JÉRUSALEM. IS
aux Alpes par Polybe, mais aux Alpes sous mi plus beau ciel. A ma droite s'étendoit la pleine mer, et à ma gauche, au fond du golfe, je àé^ couvrols le mont Ithome , isolé comme le Vésuve ^ et tronqué comme lui à son sommet. Je ne poU"^ vois m'arracher à ce spectacle : quelles pensées n'inspire point la vue de ces côtes désertes de la Grèce, où l'on n'entend que l'étemel sifflement du mistral et le gémissement des flots! Quelques coups de canon , que le capitan-pacha faisoit tirer de loin à loin contre les rochers des Mauiottes j interrompoient seuls ces tristes bruits par un bruit plus triste encore. On n'aperce voit sur toute l'étendue de la mer que la flotte de ce chef des Barbares : elle me rappeloit le souvenir de ces pirates américains qui plantoient leur drapeau sanglant surune terre inconnue, en prenant possession d'un pays enchanté au nom de la servitude ^t de la mort; ou plutôt je croyois voir les vaisseaux d*Alarie s'éloigner de la Grèce en cendres, en emportant la dépouille des temples, les trophées d'Olympie , et les statues brisées de la Liberté et des Arts '.
Je quittai Coron le 1 2 à deux heures du matin » comblé des politesses et des attentions de M. Vial , qui me donna une lettre pour le pacha de Morée, et une autre lettre pour un Turc de Mlsitra. Je m'embarquai avec Joseph et mon nouveau janissaire dans un calque qui devoit me conduire à l'embouchure du Pamisus , au fond du golfe de Messénie. Quelques heures d'une belle traversée me portèrent dans le lit du plus grand fleuve du Pélopoiièse , où notre petite barque échoua faute d'eau. Le janissaire alla chercher dés chevaux à Nissi , gros village éloigné de trois ou quatre milles de la mer, en remontant le Pami^ sus. Cette rivière étoit couverte d'une multitude d'oiseaux sauvages dont je m*amusai à observer les jeux jusqu'au retour du janissaire. Rien ne seroit agréable comme l'histoire naturelle, si on la rattachoit toujours à Thistoire des hommes : on aimeroit à voir les oiseaux voyageurs quitter les peuplades ignorées de l'Atlantique pour visiter les peuples fameux de TEurotas et du Céphise. La Providence , afin de confondre notre vanité , a permis que les animaux connussent avant rhommè la véritable Rendue du séjour de l'hMnme ; ettel oiseau Américain attiroit peuiétre l'attention d'Aristote dans les fleuves de la Grèce ,
> Voyez la descrlpUon de la Messéole dans les Martin ^ lly. I.
ITINÉRAIBE
lors que lephllosq^he ne soupçonnoit même pas l'existence d*uii monde nouveau» L'antiqaiténoos offriroit dans ses annales nne foule de rapprochements curieux ; et souvent la marche des peuples et des armées se iieroit aux pèlerinages de quelques oiseaux solitaires, ou aux mlgrati<ms pacifiques des gazelles et des chaiheaux*
Le Janissaire revint au rivage avec un guide et cinq chevaux , deux pour le guide et les trois autres pour-moi, le Janissaire et Joseph. Nous passâmes à Nlssl , qui me semble inconnue dans Tantlquité. Je vis un moment le vayvode; c'étoit un Jeune Grec fort affable , qui m'ofTrit des confitures et du vin : Je n'acceptai point son hospitalité , et Je continuai ma route pour Tripolizza.
Nous nous dirigeâmes sur le mont Ithome, en laissant à gauche les ruines deMessène. L'abbé Fourmont , qui visita ces ruines il y a soixantedix ans , y compta trente-huit tours encore debout. Je ne sais si M. Vial ne m'a point assuré qu'il en existe aujourd'hui neuf entières et un firagment considérable de mur d*enceinte. M. Pouqoeville, qui traversa la Messénie dix ans avant mol , ne passi point à Messène. Nous arrivâmes vers les trois heures de l'après-midi au pied de Tlthome, aujourd'hui le mont Vulcano, selon d'Anville. Je me convainquis, en examinant cette montagne, de la difficulté de bien entendre les auteurs anciens sans avoir vu les lieux dont ils parlent II est évident, par exemple , que Messène et l'ancienne Ithome ne pouvoient embrasser le mont dans leur enceinte , et qu'il fiiut expliquer la particule grecque mpi, comme TexpliqueM. Lechevalieraproposde Jacoursed'Hector et d'Achille , c'est-à-dire qu'il faut traduire devant Troie, et non pas autour de Troie.
Nous traversâmes plusieurs villages, Chafasa, Scaia, Cyparissa , et quelques autres récemment détruits par le pacha lors de sa dernière expédition contre les brigands. Je ne vis duns tous ces villages qu'une seule f^mme : elle ne démentoit point le sang des Héraclides, par ses yeux bleus, sa haute taille et sa beauté. La Messénie fut presque toujours malheureuse : un pays fertile, est souvent un avantage funeste pour un peuple. A la désolation qui régnoit autour de moi on eût dit qtiè les féroces Lacédémoniens venoient encore de ravager la patrie d'Aristodème. Un grand homme se chargea de venger un grand homme : Epaminondas éleva les murs de Messène. Malheureusement on peut reprocher à cette ville la j
mort de Philopœmeii. Les Arcadiens tirèrent vengeance de cette mort , et transportèrent les cendres de leur compatriote à Mégalopolis. Je passois avec nm petite caravane précisément par les chemins où le convoi funèbre du dernier des Grecs avoit passé , il y a environ deux mille ans.
Après avoir longé le mont Ithome nous traversâmes un ruisseau qui coule au nord , et qui pourroit bien être une des sources du Balyra. Je n'ai Jamais défié les Muses, elles ne m'ont point renda aveugle comme Thamyris; et si J'ai une lyre. Je ne l'ai point Jetée dans le Balyra, au risque d'être changé après ma mort en rossignol. Je veux encore suivre le culte des neuf Sœurs pendant quelques années , après quoi J'abandonnerai leurs autels. La couronne de roses d'Anaci*éon ne me tente point : la plus belle couronne d'un vieillard , ce sont^s cheveux blancs et les souvenirs d'uue vie honorable.'.
Andanies de voit être plus bas, sur le cours du Balyra. J'aurois aimé à découvrir au moins l'emplacement des palais de Mérope.
renteods des cris plaiDttfk Hélas ! dans cet palaU Uq dieu persécuteur habite pour Jamais.
Mais Andanies étoit trop loin de notre route pour essayer d*en trouver les ruines. Une plaine inégale, couverte de grandes herbes et de troupeaux de chevaux comme les savanes de la Floride, me conduisit vers le fond du basshi où se réunissent les hautes montagnes de l'Arcadle et de la Laoonie. Le Lycée étoit devant nous, cependant un peu sur notre gauche , et nous foulions probablement le sol de Stényclare. Je n'y entendois point Tyrtée chanter à la tête des bataillons de Sparte ; mais , à son défaut , Je fis en cet endroit la rencontre d'un Turc monté sur un bon cheval et accompagné de deux Grecs à pied. Aussitôt qu'il m'eut reconnu à mon habit franc , il piqua vers moi , et me cria en françois : « Cest « un beau pays pour voyager que la Morée I En « France, de Paris à Marseille, Je trouvois des « lits et des auberges partout. Je suis très-fatigué ; « Je viens de G>ron par terre, et Je vais à Léon- « dari. Où allez-vous? » Je répondis que J'allois à % Tripolizza. — Eh bien! dit le Turc, nous irons « ensemble Jusqu'au kan des Portes; mais Je suis « très-ihUgué , mon cher seigneur, » Ce Turc
> L'auteur travallloU alors aux Mariyrif pour leMfods il avoit entrepris oe voyage. Son dessein étoit de renonoer aux si^ets d'imaginaUon après la publlcalion des Mariyn. On peut voir ses adieux à la muse dans le dernier Um de cet «mvragp.
DE PARIS A JÉRUSALEM
eoDTtds éUAi un marchand de G>ron qui avoit été à Marseille , de Marseille à Paris , et de Paris à Marseille '.
I\ étoit nuit lorsque nous arrivâmes à Feutrée do défilé , sur les confins de la Messénie , de l' Arcadie et de la Laconie. Deux rangs de montagnes parallèles forment cet Hermaeum qui s*ouYre du nord au midi. Le cliemin s'élève par degrés du oAté de la Messénie, et redescend par une pente assez douce vers la Laconie. C'est peut-être THermsum où , selon Pausanias , Oreste , troublé par la première apparition des Euménides, se coupa on doigt avec les dents.
Notre caravane s'engagea bientôt dans cet èlroit passage. Nous marchions tous en silence el À la file >. Cette route, malgré la Justice expéditive da pacha, n*étoit pas sûre, et nous nous tenions pi^ts à tout événement. A minuit nous arrivâmes au kan placé au milieu du défilé : un bnût d*eaax et un gros arbre nous annoncèrent cette pieuse fondation d'un serviteur de Mahomet. En Turquie toutes les institutions publiques sont dues à des particuliers; l'État ne fait rien pour l'État. Ces institutions sont le fruit de Tesprit religieux et non de l'amour de la patrie ; car il n'y a point de patrie. Or, il est remarquable que toutes ces fontaines , tous ces Iians, tous ces ponts tombent en ruineet sont des premiers temps de Tempire : je ne crois pas avoir rencontré sur les chemins une seule fabrique moderne : d'où Ton doit conclure que chez les musulmans la religion s'affolblit, et qu'avec la religion l'état social des Turcs est sur le point de s'écrouler.
Noos entrâmes dans le kan par une écurie ; une échelle en forme de pyramide renversée nous conduisit dans un grenier poudreux. Le marchand turc se jeta sur une natte en s'ccriant : « C*est le • plus beau kan de la Morée! De Paris à Mar- « seille je trouvois des lits et des aubei*ges par- « tout. » Je cherchai à le consoler en lui offrant la moitié du souper que j'avois apporté de Coron. ■ Eh! mon cher seigneur, s'écria-Ml, je suis si « fatigué que je vais mourir! » Et il gémissoit, et il se prenolt la barbe, et il s'essuyolt le front avec nn scball , et il s'écriott : « Allah I » Tou-
* n est remaniaable que M. Poaquevllle reneontra à pea n néne endroit un Tore qui partolt françoU. Cétoit
ffol-élre le même.
* le De sais si c*est le même Hprma^am qaeH. PouqueTlIle ctsoeompagDoosd^iDforlune passèrent en venant de Mavarin. V«yci, your la description de cette païUe delà Messénie, les MmrffTÊfHw.xir,
tefois il mangeoit d'un grand appétit la part du souper qu'il avoit refusée d'abord.
Je quittai ce bon homme' le 13 au lever du jour, et je continuai ma route. Notre course étoit fort ralentie : au lieu du janissaire de Modon, qui ne demandoit qu'à tuer son cheval , j'avois un janissaire d'une tout autre espèce. Mon nouveau guide étoit un petit homme maigre , fort marqué de petite vérole, parlant bas et avec mesure, et si plein de la dignité de son turiNin, qu'on l'eût pris pour un parvenu. Un aussi grave personnage ne se mettolt au galop que lorsque l'importance de l'occasion Texlgeoit : par exemple lorsqu*il apercevoit quelque voyageur. L'irrévérence avec laquelle j'interrompois l'ordre de la marche , courant en avant, à droite et à gauche, partout où je croyois découvrir quelques vestiges d'antiquité, lui déplaisoit fort, mais il n'osolt se plaindre. Du reste je le trouvai fidèle et assez désintéressé pour un Turc,
Une autre cause retardoit encore notre marche; le velours dont Joseph étoit vêtu dans la canicule, en Morée , le rendoit fort malheureux ; au moindre mouvement du cheval il s'accrochoit à (a selle; son chapeau tomboit d'un côté, ses pistolets de l'autre; il falloit ramasser tout cela et remettre ' le pauvre Joseph à cheval. Son excellent caractère brillolt d'un nouveau lustre au milieu de toutes ces peines, et sa bonne humeur étoit inaltérable. Nous mimes donc trois mortelles heures pour sortir de l'Hermsum , assez semblable dans cette partie au passage de l'Apennin entre Pérouse et Tarni. Nous entrâmes dans une plaine cultivée qui s*éteod jusqu'à Léondarl. Nous étions là en Arcadie, sur la frontière de la Laconie.
On convient généralement, malgré l'opinion de d'Anville, que Léondari n'est point Mégalopolis. On veut retrouver dans la première l'ancienne Leuctres de la Laconie, et c'est le sentiment de M. Barbie du Bocage. Où donc est Mégalopolib? Peut-être au village de Sinano. Il eût fallu sortir de mon chemin et faire des recherches qui n'entroient point dans l'objet de mon voyage. Mégalopolis, qui n'est d'ailleurs célèbre par aucune action mémorable ni par aucun chef-d'œuvre des arts, n'eût tenté ma curiosité que comme monument du génie d'Épaminondas et patrie de Philopœmen et de Polybe.
* Ce Turc, mollié Grec, comme M. Fauvel me Ta dit depuis, est toujoara par voie et par chemin : 11 ne jouit pat d*une réputation trè»-sûre , pour a*étre mêlé fort à aou avantage des approyistoonemeats d*uiie armée.
ITINÉRAIRE
Laissant à droite Léondari , vitle tout à fait moderne , nous traversâmes un bois de vieux cliêoesverts; c*étoit le reste vénérable â*une forêt sacrée : un énorme vautour perché sur la cime d*un arbre mort y sembloit encore attendre le passage d*un augure. Nous vîmes le soleil se lever sur le mont Borée ; nous mimes pied à terre au bas de ce mont pour gravir un chemin taillé dans le roc : ces chemins étoient appelés Chemins de VÉchelle en Ârcadie.
Je n'ai pu reconnoitre en Morée ni les chemins grecs ni les voies romaines. Des chaussées turques de deux pieds et demi de large servent à traverser les terrains bas et marécageux ; comme il n*y a pas une seule voiture à roues dans cette partie du Péloponèse , ces chaussées suffisent aux ânes des paysans et aux chevaux des soldats. Cependant Pausanias et la carte de Peutinger marquent plusieurs routes dans les lieux où j'ai passé, surtout aux environs de Mantinée. Bergier les a très-bien suivies dans ses Chemins de V Empire^.
Nous nous trouvions dans le voisinage d'une des sources de FAlphée; je mesurois avidement des yeux les ravines que je rencontrais : tout étoit muet et desséché. Le chemin qui conduit de Borée à Tripolizza traverse d'abord des plaines désertes et se plonge ensuite dans une longue vallée de pierres. Le soleil nous dévorait ; à quelques buissons rares et brûlés étoient suspendues des cigales qui se taisoient à notre approche; elles recommençoient leurs cris dès que nous étions passés : on n'entendoit que ce bruit monotone, les pas de nos chevaux et la complainte de notre guide. Lorsqu'un postillon grec monte à cheval, il commence une chanson qu'il continue pendant toute la route. C'est presque toiyours une longue histoire rimée qui charme les ennuis des descendants de Linus : les couplets en sont nombreux, l'air triste, et assez ressemblant aux airs de nos vieilles romances fiançoises. Une, entre autres, qui doit être fort connue, car je l'ai entendue depuis Coron jusqu'à Athènes, rappelle d'une manière frappante Tair :
Mon copur charmé de sa chaîne, etc.
Il faut seulement s'arrêter aux quatre premiers vers sans passer au refrain.
* La carte de PeuUnger ne peut pas tromper, do rootni quant à Texlstenoe des routes , puisqu'eltes sont tracées sur ce monument curieux , qui n*est qu*un ttrre des postes des anciens. La difiiculté n^eiisteque dans le calcul des distances, et surtout pour ce qui regarde les Gaules, où ratwéviatkm Ug. peut se prendre quelquefois pour Uga ou Ugio,
Toqjoun! toujours!
Ces airs auraient-ils été apportés en Morée par les Vénitiens? serait-ce que les François, excellant dans la ramance, se sont rencontrés avec le génie des Grecs? Ces airs sont-ils antiques? et, s'ils sont antiques, appartiennent-ils à la seconde école de la musique chez les Grecs, ou remontent-ils jusqu'au temps d'Olympe? Je laisse ces questions à décider aux habiles. Mais il me semble encore ouïr le chant de mes malheureux guides, la nuit, le jour, au lever, au coucher du soleil , dans les solitudes de l'Arcadie, sur les bords de l'Eurotas, dans les déserts d'Argos, de Corinthe, de Mégare : lieux où la voix des Ménades ne retentit plus, où les concerts des Muses ont cessé, où le Grec infortuné semble seulement déplorer dans de tristes complaintes les malheurs de sa patrie :
Arcades*?
Soli perlU cantare
A trois lieues de Tripolizza, nous rencontrâmes deux officiers de la garde du pacha qui couroient, comme moi, en poste. Ils assommoient les chevaux et le postillon à coups de fouet de peau de rhinocéros. Ils s'arrêtèrent en me voyant, et me demandèrent mes armes : je refusai de les donner. Le janissaire me fit dire par Joseph qjat ce n^étoit qu'un pur objet de curiosité, et que je pouvois aussi demander les armes de ces voyageurs. A cette condition je voulus bien satisfaire les spahis : nous changeâmes d'armes. Us examinèrent longtemps mes pistolets, et finirent par me les tirer au-dessus de la tête.
J'avois été prévenu de ne me laisser jamais plaisanter par un Tura, si je ne voulois nf exposer à mille avanies. J'ai reconnu plusieurs fois, dans la suite , combien ce conseil étoit utile : un Turc devient aussi souple, s'il voit que vous ne le craignez pas , qu'il est insultant s'il s'aperçoit qu'il vous fait peur. Je n'aurais pas eu besoin, d'ailleurs, d'être averti dans cette occasion, et la plaisanterie m'avoit paru trop mauvaise pour ne pas la rendre coup sur coup. Enfonçant donc les éperons dans les flancs de mon cheval , je courus sur les Turcs et leur lâchai les coups de leurs prapres pistolets en travers, si près du visage, que l'amorce brûla les moustaches d« plus Jeune spahi. Une explication s'ensuivit entre
* Spon aTOtt remarqué en Grèce an atr parfàttenent tcn»»
blable à celui de Réveillet-vous, belle endonme ; et H a'amasii même à composer des paroles en grec moderne sur oel air.
DE PARIS A JÉRUSALEM
ea officiers et le Janissaire , qui leur dit que J'étais François : à ce nom de François il n'y eut point de politesses turques qu'Us ne me firent. Bs m'offrirent la pipe , chargèrent mes armes et me tes rendirent. Je crus devoir garder l'avantage qn'ito me donnoient, et je fis simplement charger leurs pistolets par Joseph. Gés deux étourdis voulurent m'engager à courir avec eux : Je les reftasal, et ils partirent. On va voir que je n'étois pas le premier François dont ils eussent entendu parler, et que leur pacha connoissoit bien mes compatriotes.
On peat lire dans M. Pouqueville une description exacte de Tripolizza, capitale de la Morée. Je n'avois pas encore vu de ville entièrement turque : les toits rouges de celle<!i, ses minarets et ses ddmes me frappèrent agréablement au premier coup d'œil. Tripolizza est pourtant située dans une partie assez aride du vallon de Tégée, et sous une des croupes du Ménale, qui m'a paru dépouillée d'arbres et de verdure. Mon janissaire me conduisit chez un Grec de la connoissance de M. TIal. Le consul , comme Je l'ai dit, m'avolt donné une lettre pour le pacha. Le lendemain de mon arrivée, 15 août, Je me rendis chez le drogman de Son Excellence : Je le priai de me Caire délivrer le plus tAt possible mon flrman de poste et l'ordre nécessaire pour passer l'isthme de Gorinthe. Ce drogman, Jeune homme d'une figure fine et spirituelle , me répondit en italien que d'abord il étoit malade; qu'ensuite le pacha tenoît d'entrer chez ses femmes; qu'on ne parioit pas comme cela à un pacha; qu'il falloit attendre; que les François étoient toujours
Je répliquai que Je n'avois demandé les firmans que pour la forme; que mon passe- port fjran»^ me suffisoit pour voyager en Turquie , maintenant en paix avec mon pays; que, puisqu'on n'avoit pas le temps de m'obliger,. Je partirob sans les firmans et sans remettre la lettre dn consul au pacha.
Je sortis. Deux heures après le drogman me fit râteler ; Je le trouvai plus traitable , soit qu'à mon ton il m'eût pris pour un personnage d'importance, soit qu'il craignit que Je ne trouvasse quelque moyen de porter mes plaintes à son maître; U me dit qu'il alloit se rendre chez Sa Grandeur, et lui parier de mon affaire.
En effet, deux heures après un Tartare me vint diereher et me conduisit chez le pacha. Son
palais est une grande maison de bols carrée , ayant au centre une vaste cour, et des galeries régnant sur les quatre faces de cette cour. On me fit attendre dans une salle où Je trouvai des papas et ie patriarche de la Morée. Ces prêtres et leur patriarche parioient beaucoup, et avoient parfaitement les manières déliées et avilies deè courtisans grecs sous le Bas-Empire. J'eus lieu de croire, aux mouvements que Je remarquai, qu'on me préparoit une réception brillante; cette cérémonie m'embarrassoit. Mes vêtements étoient délabrés, mes bottes poudreuses, mes cheveux en désordre, et ma barbe, comme celle d'Hector : barba squalida. Je m'étois enveloppé dans mon manteau , et J'avois plutôt l'air d'un soldat qui sort du bivouac que d'un étranger qui se rend à l'audience d'un grand seigneur.
