le silence , et ne parloit plus que par signes et par sourires.
Les Natchez trouvèrent enfin l'hospitalité ches une nation autrefois alliée de la leur. Un exilé, commençant la danse du suppliant, présenta le calumet des bannis ; U fut accepté. Un enfant ap* porta en échange une calebasse pleine du Jus de l'érable et couronnée de fleurs. Alors les tentes de la patrie furent plantées dans la terre étrangère , et les ossements des aïeux déposés à ces nouveaux foyers.
Pour premier bienfait du ciel , la seconde fille de Céluta mourut. Le fantôme se replongea dans la nuit éternelle. Aucune mère n'alla répandre son lait sur le gazon fànèbre : Céluta eût encore i*empli ce pieux devoir , si elle n'avolt craint que le fantôme ne rentrât dans son sein avec le parfum des fleurs. La fille de René avoit trouvé une patrie; lafille d'Ondouré étoit retournée à la terre : on s'aperçut que Céluta ne se croyoit plus obligée de vivre , et l'on devina que Mila ne quitteroit pas son amie.
Un soir, lorsque les bannis prenoient leur re-