‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 2 sur 170 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Gomme le consentement universel des nations démontre l'existence de la grande vérité religiease,ilestdes vérités secondaires qui tirent leur preuve de l'acquiescement général des esprits. Quand vous voyez des hommes de génie diftérent , de mœurs opposées, de principe, d'intérêts, et même de passions contraires, s'accorder sur un point , vous pouvez hardiment prononcer quil y a dans ce point consenti une vérité incontestable.

Appliquez cette observation aux affaires de la Grèce. Que feroient des peuples rivaux s'ils étolent

les maîtres? Ils affranchiroient cet infortuné pays. Que pensent les esprits susceptibles de voir les objets sous des rapports dissemblables? que pensent-ils , ces esprits , à l'égard de la légitimité dont les mahométans réclament les droits sur la Grèce conquise et chrétienne ? Ils pensent que cette légitimité n'existe pas.

M. de Ronald a soutenu cette thèse avec toute la conviction de sa foi et la force de sa logique ; M. Benjamin Constant , dans une brochure pleine de raison et de talent , a montré que cette prétendue légitimité étoit une monstruosité d'après les définitions mêmes des plus grands pubiicistes , et qu'il ne falloit pas joindre à l'absurdité du principe l'imprévoyance , plus dangereuse encore , de discipliner des Barbares; M. Pouqueville, dans son ouvrage substantiel et rempli de faits, a établi les mêmes vérités; M. Charles Lacretelle, dans des discours animés d'une chaleur et d'une vie extraordinaires, a plaidé la cause des infortunés Hellènes d'une manière digne de cette cause; M. Yillemain, dans son Essai sur P état des Grecs, a retracé avec toute l'autorité de l'éloquence et toute la puissance des témoignages historiques les droits que les Grecs ont à la liberté '. Et nous , si nous osons nous compter pour quelque chose, notre opinion est formée depuis longtemps: nous ravonsmanifestéeàuneépoqueoù l'onnesongeoit guère à l'émancipation de la patrie de Léonidas *.

Dans tous les comités philhellènes formés en Europe on remarque des noms qui , par des oppositions politiques, sembloient devoir difficilement se réunir : que faut-il conclure de ces observations? Qu'aucune passion, qu'aucun esprit de parti n'entre dans l'opinion qid sollicite la délivrance de la Grèce; et la rencontre de tant d'esprits divers dans une même vérité dépose fortement, comme nous l'avons dit, en fkveur de cette vérité.

> Qaelques écrivains, et en parUcolier M. Vlennet, ont bien voulu se plaindre de n'avoir pas été nommés dans oe passage. L'auteur de la Note se fiU fait un devoir de donner de Justes éloges à cette foule de poètes et de prosateurs qui ont plaidé avec autant de générosité que détalent la cause df« Hellènes, 8*il avoit pu supposer un moment qu*on attachât quelque importance à son suffrage; mais U étoit !oln~d*avoir la prétenUon d*étre le dispensateur de la gloire. Quand U a cité les noms de cinq ou six écrivains , opposés sous d'autres rapports politiques, mais d*acoord sur la quesUonde la Grèce, il n'a voulu faire valoir qu'un argument, et 11 n'a pas prétendu publier un catalogue. Si quelqu'un avoit des droits à se présenter comme défenseur des Grecs, c'étolt sans doule le capitaine Raybaud, qui les a servis de sa plume et de son épée, et M. Faorlel , traducteur des Chanta populairtê de la Grèce ; ouvrage d'un grand mérite, soit par la traducUon élégante et Adèle des chants populaires, soit par la savante notice doDt ces chants sont précédés.

* Dans Vltinéraire.

AVANT-PROPOS

Les ennemis des Grecs, d'aillears en très-petit nombre, sont loin de montrer ia même unanimité dans les motifs de la haine qui les anime : cela doit être, car ils sont dans le faux , et ils ne peuvent soutenir leur sentiment que par des sol^ismes. Tantôt ils transforment les Grecs en carbonari et en jacobins; tantôt ils attaquent le caractère même de la nation grecque , et se font des arguments de leur calomnies.