Joseph, qui disoit se connottre aux pompes de l'Orient , m^avoit forcé de prendre ce manteau : mon habit court lui déplaisoit; lui-même voulut m'accompagner avec le Janissaire pour me faire honneur. Il marchoit derrière moi sans bottes, les Jambes et les pieds nus, et un mouchoir rouge Jeté par-dessus son chapeau. Malheureusement il ftit arrêté à la porte du palais dans ce bel équipage : les gardes ne voulurent point le laisser passer : H me donnoit une telle envie de rire, que Je ne pus jamais le réclamer sérieusement. La prétention au turban le perdit, et il ne vit que de loin les grandeurs où il avoit aspiré.
Après deux heures de délai, d'ennui et d'im« patience on m'introduisit dans la salle du pacha : Je vis un homme d'environ quarante ans, d'une belle figure , assis ou plutôt couché sur un divan, vêtu d'un cafetan de soie, un poignard orné dé diainants à la ceinture, un turban blanc à la tête. Un vieillard à longue barbe occupoit respectueusement une place à sa droite (c'étoit peut-être le bourreau) ; le drogman grec étoit assis à ses pieds; trois pages debout tenoient des pastilles d'ambre , des pincettes d'argent et du feu pour la pipe. Mon Janissaire resta à la porté de la salie.
Je m'avançai, saluai Son Excellence en mettant la main sur mon cœur; je lui présentai la lettre du consul ; et, usant du privilège des François , Je m'assis sans avoir attendu l'ordre.
Osman me fit demander d'où Je venois, où J'allois, ce que Je voulois.
Je répondis que J'allois en pèlerinage à Jérusa-
ITINËBAIB£
lem ; qa'aa me rendast  laVille sainte des chrétiens j'aTois pas^ par la Morée pour voir les antiquités romaines ' ; que Je désii-ols un flrman de poste pour avoir Ae» chevaux, et un ordre pour passer l'isthme.
Le pécha répliqua que J'étois le bjeiivenii, que Je pouvofs voir tout ce qui me feroit plaisir, et qu'il m'arcorderoit les flrmans. Il me demanda ensuite st j'étois militaire, et si J'avois fait la guerre d'^ypte.
Cette question m'emtwrrassa , ne sachant trop dans quelle lutention elle étolt faite. Je répondis que j'b vols autrefois servi mon pays, mais que J« n'avols Jamais été en Egypte.
Osman me tira (ont de suite d'embarras : il me dit loyalement qu'il avoitété fait prisonnier par les François à lu bataille d'Abouklr ; qu'il avoit été très-bien traité de mes compatriotes, et qu'il s'en souvlendroit toqjours.
Je ne m'attendols point aux honneurs du café, et cependant Je les obtins : Je me plaignis alors de l'insulte faite à on de mes gens, et Osman me proposa de faire donner devant mol vingt coups de Uton au délia qui avolt arrêté Joseph. Je refusai ce dédommagement , et Je me contentai de la bonne volonté du pacha. Je sortis de mon audience fort satisfait : 11 est vrai qu'il me fellut payer largoneot à la porte des distinctions aussi flattenses. Heureux si les Turcs en place em~ ployoient an bien des peuples qu'ils gouvernent cette simplicité de mœars et de Justice! Mais ce sont des tyrans que la soif de l'or dévore, et qui versait sans remords le sang innocent pour la saUsfi^re.
Je retournai à la maison de mon hAte , précédé demonjanissaireet suivi de Joseph, qui avoit oublié sa disgrâce. Je passai anprès de quelques niînea dont la construction me parut antique : Je me réveillai alors de l'espèce de distraction où m'avolentjeté les dernières scènes avec les deux ofHciers turcs , le drogman et le pacha; je me retrouvai tout & coup dans les campagnes des Tégéates : et J'étois un Franc en habit court et en grand chapeau; et Je venois de recevoir l'audlenco d'un Tartare en ndw longue et en turban an mi- UendelaGrècel
EImo , hipea labantur anni !
M. Barbie du Bocage se récrie , avec raison , contre l'inexactitude de nos cartes de Morée , où
la ca[ritBle de eette province n'est souvrat pu même indiquée. La cause de cette négligence vient de ce que le gouvernement turc a changé danscette partie de la Grèce. Il y avoit autrefois un sangiac qui résidolt à Coron. La Morée étant devenue un pachali, le pachaafixé sa résidence^ Tripoliïza , comme dans un pohit |dus central. Quant à l'agrément de la position, j'ai remarqué que les Turcs étt^ent assez lodifférenta sur la beauté des lieux . Us n'ont point à cet ^rd la délicatesse des Arabes, que le charme du ciel et de la terre séduit toujours, et qui pleurent encore aujourd'hui Grenade perdue.
Cependant, quoique trés-obscure, Tripdiizs n'a pas été tout & fblt inconnue Jusqu'à M. Pouqueville,quiécrlt7'rï^/i72a.-Pellegrin en parie, etlanommerfv^eaxayd'Anvflle, Trapolizsa; M. de Choiseul, Tripolixza, et les antres voyageurs ont suivi cette orthographe. D'Anville observe que Tripoliua n'est point Mantinée : c'est une ville moderne qui parolt s'étr« élevée entre Mantinée , Tégée et Orchomène.
Un Tartare m'apporta le soir mon flrman de poste et l'ordre pour passer l'isthme. En s'élabiissaot sur iesdébris de Constanlinople, les Turcs ont manifestement retenu plusieurs usages dei peuples conquis. L'établissement des postes en Turqiiieestjàpeudechose près, celui qu'avolent fixé lesempereura romains: on ne paye point les chevaux ; le poids de votre bagage est r^lé ; oa est obligé de vous foui-nir partout la nourritare, etc. Je ne voulus point user de ces magniOques, mais odieux privilèges, dont le fnrdeaa pèse sur lin peuple malheureux : Je payai partout mes chevaux et ma nourriture comme un voyageur saai protHïtion et sans Ormnn.
Tripoilzzaétantnne ville absolument moderne, j'enpartiste 15 pour Sparte, où 11 me tardolt d'arriver. Il mefalloit, pour ainsi dire, revenir sur mes pas, ce qui u'aurolt pas eu lieu si j'avois d'abord visité laLaconle en passant parCalamate. A une lieue vers le couchant, au sortir de Tripoliua , nous nous arrêtâmes pour voir des ruioes : ce sont celles d'un couvent grec dévasté par les Albanols au temps de la guerre des Busses ; mais dans les mors de ce couvent on aperçoit des fragmenta d'une belle architecture, et des pierres chargées d'inscriptions engagées dans la maçoonerie. J'essayai longtemps d'en lire une à gauche de la porto principale de l'église. Les lettres éteint du bon temps , et l'inscription parut être
DE PARIS A JÉRUSALEM
en bonstrophédon : ce qai n^annonce pas toujours ime très-liaQle antiquité. Les caractères étoient renversés par la position de la pierre : la pierre eReHonèoie était éclatée, placée fort haut, et enduite en partie de ciment. Je ne pus rien déchiffrer, hors le mot TEFEATEZ, qui me causa presque autant de joie que si J'eusse été membre dei'Académiedes Inscriptions. Tégée adû exister aux environs de ce couvent. On trouve dans les champs voisins beaucoup de médailles. J*en achetai trois d'un paysan , qui ne me donnèrent aocane lamière; il me les vendit très-cher. Les Grecs, à force de voir des voyageurs , commencent à eonnottre le prix de leurs antiquités.
Je ne doia pas oublier qu'en errant parmi ces décombres Je découvris une inscription beaucoup plus moderne : c'étoit le nom de M. Fauvel écrit au crayon sor un mur. Il faut être voyageur pour savoir quel plaisir on éprouve à rencontrer tout à coup , dans des lieux lointains et inconnus , un nom qui vous rappelle la patrie.
Noos continuâmes notre route entre le nord et le couchant. Après avoir marché pendant trois heores par des terrains à demi cultivés , nous entraînes dans un désert qui ne finit qu'à la vallée de la Laconie. Le lit desséché d'un torrent nous lervoit de chemin ; nous circulions avec lui dans un labyrinthe de montagnes peu élevées , toutes semblables entre elles , ne présentant partout que des sommets pelés et des flancs couverts d'une espèce de chêne-vert nain à feuilles de hotix. Au bord de ce torrent desséché, et au centre à peu près de ces monUcules, nous rencontrâmes un kan ombragé de deux platanes et rafraîchi par une petite fontaine. Nous laissâmes reposer nos montures : il y avoit dix heures que nous étions à cheval. Nous ne trouvâmes pour toute nourriture que du lait de chèvre et quelques amandes. Noos repartîmes avant le coucher du soleil, et nous nous arrêtâmes à onze heures du soir dans une gorge de vallée, au bord d'un autre torrent qni eooservoit un peu d'eau.
Le diemin que nous suivions ne traversoit aucun lieu célèbre : il avoit servi tout au plus à la marche des troupes de Sparte, lorsqu'elles alloient combattre celles de Tégée dans les premières goarres de Lacédémone. On ne trouvoit sur cette route qu'un temple de Jupiter-Scotitas vers le passage des Hermès : toutesces montagnes ensemble dévoient former différentes branches du Paroon , du Cronius et de l'Olympe.
Le 1 6 à la pointe du Jour nous bridâmes nos chevaux : le Janissaire fit sa prière, se lava les coudes, la barbe et les mains, se tourna vers l'orient comme pour appeler la lumière, et nous partîmes. En avançant vers la Laconie, les montagnes commençoient à s'élever et à se couvrir de quelques bouquets de bois; les vallées étoient étroites et brisées ; quelques-unes me rappelèrent, mais sur une moindre échelle , le site de la grande Chartreuse et son magnifique revêtement de forêts. A midi nous découvrîmes un kan aussi pauvre que celui de la veille , quoiqu'il fiit décoré du pavillon ottoman. Dans un espace de vingt-deux lieues c'étoient les deux seules habitations que nous eussions rencontrées : la fotigue et la faim nous obligèrent à rester dans ce sale gîte plus longtemps que Je ne Taurois voulu. Le maître du lieu , vieux Turc à la mine rébarbative , étoit assis dans un grenier qui régnoit au-dessus des étables du kan ; les chèvres montoient Jusqu'à lui et l'environnoient de leurs ordures. Il nous reçut dans ce lieu de plaisance , et ne daigna pas se lever de son hmier pour faire donner quelque chose à des chiens de chrétiens ; il cria d'une voix terrible , et un pauvre enfant grec tout nu , le corps enflé par la fièvre et par les coups de fouet, nous vint apporter du lait de brebis dans un vase dégoûtant par sa malpropreté ; encore ftis-je obligé de sortir pour le boire à mon aise, car les chèvres et leurs chevreaux m'assiégeoient pour m'arracher un morceau de biscuit que Je tenois à la main. J'avois mangé l'ours et le chien sacré avec les Sauvages ; je partageai depuis le repas des Bédouins ; mais Je n'ai Jamais rien rencontré de comparable à ce premier kan de la Laconie. G'étoit pourtant à peu près dans les mêmes lieux que paissoient les troupeaux de M énélas , et qu'il offrit un festin à Télémaque : « On s'empressoit « dans le palais du roi, les serviteurs amenoient « les victimes ; ils apportoient aussi un vin gêné- « reux , tandis que leurs femmes , le front orné e de bandelettes pures, préparoient le repas '. »
Nous quittâmes le kan vers trois heures après midi : à cinq heures nous parvînmes à une croupe de montagnes d'où nous découvrîmes en face de nous le Taygète , que j'avois déjà vu du côté opposé, Misitra, bâtie à ses pieds, et la vallée de la Laconie.
Nous y descendîmes par une espèce d'escalier taillé dans le roc comme celui du mont Borée.
> Odpu., Ut. nr.
ITINÉRAIRB
Nous aperçâmes un pont léger'et d*une seule arche , élégamment Jeté sur un petit fleuve , et réunissant deux hautes ooliines. Arrivés au bord du fleuve, nous passâmes^ à gué ses eaux limpides, au travers de grands roseaux , de beaux lauriersroses en pleine fleur. Ce fleuve, quejepassois ainsi sans le connottre,étolt i'Eurotas. Une vallée tortueuse s'ouvrit devant nous ; elle circuloit autour de plusieurs monticules de figure à peu près semblable , et qui avoient l'air de monts artificiels ou de tumulus. Nous nous engageâmes dans ces détours , et nous arrivâmes à Misitra comme le jour tomboit.
M. Vial m'avoit donné une lettre pour un des principaux Turcs de Misitra , appelé Ibraîm-bey, Nous mîmes pied à terre dans sa cour, et ses esclaves m'introduisirent dans la salle des étrangers ; elle étoit remplie de musulmans qui tous étoient comme moi des voyageurs et des hôtes d'Ibralm. Je pris ma place sur le divan au milieu d*eux ; Je suspendis comme eux mes armes au mur au-dessus de ma tète. Joseph et mon Janissaire en firent autant. Personne ne me demanda qui J'étois, d'où je venois : chacun continua de fumer, de dormir ou de causer avec son voisin sans Jeter les yeux sur moi.
Notre hôte arriva : on lui avoit porté la lettre de M. Viûl. Ibraim , âgé d'environ soixante ans , avoit la physionomie douce et ouverte. Il vint à moi , me prit affectueusement la main , me bénit , essaya de prononcer le mot boriy moitié en françois, moitié en italien , et s'assit à mes côtés. Il parla en grec à Joseph ; il me fit prier de l'excuser s'iNie me recevoit pas aussi bien qu'il auroit voulu : il avoit un petit enfant malade : un figlittolOy répétoit-il en italien ; et cela lui faisoit tourner la tète , mi fa tomar la testa; et il serroit son turban avec ses deux mains. Assurément ce n'étoit pas la tendresse paternelle dans toute sa naïveté que J'aurois été chercher à Sparte ; et c'étoit un vieux Tartare qui montroit ce bon naturel sur le tombeau de ces mères qui-disoient à leurs fils , en leur donnant le bouclier : Il div, ^ hà xicv, avec ou dessus.
Ibraïra me quitta après quelques instants pour aller veiller son fils : il ordonna de m'apporter la pipe et le café; mais, comme l'heure du repas étoit passée , on ne me servit point de piiau : il m*auroit cependant fait grand plaisir, car J'étois presque à Jeun depuis vingt-quatre heures. Joseph tira de son sac un saucisson dont il avaloit des morceaux ,
à l'insu des Turcs ; il en oifroit sous main au Jani» saire , qui détoumoit les yeux avec un mélange de regret et d'horreur.
Je pris mon parti : Je me couchai sur le divaO) dans Tangle de la salle. Une fenêtre avec une grille en roseaux s'ouvroit sur la vallée de la Laconie, où la lune répandoit une clarté admirable. Appuyé sur le coude. Je parcourois des yeux le ciel, la vallée, les sommets brillants et sombres du Taygète, s^lon qu'ils ébrient dans l'ombre ou la lumière. Je pouvois à peine me persuader que Je respiroii dans la patrie d'Hélène et de Ménélas. Je me lais* saientralneràoes réflexionsquechaeunpeutfiiiFe, et mol plus qu'un autre, sur les vidssitndesdei destinées humaines. Que de lieux avoient d^ tu mon sommeil paisible ou troublé 1 Que de fois i la clarté des mêmes étoiles, dans les forêts de l'Amérique, sur les chemins de l'Allemagne, dans les bruyères de l'Angleterre , dans les champs de l'Italie , au milieu de la mer, Je m'étois livré à ces mêmes pensées touchant les agitations de la viel Un vieux Turc , homme , à ce qu'il paioiasoit, de grande considération, me tira de ces réfleiiooi pour me prouver d'une manière encore pluseensibie que J'étois loin de mon pays. U étoit couché à mes pieds sur le divan : il se tournoit , il s'afl^ seyoit , il soupiroit , il appeloit ses esclaves , il les renvoyoit ; il attendoit le Jour avec impatience. |I^ Jour vint (1 7 août) : te Tartare, entouré de fies Idomestiques, les uns à genoux, les autres debout, ôta son turlian ; il se mira dans un morceau de glace brisée , peigna sa barbe , frisa ses moustaches, se frotta les Joues pour les animer. Après avoir fait ainsi sa toilette , il partit en traînant Imajestueusement ses babouches et en me Jetant un regard dédaigneux.
Mon hôte entra quelque temps après portant son fils dans ses bras. Ce pauvre enfant, Jaune et miné par la fièvre, étoit tout nu. Il avoit des amalettes et des espèces de sorts suspendus au cou. I>e père le mit sur mes genoux , et il fallut entendre l'histoire de la maladie : l'enfiint avoit pris tout le quinquina de la Morée; on l'a voit saigné ( et c'étoit là le mal ) ; sa mère lui avoit mis des charmes, et elle avoit attaché un turban à la tombe d'un santon : rien n'avoit réussi. Ibraim finit par me demander si Je connoissols quelque remède : Je me rappelai que dans mou enfance on m'avoit guéri d'une fièvre avec de la petite centaurée; Je conseillairusagedecette plante comme l'auroit pu faire le plus grave médecin. Maisqu'é^
DE PAUS A JÉRUSALEM
tott-ee que Ta centaurée? Joseph pérora. Je prétendis que la œntanrée avoit été découverte par un eertaia médecin du voisinage appelé Chiron qui couroit a cheval sur les montagnes. Un Grec déclara qu'il avoit connu ce Chiron, qu'il étoit de Calamate, et qu'il montoit ordinairement un cheval htaac. Comme nous tenions conseil, nous vîmes entrer nu Turc que Je reconnus pour un chef de la loi à son turban verL II vint à nous, prit la télé de l'enfant entre ses deux mains , et prononça dévotement une prière : tel est le caractère de la piêté;elle est touchante et respectableméme dans les religions les plus funestes.
J*avois envoyé le janissaire me chercher des cèevaujL et un guide pour visiter d'abord Amydée et ensuite les ruines de Sparte, où Je croyois être : tandis quej'attendoisson retour, Ibraim me fit servir un repas à la turque. J'étois toujours eoncbé sur le divan : on mit devant moi une table extrêmement basse; un esclave me donna à laver; on apporta sur un plateau de bois un poulethacfaédansdu riz; je mangeoisavecmesdoigts. Après le poulet on servit une espèce de ragoût de mouton dans un bassin de cuivre : ensuite des figa^j des olives, du raisin et du fromage, auquel , selon Guillet ■ , Misitra doit aujourd'hui son nom. Entre chaque plat un esclave me versoit de Veau sur les mains, et un autre me présentoit t une serviette de grosse toile, mais fort blanche. Je refusai de boire du vin par courtoisie : après le café 00 m^offritdu savon pour mes moustaches.
Pendant le repas le chef de la loi m'avoit fait fiiire pln^urs questions par Joseph ; il voutoit savoir pourquoi Je voyageois, puisque Je n'étois ni jQDarcfaand, ni médecin. Je répondis que je voyageois pour voir les peuples, et surtout les Grecs qui ét(Nent morts. Cela le fit rire : il répliqua que , puisque j'étois venu en Turquie, j'aurois dû apprendre le turc. Je trouvai pour lui une meilleure raison à mes voyages en disant que j'étois un pèlerin de Jérusalem. « Hadgi 1 hadgi' ! » s^écria-til. Il fut pleinement satisfait. La religion est une espèce de langue universelle entendue de tous les hommes. Ce Turc ne pouvoit comprendre que Je quittasse ma patrie par un simple QU)tif de curiosité ; mais il trouva tout naturel que j'entreprisse un long voyage pour aller prier a un tombeau,
* M. Scfobnf l'a soItI dans cette opinion. Si Sparte tirott MM nom dei geoéta de son territoire, et non pas de Sparlus, Ib iTAmycliis , 6u de Sparta , femme de Lacédémon , Misitra fatf Men emprunter le sleo d'an fh)mage.
•Fèieffio! pèlerin I
pour demapder à Dieu quelque prospérité ou la délivrance de quelque malheur. Ibraîmqui,en m'apportant sou fils , m'avoit demandé si j'avois des enfants, étoit persuadé que j'allois à Jérusalem afin d'en obtenir. J'ai vu les sauvages du Nouveau-Monde indifférents à mes manières étrangères, mais seulement attentifs comme les Turcs à mes armes et à ma religion , c'est-à-dire aux deux choses qui protègent l'homme dans ses rapports de l'âme et du corps. Ce consentement unanime des peuples sur la religion et cette simplicité d'idées m'ont paru valoir la peine d'être remarqués.
Au reste , cette salle des étrangeh où je prends mon repas offroit une scène assez touchante et qui rappeloit les anciennes mœurs de l'Orient. Tous les hôtes d'Ibraîm n'étoient pas riches, il s'en falloit beaucoup; plusieurs même étoient de véritables mendiants : pourtant ils étoient a^is sur le même divan avec les Turcs qui avoient un grand train de chevaux et d'esclaves. Joseph et mon janissaire étoient traités conune moi , si ce n'est pourtant qu'on ne les avoit point mis à ma table. Ibralm saluoit également ses hôtes, parloit à chacun, faisoit donner à manger à tous. Il y avoit des gueux en haillons, à qui des esclaves portoient respectueusement le café. On reoonnott laies préceptes charitablesdu Coran et la vertu de l'hospitalité que les Turcs ont empruntée des Ara* bes; mais cette fraternité du turban ne passe pas le seuil de la porte, et tel esclave a bu le café avec son hôte, à qui ce même hôte fait couper le cou en sortant. J'ai lu pourtant , et l'on m'a dit qu'en Asie il y a encore des familles turques qui ontjes mœurs, la simplicité et la candeur des premiers âges : je le crois , car Ibraîm est certainement on des hommes les plus vénérables que j'aie jamais rencontrés.
