DESCRIPTION
DU PAYS DES NATCHEZ
Ce canton, le plus beau» le plus fertile et le plus peuplé de toute la Louisiane, est éloigné de quarante lieues des Yazoïts, et sur la même main. Le débarquement est m-à-Tis une butte asseï haute et fort escarpée, au pied de laquelle coule un petit ruisseau qui ne peut recevoir que des chaloupes et des pirogues. De cette première butte on monte à une seconde, ou plutôt sur une colline dont la pente est asseï douce, et au sommet de laquelle on a bAti uno espèce de redoute fermée par une simple palissade. On a donné à ce retranchement le nom de /or/. Plusieurs monticules s*élèvent au-dessus de cette col- Une, et, quand on les a passés, on aperçoit de toutes parts de grandes prairies séparées par de petits bouquets de bois qui font un très-bel effet. Les arbres les plus communs dans ces bois sont le noyer et le chêne, et partout les terres sont excellentes. Feu M. dUberville, qui le premier entra dans le Mississipi par son embouchure , étant monté jusqu'aux Natchez , trouva ce pays si charmant et ù avantageusement situé, qu*il crut ne pouvoir mieux placer la métropole de la nouvelle colonie. H en traça le plan et lui destina le nom de Rosalie, qui étoit celui de madame la cbancelière de Pont-Chartrain. Mais ce projet ne ptrott pas deYoir s'exécuter si tût, quoique nos géographes aient toujours à bon compte marqué sur leurs cartes U Tille de Rosalie aux Natchez.
Il est certam qu'il faut commencer par un établissement plus près de la mer; mais, si la Louisiane devient jamais uno colonie florissante, comme il peut fort bien arriver, il me semble qu'on ne peut mieux placer sa capitale qu'en cet endroit. U n'est point sujet au débordement du fleuve, l'air y est pur; le pays, fort étendu ; le terrain, propre à tout et bien arrosé : il n'est pas trop loin de la mer, et rien Q'empèche les vaisseaux d'y monter ; enfin , il est à portée de tous les lieux où Ton parott avoir dessein de s'établir. La compagnie y a un magasin, et y entretient un commis liriucipal qui n'a pas encore beaucoup d'occupation.
Parmi un grand nombre de concessions particulières, qui sont déjà ici en étot de rapporter, il y en a deux de la première grandeur, je veux dire de quatre lieues en carré ; l'une appartient à une société de Malouins, qui l'ont achetée de M. Hubert, commissaire ordonnateur et président du conseil de la Louisiane; l'autre est à la compagnie, qui y a envoyé des ouvriers de Clairac pour y faire du tabac. Ces deux concessions sont situées de manière qu'elles forment un triangle parfait avec le fort, et la distance d*uo angle à l'autre est d'une lieue. A moitié chemin des deux concessions est le grand village des Natchez. J'ai visité avec soin tous ces- lieux, et voici ce que j'y ai remarqué de plus considérable.
La concession des Malouins est bien placée; il ne lui loanqiie, pour tirer parti de tout son terrain, que des nègres ou des engagés, raimerois encore mieux les seconds que les premiers; le temps de leur service expû-é, ils deviennent des habitants, et augmentent le nombre des sujets naturels du roi, au lieu que ceux-là sont lot^ours des ^Irangers : et qui peut s'assurer qu'à force de se multiplier
dans nos colonies, ils ne deviendront pas un jour des ennemis redoutables? Peut-on compter sur des esclaves qui ne nous sont attachés que par la crainte, et pour qui la terre même oh ils naissent n*a jamais le doux nom de patrie P
La première nuit que je passai dans cette habitation il y eut, vers les neuf heures, du soir, une grande alai-me; j'en demandai le sujet, et on me répondit qu'il y avoit dans le voisinage une bêle d'une espèce inconnue, d'une grandeur extraordinaire, et dont le cri ne ressembloit à celui d'aucun animal que nous connoissions. Personne n'assuroit pourtant l'avoir vue, et on ne jugeoit de sa taille que par sa force : elle avoit déjà enlevé des moutons et des veaux , et étranglé quelques vaches. Je dis à ceux qui me faisoient ce récit qn'un loup enragé pouvoit fiure tout cela, et, quant au cri, qu'on s'y trompoit tous les jours. Je ne persuadai personne : on vouloit que ce fût une bête monstrueuse, on venoit de l'entendre; on y courut armé de tout ce qu'on trouva sous sa mam, mais ce fut inutilement
La concession de la compagnie est encore plus avantageusement située que celle des Malouins. Une même rivière arrose Tune et l'autre , et va se déchaiiger dans le fleuve à deux lieues de celle-là , à laquelle une magniGque cyprière de six lieues d'étendue fait un rideau qui en couvre tous les derrières. Le talMC y a ti*ès-bien réussi , mais les ouvriers de Clairac s'en sont presque tous retournés en France.
J'ai vu dans le jardm du sieur le Noir, commis principal , de fotl beau coton sur l'arbre , et un peu plus bas on commence à voir de l'hidigo sauvage. On n'en a pas encore fait l'épreuve, mais il y a beaucoup d'apparence qu'il ne réussira pas moms que celui qu'on a trouvé dans l'Ile de Saint-Domingue, où il est aussi estimé que celui qu'on y a transplanté d'ailleurs ; et puis l'expérience nous apprend qu'une terre qui produit naturellement cette plante est fort propre à porter l'étrangère qu'on y veut semer.
Le grand village des Natchez est aujourd'hui réduit à fort peu de cabanes : In raison qu'on m'en a apportée est que les Sauvages, à qui leur grand chef a droit d'enlever tout ce qu'ils ont, s'éloignent de lui le plus qu'ils peuvent, et par là plusieurs bourgades de cette nation se sont formées à quelque distance de celle-ci. Les Sioux , leurs alliés et les nôtres , en ont aussi établi une dans leur voisinage.
Les cabanes du grand village des Natchez , le seul que j'aie vu, sont en forme de pavillon carré, fort basses, et sans fenêtres; le faite est arrondi à peu près comme un four. La plupart sont couvertes de feuilles et de paille de mats; quelques-unes sont construites d'une espèce de torchis qui me parut assez bon, et qui est revêtu en dehors et en dedans de nattes fort mmces. Celle du grand chef est fort proprement crépie en dedans; elle est aussi pins grande et plus haute que les autres , placée sur un terrain un peu élevé , et isolée de toutes parts. Elle donne sur une grande place, qui n'est pas des plus régulières, et a son aspect au nord. J'y trouvai pour tont meuble une couche de planches fort étroites , élevée de terre de deux on trois pieds ; apparemment que quand le grand chef veut se coucher, il y étend une natte ou quelque peau.
Il n'y avoit pas une âme dans le village : tout le mondt étoit allé dans une bourgade voisine, où il y avoit one fête y et toutes les portes étoieat ouvertes; mais U n'y
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