On répondra sur le premier chef d*accusation : que les Grecs ne sont point des Jacobins; qulls n'ont point manifesté de projets destructeurs de Tordre; qu*au lieu de s*élever contre les princes des nations, ils ont imploré leur puissance. Ils leur ont demandé de les admettre dans la grande communauté chrétienne; ils ont élevé vers eux une voix suppliante; et, loin de préférer à tout autre le gouvernement républicain, leurs mœurs et kars désirs les font pencher vers la monarchie. Les a-t-on écoutés? Non : on les a repoussés sous le couteau ; on les a renvoyés à la boucherie. On a prétendu que briser les fers de la tyrannief, c'étoit se délier d'un serment de fidélité , comme s'il poovoit y avoir un contrat social entre l'homme et la servitude !

Le souvenir des maux qui ont désolé notre patrie sert aujourd'hui d'argument aux ennemis des principes généreux. Eh quoi ! parce qu'une révolution se sera plongée dans les excès les plus coupables, tous les opprimés , quelque part qu'ils gémissent sur la surface du globe, seront obligés de se résigner au Joug pour expier des crimes dont ils sont innocents! Toutes les mains enchaînées qui labourent péniblement la terre seront accusées des forfaits dont elles n'ont point été souillées! Le fantôme d'une liberté sanglante qui couvrit la France d'échafauds aura prononcé du haut de ces échafauds l'esclavage du monde!

Mais ceux qui se montrent si effrayés du passé ont-ils toujours manifesté les mêmes craintes? n*auroîent-ils jamais ^capitulé avec des républiques? Us se repentent aujourd'hui d'avoir favorisé rindépendancc; soit. Mais que ne rachètent-ils eux-mêmes leurs péchés? La Grèce n'avoit pas besoin que leur repentir retombât sur elle; elle se seroit bien passée d'avoir été choisie pour accomplir leur pénitence.

On a laissé se former des républiques en Amérigoe, et par compensation on veut du despotisme dans (a Grèce : mauvais Jeu pour la monarchie.

La royauté qui se place entre des démocraties et des gouvernements arbitraires se met dans un double péril : la crainte de la t}Tannie peut précipiter dans des libertés populaires. Que les couronnes délivrent la Grèce, elles se feront bénir : les bénédictions font vivre.

Le second chef d'accusation porte sur le caractère des Grecs , et la conduite qu'ils ont te^ nue depuis qu'ils combattent pour leur indépendance.

Quels sont ici les accusateurs? Ce sont , en général , de petits trafiquants qui craignent toute concurrence. La Grèce est encore ingénieuse et vaillante : libre, elle deviendroit promptement une pépinière de hardis matelots et de marchands industrieux. Cette rivalité future que i on prévoit donne de Thumeur. Mais, pour conserver le monopole des huiles et du miel de TAttique, des cotons de Sères , des tabacs de la Macédoine, des laines de FOlympe et du Pélion , des fabriques d'AmbélakIa, du vermillon de Ûvadie, des raisins de Gorinthe , des gommes de Thessalie , de l'opium de Salonique, et des vins derArchipel, faut-il vouer tout un peuple à l'extermination? faut-il qu'une nation appelée à son tour aux bienfaits de la Providence soit immolée à la Jalousie de quelques marchands?

Les Grecs, nous disent leurs ennemis, sont menteurs, perfides, avares, lâches et rampants; et l'on oppose à ce tableau , qu'un intérêt Jaloux a tracé, celui de la bonne foi des Turcs et de leurs vertus singulières.

Les voyageurs qui, sansintérêts commerciaux, ont parcouru le Levant, savent à quoi s'en tenir sur la bonne foi et les vertus des pachas, des beys, des agas, des spahis, des janissaires; espèce d'animaux crueb , les plus violents quand ils ont la supériorité , les plus traîtres quand ils ne peuvent triompher par la force.

Défions-nous de nos préjugés historiques , relativement aux Grecs du Bas-Empire et de leurs malheureux descendants; nous sommes fascinés par nos études ; nous sommes , plus que nous ne le pensons peut-être, sous le joug des traditions. Les chroniqueurs des croisés, et les poètes qui depuis chantèrent les ci*oisades , rejetèrent les malheurs des Francs sur la perfidie des Grecs ; les Latins, qui prirent et saccagèrent Constantinople , cherchèrent à Justifier ces violences par la même accusation de perfidie. Le schisme d'Orient vint ensuite nourrir les inimitiés religieuses.