Le janissaire revint avec un guide qui me pro» posoit des chevaux non-seulement pour Amyclée, mais encore pour Argos. Il demanda un prix que j'acceptai. Le chef de la M, témcnn du marché, se leva tout en colère ; il me fit dire que , puisque je voyageois pour connoltre les peuples, j'eusse à savoir que j'avois afbire à des fripons ; que ces gens-là me voloient ; qu'ils me demandoieut un prix extraordinaire; que je ne lenrdevois rien, puisque j'avois un firman; et qu'enfin j'é* tois complètement leur dupe. Il sortit plein d'in* dignation ; et je vis qu'il étoit moins animé par un esprit de justice que révolté de ma stupidité.
ITINÉRAIRE
A huit heures du matin Je partis pour Amyciée, aujourd'hui Sclabochôrion : J*éto:s accompagné du nouveau guide et d'un cicérone grec , très-bon homme , mais très-ignorant. Nous primes le chemin de la plaine au pied du Taygète, en suivant de petits sentiers ombragés et fort agréables qui passoient entre des Jardins ; ces Jardins, arrosés par des courants d'eau qui descendoient de la montagne , étoient plantés de mûriers, de figuiers et de sycomores. On y voyoit aussi beaucoup de pastèques , de raisins , de concombres et d'herbes de différentes sortes : à la beauté du ciel et à l'espèce de culture près, on aurait pu se croire dans les environs de Chambéry. Nous traversâmes la Hase, et nous arrivâmes à Amyclée, où Je ne trouvai qu'une douzaine de chapelles grecques dévastées par les Albanois , et placées à quelque distance les unes des autres au milieu de champs cultivés. Le temple d'Apollon, celui d'Eurotas à Onga, le tombeïiu d'Hyacinthe, tout a disparu . Je ne pus découvrir aucunainscription : Je cherchai pourtant avec soin le fameux nécrologe des prétresses d' Amyclée , que l'abbé Fourmont copia en 1781 ou 1732 , et qui donne une série de près de mille années avant Jésus-Christ. Les destructions se multiplient avec une telle rapidité dans la Grèce , que souvent un voyageur n'aperçoit pas le moindre vestige des monuments qu'un autre voyageur a admirés quelques mois avant lui. Tandis que Je cherchois des fragments de ruines antiques parmi des monceaux de ruines modernes , Je vis arriver des paysans conduits par un papas ; ils dérangèrent une planche appliquée contre le mur d'une des chapelles , et entrèrent dans un sanctuaire que Je n'a vois pas encore visité. J'eus la curiosité de les y suivre , et Je trauvai que ces pauvres gens prioient avec leurs prêtres dans ces débris : Ils chautoient les litanies devant une image de la Panagia < , barbouillée en rouge sur un mur peint en bleu. Il y avoit bien loin de cette fête aux fêtes d'Hyacinthe; mais la triple pompe des ruines , des malheurs et des prières au vrai Dieu effaçoit à mes yeux toutes les pompes de la terre.
Mes guides me pi*essoient de partir, parce que nous étions sur la frontière des Maniottes, qui , malgré les relations modernes, n'en sont pas moins de grands voleurs. Nous repassâmes la Tiase et nous retournâmes à Misitra par le chemin de la montagne. Je relèverai ici une erreur qui
1 La Toate-SaiDte ( la Vierec ). "1
ne laisse pas de Jeter de la confusion dans les cartes de la Laconie. Nous donnons indifféremment le nom moderne d'/m ou Vasiiipotamos à l'Eurotas. La Guilletière, ou plutôt Guillet,ne sait où Niger a pris ce nom û*lriSy et M. Pouquevilie parolt également étonné de ce nom. Niger et Mélétius, qui écrivent Neris par corruption, n*ont pas cependant tout à fait tort. L'Eurotas est connu à Misitra sous le nom d'/n (et non pas à* Iris ) Jusqu'à ça Jonction avec la Tiase : il prend alors le nom de Vasiiipotamos, et il le conserve le reste de son cours.
Nous arrivâmes dans la montagne au village de Parori , où nous vîmes une grande fontaine appelée Chieramo : elle sort avec abondance du flanc d'un rocher ; un saule pleureur Tombrage au-dessus , et au-dessous s'élève un immense pla* tane autour duquel on s'assied sur des nattes pour prendre le café. Je ne sais d'où ce saule plenrenr a été apporté à Misitra; c'est le seul que Jale va en Grèce *. L'opinion commune fait. Je crois , le Salix Babylonica originaire de l'Asie Mineure, tandis qu'il nous est peut-être venu de la Chine à travers l'Orient. Il en est de même du peuplier pyramidal que la Lombardie a reçu de la Crispée et de la Géorgie , et dont la famille a été retrou* vée sur les bords du Mississipi , au-dessus des Illinois.
Il y a beaucoup de marbres brisés et enterrés dans les environs de la fontaine de Parori : pla« sieurs portent des inscnptions dont on apercent des lettres et des mots; avec du temps et de l'argent , peut-être pourroit-on faire dans cet endroit quelques découvertes : cependant il est probable que la plupart de ces inscriptions auront été copiées par Tabbé Fourmont , qui en recueillit trois cent cinquante dans la Laconie et dans la Messénie.
Suivant toujours à mi-cAte le flanc du Taygète, nous rencontrâmes une seconde fontaine appelée IlavOaXafAa, Panthalamay qui tire son nom de la pierre d'où l'eau s'échappe. On voit sur cette pierre une sculpture antique d'une mauvaise exécution, représentant trois nymphes dansant avec des guirlandes. Enfin nous trouvâmes une dernière fontaine nommée TpiT^AXa, Tfitzella^ audessus de laquelle s'ouvre une grotte qui n'a rien de remarquable*. On reconnoltra, si l'on veut,
< Je ne sais pourtant si Je nVn ai point va quelques aatret dans le Jardin de l*aga de Naupli de Remanie, au bord du goUe d*Argos.
> M. Scrofani parle de ceê footalnes.
DE ^ARIS A JÉRUSALEM
la Dwcia des anciens dans Tune de ces trois fontaines ; mais alors elle seroit placée beaucoup trop loin de Sparte.
Là, c'est-à-dire à la fontaine Tritzella, nous nous trouvions derrière Misitra , et presque au pied du château ruiné qui commande la ville. Il est placé au haut d'un rocher de forme quasi pyramidale. Nous avions employé huit heures à toutes nos courses , et il étoit quatre heures de Taprès-midi. Nous quittâmes nos chevaux , et nous montâmes à pied au château par le faubourg des Juifs, qui tourne en limaçon autour du rocher Jusqu'à la base du château. Ce faubourg a été entièrement détruit par les Albanois; les murs seuls des maisons sont restés debout , et Ton voit à travers les ouvertures des portes et des fenêtres la trace des flammes qui ont dévoré ces anciennes retraites de la misère. Des enfants , aussi { méchants que les Spartiates dont ils descendent, I se cachent dans ces ruines, épient le voyageur, I et, au moment où il passe, font crouler sur lui des I pans de murs et des fragments de rocher. Je i fiiillis être victime d*un de ces Jeux lacédémo- * niens
Le château gothique qui couronne ces débris tombe lui-même en ruine : les vides des créneaux, les crevasses formées dans les voûtes , et les bouches des citernes , font qu'on ne marche pas sans danger. Il n'y a ni portes , ni gardes , ni canons ; le tout est abandonné : mais on est bien dédommagé de la peine qu'on a prise de monter à ce donjon par la vue dont on Jouit.
Au-dessous de vous , à votre gauche , est la partie détruite de Misitra, c'est-à-dire le faubourg des Juifs dont Je viens de parler. A l'extrémité de ce faubourg vous apercevez l'archevêché et l'église de Saint- Diraitri , environnés d'un groupe de maisons grecques avec des Jardins.
Perpendiculairement au-dessous de vous s'étend la partie de la ville appelée KoL-cwyoypiov, Kaiéehérion, c'est-à-dire le bourg au-dessous du Château.
En avant de Katêchôrion se trouve le Mf ao- /cH^iov, Mésochérion, le bourg du milieu : celuici a de grands Jardins, et renferme des maisons turques peiqtes de vert et de rouge; on y remarque aussi des bazars , des kans et des mosquées. A droite, au pied du Taygète, on voit successivement les trois villages ou faubourgs que J'avois traversés : Tritzella, Panthalama et Pa-
rorL
Ga4TC4i7inii\in>. — tome iv.
De la ville même sortent deux torrents : le premier est appelé 'OêpioicoTOfioç, Hobriopota* mosy rivière des Juifs ; il coule entre le Kat^Vchôrion et le Mésochôrion.
Le second se nomme Panthalama, du nom de la fontaine des Nymphes dont il sort : il se réunit à THobriopotamos assez loin dans la phiine, vers le village désert de MayouXa , Magoula. Ces deux torrents, sur lesquels il y a un petit pont, ont suffi à la Guilletière pour eu former TEurotas et le pont Babyx, sous le nom générique de H- (popoç, qu'il auroitdû, Je pense, écrire Técpupa.
A Magoula, ces deux ruisseaux réunis se Jettent dans la rivière de Magoula, l'ancien Cnacion, et celui-ci va se perdre dans l'Eurotas.
Vue du château de Misitra, la vallée de la Laconie est admirable : elle s'étend à peu près du nord au midi ; elle est bordée à l'ouest par le Taygète , et à Test par les monts Tornax , Barosthènes , Olympe et Ménélaion ; de petites collines obstruent la partie septentrionale de la vallée , descendent au midi en diminuant de hauteur, et viennent former de leurs dernières croupes les collines où Sparte étoit assise. Depuis Sparte Jusqu'à la mer se déroule une plaine unie et fertile arrosée par l'Eurotas'.
Me voilà donc monté sur un créneau du château de Misitra, découvrant, contemplant et admirant toute la Laconie. Mais quand parlerez- vous de Sparte? me dira le lecteur. Où sont les débris de cette ville? Sont-ils renfermés dans Misitra? N*en reste-t-il aucune trace? Pourquoi courir à Amyclée avant d'avoir visité tous les coins de Lacédémone? Vous contenterez-vous de nommer i'Eurotas sans en montrer le cours , sans ^en décrire les bords ? Quelle largeur a-t-il? de quelle couleur sont ses eaux? où sont ses cygnes, ^ses roseaux, ses lauriers? Les moindres particularités doivent être racontées quand il s'agit de la patrie de Lycurgue , d'Agis , de Lysandre , de Léonidas. Tout le monde a vu Athènes, mais très-peu de voyageurs ont pénétré Jusqu'à Sparte : aucun n'en a complètement décrit les ruines.
Il y a déjà longtemps que J'aurois satisfait le lecteur si , dans le moment même où il m'aperçoit au haut du donjon de Misitra, Je n'eusse fait pour mon propre compte toutes les questions que Je l'entends me faire à présent.
Si on a lu l'introduction à cet Itinéraire on a
* Voywr. , pour la description df la Laeonle, l« Martyn^ liv. XIV.
ITINÉRAIRB
pu voir qae Je n'avoia rien négligé pour me proourer sur Sparte tous les renseignements possibles : J'ai suivi Thistoire decette villedepuis les Romains Jusqu'à nous ; J'ai parlé des voyageurs et des livres qui nous ont appris quelque chose de la moderne Lacédémone; malheureusement ces notions sont assez vagues, puisqu'elles ont fait naître deux opinions contradictoires. D après le père Paciflque, Goronelli, le romancier Guillet et eeux qui les ont suivis , Mbitra est bâtie sur les ruines de Sparte ; et d*après Spon, Vernon, Fabbé Fourmont, Leroi et d* An ville, les ruines de Sparte sontassez éloignées de Misitra'. 11 étoit bien clair, d'après cela , que les meilleures autorités étoient pour cette dernière opinion . D'An ville surtout est formel , et il parolt choqué du sentiment contraire : «Le lieu, dit-il, qu'oocupoit cette ville « (Sparte) est appelé Paiœochéri ou le vieux « bourg ; la ville nouvelle sous le nom de Misitra, « que l'on a tort de confondre avec Sparte, en « est écartée vers le couchant *. « Spon , combattant la Guilletière , s'exprime aussi fortement d'après le témoignage de Vernon et du consul Giraud. L'abbé Fourmont, qui a retrouvé à Sparte tant d'inscriptions, n'a pu être dans l'erreur sur l'emplacement de cette ville : il est vrai que nous n*avoris pas son voyage ; mais Leroi , qui a reconnu le théâtre et le dromos, n'a pu ignorer la vraie position de Sparte. Les meilleures géographies , se conformant à ces grandes autorités, ont pris soin d'avertir que Misitra n'est point du tout Lacédémone. H y en a même qui fixent assez bien la distance de l'une à l'autre de ces villes , en la faisant d'environ deux lieues.
On voit ici, par un exemple frappant, combien il est difficile de rétablir la vérité quand une erreur est enracinée. Malgré Spon , Fourmont , Leroi, d'Anville , etc., on s'est généralement obstiné à voir Sparte dans Misitra , et moi-même tout le premier. Deux voyageurs modernes avoient achevé de m'aveugler, Scrofani et M. Pouque- Ville. Je n'avols pas fait attention que celui-ci , en décrivant Misitra comme représentant Lacédémone , ne faisoit que répéter l'opinion des gens du pays , et qu'il ne donnoit pas ce sentiment pour le sien : il semble même pencher au contraire vers l'opinion qui a pour elle les meilleures autorités; d'où je de vois conclure que M. Pouqueville , exact sur tout ce qu'il a vu de ses propres
> Voyez ri Dtroduction.
' Géogr, anc. abrég., tûm. I » pag. S70.
yeux , a voit été trompé dans ce qu'on lui avoit dit de Sparte'.
Persuadé donc , par une erreur de mes premiè* res études , que Misitra étoit Sparte , J'avois commencé à parcourir Amyclée : mon projet étoit de me débarrasser d'abord de ce qui n'étoit point Lacédémone , afin de donner ensuite à cette ville toute mon attention. Qu'on Juge de mon embarras, lorsque du haut du château de Misitra, Je m'obstinols à vouloir reconnottre la. cité de Lycurgue dans une ville absolument moderne , et dont l'architecture ne m'offrott- qu'un mélange confus du genre oriental et du style gothique, grec et italien : pas une pauvre petite ruine antique pour se consoler au milieu de tout cela. Encore si la vieille Sparte, comme la vieille Rome, avoit levé sa tête défigurée du milieu de ces monuments nouveaux ! Mais non : Sparte étoit renversée dans la poudre , ensevelie dans le tombeau , foulée aux pieds des Turcs , morte , morte tout entière I
Je le croyois ainsi. Mon cicérone savoit à peine
elques mots d'itaTien et d'anglois. Pour me faire mieux entendre de lui , J'essayois de méchantes phrases de grec moderne : Je barbouillois au crayon quelques mots de grec ancien , je parlois italien et anglois , Je mêlois du françois à toat cela; Joseph vouloit nous mettre d'accord , et il ne faisoit qu'accroître la confusion ; le Janissaire et le guide (espèce de Juif demi-nègre) donnoient leur avis en turc, et augmentolent le mal. Nous parlions tous à la fois , nous criions, nous gesticulions ; avec nos habits différents , nos langages et nos visages divers, nous avions l'air d'une assemblée de démons perchés au coucheb du soleil sur la pointe de ces ruines. Les bois et les cascades du Taygète étoient derrière nous , la Laconie à nos pieds , et le plus beau ciel sur notre tête.
« Voilà Misitra, disois-Je au cicérone : c'est « Lacédémone , n'est-ce pas? »
Il me répondoit : « Signor, Lacédémone? Corn- « ment?
— « Je vous dis, Lacédémone ou Sparte?
— «Sparte? Quoi?
— « Je vous demande si Misitra est Sparte.
— « Je n'entends pas.
— « Gomment! vous , Grec , vous , Lacédémo-
* Il dit même m toutes lettres que Mwitra n^esi pas mV remplacement de Sparte ; ensuite il revient aux idées des Mliltants du pays. On voU que Tauteur étoit sans eesse entre m grandes autorités qu*il cooDoissoU et le bavardage de qtiéqo» Grec ignorant.
DE PARIS A JÉRUSALEM
fifeo j vous ne oonmotoses pas le nom de Sparte ?
— « Sparte? Oh, oui 1 Grande république! « Fameux Lycurgue 1
— « Ainsi Misitra est Lacédémone? •
Le Grée me lit un signe de tête afAnnatif. Je ftis ratL
« Maintenant, repris-je, expliquez-moi ce que « je Tols : quelle est cette partie de la yille? » Et Je monlrois la partie devant moi , un peu à droite.
• Hésochôrlon , » répondit-il.
— • J*entends bien : mais quelle partie étoit-ce «de Lacédémone?
« Lacédémone? Quoi? »
J^étoia hors de moi.
t Au moins , indiquez-moi le fleuve. » Et Je répétois ! « Potamos, Potamos. »
Mon Grec me flt remarquer le torrent appelé la rivière des Juifs.
• Comment, c'est là i'Eurotas? impossible! « IHtes-moi où est le Vasilipotamos. »
Le cicérone fit de grands gestes , et étendit le bras à droite du c6té d*AmycIée.
Me voilà replongé dans toutes mes perplexités. Je prononçai le nom d7rt; et, à ce nom, mon Spûtiale me montra la gauche à l'opposé d'Amyclée.
U Dillolt conclure qu'il y avoit deux fleuves : Iimi droite, le Vasilipotamos ; l'autre à gauche , l'iri; et que ni Tun ni l'autre de ces fleuves ne panait a Misitra. On a vu plus haut, par TexpiieatioD que j'ai donnée de ces deux noms , ce qui caiHoit mon erreur.
Ainsi , diaois-je en moi-même , Je ne sais plus OT est l'Eurotas; mais il est clair qu'il ne passe point à Misitra. Donc Misitra n'est point Sparte, à niMDS que le cours du fleuve n'ait changé, et ne se soit éloigné de la ville ; ce qui n'est pas du tout pnrtiable. Où est donc Sparte? Je serai venu JoMia'ici sans avoir pu la trouver I Je m'en retovnerai sans l'avoir vue 1 J'étois dans la constematimi. GommeJ'allois descendre du château, le Grec s'écria : « Votre seigneurie demande « peut-être Palsochôri?» A cetiomje me rappelai le passage de d'Anville; Je m'écrie à mon tour : • Oui, P&loocbêril la vieille ville! Où est-elle, « Palsochôri?
— « LA-bas, à Magoula, » dit le cicérone ; et il me montroit au loin dans la vallée une chaumière blanche environnée de quelques arbres.
Les larmes me vinrent aux yeux en fixant mes ffgards sur cette misérable cabane qui s'éievoit
dans l'enceinte aliandonnée d'une des villes les plus célèbres de l'univers, et qui servoit seule à faire reconnoltre l'emplacement de Sparte, de* meure unique d'un chevrier, dont toute la richesse consiste dans rherl)e qui croit sur les tombeaux d'Agis et de Léonidas.
Je ne voulus plus rien voir ni rien entendre : Je descendis précipitamment du château , malgré les cris des guides qui vouloient me montrer des ruines modernes, et me raconter des histoires d'agas, de pachas , de cadis, de vayvodes ; mais, en passant devant l'archevêché. Je trouvai des papas qui attendoient ie François à la porte, et qui m'invitèrent à entrer de la part de Tarchevêque.
Quoique J'eusse bien désiré refuser cette politesse, il n'y eut pas moyen de s'y soustraire. J'entrai donc : l'archevêque étoit assis au milieu de son clergé dans une salle très-propre, garnie de nattes et de coussins à la manière des Turcs. Tous ces papas et leur chef étoient gens d'esprit et de bonne humeur; plusieurs savoîent l'itaiien et s'exprimoient avec facilité dans cette langue. Je leur contai ce qui venoit de m'arriver au sujet des ruines de Sparte : Ils en rirent , et se moquèrent du cicérone ; ils me parurent fort accoutumés aux étrangers.
La Morée est en effet remplie de Levantins , de Francs, de Bagusains , d'Italiens, et surtout déjeunes médecins de Venise et des lies loniennes, qui viennent dépécher les cadis et les agas. Les chemins sont assez sûrs ; on trouve passablement de quoi se nourrir ; on jouit d'une grande liberté , pourvu qu'on ait un peu de fermeté et de prudence. C'est en général un voyage très-facile , surtout pour un homme qui a vécu chez lea Sauvages de l'Amérique. Il y a toujours quelques Anglois sur les chemins du Péloponèse : les papas me dirent qu'ils avoient vu dans ces derniers temps des antiquaires et des officiers de cette nation. Il y a même à Misitra une maison grecque qu'on appelle V Auberge anglaise : on y mange du roast-beef , et l'on y boit du vin de Porto. Le voyageur a sous ce rapport de grandes obligations aux Anglois : ce sont eux qui ont établi de bonnes auberges dans toute l'Europe, en Italie, en Suisse, en Allemagne, en Espagne, à Gonstantinople, à Athènes, et jusqu'aux portes de Sparte, en dépit de Lycurgue.
