‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 161 sur 170 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

La France poasédoit autrefois dans 1* Amérique septentrionale on vaste empire qiii s*étendolt depuis le Labrador Jusqu'aux Florides , et depuis les rivages de T Atlantique jusqu'aux lacs les plus reculés du haut Canada.

Quatre grandi fleuves, ayant leurs sources dans les mêmes montagnes, di visoient ces réglons immenses : le fleuve Saint-Laurent, qui se perdà l'est dans le golfe de son nom; la rivière de l'Ouest, qui porte ses eaux à des mers inuonnues; l&fleuve

' Sen, %% Atr. et Th. Voyez aussi Canace et ntacarttu, et Caune et Bybi» dans les Métamorphoaet et dans les Hé' Toidei d*Ovlde. Tai rejelé comme trop abominable le sii^et da Myrra , qu*on retrouve encore daos eeliû de liolh et île ses filles.

> Reg. 13^14.

3 Dans VJbufùT de M. Docfs.

4 C'est le ChevaUer des Landes :

Msibeunaa ehsTaUer, ete.

BoarboQ , qui se prédire du oddi ao Boid daas la baie d'Uudson ; et le licseàae^ *, qû tonbe du nord au midi dans le golfe du Mexique.

Ce dernier fleuve, dans nn cours de plus de mille lieues, arrose une délicieuse oontrée que ks habitants des États-Unis appellent te nmed £den f et à laquelle les François ont laissé le doux nom de Louisiane. Mille autres fleures, tribataifcs du Meschacebé, le Missouri, l'illinois, l'Akanza, l*Obio, le Wabacbe, le Tenaae, l'engrajsfntde leur limm et ht fertilisent de leois ea»x« QBand tous ces fleuves se sont gonflés des déluges de l*hiver, quand les tempêtes ont abattu des pans entiers de forêts, les arbres déracinés s^assem* blent sur les sources* Bientôt la vase les eîmeate, les lianes les enchaînent, et des plantes, y prenant racine de toutes parts, achèvent de consolider ces débris. Charriés par les vagues écumantes, ils descendent au Meschacebé : le fleuve s'en pare, les pousse au golfe Mexicain, les sur des bancs de sable , et accroft ainsi le nombre de ses embouchures. Par intervalle, il élè?e sa voix en passant sur les monts, et répand ses eaux débordées autour des colonnades des foréu et des pyramides des tombeaux Indiens; c'est le?iU des déserts. Mats la grâce est toujours unie à la magnifîcence dans les scènes de la nature : tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer les cadavres des pins et des chênes, on voit sur les deux courants latéraux remonter, le long des rivages, des fies flottantes de pistia et de nénuphar, dont les roses jaunes s'élèvent comme de p^ts pavillons. Des serpents verts, des hérons bleus, des flammants roses , de Jeunes crocodiles , s'embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs, et la colonie , déployant au vent ses voiles d'or^ va aborder endormie dans quelque anse râiiée

du fienve.

Les deux rives du Mesdiacebé présenteat le tableau le plus extraordinaire. Sur le bord ocddental , des savanes se déroulent à perte de vue; leurs flots de verdure, en s'éiofgnant , semblent monter dans l'asur du ciel où Us s'évanouissait On voit dans ces prairies sans bornes errer A l'aventure des troupeaux de trois on quatre ailUe buffles sauvages. Quelquefois un bison charnu d'années , fendant les flots à la nage, se vient coucher, parmi de hautes herbes, dans une Ile da Meschacebé. A son front orné de deux misssnti, à sa barbe antique et limoneuse, vous le preu*

1 Vrai nom da aHMimpt m Miowhaiilgl

ÀTAU.

drics pour le dira do fleuTe, qui jette un œil satisfait sur la grandeur de ses ondes ^ la sanirage alxuidance de ses rives.

Telle est la scène sur le bord oeeidental ; mais elle change «or le bord opposé, et forme avee la première on admirable contraste. Suspendus sor le cours des eaux, groupés sortes rochers et sur les montagnes, dispersés dans les vallées, des arbres de toutes les formes, de toutes les couleurs, de tous les parfums, se mêlent, croissent ensemble , montent dans les airs à des hauteurs qui fatiguent les regards. Les vignes sauvages, les bignonias, les coloquintes, s'entrelacent au pied de ces arbres, escaladent leurs rameaux, grimpent à Textrémité des branches, s'élancent de rérable au tulipier, du tulipier & Talcée , en formant mille grottes , mille voûtes , mille portiques. Souvent, égarées d'arbre en arbre, ces lianes traversent des bras de rivière , sur lesquels elles jettent des ponts de fleurs. Du sein de ces massifo, le magnolia élève son c6ne immobile; surmonté de ses larges roses blanches , Il domine tonte la forêt , et n'a d'autre rival que le palmier, qui balance légèrement auprâ de lui ses éventails de verdure.