AVANT- PROPOS

£nfln la conquête des Turcs et Fintérét des commerçants se plurent à propager une opinion qui servoit d'excuse à leur barbarie et à leur avidité : le malbeur a tort.

Mais du moins aujourd'hui il faut rayer de Tacte d'accusation ce reproehe de lâcheté qu'on adressoit si gratuitement aux Grecs. Les femmes souliotes se préci{>itant avec leurs enfants dans les vagues; les exilés de Parga emportant lesoendres de leurs pères ; Psara s'ensevelissant sousses ruines ; Missolonghi , presque sans fortifications , repoussant les Barbares entrés deux fois Jusque dans ses murs; de frêles barques transformées en flottes formidables, attaquant, brûlant, dispersant les grands vaisseaux de Tennemi : voilà les actions qui consacreront la Grèce moderne à cet autel où est gravé le nom de la Grèce antique. Le mépris n'est plus permis là où se trouve tant d'amour de la liberté et de la patrie : quand on est perfide et corrompu, on n'est pas si brave. Les Grecs se soqt refaits nation par leur valeur ; la politique n'a pas voulu reoonnoltre leur légitimité; ils en ont appelé à la gloire*

SI on leur objecte quelques pirates qu'ils n'ont pu réprimer et qui ont souillé leurs mers, ils montreront les cadavres des femmes de Souli, qui ont purifié ces mêmes flots.

Pour que le caractère général attribué aux Grecs par la malveillance eût d'ailleurs une apparence de vérité , il faudroit que les Grecs fus- 83nt aujourd'hui un peuple homogène. Or les KlephtesdelaThessalie, les paysans delaMorée, les manufacturiers de la Romélie, les soldats de l'Éplre et de l'Albanie , les marins de l'Ardiipei , ont-ib tous les mêmes vices, les mêmes vertus? doit-on leur prêter les mœurs des marchands de Smyme et des princes du Fanar? Les Grecs ont des défauts : quelle nation n'a les siens? et comment les François (plus équitables dans leur Jugement sur les autres peuples que ces peuples ne le sont envers eux) , comment les François sontils traités par les hiitoritni de la Grande-Bretagne?

Après tout, dans la lutte aetnelle des Grecs et des Tures , on n'est point appelé à Juger des vertus relatives des deux peuples, mais de la Justice de la cause qui a mis les armes à la main des Grées. Si les Grées ont des vices que leur a donnés l'esclavage, riniquité seroit de les forcer à supporter cet esclavage en considération des vices mêmes qu*ils devroient à cet esclavage. Dé-

truisez la cause , vous détruirez l'effet. Ne calomniez pas les Grecs parce que vous ne voulez pas lessecourir ; pour vous Justifier d*être les amis du bourreau , n'accusez pas la victime.

Enfin il y a dans une nation chrétienne, par cela seul qu'elle est chrétienne, plus de principes d'ordre et de qualités morales que dans une nation mahométane. Les Turcs , eussent-ils quelques-unes de ces vertus particulières que donne l'usage du commandement et qui peuvent manquer aux Grecs, ont moins de ces vertus publiques qui entrent dans lacomposition de la société. Sous ce seul rapport, l'Europe doit préférer un peuple qui se conduit d'après les lois régénératrices des lumières, à un peuple qui détruit partout la civilisation. Voyez ce que sont devenues , sous la domination des Turcs, l'Europe, l'Asie et l'Afrique mahométanes^

Après les reproches généraux faits au caractère des Grecs, viennent les reproches particuliers relatifs à leur position du moment.

« Les Grecs ont appliqué à des intérêts privés l'aient qu'on leur avoit prêté pour les intérêts de leur liberté; les Grecs admettent dans leurs rangs des aventuriers ; ils souffrent des intrigues et des ambitions étrangères. Les capitani sont divisés et avides; la Grèce est plongée dans l'a* narchie , etc. etc. »

Des compagnies françoisess'étoient présentées pour remplir l'emprunt de la Grèce. Si elles Ta* voient obtenu , elles n'auroicnt pas fait des reproches si amers à la nation qu'elles auroient secourue : on saitenFrancequequelques désordres sont inséparables des grands malheurs; on sait qu'un peuple qui sorttumultuairementde l'esclavage n'est pas un peuple régulier, versé dans cet art de l'administration, fruit de Tordre politiqueet de la progression du temps. On ne croit point en France que les services rendus donnent le droit d'insulte et autorisent un langage offensif et hautain. Si des particuliers avoient détourné à leur profit l'argent prêté à la Grèce , comment la Grèce auroit-elle depuis cinq ans fourni aux frais de cinq campagnes aussi dispendieuses que meurtrières? On sait de plus que les Hellènes avoient acheté des vaisseaux en Angleterre et aux États-Unis* Ces forces seroient arrivées, si les sources n'ea avoient été taries par l'Europe chrétienne.