L'archevêque connoissoit le vice-consul d'Athènes , et Je ne sais s'il ne me dit point lui avoir
ITINÉRAIRE
donné l'hospitalité dans les deux ou trois courses que M. Fauvel a faites à Misitra. Après qu'on m'eut servi le café y on me montra l'archevêché et l^égllse : celle-ci , fort célèbre dans nos géographies, n'a pourtant rien de remarquable. La mosaïque du pavé est commune ; les peintures , vantées pas Guiliet, rappellent absolument les ébauches de l'école avant le Pérugin. Quant à l'architecture, ce sont toujours des dômes plus ou moins écrasés , plus ou moins multipliés. Cette cathédrale , dédiée à saint Dimitri, et non pas à la Vierge , comme on Ta dit , a pour sa part sept de ces dômes. Depuis que cet ornement a été em* ployé à Gonstantinople dans la dégénération de l'art, il a marqué tous les monuments de la Grèce. Il n'a ni la hardiesse du gothique, ni la sage beauté de l'antique. Il est assez majestueux quand il est immense; mais alors il écrase Tédiûce qui le porte : s'il est petit, ce n'est plus qu'une calotte ignoble qui ne se lie à aucun membre de l'architecture, et qui s'élève au-dessus des entablements tout exprès pour rompre la }igne harmonieuse de la cymaise.
Je vis dans la bibliothèque de l'archevêché quelques traités des pères grecs , des livres de controverse, et deux ou trois historiens de la Byzantine; entre autres Pachymère. Il eût été intéressant de coUationner le texte de ce manuscrit avec les textes que nous avons ; mais il aura sans doute passé sous les yeux de nos deux grands hellénistes, l'abbé Fourmont et d'Anssede Villoison. Il est probable que les Vénitiens , longtemps maîtres de la Morée, en auront enlevé les manuscrits les plus précieux.
Mes hôtes me montrèrent avec empressement des traductions imprimées de quelques ouvrages françois : c'est, comme on sait, le Télémaque, Rollin, etc. et des nouveautés publiées à Bucharest. Parmi ces traductions , je n'oserois dire que je trouvai Atala, si M. Stamati ne m'avoit aussi fait l'honneur de prêter à ma Sauvage la langue d'Homère. La traduction que je vis à Misitra n*étoit pas achevée ; le traducteur étoit un Grec , natif de Zante ; il s'étoit trouvé à Venise lorsque Atala y parut en italien , et c'étoit sur cette traduction qu'il avoit commencé la sienne en grec vulgaire. Je ne sais si je cachai mon nom par orgueil ou par modestie ; mais ma petite gloriole d'auteur fut si satisfaite de se rencontrer auprès de la grande gloire de Lacédémoue , que le portier de l'archevêché eut lieu de se louer de ma
générosité : c'est une charité dont j*ai fiiit depuis pénitence:
Il étoit nuit quand je sortis de l'archevêché : nous traversâmes la partie la plus peuplée de Misitra; nous passâmes dans le bazar indiqué dans plusieurs descriptions comme devant être l'Agora des anciens, supposant tovgours que Misitra est Lacédémoue. Ce bazar est un mauvais marché pareil à ces halles que l'on voit dans nos petites villes de province. Dechéti ves boutiques de schalls, de merceries, de comestibles , en occupent les rues. Ces boutiques étoient alors occupées par des lampes de fabrique italienne. On me fit remarquer, à la lueur de ces lampes, deux Maniottes qui vendoient des sèches et des polypes de mer, appelés à Naples/ru/h' di mare. Ces pêcheurs, d'une assez grande taille, ressembloient à des paysans francs-comtois. Je ne leur trouvai rien d'extraordinaire. J'achetai d'eux un chien de Taygète : il étoit de moyenne taille, le poil fauve et rude , le nez très-court , l'air sauvage :
FalTitt LaooD, Arnica vis pastoritius.
Je l'avois nommé Argus : « Ulysse en fit autant. »
Malheureusement je leperdisquelquesjoursaprès sur la route entre Argos et Corinthe.
Nous vtmes passer plusieurs femmes enveloppées dans leurs longs habits. Nous nous détournions pour leur céder le chemin , selon une coutume de l'Orient, qui tient à la jalousie plus qu'à la politesse. Je ne pus découvrir leurs visages; je ne sais donc s'il faut dire encore Sparte aux belles femmes y d'après Homère, xaXXiyuvatxa.
Je rentrai chez Ibraîm après treize heures de courses, pendant lesquelles je ne m'étois reposé que quelques moments. Outre que je supporte la fatig\te , le soleil et la faim , j'ai observé qu'une vive émotion me soutient contre la lassitude, et me donne de nouvelles forces. Je suis convaincu d'ailleurs, et plus que personne, qu'une Tolonté inflexible surmonte tout et l'emporte même sur le temps. Je me décidai à ne me point coucher, à profiter de la nuit pour écrire des notes , à me rendre le lendemain aux ruines de Sparte , et à continuer de là mon voyage sans revenir à Misitra.
Je dis adieu à Ibraim ; j'ordonnai à Joseph et aa guide de se rendre avec leurs chevaux sur la route d'Argos, et de m'attendre à ce pont de TEurotas que nous avions déjà passé en venant de Tripolizza. Je ne gardai que le janissaire pour
DE PARIS A JÉRUSALEM
n'accompagner aux raines de Sparte : si J'avois même pu me passer de lai, je serois allé seul à Magoola; car j'avois éprouvé combien des subalternes qui s'impatientent et s'ennuient vous gênent dans les recherches que vous voulez faire.
Tout étant réglé de la sorte , le 1 S , une demiheore avant le jour, Je montai à cheval avec le janissaire; je récompensai les esclaves du bon Ibraîm^ et je partis au grand galop pour Lacédémone.
Il y avoit déjà une heitre que nous courions par an chemin uni qui se dirigeoit droit au sudest, lorsqu'au lever de Taurore j'aperçus quelques débris et un long mur de construction antique : le cœur commence à me batre. Le Janissaire se tourne vers moi, et me montrant sur la drmte , avec son fouet , une cabane blanchâtre , il me crie d*un air de satisfaction : « Palsocbdri ! » Je me dirigeai vers la principale ruine que Je découvrois sur une hauteur. En tournant cette hauteur par le nord-ouest afm d*y monter, je m'arrêtai tout à coup à la vue d'une vaste enceinte , ouverte en demi-cercle , et que Je reconnus à l'instant pour un théâtre. Je ne puis peindre les sentiments confus qui vinrent m^assiéger. La colline an pied de laquelle je me trouvois étoit donc la coltine de la citadelle de Sparte, puisque le théâtre étoit adossé à la citadelle; la ruine que je voyois sur cette colline étoit donc le temple de Minerve-Chalciœcos, puisque celui-ci étoit dans la citadelle; les débris et le long mur que J'avois passés plus l>as faisoient donc partie de la tribu des Cynosures^, puisque cette tribu étoit au nord de la ville : Sparte étoit donc sous mes yeux ; et aon théâtre, que j'avois eu le bonheur de découvrir en arrivant, me donnoit sur-le-champ les positions des quartiers et des monuments. Je mis pied à terre , et Je montai eu courant sur la colline de la citadelle.
Gomme j'arrivois à son sommet, le soleil se ievoit derrière les monts Ménélaîons. Quel beau spectacle! mais qu'il étoit triste! L'Eurotas coulant solitaire sous les débris du pont Babyx ; des ruines de toutes parts, et pas un homme parmi ces ruines! Je restai immobile, dans une espèce de stupenr, à contempler cette scène. Un mélange d'admiration et de douleur arrétoit mes pas et ma pensée; le silence étoit profond autour de moi : je voulus du moins faire parler l'écho dans des lieux où la voix humaine ne se faisoit plus entendre, et Je criai de toute ma force : Léo-
nidas ! Aucune raine ne répéta ce grand nom , et Sparte même sembla l'avoir oublié.
Si des raines où s'attachent des souvenirs illustres font bien voir la vanité de tout ici-bas , il faut pourtant convenir que les noms qui survivent à des empires et qui immortalisent des temps et des lieux sont quelque chose. Après tout, ne dédaignons pas trop la gloire; rien n'est plus beau qu'elle, si ce n'est la vertu. Le comble du bonheur seroit de réunir l'une à l'autre dans cette vie; et c'étoit l'objet de l'unique prière que les Spartiates adressoient aux dieux : « Ut pul» chra bonis adderent! »
Quand l'espèce de trouble où J'étois fut dissipé, Je commençai à étudier les raines autour de mol. Le sommet de la colline offroit un plateau environné, surtout au nord-ouest, d'épaisses murailles; J'en fis deux fois le tour, et Je comptai mille cinq cent soixante , et mille cinq cent soixantesix pas communs , ou à peu près sept cent quatrevingts pas géométriques; mais il faut remarquer que J'embrasse dans ce circuit le sommet entier de la colline, y compris la courbe que forme l'excavation du théâtre dans cette colline : c'est ce théâtre que Leroi a examiné.
Des décombres, partie ensevelis sous terre, partie élevés au-dessus du sol, annoncent, vers le milieu de ce plateau , les fondements du temple de MInerve-Chalciœcos ' , où Pausanias se réfugia vainement et perdit la vie. Une espèce de rampe en terrasse, large de soixante-dix pieds, et d'une pente extrêmement douce, descend du midi de la colline dans la plaine. C'étoit peutêtre le chemin par où Ton montoit à la citadelle, qui ne devint très-forte que sous les tyrans de Lacédémone.
A la naissance de cette rampe, et au-dessus du théâtre, je vis un petit édifice de forme ronde aux trois quarts détruit : les niches intérieures en paraissent également propres à recevoir des statues ou des urnes. Est-ce un tombeau? Est-ce le temple de Vénus armée? Ce deraier devoit être a peu près dans cette position , et dépendant de la tribu des Égides. César, qui prétendoit descendre de Vénus, portoit sur son anneau l'empreinte d'une Vénus armée : c'étoit en effet le double
I ChalcIoeccM, maison d*airain. Il ne faut pas prendre le texte de Pausanias et de Platarque à la lettre, et sNmagfner que œ temple fût tout d*airaio ; cela veut dire seulement que ce temple étoit revêtu d'airain en dedans et peut-être en dehors. JVspère que personne ne confondra les deux Pausanias qua Je cite ici , i*un dans le texte Tautre dans la note.
ITINÉRAIRE
emblème dei foiblesies et de la gleire de ce grand homme :
Ylncere si posiom nada, qaid arma gerem?
Si l'on se place avec moi sur la colline de la citadelle , voici ce qu'on verra autour de soi :
Au (evaot, c'est-à-dire vers FËurotas, un monticule de forme allongée , et aplati à sa dme, comme pour servir de stade ou d'hippodrome. Des deux côtés de ce monticule, entre deux autres monticules qui font, avec le premier, deux espèces de vallées , on aperçoit les ruines du pont Babyx et le cours de l'Ëurotas. De Tautre c^ du fleuve , la vue est arrêtée par une chaîne de collines rougeétres : ce sont les monts Menélalons. Derrière ces monts s'élève la barrière des hautes montagnes qui bordent au loin le golfe d'Argos.
Dans cette vue à Test, entre la citadelle et l'Ëurotas, en portant les yeux nord et sud par l'est, parallèlement au cours du fleuve, on placera la tribu des Limnates, le temple de Lycurgue, le palais dn roi Démarate , la tribu des Égides et cel le des Messoates , un des Lesché , le monument de Cadmus, les temples d*Hercule , d'Hélène, et le Plataniste. J*ai compté dans ce vaste espace sept ruines debout et hors de terre, mais tout à fait informes et dégradées. Gomme Je pouvois choisir, j'ai donné à l'un de ces débris le nom du temple d'Hélène; à Tautre celui du tombeau d'AIcman : J'ai cru voir les monuments héroïques d'Egée et de Cadmus ; je me suis déterminé ainsi pour la Fable, et n'ai reconnu pour rhlstoire que le temple de Lycurgue. J'avoue que je préfère au brouet noir et à la Gryptie la mémoire du seul poëto que Lacédémone ait produit, et la couronne de fleurs que les ûlles de Sparte cueillirent pour Hélène dans i'ile du Plataniste :
O abi campi , Sperebluqiie et virgioiboa bacchata Lacaenii,
Taygeta!
En regardant maintenant vers le nord , et toujours du sommet de la citadelle, on voit une as* sez haute colline qui domine même celle où la citadelle est bâtie , ce qui contredit le texte de Pausanias. C'est dans la vallée que forment ces deux collines que dévoient se trouver la place publique et les monuments que cette dernière renfermoit, tels que le sénat des Gérantes, le Chœur, le Portique des Perses , etc. Il n'y a aucune ruine de ce côte. Au nord-ouest s'étendoit la tribu des
Gynosures, par où J'étois entré à Sparte, et où J'ai remarqué le long mur.
Tournons-nous à présent à Fooest, et nous apercevrons, sur un terrain uni, derrière et an pied du théâtre, trois ruines, dont l'une est a»sei haute et arrondie comme une tour : dans cette direction se trou voient la tribu des Pltanates, le Théomélide, les tombeaux de Pausanias et d^ Léonidas, leLesdié des Crotanes et le temple de Diane Isora.
Enfin , si Ton ramène ses regards au midi , on verra une terre inégale que soulèvent çà et là des racines de murs rasés au niveau du sol. Il faut que les pierres en aient été emportées , car on ne les aperçoit point à l'entour. La maison de Ménélas s'élevoit dans cette perspective; et plus loin, sur le chemin d'Amyclée, on rencontroit le temple des Dioscures et des Grâces. Cette description deviendra plus intelligible si le lecteur veut avoir recours à Pausanias ou simplement au Voyage (PAnaeharsis,
Tout cet emplacement de Lacédémone est in« culte : le soleil l'embrase en silence et dévore incessamment le marbre des tombeaux. Quand Je vis ce désert «aucune plante n'en décoroit les dé* bris, aucun oiseau, aucun insecte ne les animmt, hors des millions de lézards qui montoient et descendoient sans bruit le long des murs brûlants. Une douzaine de chevaux à demi sauvages pais* soient çà et là une herbe flétrie , un pâtre culti* voit dans un coin du théâtre quelques pastèques ; et à Magoula, qui donne son triste nom à Lacé* démone, on remarquoit un petit bois de cyprès. Mais ce Magoula même, qui fut autrefois un vil« iage turc assez considérable, a péri dansoe champ de mort : ses masures sont tombées, et ce n'est plus qu'une ruine qui annonce des ruines.
Je descendis de la citadelle , et Je marchai peu» dant un quart d'heure pour arriver à l'Eorotas. Je le vis à peu près tel que je l'avois passé deux lieues plus haut sans le connoftre : il peut avoir devant Sparte la largeur de la Marne au-dessus de Charenton. Son lit , presque desséché en été , présente une grève semée de petits cailloux, plantée de roseaux et de lauriers-roses, et sur laquelle coulent quelques filets d'une eau fraîche et limpide. Cette eau me parut excellente; j*en bus abondamment, car je mourols de soif. L'Ëurotas mérite certainement l'épithète de xa^t^^a^, aux beaux tvseaux, que lui a donnée Euripide, mais Je ne sais s'il doit garder celle à^olorifer, car Je
DE PABIS A JÉRUSALEM.
B*ii point aperço de cygnes dans ses eaux. Je sui- Tis son cours, espérant rencontrer ces oiseaux qui , seloii Platon , ont avant d'expirar une vue de i*Olympe, et c'est pourquoi leur dernier chant est si mélodieux : mes recherches furent inutiles. Apparemment que Je n'ai pas , comme Ho* née, la faveur des Tyndarides, et qu'ils n'ont pas voulu me laisser pénétrer le secret de leur berceau.
lis fleuves Ikmeux ont la même destinée que Ice peuples fameux : d'abord ignorés , puis célébrés sur toute la terre , ils retombent ensuite dans leurpremièreobscurité. L*Eurotas, appelé d'abord Bimère, eoule maintenant oublié sous le nom dVn, comme le Tibre, autrefois l'Albula, porte aujoiird'hui à la mer les eaux inconnues du Tévère. J'examinai les ruines du pont Babyx , qui iODt peu de chose. Je cherchai l*lle du Piataniste, cl Je crois l'avoir trouvée au-deisous même de Magoula : c'est un terrain de forme triangulaire , dont un eAié est baigné par i'Eurotas , et dont les deux antres côtés sont fermés par des fossés pleins de Jonc, on coule pendant Fhiver la rivière de Magottia, Tancien Gnacion. Il y a dans cette lie quelques mûriers et des sycomores, mais point de platanes. Je n'aperçus rien qui prouvât que les Tores fissent racore de cette lie un lieu de délices; je vis cependant quelques fleurs, entre au* tiesdes lis bleus portés par une espèce de glaïeuls ; f en cueillis plusieurs en mémoire d'Hélène : la fragile couronne de bi beauté existe encore sur les boids de ITurotas, et la beauté même a dispara.
La ime dont on Jouit en marchant le long de l*Eorotas est bien différente de celle que Ton découvre du sommet à la citadelle. Le fleuve suit on lit tortueux, et se cache, comme Je i'ai dit, parmi des roseaux et des lauriers-roses aussi grands que des arbres; sur la rive gauche, les monts Menélaioos, d'un aspect aride et rougeâtre , forment coDtrasIe avec la fraîcheur et la verdure du cours de TEurotas. Sur la rive droite, leTaygète déploie son magnifique rideau : tout l'espace compris en- Ire ce rideau et le fleuve est occupé par les coiliocs el les ruines de Sparte ; ces collines et ces ruines ne parmssent point désolées comme lorsqu'on les voit de près : elles semblent au contraire teintes de pourpre, de violet, d'or pâle. Ce ne sont point les prairies et les feuilles d'un vert cru et froid qui font les admirables paysages , ce sont les eSèts de la lumière : voilà pourquoi les roches
et les bruyères de la baie de Naples seront tou« Jours plus belles que les vallées les plus fertiles de la France et de l'Angleferre.
Ainsi , après des siècles d'oubli , ce fleuve qui vit errer sur ses bords les Lacédémoniens illustrés par PIntarque, ce fleuve, dis-je, s'est peutêtre réjoui dans son abandon d'entendre retentir autour de ses rives les pas d'un obscur étranger. G'étoit le 1 8 août 1 806 , à neuf heures du matin , que je fis seul , le long de l'Eurotas, cette pro« menade qui ne s'effacera jamais de ma mémoire. Si Je hais les mœurs des Spartiates, je ne roéconnois point la grandeur d'un peuple libre, et je n'ai point foulé sans émotion sa noble poussière. Un seul fait suffit à la gloire de ce peuple : quand Néron visita la Grèce il n'osa entrer dans Lacédémone. Quel magnifique éloge de cette citél
Je retournai à la citadelle en ro'arrêtant à tous les débris que je rencontrois sur mon chemin. Gomme Misitra a vraisemblablement été bâtie avec les ruines de Sparte, cela sans doute aura beaucoup contribué à la dégradation des monuments de cette dernière ville. Je trouvai mon compagnon exactement dans la même place où Je Tavois laissé : il s'étoit assis; il avoit dormi; il venoit de se réveiller; Il flimoit; il allait dormir encore. Les chevaux paissoient paisiblement dans les foyers du roi Ménélas : *< Hélène n'a voit « point quitté sa l)etle quenouille chargée d'une •t laine teinte en pourpre, pour leur donner un « pnr froment dans une superbe crèche '. » Aussi , tout voyageur que je suis , Je ne suis point le fils d'Ulysse , quoique je préfère, comme Télémaque , mes rochers paternels aux plus beaux pays.
Il étoit midi; le soleil dardoit à plomb ses rayons sur nos têtes. Nous nous mîmes à l'ombre dans un coin du théâtre, et nous mangeâmes d*un grand appétit du pain et des figues sèches que nous avions apportés de Misitra ; Joseph s'étoit emparé du reste des provisions. Le janissaire se réjouissoit ; il croyoit en être quitte, et se préparait à partir; mais il vit bientôt, à son grand déplaisir, qu'il s'étoit trompé. Je me mis à écrire des notes et à prendre la vue des lieux : tout cela dura deux grandes heures , après quoi je voulus examiner les monuments à l'ouest de la citadelle. G'étoit de ce c6té que devolt être le tombeau de Léonidas. Le janissaire m'accompagna, tirant les chevaux par la bride ; nous allions errant de
■ Odya.
ITINERAIRE
raine en niloe. Nous étions les deux seuls hommes vivants au milieu de tant de morts illustres ; tous deux Barbares, étrangers Tup à l'autre, ainsi qu*à la Grèce; sortis des forêts de la Gaule et des rochers du Caucase, nous nous étions rencontrés au fond du Péloponèse , moi pour passer, lui pour vivre sur les tombeaux qui n'étoient pas ceux de nos aïeux.
J'interrogeai vainement les moindres pierres pour leur demander les cendres de Léonidas. J*eus pcurtant un moment d*espoir : près de cette espèce de tour que j*ai indiquée à l'ouest de la citadelle, je vis des débris de sculptures, qui me semblèrent être ceux d'un lion. Nous savons par Hérodote qu^ily avoitun lionde pierre sur le tom* beau de Léonidas ; circonstance qui n'est pas rapportée par Pausanias. Je redoublai d'ardeur; tous mes soins furent inutiles ' . Je ne sais si c'est dans cet endroit que l'abbé Fourmontfit la découverte de trois monuments curieux. L'un étoit un cippe sur lequel étoit gravé le nom de Jérusalem : il s'agissoit peut-être de cette alliance des Juifs et des Lacédémoniens dont il est parlé dans les Machabées; les deux autres monuments étoient les inscriptions sépulcrales de Lysander et d'Agés!las : un François devoit naturellement retrouver le tombeau de deux grands capitaines. Je remarquerai que c'est à mes compatriotes que l'Europe doit les premières notions satisfaisantes qu'elle ait eues sur les ruines de Sparte et d'Athènes '. Deshayes, envoyé par Louis XIII à Jérusalem, passa vers l'an 1629 à Athènes : nous avons son Voyage j que Chandier n*a pas connu. Le père Babin, jésuite, donna en 1672 sa relation de X'État présent de la ville d'Athènes; cette relation fut rédigée par Spon , avant que ce sincère et habile voyageur eût commencé ses courses avec
' Ma mémoire me trompoit ici : le lioo dont parle Hérodote élolt aux Thermopylcs. Cet tiistorien ne dit pas même que les 06 de Léonidas furent transportés dans sa patrie. Il prétend, au contraire, que Xerxès fit mettre en croix le corps de ce prince. Ainsi , les ddiris du lion que J'ai vus à Sparte ne peuvent point indiquer la tomi)e de Léonidas. On croit l)ien que Je n'avois pas un Hérodote à la main sur les ruines de Lacédémone ; Je n^avols porté dans mon voyage que Racine , le Taêse, f'irgUe et Homère ; celui-ci avec des feuillets blancs pour écrire des notes. II n'est donc pas bien étonnant qu'obligé de tirer mes ressources de ma mémoire , j'aie pu me méprendre sur un lieu, sans néanmoins me tromper sur un fait. On peut voir deux Jolies épigrammes de V Anthologie sur ce lion de pierre des Tiiermopyles.