Une multitude d'animaux placés dans ces retraites par la main du Créateur y répandent Tenchantement et la vie. De l'extrémité des avenues <Hi aperçoit des ourë, enivrés de raisins, qui cluineellent sur les branches des ormeaux ; des cariboux se baignent dans un lac ; des écureuils noirs se Jouent dans l'épaisseur des feuillages; des oiaeaux>moqueurs , des coionil>es de Virginie, de la grosseur d'un passereau, descendent sur les gazons rougis par les Fraises ; des perroquets verts à télé jaune, des piverts empourprés, des cardinaux de feu , grimpent en circulant au haut des cyprès; des colibris étincellent sur le jasmin des Florides, et des serpents-oiseleurs sifflent suspendus aux d6mes des l>ois, en s'y Imiançant comme des lianes.

Si tout est silence et repos dans les savanes de l'autre cété du fleuve, tout ici, au contraire, est mouvement et murmure : des coups de bec contre le tronc des chênes, des froissements d'animaux qui marchent, broutent ou broient entre leurs dents les noyaux des fruits ; des bruissements d'ondes, de foibles gémissements, de sourds meuglements, de doux roucoulements, remplissent ces déserts d*une tendre et sauvage harmonie. Mais quand une brise vient à animer

ees solitodes, à balancer ces corps (tottants, à confondre ees masses de blanc, d'azur, de vert, de rose; à mêler toutes les eooleurs, à réunir tous les murmures : alors il sort de tels bruits du fond des forêts. Il se passe de telles choses aux yeux, que j'essayerols en vain de les décrire à ceux qui n'ont point parcouru ces ciiamps primitifs de la nature.

Après la découverte du Meschacebé par le père Marquette et l'infortuné la Salle, les premiers François qui s'étalilirent au Biloxi et à la Nouvelle-Orléans firent alliance avec les Natches, nation indienne dont la puissance étoit redoutable dans ces contrées. Des querelles et des jalousies ensanglantèrent dans la suite la terre de l'hospitalité. Il y avoit parmi ces Sauvages un vieillard nommé Chactas >, qui, par son âge, sa sagesse, et sa science dans les choaeg de la vie , étoit le patriarche et l'amour des déserts. Ounme tous les hommes , il avoit acheté la vertu par Tinfortune. Non-seulement les forêts du Nouveau- Monde furent remplies de ses malheurs, mais il les porta jusque sur les rivages de la France. Retenu aux galères à Marseille par une cruelle iiyustice, rendu à la liberté, présenté à Louis XIV, il avoit conversé avec les grands liommes de ce siècle et assisté aux fêtes de Versailles , aux tragédies de Racine, aux oraisons funèbres de Bossuet ; en un mot , le Sauvage avoit contemplé la société à son plus haut point de splendeur.

Depuis plusieurs années, rentré dans le sein de sa patrie, Chactas jouissoit du repos. Toutefois le ciel lui vendoit encore cher cette faveur; le vieillard étoit devenu aveugle. Une jeune fille l'accompagnoit sur les coteaux du Meschacebé, comme Antigone guidoit les pas d'OEdipe sur le Cythéron , ou comme Malvina conduisoit Ossian sur les rochers de Morven.

Malgré les nombreuses injustices que Chactas avoit éprouvées de la part des François , il les aimoit. Il se souvenoit toujours de Fénelon, dont il avoit été l'hôte, et désiroit pouvoir rendre quelque service aux compatriotes de cet homme vertueux. Il s'en présenta une occasion favorable. En 1 725 , un François nommé René, poussé par des passions et des malheurs,^ arriva à la Louisiane. Il remonta le Meschacebé jusqu*aux Natchez, et demanda à être reçu guerrier de cette nation. Chactas l'ayant interrogé, et le trouvant inébranlable dans sa résolution, l'adopta pour

' LavoIxharmoDicttse.

ATALA

fils , et lui donna pour épouse une Indienne appelée Géluia. Pea de temps après ce mariage, les Sauvages se préparèrent à la chasse du castor. Chactas, quoique aveugle, est désigné par le conseil des sachems ' pour commander l'expédition , à cause du respect que les tribus indiennes lui portoient. Les prières et les jeûnes commencent; les Jongleurs interprètent les songes; on consulte les manitous; on Ikit des sacrifices de petun ; on brûle des filets de langue d'orignal; on examine s'ils pétillent dans la flamme, afin de découvrir la voi<mté des génies; on part enfin , après avoir mangé le chien sacré. René est de la troupe. A l'aide des contre-courants, les pirogues remontent le Meschacebé, et entrent dans le lit de rOhio. G*est en automne. Les magnifiques déserts du Kentucky se déploient aux yeux étonnés du Jeune François. Une nuit, à la clarté de la lune, tandis que tous les Natcbez dorment au fond de leurs pirogues, et que la flotte indienne, élevant ses voiles de peaux de bétes , fuit devant une légère brise, René, demeuré seul avecChactas, lui demande le récit de ses aventures. Le vieillard consent à le satisfaire, et assis avec lui sur la poupe de la pirogue, il commence en ces mots:

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