« Les Grecs admettent dans leurs rangs des aventuriers ; ils souffreutdes intrigues et des ambitions étrangères. »

AVANT-PROPOS

Admettons ce reproche , si tel est le fait; mois à qui la faute? Les Grecs abandonnés de tous les gouvernements réguliers et chi*étiens reçoivent quiconque leur apporte quelque secours. Que des intrigues étrangères s'agitent au milieu d'eux, ils ne peuvent les empêcher : mais loin de les favoriser ils les désapprouvent , car ils sentent qu elles ne peuvent que leur nuire. Sauvez les Grecs par une intervention favorable , et ils n'auront plus besoin des enfants perdus de la fortune. N'assimilons pas toutefois à quelques particuliers inconnus ces hommes généreux qui , abondonnant leur patrie, leurs familles et leurs amis, accourent de toutes les parties de l'Europe pour verser leur sang dans la cause de la Grèce. Ils savent que la Grèce ne peut rienpoui^ eux, qu'elle est pauvre et désolée; mais leur cœur bat pour sa gloire et pouf son infortune , et ils veulent partager Tune et l'autre.

• L'aoafchle règne dans la Grèce , les capitani sont divisés : donc le peuple est indigne d'être libre , donc 11 faut le laisser périr. »

Cest aussi la doctrine que l'Europe monarchigoe a suivie pour la Vendée : les chefs étoient désunis, la Vendée a été al)andonnée. Qu'en dit aujourd'hui TEurope monarchique?

Nous voyons les Grecs au moment de la lutte : peot-on s'étonner que les difficultés sans nombre qu'ils ont à surmonter ne fassent pas naître chez eux divers sentiments, diverses opinions? Les Grecs sont divisés parce que la nature de leurs ressources pécuniaires et militaires sont inégales , ainsi que leurs populations; parce qu'il est tout simple qtie les habitants des lies et des diverses parties du continent aient des intérêts un peu opposés. Refuser de reconnottre ces causes naturelles de divergence et en faire un crime aux Grecs , seroit grande injustice.

Loin de s'étonner que les Grecs ne soient pas fout à fait d'accord , il faut plut At s^émerveiller qu'ifs toieot parvenus à former un lien commun , une défense commune. N'est-ce pas par un véritable miracle qu'un peuple esclave , à la fois in- Mtlaire et continental , ait pu , sous le bâton et le dmeterre des Turcs, sous le poids d'un immense empire, se créer des armées de terre et de mer, aonleiiir des aléges, prendre des places, remporter des vieloires Bavales, établir un gouTemement qui délibère, commande, contracte des emprunts, s'occqpe d'un code de lois flnandèm, administratives, civiles et politiques? Feut-

on, avec une apparence d'équité , mettre en balance ce qu'ont fait les Grecs dans le cours de leur lutte héroïque , avec quelques désordres inséparables de leur cruelle position?