» On a bien sur Athènes les deux leltres de la collection de Martin Crusius, en 1584; mais, outre qu'elles ne disent presque rien , elles sont écrites par des Grecs naUfs de la More?, et par conséquent elles ne sont point le fruit des recherches de» voyageurs modernes. Spon cite encore le roanascrit de la bibliothèque Barberhie, à Rome, qui remontoit à deux cents ans avant son voyage, et où il trouva quelques dessins d'Athènes. Voyez llntroduclion.
>y heier. L'abbé Fourmont et Leroi ont répandv lespremiers des lumières certaines sur laLacooie, quoiqueà la vérité Y emon eût passé a Sparte avant eux ; mais on n*a qu'une seule lettre de cet Anglois : il se contente de dire qu'il a vu
mone, et îi n'entre dans aucun détail <. Pour moi. J'ignore si mes recherches passeront à l'avenir; mais du moins j'aurai mêlé mon nom au nom de Sparte, qui peut seule le sauver de l'oubli; J'aurai , pour ainsi dire, retrouvé cette cité immortelle, en donnant sur ses ruines des détails Jusqu'ici inconnus : un simple pécheur, par nao* frage ou par aventure , détermine souvent la position de quelques écueilsquiavoient échappé aux soms des pilotes les plus habiles.
Il y avoit à Sparte une foule d'autels et de sta* tues consacrés au Sommeil, à la Mort , à la Beauté (Yénus-Morphô), divinités de tous les hommes; à la Peur sous les armes, apparemment celle que les Lacédémoniens inspiroient aux ennemis : rien de tout cela n*est resté; mais Je lus sur une espèce de socle ces quatre lettres AA£M. Faut-il rétablir FEA ASM A, GelasmaP Seroit-ce le pié* destal de cette statue du Rire que Lycurgue plaça chez les graves descendantsd'Hercule? L'autel du Rire subsistant seul au milieu de SjMirle ensev^^r lie ofTriroit un beau sujet de triomphe à la philosophie de Démocrite I
Le Jour flnissoit lorsque Je m'arrachai à ces illustres débris, à l'ombre de Lycurgue, aux souvenirs des Thermopyles et à tous les raen* songes de la Fable et de l'histoire. Le soleil disparut derrière le Taygëte, de sorte que Je le vis commencer et finir son tour sur les ruines de La* cédémone. Il y avoit trois mille cinq cent qua* rante-trols ans qu'il s'étoit levé et couché pour la première fois sur cette ville naissante. Je partie l'esprit rempli des objets que Je venois de voir, et livré à des réflexions intarissables : de pareilles journées fontensuite supporter patiemment beau* coup de malheurs, et rendent surtout indifférent à bien des spectacles. ^
Nous remontâmes le cours de l'Eurotas pendant une heure et demie, au travers des champs, et nous tombâmes dans le chemin de Tripolizza. Joseph et le guide étoient campés de l'autre côté de la rivière , auprès du pont : ils avoient allumé du feu avec des roseaux, en dépit d'Apollon, que le gémissement deces roseaux consoloit de la perte de Daphné. Joseph s'étoit abondamment pourvu
* Voyez sur tout cela IlutroducUoa.
DE PÂBIS A JÉRUSALEM.
do néeessaire : il avoit dti sel, de l'huile, des pastèqnes^do pain et de la viande. Il prépara un gigot de mouton, comme le compagnon d'Achille, dtme le servit sur ie coin d*iine grande pierre, avee do vin de la vigne d*U1ysse et de l'eau de ITarotas. J'avols Justement pour trouver ce souper excellent ce qui manquoit à Denys pour sentir le mérite du brouet noir.
Après le souper Joseph apporta ma selle, qui me senroit ordinairement d'oreiller ; je m'enveloppai dans mon manteau , et Je me couchai au jNNrd de TEurotas , sous un laurier. La nuit étoit si pure et si sereine, que la voie lactée formoit comme une aube réfléchie par Teau du fleuve , et à la clarté de laquelle on auroit pu lire. Je m*en« dormis les yeux attachés au ciel , ayant précisément au-dessus de ma tète la belle constellation du Cygne de Léda. Je me rappelle encore le plaisir que j'éprouvi^ autrefois à me reposer ainsi dans les bois de l'Amérique , et surtout à me réveiller au milieu de la nuit. J'écoutois le bruit du vent dans la solitude , le bramement des daims et des cerfe, le mugissement d'une cataracte éloignée, tandis que mon bûcher, à demi éteint, rongissoit en dessous le feuillage des arbres. J'aimols juaqu^à la voix de l'Iroquois, lorsqu'il élevolt on cri du sein des forêts, et qu'à la clarté des étoiles, dans le silence de la nature, il sembloit proclamer sa liberté sans bornes. Tout cela plaît à vingt ans , parce que la vie se suffit pour ainsi dire à elle-même, et qu'il y a dans la première jeupesse quelque chose d'inquiet et de vague qui nous porte incessamment aux chimères, ipsisibi tamnia finguni; mais , dans un âge plus mur, resprit revjent à des goûts plus solides : il veut surtout se nourrir des souvenirs et des exemples de rhisloire. Je dormirois encore volontiers au bord de l'Enrôlas ou du Jourdain , si les ombres béiolqnes des trois cents Spartes ou les douze fils de Jacob dévoient visiter mon sommeil ; mais Je nlreis plus chercher une terre nouvelle qui n'a ' point été déchirée par le soc de la charrue ; il me \ tant à présent de vieux déserts qui me rendent à vokmté les murs de Babylone ou les légions de Pbarsale , grandia ossa ! des champs dont les sil- J^os m'instruisent, et où Je retrouve, homme que Je sols, le sang, les larmes et les sueurs de lliomiiie.
Joseph me réveilla le 19 , à trois heures du
matin , comme je le lui avois ordonné : nous sellé-
nos chevaux et nous partîmes. Je tournai la
tête vers Sparte , et Je Jetai un dernier regard sur l'Eurotas : Je ne pouvois me défendre de ce sentiment de tristesse qu'on éprouve en présence d'une grande ruine, et en quittant des lieux qu on ne reverra Jamais.
Le chemin qui conduit de la Laconle dans l'Argolide étoit dans l'antiquité ce qu'il est encore aujourd'hui, un des plus rudes et des plus sau* vages de la Grèce. Nous suivîmes pendant quelque temps la route de Tripolizza ; puis , tournant au levant, nous nous enfonçâmes dans des gorges de montagnes. Nous marchions rapidement dans des ravines et sous des arbres qui nous obligeoient de nous coucher sur le cou de nos chevaux . ' Je frappai si rudement de la tète contre une bran, cbe de ces arbres , que Je fus Jeté à dix pas sans connoissance. Comme mon cheval continuoit de galoper, mes compagnons de voyage qui me devançoient, ne s'aperçurent pas de ma chute : leurs cris, quand ils revinrent à moi , me tirèrent de mon évanouissement.
A quatre heures du matin nous parvînmes au sommet d'une montagne où nous laissâmes reposer nos chevaux. Le froid devint si piquant , que nous fûmes obligés d'allumer un feu de bruyères. Je ne puis assigner de nom à ce lieu peu célèbre dans Tantiquité ; mais nous devions être vers les sources du Lœnus, dans lachatne du mont Éva, et peu éloignés de Prasiœ, sur le golfe d'Ai^os.
Nous arrivâmes à midi à un gros village appelé Saint' Paul y assez voisin de la mer : on n'y parloit que d'un événement tragique qu'on s'empressa de nous raconter.
Une fille de ce village , ayant perdu son père et sa mère, et se trouvant maîtresse d'une petite fortune , fut envoyée par ses parents à Constantinople. A dix-huit ans elle revint dans son village : elle parloit le turc, l'italien et le françols, et quand il passoit des étrangers à Saint-Paul , elle les recevoit avec une politesse qui fit soupçonner sa vertu. Leschefs des paysans s'assemblèrent. Après avoir examiné entre eux la conduite de l'orpheline, ils résolurent de se défaire d'une fille qui déshonoroit le village. Ils se procurèrent d'abord la somme fixée en Turquie pour le meurtre d'une chrétienne ; ensuite ils entrèrent pendant la nuit chez la Jeune fille , l'assommèrent ; et un homme qui attendoit la nouvelle dç l'exécution alla porter au pacha le prix du sang. Ce qui mettoit en mouvement tous ces Grecs de Saint-Paul , ce n'étoit pas l'atrocité de l'action, mais l'avidité du pacha ;
niNÉRAIBE
car eelui-d, qni troavolt aussi Faction tonte simple ) et qui convenoit avoir reçu la somme fixée pour un assassinat ordinaire, observoit pourtant que la lieauté , la Jeunesse , la science, les voyages de Torpheline, lui donnoient (à lui pacha de Morée) de Justes droits à une indemnité : en conséquence sa seigneurie avoit envoyé le Jour même deux Janissaires pour demander une nouvelle contribution.
Le vUlage de Saint*Paul est agréable ; il est arrosé de fontaines ombragées de pios de i*espèoe sauvage , pinus sylvestris. Nous y trouvâmes un de ces médecins italiens qui courent toute la Morée : Je me fis tirer du sang. Je mangeai d'excellent lait dans une maison fort propre, ressemblant assez à une cabane suisse. Un Jeune Moralte vint s'asseoir devant moi : il avoit l'air de Méléagre par la taille et le vêtement. Les paysans grecs ne sont point habillés comme les Grecs levantins que nous voyons en France : ils portent une tunique qui leur descend Jusqu'aux genoux , et qu'ils rattachent avec une ceinture ; leurs larges culottes sont cachées par le bas de cette tunique; ils croisent sur leurs Jaml)es nues les bandes qui retiennent leurs sandales : à la coif ure près, ce sont absolument d'anciens Grecs sans manteau, j Mon nouveau compagnon , assis , comme Je ' l'ai dit , devant moi , surveilloit mes mouvements : avec une extrême ingénuité. Il ne disoit pas un mot et me dévoroit des yeux : il avançoit la tête pour regarder Jusque dans le vase de terre où Je mnngeois mon lait. Je me levai , il se leva ; Je me rassis. Il s'assit de nouveau. Je lui présentai un cigare ; il fût ravi et me fit signe de fumer avec lai. Quand Je partis, il courut après moi pendant une demi-heure, toujours sans parler et sans qu'on pût savoir ce qu'il vouloit. Je lui donnai de l'argent, il le Jeta : le Janissaire voulut le chasser ; il voulut battre le Janissaire. J'étois touché Je ne sais pourquoi, peut-être en me voyant, moi Barbare civilisé , l'objet de la curiosité d*un Grec devenu Barbare '.
Nous étions partis de Saint-Paul à deux heures de l'après-midi , après avoir changé de ehevaux , et nous suivions le chemin de l'ancienne Cynurie. Vers les quatre heures le guide nous cria que nous allions être attaqués : en effet.
* Les Gtecs de ees montagnes prétendent Mre les vrais descMKlaoU des Laoédémonlens ; ils disent que les ManioUss ne sont qu*un ramas de brigands étrangers , et ]\% ont raison.
nous aperçûmes quelques hommes armés dans là montagne; ils nous regardèrent longtemps, et nous laissèrent tranquillement passer. Nous en* trames dans les monts Parthénius, et nous descendtmes an bord d'une rivière dont le oom nous conduisit jusqu'à la mer. On décoavrolt la citadelle d'Argos, Nauplie en face de nous, et les montagnes de la Gorinthie vers Mycènes. Du point où nous étions parvenus, il y avoit enowe trois heures de marche Jusqu'à Argos ; Il falloil tourner le fond du golfe en traversant le marais de Leme , qui s'étendoit entre la ville et le lien où nous nous trouvions. Nous passâmes auprès du Jardin d*un aga , où Je remarquai des peupliers de Lombardie mêlés à des cyprès, à des citronniers , à des orangers , et & une foule d'arbres que Je n'avols point vus Jusqu'alors en Grèce. Peu après le guide se trompa de ehemlB, et nous nous trouvâmes engagés sur d'étroites chaussées qui séparaient de petits étangs et des rivières inondées. La nuit nous surprit au miiieo de cet embarras : il falloit à chaque pas foire sauter de larges fossés à nos chevaux qu'effrayoient l'obscurité, le coassement d'une multitude de grenouilles , et les flammes violettes qui eouroint sur le marais. Le cheval du guide s'abattit; et, comme nous marchions à la fille, nous trébuchâmes les uns sur les autres dans un fossé- Noos criions tous à la fois sans nous entendre ; l'eau étoit assez profonde pour que les chevaux passent y nager et s'y noyer avec leurs maîtres ; na saignée s'étoit rouverte, et Je souffirois beaucoup de la tête. Nous sortîmes enfin miraculeusement de ce bourbier, mais nous étions dans l'impossibilité de gagner Argos. Nousaperçûmes à travers les roseaux une petite lumière : nous nous dirigeâmes de ce cûté , mourant de fitild , couverts de boue^ tirant nos chevaux par la bride, et courant le risque à chaque pas de nous replonger dans quel* que fondrière.
La lumière nous guida à une ferme située au milieu du marais, dans le voisinage du village de Leme : on venoit d'y faire la moisson ; les moissonneurs étoient couchés sur la terre ; ils ne levoient sous nos pieds, et s'enfuyoient comme des bétes fauves. Nous parvînmes à les rassurer, et nous passâmes le reste de la nuit avec eux sur un fumier de brebis, lieu le moins sale et le moins humide que nous pAroes trouver. Je serais en droit de faire une querelle à flereule , qui n*a pas bien tué l'hydro de Leme ; car Je gagnai dans ce
I)E PARIS A JÉRUSALEM
Kai malialn me flèyre qui ne me quitta tout à dit qa*«i Egypte.
Le 30 , au lever de l'aurore, j*étois à Argos : le village qui remplace cette ville célèbre est plus propre et plus animé que la plupart des autres villages de la M orée. Sa position est fort belle au totid du goiflé de Nauplie ou d'Argos , à une lieue et demie de la mer; il a d'un côté les montagnes de la Çynurle et de i'Areadie , et de l'autre , les hauteurs de Trésène et d'Épidaure.
Mais, soit que mon imagination fût attristée par le souvenir des malheurs et des fureurs des Pélopldes , soit que Je Anse réellement frappé par la vérité, les terres me parurent incultes et désertes , les montagnes , sombres et nues , sorte de nature féconde en grands criii.es et en grandes vertus. Je visitai ce qu'on appelle les restes du palais d'Agamemnon , les débris do théâtre et d'un aqueduc romain ; je montai à fa citadelle, Je voulois voir Jusqu'à la moindre pierre qu'avoit pu remuer la main du roi des rois. Qui se peut vanter de Jouir de quelque gloire auprès de ces fhmllles chantées par Homère, Eschyle, Sophocle, Edri^de et Racine? Et quand on voit pourtant sur les lieux combien peu de chose reste de ces fomlllee, on est merveilleusement étonné I
Il y a déjà longtemps que les ruines d'Argos ne répondent plus à la grandeur de son nom. Chandler les trouva en 1766 absolument telles que Je les ai vues ; l'abbé Fourmont en 1 746 , et Pdlegrin en 1719, n'a volent pas été plus heu* reuz. Les Vénitiens ont surtout contribué à la dégradation des monuments de cette ville, en employant ses débris à bâtir le château de Palar mide. Il y av<^t à Argos , du temps de Pausanias , «me statue de Jupiter, remarquable parce qu'elle avoit trois yeux, et bien plus remarquable encore par une autre raison : Sthénélus l'avoit apportée de Troie ; c'étoit , disoft-on , la statue même aux pieds de laquelle Priam fut massacré dans son palais par le fils d'Achille :
__ ara fait , Juxtaque Teterrlma launis , iBeonbeiia ane , afaive umbra complrxa Penatea.
Mais Argos, qui trlomphoit sans doute lorsqu'elle moDtroit dans ses murs les Pénates qui trahirent les foyers de Priam; Argos offrit bientôt ellemême un grand exemple des vicissitudes du sort. Dès le règne de Julien l'Apostat, elle étoit tellement déchue de sa gloire , qu'elle ne put , à cause de sa pauvreté, contribuer au rétablissement et au frais des Jeux Isthmiques. Julien plaida sa
cause contre les Corinthiens : nous avons encore ce plaidoyer dans les ouvrages de cet empereur. ( £p, XXV. ) C'est un des plus singuliers documents de l'histoire des choses et des hommes. Enfin Argos, la patrie du roi des rois, devenue dans le moyen âge Théritage d une veuve véni* tienne, fut vendue par cette veuve à la république de Venise pour deux cents ducats de rente viagère, et cinq cents une fois payés. Coronelli rapporte le contrat : Omniavanitas/
Je fus reçu à Argos par le médecin italien Avramiotti, que M. Pouqueville vit à Nauplie, et dont il opéra la petite fille attaquée d^une hy« drocéphale. M. Avramiotti me montra une earte du Péloponèse où il avoit commencé d'écrire, avec M. Fauvel, les noms anciens auprès des noms modernes : ce sera un travail précieux , et qui ne pou voit être exécuté que par des hommies résidant sur les lieux depuis un grand nombre d'années. M. Avramotti avoit fait sa fortune, et il coounençoit à soupirer après lltalie. Il y a deux choses qui revivent dans le cœur de Thomme à mesure qu'il avance dans la vie, la patrie et la reli$!ion. On a beau avoir oublié Tune et l'autre dans sa Jeunesse, elles se présentent tôt ou tard à nous avec tous leurs charmes, et ré veillent au fond de nos cœurs un amour Justement dû à leur beauté. Mous parlâmes donc de la France et de ritalie à Argos , par la même raison que le soldat argien qui suivoit Énée se souvint d'Argos eu mourant en Italie. 11 ne fut presque point ques* tion entre nous d'Agamemnon , quoique je dusse voir le lendemain son tombeau. Nous causions sur la terrasse de la maison, qui dominoit le golfe d* Argos : c'étoit peut-être du haut de cette terrasse qu'une pauvre femme lança la tuile qui mit fin a la gloire et aux aventures de Pyrrhus. M. Avramiotti me montroit un promontoire de l'autre côté de la mer et me disoit : « C'étoit là que « Clytemnestre avoit placé Tesciave qui devoi( « donner le signal du retour de la flotte des (I Grecs; » et il ajoutoit : « Vous venez de Venise « à présent? Je crois que Je ferois bien de retour* « ner à Venise. »
Je quittai cet exilé en Grèce le lendemain à la pointe du Jour, et je pris, avec de nouveaux chevaux et un nouveau guide, le chemin de Corinthe. Je crois que M. Avramiotti ne fut pas fâché d'être débarrassé de moi : quoiqu il m'eût reçu avec beauG0up.de politesse, il étoit aisé de voir que ma visite n'étoit pas venue très à propos.
Après une demi-heare de marche , nous traversâmes Tlnachus, père d'Io, si célèbre par la jalousie de Junmi : avantd'arriver au lit de ce tori'ent, ontrouvoit autrefois, en sortant d'Argos, la porte Lncine et l'autel du soleil. Une demi-lieue plus loin , de l'autre o6té de l'Inachus , nous aurions dû voir le temple de Cérès Mysienne, et plus loin encore le tombeau de Thyeste , et le monument héroïque de Persée. Nous nous arrêtâmes à peu près à la hauteur où ces derniers monuments existoient à Tépoque du voyage de Pausanias. Nous allions quitter la plaine d' Ai^os, sur laquelle on a un très-bon mémoire de M. Barbie du Bocage. Près d'entrer dans les montagnesde la Gorinthie,nous voyions Nauplie derrière noos.L'endroit où nous étions parvenus se nomme Carvali^ et c'est là qu'il faut se détourner de la route pour chercher un peu sur la droite les ruines de Mycènes. Chandler les avoit manquées en revenant d'Argos. Elles sont tres-connues aujourd'hui , à cause des fouilles que lord Elgin y a fait faire a son passage en Grèce. M. Fauvel les a décrites dans ses Mémoires , et M. de Choiseul-Goufner en possède les dessins : Tabbé Fourmont en avoit déjà parlé, et Dumonceaux les avoit aperçues. Nous traversâmes une bruyère : un petit sentier nous conduisit à ces débris, qui sont à peu près tels qu'ils étoient du temps de Pausanias; car il y a plus de deux mille deux cent quatre-vingts années que Mycènes est détruite. Les Argiens la renversèrent de fond en comble, jaloux de la gloire qu'elle s'étoit acquise en envoyant quarante guerriers mourir avec les Spartiates aux Thermopyles. Nous commençâmes par examiner le tombeau auquel on a donné le nom de tombeau d^Agamemnon : c'est un monument souterrain, de forme ronde, qui reçoit la lumière par le dôme, et qui n'a rien de remarquable, hors la simplicité de l'architecture. On y entre par une tranchée qui aboutit à la porte du tombeau : cette porte étoit ornée de pilastres d'un marbre bleuâtre assez commun, tiré des montagnes voisines. C'est lord Elgin qui a fait ouvrir ce monument et déblayer les terres qui encombroient l'intéiieur. Une petite porte surbaissée conduit de la chambre principale à une chambre de moindre étendue. Aprèsl'avoir attentivementexaminée, jecrois que cette dernière chambre est tout simplement une excavation faite par les ouvriers hors du tombeau ; car je n'ai point remarqué de murailles. Resteroit à expliquer l'usage de in petite porte , qui n'étoit |
peut-être qu'une autre ouirerture du sépulcre. Ge sépulcre a-t-il toujours été caché sous la terre, comme la rotonde des catacombes à Alexandrie? S*élevoit-ll, au contraire, au-dessus du sol, comme le tombeau de Cecilia Metella à Rome? Avoit-il une architecture extérieure, et de quel ordre étoit-elle? Toutes questions qui restent à éclaireir. On n'a rien trouvé dans le tombeau , et l'on n'est pas même assuré que ce soit celui d'Âgamemnon dont Pausanias a fait mention'.