Si un voyageur eût visité les États-tJnis après la perte de la I)atai]le de Brooklyn, lors de la prise de New- York , de l'invasion du New-Jersey , de la défaite à Brandywine , de la fuite du congrès , de l'occupation de Philadelphie et du soulèvement des royalistes ; s'il avoit rencontré de méchantes milices, sans vêtements, sans paye, sans nourriture, souvent sans armes; s'il avoit vu la Caroline méridionale soumise, l'armée républicaine de Pensylvanie insurgée ; s'il avoit été témoin des conjurations et des trahisous ; s^il avoit lu les proclamations d'Arnold , général de l'Union, qui déclaroit que V Amérique étoit devenue la proie de ravidiié des chefs, rohjet du mépris de ses ennemis et de la dou^ leur de ses amis; si ce voyageur s'étolt à peine sauvé au milieu des guerres civiles et des égorgements Judiciaires dans diverses cités de l'Union ; si on lui avoit donné en échange de son argent des billets de crédit dépréciés, au point qu'un ch^eau rempli de ces billets sufOsoit à peine pour acheter une paire de souliers ; s'il avoit recueilli l'acte du congrès qui, violant la foi publique , déclaroit que ces mêmes billets n'auroient plus cours selon leur valeur nominale , mais selon leur valeur de convention : quel récit un pareil voyageur auroit-il fait de la situation des choses et du caractère des chefs dans les États- Unis? N'auroit-il pas représenté l'insurrection d'outre-mer comme une honteuse anarchie, comme un mouvement prêt à finir? n'auroit-il pas peint les Américains comme une race d'hommes divisés entre eux, d'hommes ambitieux , incapables à la liberté à laquelle ils prétendoient; d'hommes avides , sans foi , sans loi et au moment de succomber sous les armes victorieuses de la Grande-Bretagne?

L'événement et la prospérité actuelle des États-Unis auraient aujourd'hui donné un démenti au récit de ce voyageur, et pourtant il aurait dit ce quHI auroit eru voir à l'époque de sa course. Combien néanmoins les Américains étoient dans une position plus favorable que les Grecs pour travailler à leur indépendancel Ils n'étoient pas esclaves; ils a voient déjà l'habitude d'une administration organisée ; chaque État se régissoit dans une forme de gouvernement ré-

AVANT-PROPOS

gulier, et joQissoit de cette force qui résulte d'ane civilisation avancée.

Qu^m voyageur vienne donc maintenant nous faire le tableau de l'anarchie ^u'il aura trouvée ou cru trouver en Grèce , il ne peindra que la situation naturelle d*une nation dans renfantemetit pénible de sa liberté. Il s6roit beaucoup plus extraordinaire qu'on nous apprit que tout est calme et florissant dans la Sforée , au milieu de l'invasion d'Ibrahim , que de nous dire que les Grecs sont agités, que les ordres s'exécutent mal , que la frayeur a atteint des âmes pusillanimes; que quelques ambitieux , et peut-être quelques traîtres , cherchent à profiter des troubles de leur patrie.

Et certes, sans manqner de courage, il faut avoir une âme d'une trempe extraordinaire pour envisager d'un œil tranquille la suite que pourroient avoir les succès de ce Barbare à qui l'Afrique envoie incessamment de nouveaux assassins. L'auteur de cette Note a Jadis cbnnu Ibrahim. On lui pardonnera de rappeler, dans l'intérêt du moment , ce qu'il a dit de son entrevue avec ce chef :

« Le lendemain de notre arrivée au Caire, 1'" « novembre 1806, nous montâmes au château , « afin d'examiner le puits de Joseph, la mosquée, « etc. Le fils du pacha habitoit alors ce château. « Nous présentâmes nos hommages à Son Excel- « lence , qui pouvoit avoir quatorze ou quinze « ans. Nous la trouvâmes assise sur un tapis « dans un cabinet délabré , et entourée d'une « douzaine de complaisants qui s'empressoient « d'obéir à ses caprices. Je n'ai jamais vu un « spectacle plus hideux. Le père de cet enfant « étoit à peine maître du Caire , et ne possédoit « ni la Haute ni la Basse-Egypte. C'étoit dans cet « état de choses que douze misérables Sauvages « nourrissoient des plus lâches flatteries un jeune « Barbare enfermé pour sa sûreté dans un don- « jon. Et voilà le maître que les Égyptiens atten- « doient après tant de malheurs I

n On dégradoit dans un coin de ce château « l'âme d*un enfant qui devoit conduire des hom- « mes; dans un autre coUi on frappoit une mon- « noie du plus bas aloi. Et afin que les habitants « do Caire reçussent sans murmurer l'or altéré « et le cbef corrompu qu'on leur préparoit, les « canons étoient pointés sur la ville '. »

Voilà l'homme peut-être destiné à exterminer

• /liji/fvtfv,Ti* partie.

la race grecque, et à la remplacer dans la terre natale des beaux-arts et de la liberté , par une race d'esclaves nègres !

Sait-on bien ce que c'est pour les Osmanlis que le droit de conquête, et de conquête sur un peuple qu'ils regardent comme des chiens révoltés? Ce droit , c'est le massacre des vieillards et des hommes en état de porter les armes ' , l'esclavage jdes femmes , la prostitution des enfants suivie de la circoncision forcée et de la prise du turban. C'est ainsi que Candie , l'Albanie et la Bosnie , de chrétiennes qu'elles étoient , sont devenues mahométanes. Un véritable chrétien peut-il fixer les yeux , sans frémir, sur ce résultat de l'asservissement de la Grèce? Ce nom même , qu'on ne peut prononcer sans respect et sans attendrissement, n*ajoute-t-il pas quelque chose de plus douloureux à la catastrophe qui menace ce pays de la gloire et des souvenirs? Qu'iroit désormais chercher le voyageur dans les débris d'Athènes? lesretrouveroit-il, ces débris? et s'il les retrou volt, quelle affreuse civilisation retraceroient-ils à ses yeux ? Du moins le janissaire indiscipliné, enfoncé dans son imbécile barbarie, vous laisseroit en paix , pour quelques ^uins , pleurer sur tant de monuments détruits; l'Abyssinien discipliné ou le Grec musulman vous présentera sa consigne ou sa baïonnette.

II faut considérer l'invasion d'Ibrahim comme une nouvelle invasion de la chrétienté par les musulmans. Mais cette seconde invasion est bien plus formidable que la première : celle-ci ne fit qu'enchaîner les corps ; celle-là tend à ruiner les âmes : ce n'est plus la guerre au chrétien, c'est la guerre à la Croix.

Nous n'ignorons pas qu^on murmure à l'oreille des hommes qui s'épouvantent de cet avenir un secret tout extraordinaire : Ibrahim n'a point Tintention de rester en Grèce; tous les maux qu*il fait à ce pays ne sont qu'un jeu; il passe par la Morée avec ses Nègres et ses Arabes pour devenir roi en Egypte.

Et qui le fera roi? Lui-même? Il n'avoit pas besoin d'aller si loin, de faire tant de dépenses , de perdre une partie de ses troupes nouvellement disciplinées.

Est-ce pour aguerrir ces troupes qu'il s*esl

1 SoQS Mahomet IT , les babHânts d*aiie boorgade près de Modon furent, au nombre de cinq oeoto, adés par le millca du corps : sous imazet, toute la population de Modon audessous de douze ans fut massacrée, etc. ( Essai historique sur Vélat de la Grèce, par M. Villehai2i.)

AVANT-PROPOS

IS

donné œpasfle-temps? les Grecs Tauroient voloDtlen ttspensé du voyage.

EatrceteGrand Seigneur qaimettralaooaronne sur la tête d'Ibrahim? Mais apparemment qu'il ne la lai donnera qae pour récompense de l'ex* termination des Grecs , et il ne secontentwa pas d*tan sifflolacre de guerre. Quand un pa^a a jnendo des senrices à la Porte , ce n'est pas ordinairemoit nne couronne qu'elle lui envoie. Les ^niiPini» des Grecs en sont pourtant réduits à eelte politique et à ces excuses !

La conr de Rome , dans les circonstances actuelles , s'est montrée humaine et compatissante ; cependant, noos osons ledire , si elle aconnu ses devoirs , elle n'a pas assez senti sa force. « Pontifes du Très-Haut (dit d'une manière admirable YEssai historique sur Vétat des Grecs ' ) , sneœsseurs desBossuet et des Fénelon, eomment n'a-t-on pas entendu votre voix dans cette cause sacrée? L'Église de France n'a-t-elie pas, hélas I à l'époque la plu; affreuse de nos troubles civils , connu toutes les tortures de la perKCUtion, et ne trouve-t-elle pas de la pitié dans ses souvenirs? Vers la fin du moyen âge, dans la chaleur des dissensions réveillées par le eondle de Florence, le pape Calixte fit publier des indulgences, et ordonna des prières dans tous les temples d'Europe pour les chrétiens de la Grèce qui combattoient les infidèles; il oubliolt leur schisme , et ne voyoit que leur malheur!