En sortant de ce monument , je traversai ooe vallée stérile ; et, sur le flanc d'une colline qn posée, je vis les ruines de Mycènes : j'admind surtout une des portes de la ville, formée de quartiers de roches gigantesques posés sur les rochers mêmes de la montagne, avec lesqueli elles ont l'air de ne Mte qu'on tout. Deux lions de forme colossale, sculptés des deux côtés de cette porte, en sont le seul ornement : ilssoot représentés en reliefs, debout et en regard, comme les lions qui soutenoient les armoiries de nos anciens chevaliers ; ils n'ont plus de tètes. Je n'ai point vu, même en Egypte, d'architecture plus imposante ; et le désert où elle se trouve ajoute encore à sa gravité : elle est du genre de ces ouvrages que Strabon et Pausanias attribuent aux Gyclopes , et dont on retrouve des traces eo Italie. M. Petit-Badel veut que cette architecture ait précédé l'invention desordres. Au reste, c'étoit un enfant tout nu, un pâtre, qui me roontroit dans cette solitude le tombeau d'Agamemnon et les ruines de Mycènes.
Au bas de la porte dont j'ai parlé est une fontaine qui sera, si Ton veut, celle que Persée trouva sous un champignon , et qui donna son nom à Mycènes : car mycès veut dire en grec un champignon, ou le pommeau d'une épée: ce conte est de Pausanias. En voulant regagner le chemin de Corinthe , j'entendis le sol retentir sous les pas de mon cheval. Je mis pied à terre, et je découvris la voûte d'un autre tombeau.
Pausanias compte à Mycènes cinq tombeaux; le tombeau d'Atrée, celui d'Agamemnon , celui d'Eurymédon, celui de Télédamus et de Pélops, et celui d'Electre. Il ajoute que Clytemnestre et Égisthe étoient enterrés hors des murs : ceseroit donc le tombeau de Clytemnestre et d'Égisthe que j'aurois retrouvé ? Je l'ai indiqué à M. Fauvel , qui doit le chercher à son premier voyage
* Les Lacédémooieps se yantolent aussi de posséder Ifs cendres d'Agamemnon.
DE PARIS A JERUSALEM
à Argos : singulière destinée qui me fait sortir tout exprès de Paris pour déeouvir les cendres deClytemnestre!
NousiaîssémesNémée à notre gauchei et nous poursuivîmes notre route : nous arrivâmes de bonne lieureà Gorintiie, par une espèce de plaine quetravenentdes courants d'eau, et que divisent des monticules isolés, semblables à TAcro* Corintbe, avec lequel ils se confondent. Nous aperçâmes celui-ci longtemps avant d*y arriver, eomme une masse irrégulière de granit rougeâtre, couronnée d*une ligne de murs tortueux. Tous les voyageurs ont décrit Corlnthe. Spon et Wbeler visitèrent la citadelle , où ils retrouvèrent la fontaine Pyrène; mais Cbandler ne monta point à TAcro-Corinthe , et M. Fauvel nous apprend que les Turcs n*y laissent plus entrer personne. En effet, Je ne pus même obtenir la permission de me promener dans les environs, malgré les mouvements que se donna pour cela mon janissaire. Au reste , Pausanias dans sa Corinthie, et Plutarqae dans la Vie d'AraiuSj nous ont fait connolti'e parfaitement les monuments et les localités de TAcro-Corinthe.
Nous étions venus descendre à un kan assez propre Y placé au centre de la bourgade, et peu éloigné du bazar. Le janissaire partit pour la provision ; Josepb prépara le dîner; et, pendant qu*lb étoient ainsi occupés, j'allai rôder seul dans les environs.
Corintbe est située au pied des montagnes, dans une plaine qui s'étend jusqu'à la mer de Crissa , aujourd'hui le golfe de Lépante , seul nom moderne qui, dans la Grèce, rivalise de beauté avec les noms antiques. Quand le temps est serein, on découvre par delà cette mer la cime de THélicon et du Parnasse ; mais on ne voit pas de la ville même la mer Saronique; il faut pour cela monter à F Acro-Corinthe ; alors on aperçoit non-seulement cette mer, mais les regards s'étendent Jusqu*à la citadelle d'Athènes et jusqu'au cap Colonne : « C'est, dit Spon, une des plus - belles vues de l'univers. » Je le crois aisément; car, même au pied de l'Acro-Corinthe, la perspective est enchanteresse. Les maisons du village, assez grandes et assez bien entretenues , sont répandues par groupes sur la plaine, au milieu des mûriers , des orangers et des cyprès ; les vignes , qoi font la richesse du pays , donnent un air frais et fertile à la campagne. Elles ne sont ni élevées enguirlandes sur dés arbres comme en Italie, ni
tenues basses comme aux environs de Paris. Chaque cep forme un faisceau de verdure isolé autour duquel les grappes pendent en automne comme des cristaux. Les cimes du Parnasse et de riiélicon, le golfe de Lépante, qui ressemblée un magnifique canal, le mont Oneîus, couvert de myrtes , forment au nord et au levant l'horizon du tableau, tandis que TAcro-Corinthe, les montagnes de l'Argolide et de la Sicyonie s'élèvent au midi et au couchant. Quant aux monuments de Corintbe , ils n'existent plus. M. Foucberot n'a découvert parmi les ruines que deux cliapiteaux corinthiens , unique souvemr de Tordre inventé dans cette ville.
Corintbe renversée de fond en comble par Mummius, rebâtie par Jules César et par Adrien , une seconde fois détruite par Alaric, relevée encore par les Vénitiens, fut saccagée une troi^ sième et dernière fois par Mabomet IL Strabon la vit peu de temps après son rétablissement , sous Auguste. Pausanias l'admira du temps d'Adrien; et, d'après les monuments qu'il nous a décrits, c'étoit à cette époque une ville superbe. Il eût été curieux de savoir ce qu'elle pouvoit être en 1 1 7 3 , quand Benjamin de Tudèle y passa ; mais ce juif espagnol raconte gravement qu'il arriva à Patras, « ville d'Antipater, dit-il, un « des quatre rois grecs qui partagèrent l'empire <t d'Alexandre. » De là il se rend à Lépante et à Corinthe : il trouve dans cette dernière ville trois cents juifs conduits par les vénérables rabbins Léon, Jacob et Ézéchias; et c'étoit tout ce que Benjamin cherchoit.
Des voyageurs modernes nous ont mieux fait connoîti*e ce qui reste de Corinthe après tant de calamités : Spon et Wbeler y découvrirent les débris d'un temple de la plus haute antiquité : ces débris étoient composés de onze colonnes cannelées sans base et d'ordre dorique. Spon affirme que ces colonnes n'avoient pas quatre diamètres de hauteur de plus que le diamètre du pied de la colonne, ce qui signifie apparemment qu'elles avoient cinq diamètres. Chandier dit qu'elles avoient la moitié de la hauteur qu'elles auroient dû avoir pour être dans la juste proportion de leur ordre. Il est évident que Spon se trompe, puisqu'il prend pour mesuie de l'ordre le diamètre du pied de la colonne, et non le diamètre du tiers. Ce monument, dessiné par Lerol, valoit la peine d'être rappelé , parce qu'il prouve ou que le premier dorique n'avoit pas les proportions que Pline
ITINÉRAIRE
et Vitnive lui ont assignées depuis , ou que Tordre toscan, dont ce temple paroft se rapprocher, n'a pas pris naissance en Italie. Spon a cru reoonnottre dans ce monument le temple de Diane d'Éphèse, cité par Pausanias; et Ghandler, le Sisypheus de Strabon. Je ne puis dire si ces colonnes existent encore : Je ne les al point vues; mais Je crois savoir confusément qu'elles ont été renversées , et que les Anglois en ont emporté les derniers débris *.
Un peuple maritime, un roi qui fut un philosophe et qui devint un tyran , uu Barbare de Rome, qui croyoit qu'on remplace des statues de Praxitèle comme des cuirasses de soldats ; tous ces souvenirs ne rendent pas Corinthe fort intéressante : mais on a pour ressource Jason, Médée, la fontaine Pyrène, Pégase, les Jeux Isthmiques Institués par Thésée et chantés par Pindare; c'est-à-dire, comme à lordlnaire, la Fable et la poésie. Je ne parle point de Denys et de Timoléon : l'un qui fut assez lâche pour ne pas mourir, Tautre assez malheureux pour vivre. Si Jamais Je montois sur un trône, Je n*en descendrois que mort; et Je ne serai Jamais assez vertueux pour tuer mon frère : Je ne me soucie donc point de ces deux hommes. J'aime mieux cet enfant qui , pendant le siège de Corinthe, fit fondre en larmes Mummius lui-même en lui récitant ces vers d'Homère:
Tptc(iéxapcc Aovaol xal TSTpéxU» oTtot' 6Xovto Tpoi^ èv EÙpsC^ , x^^ 'ArpeiS^ai çipovreç. *Qc fi^ lyof' S^eXov Oovéetv xai irÔT(iov éTTKmsTv 'HiiaTt Tq) Ikt {iot icXgt<rcoi x^Xx^ipca doOpa Tpâ>8( iicé^^^av mpl IlTiXtCwvi 6avovTi.
T(^ x' iXaxov xxcpéoov, x«i («u xXéo; Tjyov 'Axaioi* NOv H (le Xsv)faX£C|> OavdTtp eCftapto &Xc5vai.
« 0 trois et quatre fois heureux les Grecs qui « périrent devant les vastes mui*s d'Iiion en sou- « tenant la cause des Atrides ! Plût aux dieux que a j'eusse accompfi ma destinée le Jour où les « Troyens lancèrent sur moi leurs javelots, tan- « dis que je défendois le corps d'Achille! Alors « j aurois obtenu les honneurs accoutumés du bû- «cher funèbre, et les Grecs auroient parié de « mon nom ! Ai^ourd'hui mon sort est définir mes « jours par une mort obscure et déplorable. »
Voilà qui est vrai, naturel, pathétique; et l'on retrouve ici un grahd coup de la fortune, la puissance du génie et les entrailles de l'homme.
On fait encore des vases à Corinthe, mais ce
' Les oolonnef étoieot, ou sont encore, vers le port Scbœ* nus, et je ne suis pas descenda à la mer.
ne sont plus ceux que Cicéron demandott avee tantd*erapressementà son ci.er Atticus. Il parott, au reste, que les Corinthiens ont perdu le goût qu'ils avoient pour les étrangers : tandis que J'examinois un marbre dans une vigne , Je to assailli d'une grêle de pierres; apparemment que les descendants de Lais veulent maintenir l'honneur du proverbe.
Lorsque les Césars relevoient les murs de Corinthe, et que les temples des dieux sortoient de leurs ruines plus éclatants que Jamais, il y avoit un ouvrier obscur qui bàtissoit en silence un monument resté debout au milieu des débris de la Grèce. Cet ouvrier étoit un étranger qui disoit de lui-même : « J'ai été battu de verges trois fois; « j*ai été lapidé une fois ; J^ai fait naufrage trois o fois. J'ai fait quantité de voyages, et J'ai trouvé « divers périls sur les fleuves : périls de la part des « voleurs , périls de la part de ceux de ma nation, « périls de la part des Gentils, périls au milieu des « villes, périls au milieu des déserts, périls entre « les faux frères ; j'ai souffert toutes sortes de trait vaux et de fatigues, de fréquentes veilles, la «■ faim et la soif, beaucoup de peines, le froid et n la nudité. » Cet homme, ignoré des grands, méprisé de la foule, rejeté comme* les balayu- « res do monde, » ne s'associa d'abord que deux compagnons, Crispus et Caîus, avec la famille de Stéphanas : tels furent les architectes inconnus d'un temple indestructible et les premiers fidèles de Corinthe. Le voyageur parcourt des yeux remplacement de cette ville célèbre : il ne voit pas un débris des autels du paganisme ; mais il aperçoit quelques chapelles chrétiennes qui s'élèvent du milieu des cabanes des Grecs. L'apôtre peut encore donner, du haut du ciel , te salut de paix à ses enfants, et leur dire : « Paul à TÉglise de IMeu, « qui est à Corintlie. »
Il étoit près de huit heures du matin quand nous partîmes de Corinthe le 2 1 , après une assez bonne nuit. Deux chemins conduisent de Corinthe à Mégare : l'un traverse le mont Géranien, aujourd'hui Palaeo-Vouni (la Vieille-Montagne); l'autre côtoie la mer Saronique , le long des roches Scyroniennes. Ce dernier est le plus curieux : c'étoit le seul connu des anciens voyageurs, car ils ne parlent pas du premier; mais les Turcs ne permettent plus de le suivre; ils ont établi un poste militaire au pied du mont Oneîus, à peu près au milieu de Tisthme , pour être à portée des deux mers : le ressort de la Morée finit là, et
DE PARIS A JÉRUSALEM
fou ne peut pasMr la grand*garde satiB montrer VD ordre exprès da pacha.
ObHgè de prendre ainsi le seul chemin laissé libre, il me ftdhit renoncer aux ruines du temple de Neptime-lsthmien , que Chandler ne put trouver, que PocodLe, Spon et Wheler ont vues, et qui subsistent encore, selon le témoignage de M. Fauvel. Par la même raison Je n^examinai point la trace des tentatives faites à différentes époques pour couper l'Isthme : le canal que Ton avoit commeocéàcreuserdu côtédu port Schœnus est, selon H. Foucherot, profond de trente à quarante pieds, et large de soixante. On viendroit aujourd'hui facilement à bout de ce travail par le moyen de la poudre à canon : il n'y a guère que cinq milles d'une mer à l'autre, à mesurer la partie la plus étroite de la langue de terre qui sépare les deux mers.
Un mur de six milles de longueur, souvent relevé et abattu , fermoit l'isthme dans un endroit qui prit le nom d^Hexamillia : c'est là que nous commençâmes à gravir le mont Onclus. J'arrétois souvent mon cheval au milieu des pins , des lauriers et des myrtes , pour regarder en arrière. Je contemplois tristement les deux mers, surtout celle qui s'étendoit au couchant, et qui sembloit me tenter par les souvenirs de la France. Cette mer étoit si tranquille ! le chemin étoit si court I Bans quelques Jours J'aurois pu revoir mes amis I Je ramenois mes regards sur le Péloponèse, sur Corinthe , sur l'isthme , sur l'endroit où se célébroient les Jeux : quel désert ! quel sileiice ! infortuné pays I malheureux Grecs ! La France perdrat-eile ainsi sa gloire? sera-t-elle ainsi dévastée, fbulée aux pieds dans la suite des siècles?
Cette image de ma patrie , qui vint tout à coup se mêler aux tableaux que J'a vois sous les yeux, in*attendrit : je ne pensois plus qu'avec peine à l'espace qu'il falloit encore parcourir avant de revoir mes pénates. J'étois , comme Tarai de la fkbie, alarmé d'un songe; et je serois volontiers retourné vers mon pays, pour lui dire :
Tam m'élM, en dormaDt, an peu triste apparu; Tàï craint quMI ne fût vrai : Je s^uis vile accouru. Ce maudU songe en est la cause.
Nous nous enfonçâmes dans les défilés du mont Onelus , perdant de vue et retrouvant tour à tour la mer Saronique et Corinthe. Du plus haut de ce mont, qui prend le nom de Macriplaysiy nous descendîmes au Dervène , autrement à la grand'
myon ; mais , certes , Je n'y trouvai pas des hommes plus humains que Py tioeamptès '. Je montrai , mon ordre du pacha. Le commandant m'invita à fîimer la pipe et à boire le café dans sa baraque. C'étoit un gros homme d'une figure calme et apathique , ne pouvant faire un mouvement sur sa natte sans soupirer, comme s'il éprouvoit unedouleur : il examina mes armes , me fit remarquer les siennes , surtout une longue carabine qui portoit , disoit-il , fort loin. Les gardes aperçurent un paysan qui gravissolt la montagne hors du che* min ; ils lui crièrent de descendre; celui«ci n'en* tendit point la voix. Alors le commandant se leva avec effort , prit sa carabine, ajusta longtemps entre les sapins le paysan , et lui lâcha son eoup de ftisil. Le Turc revint , après cette expédition , se rasseoir sur sa natte , aussi tranquille , aussi bonhomme qu'auparavant. Le paysan descendit à la garde, blessé en toute apparence , car 11 pleuroit et montrait son sang. On lui donna cinquante coups de bâton pour le guérir.
Je me levai brusquement, et d'autant plus désolé, que l'envie de faire briller devant moi son adresse avoit peut-être déterminé ce bourreau à tirer sur le paysan. Joseph ne voulut pas traduire ce que Je disols , et peut-être la prudence étoitelle nécessaire dans ce moment ; mais Jen'écoutois guère la prudence.
Je me fis amener mon cheval , et Je partis sans attendre le Janissaire, qui crioit inutilement après moi. Il me rejoignit avec Joseph lorsque J'étois déjà assez avancé sur la croupe du mont Oéranien. Mon indignation se calma peu à peu par Teffet des lieux que Je parcourais. Il me sembloit qu'en m'approchant d'Athènes je rentrais dans les pays civilisés, et que la nature même prenoit quelque chose de moins triste. La Morée est presque entièrement dépourvue d'arbres , quoiqu'elle soit certainement plus fertile que TAttique. Je me réjouissois de cheminer dans une forêt de pins, entre les trancs desquels J'aperoevois la mer. Les pians inclinés qui s'étendent depuis le rivage jusqu'au pied de la montagne étoient couverts d'oliviers et de caroubiers; de pareils sites sont rares en Grèce.
La première chose qui me frappa en arrivant à Mégare, fut une troupe de femmes allmnoisefl qui, à la vérité, n'étoient pas aussi belles que Nausicaa et ses compagnes : elles lavoient gaiement du linge à une fontaine près de laquelle on
garde. Je ne sais si c'est là qu'il faut placer Cram- 1 i coupeur depim; brigand tué par Thésée
ITINERAIRE
voyoit quelques restes infornies d'un aqueduc. Si c'étoit là la fontaine des Nymphes Sithuldes et l'aqueduc de Théagène , Pausanias les a trop vantés. Les aqueducs que J'ai vus en Grèce ne ressemblent point aux aqueducs romains : Us ne s'élèvent presque poiut de terre, et ne présen- • tent poiut cette suite de grandes arches qui font un si bel effet dans la perspective.
Mous descendîmes chez un Albanois , où nous fûmes assez proprement logés. Il n'étolt pas six heures du soir ; j'allai , selon ma coutume , errer parmi les ruines. Mégare , qui conserve son nom, et le port de Nlsée qu'on appelle Dédeca Ecclé* siais ( les Douze Églises) , sans être très-célèbres dans l'histoire, avoient autrefois de beaux monuments. La Grèce , sous les empereurs romains, devolt ressembler beaucoup à l'Italie dans le dernier siècle : c'étoit une terre classique où chaque ville étoit remplie de chefs-d'œuvre. On voyoit à Mégare les douze grands dieux de la main de Praxitèle, un Jupiter-Olympien commencé par Théocosme et par Phidias , les tombeaux d' Alcmène , d'Iphigénle et de Térée. Ce fut sur ce dernier tombeau que la huppe parut pour la première fois : on en conclut que Térée avoit été changé en cet oiseau , comme ses victimes l'avoient été en hirondelle et en rossignol. Puisque Je falsois le voyage d'un poète, Je devols profiter de tout, et croire fermement, avec Pausanias, que l'aventure de la fille de Pandion commença et finit À Mégare. D'ailleurs, J'apercevols de Mégare les deux cimes du Parnasse : cela suffisoit bien pour me remettre en mémoire les vers de Virgile et de laTontaine.
Qualtê populea mœrent Philomela , etc.
Aatrefois Progné Thlfoodelle , etc.