< Ne craint-on pas, si la Grèce achève de périr, ne craint-on pas de préparer à l'avenir un terri ble sujet de blâme et d'étonnement? Les peuples chrétiens de l'Europe , dira-t-on, étoient-ils dénués de force et d'expérience pour lutter contre les Barbares? Non. Jamais tous les arts de la guerre n'avoient été portés si loin. Cette catastrophe fut-elle trop rapide et trop soudaine pour que la politique ait eu le temps de calculer et de prévenir? Non. Le sacrifice dura cinq ans ; plus de cinq ans s'écoulèrent avant que tous les prêtres fassent égorgés , tous les temples brûlés, toutes les cn^x abattues dans la Grèce. » Qu'il eût été touchant de voir le père des fidèles réveiller les princes chrétiens , les appeler au seeours de l'humanité, se déclarer lui-même, comme Eugène III , comme Pie II , le chef d une croisade pour le moins aussi sainte que les premières I Il auroit pu dire aux chrétiens de nos

' Pw 9f. vif j.m4f?f.

Jours ce qu'Urbain II disoit aux premiers croisés (nous empruntons cette éloquente traduction à l'excellente , complète et capitale Histoire des Croisades^) :

«( Quelle voix humaine pourra jamais raconter « les persécutions et les tourments que souffrent « les chrétiens? La rage impie des Sarrasins n'a « point respecté les vierges chrétiennes; ils ont « chargé de fers les mains des infirmes et des « vieillards ; des enfants arrachés aux embrasse- « ments maternels oublient maintenant chez les « Barbares le nom de Dieu.... Malheur à nous, « mes enfants et mes frères, quiavons vécu dans « des jours de calamités ! Sommes-nous donc ve- « nus dans ce siècle pour voir la désolation de la « chrétienté, et pour rester en paix lorsqu'elle « est livrée entre les mains de ses oppresseurs?.., « Guerriers qui m'écoutez, vous qui cherchez sans « cesse de vains prétextes de guerre, rejoulssez- « vous , car voici une guerre légitime ! »

Que de cœurs un pareil langage, une pareille politique, n'auroient-ils pas ramenés à la religion ! . Elle eût surtout formé un contraste frappant, cette politique , avec celle que l'on suit ailleurs. Jamais, non jamais, on ne craint pas de le déclarer, politique plus hideuse, plus misérable, plus dangereuse par ses résultats , n'a affligé le monde. Quand on voit des chrétiens aimer mieux discipliner des hordes mahométanes que de permettre à .une nation chrétienne de prendre , même sous des formes monarchiques , son rang dans le monde civilisé, on est saisi d'une sorte d*horreur et de dégoût. On refuse tout secours aux Grecs , qu'on affecte de regarder comme des rebelles, des républicains, des révolutionnaires , et l'on reconnolt les républiques blanches des colonies espagnoles, et la république noire de Saint-Domingue ; et lord Cochrane a pu faire ce qu'il a voulu en Amérique, et on lui ôte les moyens d'agir en faveur de la Grèce !

Aux bras, aux vaisseaux, aux canons, aux machines que l'on a fournis à Ibrahim , il falloit une direction capable de les faire valoir. Aussi a-t-on surveillé le plan des Turcs. Ceux-ci n'auroîent jamais songé à entreprendre une campagne d'hiver; mais les ennemis des Hellènes ont senti qu'il falloit les exterminer vite ; que si on laissoit la Grèce respirer pendant quelques mois , un événement inattendu, quelque intervention puissante pourroit la sauver.

' Par M. MICB4UD.

PRÉFACE

Eh bienl s1l est trop tard aujourd'hui , si les Grecs doivent succomber, sMli doivent trouver tous les cœurs fermés à la pitié , tous les yeux à la lumière; que les victimes échappées au fer et à la flamme se réfugient chez les peuples divers ; que y dispersées sur la terre , elles accusent noire siècle auprès de tous les hommes, devant la dernière postérité I Elles deviendront , comme les débris de leur antique patrie , Tobjet de l'admiration et de la douleur, et montreront les restes d'un grand peuple. Alors Justice sera faite , et Justice inexorable.* Heureux ceux qui n'auront point été chargés de ia conduite des affaires au Jovr de l'abandon de la Grèce ! mieux vaudra cent fois Avoir été l'obscur chrétien dont la prière sera montée inutilem^t vers les trdnes 1 Mille fois plus en sûreté sera la mémoire du défenseur 3ans pouvoir des droite 4e la religion persécutée et de l'bumpiit^ souffrante !

PRÉFACE

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