La Nuit ou l'Obscurité, et Jupiter-Conlus *, avoient leurs temples à Mégare : on peut bien dire que eesdeux divinitésy sont restées. On volt çà et là quelques murs d'enceinte : J'Ignore si ce sont ceux qu'Apollon bâtit de concert avec Alcathoûs. Le dieu , en travaillant à cet ouvrage , avolt posé sa lyre sur une pierre qui depuis ce temps rendoit un son harmonieux quand on la touchoit avec un caillou. L'abbé Fourmont recueillit trente inscriptions àMégare. Pococke, Spon, Wheler et Chand- 1er en trouvèrent quelques autres qui n'ont rien
* Le Poudreux, de xovia, poussière : cela n'est pas bien «ùr; mais fal pour moi le traducteur françois, qui, à la vérité, suit la version latine, comme robscr\'e fort bien le Mvant M. Larcber.
d'intéressant Je ne cherchai point l'école d'Ëaclide ;J'aurois mieux aimé lamalsondecettepieuse femme qui enterra les os de Phocioi^ sous son foyer '. Après une assez longue course, Je retournai chez mon hôte, où l'on m'attendoit pour aller voir une malade.
Les Grecs, ainsi que les Turcs, supposent que tous lesFrancsout desconnoissances eu médecine et des secrets particuliers. La simplicité avec laquelle ils s'adressent a un étranger dans leurs maladies a quelque chose de touchant et rappelle les anciennes mœurs : c'est une noble confiance de l'homme envers l'homme. Les Sauvages en Amérique ont le même usage. Je crois que la religion et l'humanité ordonnent dans ce cas au voyageur de se prêter à ce qu'on attend de lui : un air d'assurance, des paroles de consolation, peuvent quelquefois rendre la vie à un mourant, et mettre une famille dans la Joie.
Un Grec vint donc me chercher pour voir sa fille. Je trouvai une pauvre créature étendue à terre sur une natte et ensevelie sous les haillons dont on l'avoit couverte. Elle dégagea son bras, avec beaucoup de répugnance et de pudeur, des lambeaux de la misère, et le laissa retomber mourant sur la couverture. Elle me parut attaquée d'une fièvre putride : Je fis débarrasser sa tête des petites pièces d argent dont les paysannes albanoises ornent leurs cheveux; le poids des tresses et du métal concentroit la chaleur au cerveau. Je portois avec moi du camphre pour la peste; Je le partageai avec la malade : on l'avoit nourrie de raisin , J'approuvai le régime. Enfin, nous priâmes Christos et la Panagia { la Vierge), et Je promis prompte guérison. J'étois bien loin de TespcTcr : J'ai tant vu mourir, que je n'ai làdessus que trop d'expérience.
Je trouvai en sortant tout le village assemblée la porte; les femmes fondirent sur moi en criant: crasi! crasi! « du vin! du vin! » Elles voulolent me témoigner leur reconnoissance en me forçant à boire : ceci rendoit mon rôle de médecin assez ridicule. Mais qu'importe si J'ai ajouté à Mégare une personne de plus à celles qui peuvent me souhaiter un peu de bien dans les différentes parties du monde où J'ai erré? C'est un privilège du voyageur de laisser après lui beaucoup de souvenirs, et de vivi*e dans le cœur des étrangers quelquefois plus longtemps que dans la mémoire de ses amis. Je regagnai le kan avec peine. J'eus toute la
I » Voyez les Marhjn, liv. m.
DE PARIS A JÉaUSALR&r.
Si
mit sous les yen Tioiage de TAIbanoise expirante : cela me fit souvenir que Virgile , visitant eomme md la Grèce, fat arrêté à Mégare par la Bialadie dool il mourut; moi-même J'étois tourmenté de la fièvre. M^are avoit encore vu passer, il y a quelques années , d'autres François bien plus milheureux que moi ■• Il me tardoit de sortir d*un lieu qui me sembloit avoir quelque diose de fiital.
ISous ne quitttaies pourtant notre gtte que fe leodemain, 23 août, à onze heures du matin. L'Albanois qui nous avoit reçus voulut me r^aler avant mon départ d'une de ces poules sans croupion et sans queue, que CSiandler croyoit particulièresà Mégare, et qui ont été apportées de la Vii^inie ou peut-être d'un petit canton de L'Allemagne. Mon hôte attachoit un grand prix à ces poules sur lesquelles U savolt mille contes. Je lui fis dire que j'avois voyagé dans la patrie de ces oiseaux, pays bien éloigné, situé au delà de la mer, et qu'il y avoit dans ce pays des Grecs établis au milieu des bois , parmi les Sauvages. En effet, quelques Grecs fatigués da Joug ont passé dans la Floride, où les fruits de la liberté leur ont fut perdre le souvenir de la terre natale. « Ceux • quiavoient goûté de ce doux fruit n'y pou voient «plus renoncer; mais ils vouioient demeurer « parmi les Lotophages , et ils oublloient leur « patrie '. »
L'Albanois n'entendoit rien à cela : pour toute réponse, il m'invitoit à manger sa poule et quelques/mtfi di mare. J'aurois préféré ce poisson , i^pdé giaucus f que l'on péchoit autrefois sur la eûtede M^are. Anaxandrides, cité par Athénée , déclare que Nérée seul a pu le premier imaginer de manger la hure de cet excellent poisson; Antiphane veut qu'il soit bouilli, et Amphis le sert toQt entier à ces sept chefs qui , sur un bouclier noir,
SpooTtnloieDt ks deux de wrmenU effroyables.
Le retard causé par le bon cœur de mon hôte, ^plus encore par ma lassitude, nous empêcha d'arriver à Athènes dans la même journée. Sor- ^de Mégare à onze heures du matin, comme je Vai déjà dit, nous traversâmes d'alx>rd la plaine ; CQSQite nous gravîmes le mont Kerato-Pyrgo, le Kerata de Tantiquité : deux roches isolées s*élè- ^^t à son sonamet, et sur l'une de ces roches
ÏUfVQboodeZuite.
aïKlEhtWtkm. — TOUS lY.
on aperçoit les ruines d'une tour qui donne sou nom à la montagne. C'est à la descente de Kerato-Pyrgo, du côté d' Eleusis, qull faut placer la palestre de Gercyon et le tombeau d*Alopé. Il n'en reste aucun vestige. Nous rencontrâmes bientôt le Puits-Fleuri au fond d'un vallon cultivé. J'étois presque aussi fatigué que Gérés quand elle s'assit au bord de ce puits, après avoir cherché Proserpine par toute la terre. Nous nous arrêtâmes quelques instants dans la vallée, et puis nous continuâmes notre chemin. En avançant vers Eleusis, Je ne vis point les anémones de diverses couleurs que Wheler aperçut dans les champs; mais aussi la saison en étoit passée.
Vers les cinq heures du soir nous arrivâmes à 'une plaine environnée de montagnes au nord, au couchant et au levant Un bras de mer long et étroit baigne cette plaine au midi, et forme comme la corde de l'arc des montagnes. L'autre côté de ce bras de mer est bordé par les rivages d'une lie élevée ; Textrémité orientale de cette île s'approche d'un des promontoires du continent : on remarque entre ces deux pointes un étroit passage. Je résolus de m'arrêter à un village bâti sur une colline, qui terminoit au couchant, près de la mer, le cercle des montagnes dont j'ai parlé.
On distinguoit dans la plaine les restes d*un aqueduc et beaucoup de débris épars au milieu du chaume d'une moisson nouvellement coupée; nous descendîmes de cheval au pied du monticule, et nous grimpâmes à la cabane la plus voisine : on nous y donna l'hospitalité.
Tandis que j'étois à la porte, recommandant Je ne sais quoi à Joseph , Je vis venir un Grec qui me jsalua en italien. II me conta tout de suite son histoire : il étoit d'Athènes; il s'occupoit à faire du goudron avec les pins des monts Géraniens; il étoit l'ami de M. Fauvel , et certainement Je verrois M. Fauvel. Je répondis que je portois des lettres à M. Fauvel. Je fus charmé de rencontrer cet homme dans l'espoir de tirer de lui quelques renseignements sur les ruines dont j'étois environné, et sur les lieux où Je me trouvois. Je savois bien quels étoiént ces lieux ; mais un Athénien qui connoissoit M. Fauvel devoit être un excellent cicérone. Je le priai doncdem'expliquer on peu ce que je voyois , et de m'orienter dans le pays. Il mit la main sur son cœur à la façon des Turcs , et s'inclina humblement : « J'ai entendu « souvent, me répondit-il , M. Fauvel expliquer
ITINÉBAIKE
tOQt eeia ; mats moi , Je ne eois qn^un ignorant , et Je ne sais pas si tout cela est bien vrai. Vous voyez d*at)ord an levant, par-dessus le promon* totre , laeime d*une montagne toute Jaune: c*est le Tflo-VounI (le petit Rymette); l'île de Tautre côté de ce bras de mer, c'est CoulourI : M. Fauvel Vappelle Salaminê. H. Fauvel dit que, dans ce canal vis-à-vis de vous, se donna un grand combat entre la flotte des Grecs et une flotte des Perses. Les Grecs occupoitnt ce canal; les Perses étolent de Tautre cAté, vers le port Lion ( le Pirée) ; te roi de ces Perses , dont Je ne sais plus le nom , étott assis sur un trône à la pointe de ce cap. Quant au village eà nous sommes, M. Fauvel l'appelle ÉleuiU, tt nous autres Lepsina. M. Fauvel dit qu'il y avolt un temple (le temple de Gérés) au-dessous de la maison où nous sommes : si vous voules faire quelques pas , vous verres l'endroit oà étoit encore ridole mutilée de ce temple ( la statue de Gérés Éleusine); les Anglois l'ont emportée. • Le Grec me quittant pour aller fliire son goudron me laissa les yeux sur un rivage désert , et sur une mer où , pour tout vaisseau , on voyoit une barque de péebeor attachée aui anneaux d'un môle en ruine.
Tous les voyageurs modernes ont visité Eleusis ; toutes les inscriptions en ont été relevées. L'abbé Fourmont lui seul en copia une vingtaine. Nous avons une trés-docte dissertation de M.' de Sainte-Croix sur le temple d'Élensis, et un plan de ce temple par M. Feucherot Warburton, Sainte<]roix , l'abbé Barthélémy ^ ont dit tout ce qu'il y avoit de curieux à dire sur les mystères de Gérés ; et le dernier nous en a décrit les pompes extérieures. Quant à la statue mutilée , emportée par deux voyageurs, Ghandier la prend pour la statue de Proserpine, et Spon pour la statue de Gérés. Ge buste colossal a , selon Poooeke, cinq pieds et demi d'une épaule à l'autre , et la corbeille dont il est couronné s'élève à plus de deux pieds. Spon prétend que cette statue pourroit bien être de Praxitèle : Je ne sais sur quoi cette opinion est Ibndée. Pausanias , par respect pour les mystères , ne décrit pas la statue de Gérés y Strabon garde le même silence. A la vérité on Ht dans Plice que Praxitèle étott l'auteur d'une Gérés en marbre et de deux Prosnrpines en bronze : la première, dont parie aussi Pausanias, ayant été tran*> portée à Rome, ne peut être celle qu'on voyoit Il y a qudques années à Eleusis; les deux Pro*
serpines on bronee sont bon de la queitlon. A en Juger par le trait que nous avons de eette statue, elle pourroit bien ne représenter qu*oneOf néphore *. Je ne sais si M. Fauvel ne m*a poiit dit que cette statue , malgré sa réputation , étail d'un assez niauvals travail.
Je n'ai donc rien à raconter d'Éleuiis après tant de voyageurs, sinon que Je me promenai ao milieu de ces ruines, que Je descendis au port, et que Je m'arrêtai à contempler le détroit de Salamlne. Les fêtes et la gloire étaient passées; le aliénée étoit égal sur la terre et sur la mer ; pivs d'aedamatlons , plus de chants, plus de pompes sur le rivage , plus de cris guerriers , plus de ehoe de galères, plus de tumulte sur les Ilots. Hoa imagination ne poovoit suffire, tantôt à se repré* senter la procession religieuse d'Eleusis, tantôt à couvrir le rivage de l'armée innombrable des Ptf* ses qui regardaient le combat âeSalamine.Él6Qsb est, selon moi, le lieu le plus respectable de la Grèce, puisqu'on y enseignoit l'unité de Diev, et que oe lieu fut témoin du plus grand effbrtqoe Jamais les hommes aient tenté en fhveur de il liberté.
Qui le croiroit I Salamlne est aujourd'hoi près* que entièrement effacée du souvenir des Orées. On a vu ce que m'en disoit mon Athénien. « Llle
• de Salamlne n'a point conservé son nom, dit « M. Fauvel dans ses Mémoires ; il est oublié ane
• celui de Thémistoele. > Spon raconte qu*ii loges à Salamlne chez le papas laonnis, « homme , ajoa* « te-t-il , moins ignorant que tous ses paroissiens, « puisqu'il savoit que l'Ile s*étoit autrefois nom- « mée Saiamine; et il nous dit qu'il Tavoit sa de « son père. • Gette indifférence des Grecs touebaot leur patrie est aussi déplorable qu'elle est bonteuse; non-seulement ils ne savent pas leurhis' toire, mais ils ignorent presque tous ' la langtf qui fait leur gloire : on a vu un Anglois, poossi d'un saint lèle, vouloir s'«tablir à Athènes pour 1 donner des leçons de grec ancien.
II fallut que la nuit me chassât du rivage, to vagues que la brise du soir avoit soulevées ba^ toient la grève et venoient mourir à mes pieds : Je marchai quelque temps le long de la mer qui baignoit le tombeau de Thémistocle; selon toutes les probabilités , J'étois dans ce moment le seul homme en Grèce qui se souvînt de ce graw homme.
I Raillet la prend poar une cariatide.
* Il y a de Klori^uies enœpUcMis , et tout le parler de MM. Cocpl , Xodrika , etc. ele.
DE PAIUS A JÉRUSALEM.
Joieph ft voit acheté un mouton poar notre sonper; il lavoit que nons arriverions le lendemain chet m consul de France. Sparte qu'il avoit vat^ rt Athènes qu'il alloit voir, ne lui imporfuient gnère; mais, dans la Joie où il étolt de toQcher an terme de ses ftttigues , il régaloit la tealaoD de notre IMe. La femme , les enfants , le mari, tout étoit en mouvement; le Janissaire seul restoit tranquille au milieu de Fempressement général , fumant sa pipe et applaudissant du turhan à tons ces soins dont il espérait bien profiter. Depnia l'extinction des mystères par Alaric, il n'y avolt pas eu une pareille fSte à Eleusis. Nous mtmes à table , e'est-à*dlre que nous nous à terre autour du régal ; notre hôtesse aTolt fait cuire du pain qui n'étoit pas très-bon , mais qui étoit tendre et sortant du four. J'auroîs volontiers renouvelé le cri de Vive Cérès! XaTpe, àTi\utn^l Ce pain, qui pravenoit de la nouvelle récolte, faisoft voir la fausseté d'une prédiction rapportée parGhandIer. Du temps de ce voyageur on disotl à Eleusis que, si Jamais on enlevoit la statoe mutilée de la déesse, la plaine cesseroit d'être fertile. Cérès est allée en Angleterre , et les champe d'ÉleosIs n'en ont pas moins été fécondés par cette divinité réelle, qui appelle tous les hommes A la oonnoissance de ses mystères , qui ne craint point d'être détrônée ,
QqI donne ant fleafi leur aimable pelntare , QuA fait naître et mûrir les frtilU, El Ifor dispense a?ec mesare nia chalear de» joan et la fralehear des nalti.
Cette grande chère et la paix dont nous Jouissions m'étolent d'autant plus agréables que nous les devions, pour ainsi dire, à la protection de la France. Il y a trente à quarante ans que toutes les côtes de la Grèce , et particulièrement les ports de Corinthe, deMégare et d'Eleusis étoient infestés par des pirates. Le bon ordre établi dans nos stations du Levant avoit peu à peu détruit ce brigandage; nos frégates faisoient la police, et les sojets ottomans respirolent sous le pavillon firan^is. Les dernières révolutions de l'Europe ont amené pour quelques moments d'autres combinaisons de puissances; mais les corsaires n'ont pas reparu. Nous bâmes donc à la renomnée de ces armes qui protégeoient notre fête à Eleusis, comme les Athéniens dorent remercier Aldbiade quand il eut conduit en sûreté la procession d'Iacchus au temple de Cérès.
Enfin , le grand jour de notre entrée à Athènes se leva. Le 23 à trois heures du matin nous
étions tous Achevai ; nous commençâmes à défila en silence par la vole Sacrée : Je puis assurer que l'initié le plus dévot à Cérès n'a Jamais éprouvé un transport aussi vif que le mien. Nous avions mis nos beaux habits pour la féie ; le Janissaire avoit retourné son turban , et, par extraordinaire, on avoit fl*otté et pansé les chevaux. Nous traversâmes le lit d'un torrent appelé Saran(a-P<h tamooû les Quarante fleuves , proimblement le Céphise Éieusinien : nous vîmes quelques débris d'églises chrétiennes ; ils doivent occuper la place du tombeau de ce Zarex qu'Apollon lui-même avoit instruit dans l'art des chants. D'autres ruines nous annoncèrent les monuments d'Eumolpe et d'Hippothoon ; nous trouvâmes les rhiti ou les courants d'eau salée : c'étoit là que, pendant les fêtes d*Éleusis , les gens du peuple hisultoient les passants , en mémoire des injures qu'une vieille femme avoit dites autrefois à Cérès. De là passant au fond, ou an point extrême du canal de Salamine , nous nous engageâmes dans le défilé que forment le mont Parnès et le mont ^Egalée : cette partie de la voie Sacrée s'appeloit le HiysHque. Nous aperçûmes le monastère de Dapbné , bâti sur les débris du temple d'Apollon , et dont régiise est une des plus anciennes de l'Attique. Un peu plus loin , nous remarquâmes quelques restes du temple de Vénus. Enfin , le défilé commence à s'élargir ; nous tournons autour du mont Pœcile placé au milieu du chemin , comme pour masquer le tableau ;ettoutàcoupnottsdécouvrons la plaine d'Athènes.
Les voyageurs qui visitent la ville de Cécrops arriventordlnairement par lePirée ou par la route de Négrepont. Ils perdent alors une partie du spectacle , car on n'aperçoit que la citadelle quand on vient de la mer ; et rAnchesme coupe la perspective quand on descend del'Ëubée. Mon étoile m'a voit amené par le véritable chemin pour voir Athènes dans toute sa gloire.
La première chose qui frappa mes yeux , ce fut la citadelle éclairée du soleil levant : elle étoit Juste en face de moi , de l'autre cêté de la plaine, et sembloit appuyée sur le mont Hymétte , qui faisoit le fond du tableau. Elle présentoit^ dans un assemblage confus , les chapiteaux des Propylées, les colonnes du Parthénon et du temple d'Érechthée, les embrasures d'une muraille chargée de canons, les débris gothiques des chrétiens, et les masures des musulmans.
Deux petites collines , l'Anchesmeet le Musée,
ITINERAIRE
8*élevoient au nord et aa midi de TAcropolis. Entre ces deux collines et an pied de l*Acropolis, Atliènes se montroit à moi : ses toits aplatis, entremêlés de minarets, de cyprès, de ruines, de colonnes isolées; les dômes de ses mosquées couronnés par de gros nids de cigognes , faisoient un efiet agréable aux rayons du soleil. Mais, si l'on reconnoissoit encore Athènes à ses débris, on voyoit aussi , à l'ensemble de son architecture et au caractère général des monuments, que la \ille de Minerve n'étoit plus habitée par son peuple.
Une enceinte de montagnes, qui se termine à la mer, forme la plaine ou le bassin d'Athènes. Du point où je voyois cette plaine au mont Pœcile , elle paroissoit divisée en trois bandes ou régions, courant dans une direction parallèle du nord au midi. La première de ces régions, et la plus voisine de moi, étoit inculte et couverte de bruyères ; la seconde offroit un terrain labouré où l'on venoit de faire la moisson; la troisième présentoit un long bois d'oliviers qui s'étendoit un peu circulairement depuis les sources de l'Ilissus, en passant au pied de l'Anchesrae, Jusque \ers le port de Phalère. Le Céphise coule dans cette forêt qui, par sa vieillesse, semble descendre de l'olivier que Minerve fit sortir de la terre. L'Ilissus a son lit desséché de l'autre côté d'Athènes , entre le mont Hy mette et la ville. La plaine n'est pas parfaitement unie : une petite chaîne de collines détachées du mont Hymette en surmonte le niveau , et forme les différentes hauteurs sur lesquelles Athènes plaça peu àpeuses monuments.
Ce n'est pas dans le premier moment d'une émotion très- vive que l'on Jouit le plus de ses sentiments. Je m'avançois vers Athènes avec une espèce de plaisir qui m'ôtoit le pouvoir de la réflexion ; non que J'éprouvasse quelque chose de semblable à ce que J'avois senti à la vue de Lacédémone. JSparte et Athènes ont conservé jusque dans leurs ruines leurs différents caractères : celles de la première sont tristes , graves et solitaires; celles de la seconde sont riantes, légères, habitées. A l'aspect de la patrie de Lycurgue, toutes les pensées deviennent sérieuses, mâles et profondes; rame fortifiée semble s'élever et s'agrandir; devant la ville de Solon , on est comme enchanté par les prestiges du génie; on a l'idée de la perfection de l'homme considéré comme un être intelligent et immortel. Les hauts sentiments de la nature humaine prenoient à Athènes quelque
chose d'élégant qu'ils n'avôient point à Sparte. L'amour de la patrie et de la liberté n'étoit point pour les Athéniens an instinct aveugle , mais on sentiment |éclairé , fondé sur ce goût du beau dans tous les genres, que le ciel leur avoit si libéralement départi : enfin , en passant des rainés de Lacédémone aux mines d'Atiiènes, je sentis que J'aurois voulu mourir avec Léonidas, et vivre avec Périclès.
Nous marchions vers cette petite ville, d<nt le territoire s'étendoit à quinze ou vingt lieues, doùt la population n'égaloit pas celle d'un finbourg de Paris, et qui balance dans runivenh renonunée de l'empire romain. Les yeux oou* tamment attachés sur ses ruines , Je lui appUqooli ces vers de Lucrèce :
Primie fnigifen» fstos mortalibus »grif Dkliderant quondam prsdaro oomioe AUieue» Et recreaverunt vttam, legesqae rogarant; Et prima dederaot aolatia dulda vite.
Je ne connois rien qui soit plus à la gloire des Grecs que ces paroles de Cicéron : « Souvenei- « vous, Quintius, que vouscommandezàdesGrees « qui ont civilisé tous les peuples , en leur ensd- « gnant la douceur et l'humanité, et à qui Borne « doit les lumières qu'elle possède. • Lorsqo'oD songe à ce que Rome étoit au temps de Pompée et de César, à ce que Cicéron étoit lui-ménoefOn trouve dans ce peu de mots un magnifique éloge '.
Des trois bandes ou régions qui divisoieot devant nous la plaine d'Athènes, nous traversâmes rapidement les deux premières , la région incalte et la région cultivée. On ne voit plus sur cette partie de la route le monument du Rhodien et le tombeau delà courtisane; mais on aperçoit des débris de quelques églises. Nous entrâmes dans le bois d'oliviers : avant d'arriver au Céphise, on trouvoit deux tombeaux et un autel de Juplter-1'Indulgent. Nous distinguâmes bientôt le lit du Céphise entre les troncs des oliviers qui le bo^ dolent comme de vieux saules : Je mis pied à terre pour saluer le fleuve et pour boire de son eau ; j*eo trouvai tout Juste ce qu'il m'en falloit dans QD creux sous la rive ; le reste avoit été détourné plo» haut pour arroser les plantations d'oliviers. Je me suis toujours fiiit un plaisir de boire de i'eaa des rivières célèbres que J'ai passées dans ma vie : ainsi J'ai bu des eaux du Mississipi , de la Ta* mise, du Rhin, du Pô, du Tibre, de l'Eurotas, du Céphise, de l*Hérmus, du Granique, du Jou^
* PUne le Jeane écrit à peu près la mteie cboae à Xaiinos» proooosal d*Acbale.
DE PA&IS A JÉRUiSALEM.
daîD , du Nil , du Tage et de VÈbre. Que dlioinmes au bord de ces fleuves peuvent dire comme les Israélites : sedimus etfievimus!
J'aperçus à quelque distance sur ma gauche les débris du pont que Xénoclès de Linde avoit iUt bâtir sur le Gépbise. Je remontai à cheval , et Je ne diarchai point à voir le figuier sacré, rautdde Zépbyre, la colonne d'Antémocrite; car le chemin moderne ne suit plus dans cet endroit l'ancienne voie Sa<»^. En sortant du bois d*oIivfers nous trouvâmes un Jardm environné de murs , et qui occupe à peu près la place du Céramique extérieur. Nous mimes une demi-heure pour nous rendre à Athènes , à travers un chaume de froment. Un mur moderne nouvellement réparé, et ressemblant à un mur de Jardin, renferme la ville. Nous en franchîmes la porte et nous pénétrâmes dans de petites rues champêtres , fraidies et assez propres : chaque maison a son jardin planté d'orangers et de figuiers. Le peuple me parut gai et curieux, et n'avoit pohit Pair abattu des Horaltes. On nous enseigna la^ maison du
€0OSUL
Je ne pouvois être mieux adressé qu'à M. Fauve! pour voir Athènes : on sait qu'il habite la ville de Minerve depuis longues années ; il en connoit les moindres détails , beaucoup mieux qu'un Parisien ne connott Paris. On a de lui d'excellents mémoires; on lui doit les plus intéressantes découvertes sur l'emplacement d'Olympie, sur la plaine de Marathon , sur le tombeau de Thémistode au Pirée, sur le temple de la Vénus aux Jardins, ete. Chargé du consulat d'Athènes, qui n'est pour lui qu'un titre de protection , II a travaillé et travaille encore, comme peintre, au Foyo^ piUoresqtte de la Grèce, L'auteur de ce bel ouvrage, M. de Cholseul-Gouffler, avoit bien Touln me donner une lettre pour l'homme de talent, et Je portois de plus au consul une lettre du ministre'.
On ne s'attend pas sans doute que Je donne ici une description complète d'Athènes ; si l'on veut èonnottre l'histoire de cette ville, depuis les Romains jusqu'à nous, on peut recourir à l'Introduction de cet Ilinéraire. SI ce sont les Inonuments d'Athènes ancienne qu'on désire connottre, la traduction de Pausaniasy toute défectueuse qu'elle est , suffit parfaitement à la foule des lecteurs; et le Voyage du jeune Ânacharsis ne laisse presque rien à désirer. Quant aux ruines
* y. de Ta21eyraiid.
de cette fomeuse cité , les lettres de la collectionde Martin Crusius, le père Babin, la Guilletière même, malgré ses mensonges, Pococke, Spon, Wheler, Chandier surtout et M. Fauvel , les font si parfaitement connottre que je ne pourrois que les répéter. Sont-ce les plans, les cartes, les vues d'Athènes et de ses monuments que l'on cherche? on les trouvera partout : il suffit de rappeler les travaux du marquis de Nointel, de Leroi, de Stuart, de Pars; M. de Choiseul, complétant l'ouvrage que tant de malheurs ont interrompu , achèvera de mettre sous nos yeux Athènes tout entière. La partie des mœurs et du gouvernement des Athéniens modernes est également bien traitée dans les auteurs que je viens de citer ; et comme les usages ne changent pas en Orient ainsi qu'en France, tout ce que Chandier et Guys* ont dit des Grecs modernes est eocoi*e aujourd'hui de la plus exacte vérité.
Sans faire de l'érudition aux dépens de mes prédécesseurs , je rendrai compte de mes courses et de mes sentiments à Athènes, jour par jour et heure par heure, selon le plan que j'ai suivi jusqu'ici. Encore une fois, cet Itinéraire doit être regardé beaucoup moins comme un voyage que comme les mémoires d'une année de ma vie '.
Je descendis dans la cour de M. Fauvel, que j'eus le bonheur de trouver chez lui : je lui remis aussitôt les lettres de M. de Choiseul et de M. de Talieyrand. M. Fauvçlconnoissoitmonnom; je je ne pouvois pas lui dire : « SonpittoranchHo; » mais au moins j'étols un amateur plein de zèle, sinon de talent ; J'avois une si bonne volonté d'étudier l'antique et de bien faire, J'ctois venu de si loin crayonner de méchants dessins, que le maître vit en moi un écolier docile.
Ce fut d'abord entre nous un fracas de ques-* tions sur Paris et sur Athènes, auxquelles nous nous empressions de répondre ; mais bientôt Paria fut oublié, et Athènes prit totalement le dessus. M. Fauvel, échauffé dans son amour pour les arts par un disciple , étoit aussi empressé de me montrer Athènes que j*étois empressé de la voir : il me conseilla cependant de laisser passer la grande chaleur du jour.
Rien ne sentoit le consul chez mon hôte ; mais tout y annonçoit l'artiste et l'antiquaire. Quel plaisir pour moi d'être logé à Athènes dans une chambre pleine des plâtres moulés du Parthéoon !
< Il faut lire celai-ci avec déflaace, et se mettre en gardo contre son système.
* Yovei rATerUsiement
ITIMtBAIll
Tout aiitoor des murs étoleot toipeiidiM des vues du temple de Thésée , des plans des Propylées , des cartes de TAttique et de la plaine de Mara* thon, II y avolt des marbres sur une table, dçs médailles sur une autre, avec de petites tètes et des vases en terre cuite. On balaya , à mon grand regret , une vénérable poussière; on tendit on lit dC'Sangle au milieu de toutes ces merveilles ; et, comme un conscrit arrivé à Tannée la veille d*une affaire , Je campai sur le champ de bataille.
La maison de M. Fauvel a, comme la plupart des maisons d'Athènes, une cour sur le devant et un petit Jardin sur le derrière. Je courois à toutes les fenêtres pour découvrir au moins quelque chose dans les rues ; mais c'étoit inutilement. On apercevoit pourtant , entre les toits des malsons voisines, un petit coin de hi citadelle; je me tenois collé à la fenêtre qui donnoit de ce côté, comme un écolier dont Theure de récréation n'est pas encore arrivée. Le Janissaire de M. Fauvel s'étoit emparé de inon janissaire et de Joseph, de sorte que je n*avois plus à m*occuper d eux. . A deux heures on servit le dîner, qui consistoit en des ragoûts de mouton et de poulets , moitié à la françoise, moitié à la turque. Le vin, rouge et fort comme nos vins du BhAoe, étoit d'une bonne qualité; mais il me parut si amer qu*ji me fut impossible de le boire. Dans presque tous les cantons de la Grèce on fait plus ou moins infuser des pommes de pin au fond des cuvées; cela donne au vin cette saveur amère el aromatique à laquelle on a quelque peine à s'habituer \ Si cette eoutume remonte à Tantiquité , comme Je le présume , elle expliqueroit pourquoi la pomme de pin étoit consacrera fiacchus. On apporta du miel du mont Hymeite ; Je iui trouvai un goût de drogue qui me déplut; le miel de Chamouny me semble de beaucoup préferable. J*ai mangé depuis à Kfareagach^ prèade Pergane, dans TAnatoile, un miel plus agréable ^core; il est IManc comme le coton sur lequel les abeilles le recueillent, et il a la fermeté et 4a consistance de la pâte de guimauve. Mon hôte rloit de la grimace que je faisois au vin et au miel de l'Attique; il s'y étoit attendu. Comme il follolt liiea que je fltsse dédommagé par quelque chose, il me Qt remarquer rhabillemeut de la femme qui nous servit : c'étoit idMoiument la draperie des
* Les autres voyageurs attribuent ce ^oût à la poU qu'on mêle dans le vin : cela peut être vrai en partit; mais on y fait aussi infuser la pomme de pin.
anciennes Greequoi, surtout dans les pHs h<K risontaux et onduleux qui se formaient au-dessus du sein, et venoient se joindre aux plis perpendiculaires qui marquolentle bord de k tuni^e. Le tissu grossier dont cette femme étoit vêtue contribuoit encore à la ressemblance; car, à ea juger par la statuaire, les étoffes chez les anciens étoient plus épaisses que les nôtres. Il sevoit im« possible, avec les mousselines et les soies des femmes modernes, de former les mouvements larges des draperies antiques : la gaze de Céos, et les autres voiles que les satiriques appeloient des nuages, n'étoient jamais imit4 par le ciseau, Pendi^nt notre dîner, nous reçdmes les ces* pliroents de ce qu'on appelle dans le Levant la nation : cette nation se compose des négociants françols ou dépendants de la France qui haUteiit les différentes échelles. Il n'y a à Athènes qn*uao ou deux maisons de cette espèce : elles font le commerce des huiles. M. Roque me fit rfaoïuear de me rendre visite : il avoit une fiimille , et il m'invita à l'aller voir avec M. Fauvel; puis il se mit à parler de la société d'Athènes : « Un étrao- « ger fixé depuis quelque temps à Athènes pa- « roissoit avoir senti ou inspiré une passkm qui k falsoit parler la ville.... Il y avoit des comme- « rages vers la maison de Socrate , et l'on tcaoit
< des propos do eêté des Jardtaifl de Pfaoekm..*. « L'archevêque d'Athènes n'étolt pas eneeiv « venu de Constantinople. On ne savoit pas si « obtiendroit justice du pacha de Néfrepenl, qui «i meiaçoit de lever une ccmtribution à Athèaea» « Pour se mettre à l'abri d'un coup de main, on « avoit réparé le mur de clôture; cependant ea *> pouvoittoutespérer du chef deseunuques noAn,
< propriétaire d'Athènes , qui certainement avait tt aufNrès de Sa Hautesse plus de crédit que iepftn cha. » (O Sokml 0 Thémistoele! Le chef des eunuques noirs , propriétaire d'Athènes , et toulee les autres villes de la Grèce enviant cet ins^M
bonheur aux AthénieasI) « Au reste,
« M. Fauvel avoit bien fait de renvoyer le relkn gieux italien qui demeuroit dans la lanterne d^ « Déraosthèoes (un des plus Jolis moaumenta << d'Athènes) , et d'appeler à sa place ia capucia « françois. Celui-ci avoit de iKMines mœurs , étoit « afEable, intelligent, et reœvoit trèa-I»iea te « étrangers qui, selon la coutume, alleleni desp- « cendre au couvent françois.... » Tels étoleitf le» propos et l'objet des conversations à Athènes : on voit que le monde y alloit son train , et qii'un
DE PARIS A JÉRUSALEM
ipeyageor qui s'eil M«D iMDté la télé doit être un peu eonfonda qium^ il trouve , en arrivant dans la niedfliTrèirfeâa, lettraeaaseriesdeMm village.
Deux voyageurs angMs venoient de quitter Alhènes lonqne j*y arrivai : il y restoit encore un printre russe qui vivoit fort solitaire. Athènes est très-fréqoentée des amateurs de l'antiquité, parée qu'elle est sur le etiemin de Constantinople, et qu'on y arrive bellement par mer.
Vers les quatre heures du sdr, la grande ehainr étant passée, M. Fauvel ilt appeler son Janissaire elle mieB, et nous sortîmes précédés de nos gurdes : le coeur me battoit de joie , et j'étois honteux de me trouver si Jeune. Mon guide me fil remarquer, presque à sa porte , les restes d'un temple antique. De là nous tournâmes à droite, et nous marehAmes par de petites rues fort peuplées. Nous passâmes au iMuar, frais et bien approvIsfaNuié en viande , en gibier, en herbes et en fruits. Tout le monde saluoit M. Fauve! , et chacun vooloit savoir qui J'étois; mais personne ne pouvoit pconoDoer mon nom. C'étoit comme dans rancienne Athènes : Alhenienses auUm omneSj dit saint Luc, ad nUUl iUiud vaeabani nin aui mulffva/iyiitjiiovi; quant aux Turcs»Usdisoient: Fransonsef Effendi ! et ils fumoient leurs pipes : e'étoil ce qu'ils avoient de mieux à faire. Les Grecs , en nous voyant passer, lev(rient leurs bras par-dessus leurs têtes, et crioient : KcUôs ilihete Arekomdes / Bâta kola eispalœo Aihinam ! Bien « venus, messieurs! Bon voyage aux ruines d'A- « thèncsl » Et ils avoient l'air aussi fiers que s'ils nous avoient dit : « Vous allez chez Phidias ou « cbez Iclinus. » Je n'avois pas assez de mes yeux pour regarder : je croyois voir des antiquités partout. M. Pauvel me faisoit remarquer çà et là des morceaux de sculpture qui servoient de bornes, de murs ou de pavés : il me disoit combien ces fragments avoient de pieds, de pouces et de lignes; à quel genre d'édifices ils appartenoient; ce qu*ii en failoit présumer d'après Pausanlas; quelles opinions avoient eues à ce sujet Tabbé Rar thélemy , Spon, Wheler, Chandler; en quoi cesopinions loi sembloient (à lui M. Fauvel) justes ou nal C»ndécs. Nous nous arrêtions à cliaque pas; les Janissaires et des enfants du peuple , qui roardiolent devant nous, s'arrêtoient partout ou ils voyoient une moulure, une corniche, un chapiteau; ils cherchoient à lire dans les yeux de H. 'Fauvel si cela éUÀX bon ; quand le consul se-
eeuottlatéte^ila secouoient la tête et alloiant le
placer quatre pas plus loin devant un autre débris. Nous fûmes conduits ainsi hors du centre de la ville moderne, et nous arrivâmes à la par-* tie de l'ouest que M. Fauvel vouloit d'abord me faire visiter, afin de procéder par ordre dans no| recherches.
En sortant du milieu de l'Athènes moderne , et marchant droit au couchant, les maisons corn* meneent à s'écarter les unes des autres; ensuite viennent de grands espaces vides, les uns oom* pris dans le mur de clêture , les autres en dehors de ce mur : c'est dans ces espaces abandonnés que l'on trouve le temple de Thésée, le Pnyx et l'Aréopage. Je ne décrirai point le premier, qul> est décrit partout , et qui ressemble assez au Par* thénon ; je le comprendrai dans les réflexions générales que je me permettrai de fiiire Uentêt au sujet de l'archtteeture des Grecs. Ce temple est au reste le monument le mieux conservé à Athènes : après aTOir longtemps été une église sous l'invoeation de saint Creorges , U sert aujourd'hui de nnagasin.
L'Aréopage étoit placé sur une émteenee à l'occident de la citadelle. On comprend à peine comment on a pu construire sur le rocher où Toa voit des ruines un monument de quelque étendue. Une petite vallée appelée, dans l'ancienne Athènes, Cœlé (le creux), sépare la colline de l'Aréopage de la colline du Pnyx et de la colline de la citadelle. On montroit dans le Ccsié les tombeaux des deux Glmon, de Thucydide et d'Hérodote. Le Pnyx, oè les Athéiriens tenoient d*abord leurs aasemMées puMiques, est um esplanade pratiquée sur une roche escarpée, au revers du Lycabettus. Un mur composé de pierres énormes soutient cette esplanade du côté du nord ; au midi s'élève une tribune creusée dan» le roc même, et l'on y monte par quatre degrés également taillés dans la piorre. Je remarque ceci, parce que les anciens voyageurs n'ont pay bien connu la forme du Pnyx. Lord Elgin a Mt depuis peu d'années désencombrer cette cèHine , et c'est à lui qu'on doit la découverte des degrés. Comme on n'est pas làtout à fait à la cime du rocher, on n'aperçoit la mer qu'en montant au-dessus delà trib«ne:on êtoit ainsi au peuple la vuedu Pirée , afin que des orateurs factieux ne le jetassent pas dans des entreprises téméraires, à l'aspect de sa puissance et de ses vaisseaux '.
• L*bl8tDlre Tarte nif er M. TfmprH one autre venloo, oa ftirenl les tyrans qui oblifèreut les oraUnrs à tourner le dciè fiiPIsée.
ss
ITINÉRAIRE
les Athéniens étoient^tingés sur Tesplanade entre le mur circnlaire que J*ai indiqué au nord , et la tribune au midi.
G'étoit donc à cette tribune que Périclès , Alciblade et Démo^thënes firent entendre leur voix ; que Socrateet Phocion parlèrent au peuple le plus léger et le plus spirituel de la terre? C'étoit donc là que se sont commises tant d'injustices; que tant de décrets iniques ou cruels ont été prononcés? Ce fût peut-être ce lieu qui vit bannir Aristide, triompher Mélitus, condamner à mort la population entière d'une ville, vouer un peuple entier à l'esclavage? Mais aussi ce fût là que de grands citoyens firent éclater leurs généreux accents contre les tyrans de leur patrie; que la Justice triompha ; que la vérité fût écoutée. « Il y a R un peuple, disoient les députés de Corinthe aux « Spartiates , un peuple qui ne respire que les noua veautés; prompt à concevoir, prompt à éxécu- « ter, son audace passe sa force. Dans les périls « où souvent il se Jette sans réflexion, il ne perd «Jamais l'espérance; naturellement inquiet, Il « cherche h s'agrandir au dehors ; vainqueur, il « s'avance et suit sa victoire ; vaincu, il n'estpoint n découragé. Pour les Athéniens , la vie n*est pas « une propriété qui leur appartienne, tant ils la « sacrifient aisément à leur pays I Ils croient qu'on « les a privés d'un bien légitime toutes les fois « qu'ils n'obtiennent pasl'objetde leurs désirs. Ils « remplacent un dessein trompé par une nouvelle « espérance. Leurs projets à peine conçus sont n déjà exécutés. Sans cesse occupés de l'avenir, « le présent leur échappe ; peuple qui ne connott « point le repos, et ne peut le souffrir dans-les au- « très '. »
Et ce peuple , qu'est-il devenu? Où le trouverai-Je? Moi qui traduisois ce passage au milieu des ruines d'Athènes, Je voyois les minarets des musulmans, et J'entendois parler des chrétiens. C'est à Jérusalem que J'allois chercher la réponse à cette question, et Je connoissois déjà d'avance les paroles de l'oracle : Dominus motiificat et vivificat; dedudt ad inferos et reducit.
Lé Jour n'étoit pas encore à sa fin : nous passâmes du Pnyx à la colline du Musée. On sait que cette colline est couronnée par le monument de Philopappus, monument d'un mauvais goût ; mais c*est le mort et non le tombeau qui mérite ici l'attention du voyageur. Cet obscur Philoppas, dont le sépulcre se voit de si loin , vivoit sous Xr^jan.
» TurcYD. , Ub. i.
Pausanias ne daigne pas le nommer , et l'appelle un Syrien. On voit dans l'inscription de sa statue qu'il étoit de Bésa , bourgade de l'Attîque. Eh Uen I ce Philopappus s'appeloit AnHochus Phi* iapappus; c'étoit le légitime héritier de la coq* ronne de Syrie I Pompée avoit transporté à Athè* nés les descendants du roi Antiochus, et ils y étoient devenus de simples citoyens. Je ne sais si les Athéniens, oomblésdesbienfaitsd'Antlochos, compatirent aux maux de sa famille détrtoée; mais il parott que ce Philopappus fût au mon» consul désigné. La fortune, en le faisant dtoyen d'Athènes et consul de Rome à une époque où ces deux titres n'étoient plus rien , sembloit yoqloir se jouer encore de ce monarque déshérité, le consoler d'un songe par un songe , et montrersar une seule tète qu'elle se rit également de la majesté des peuples et de celle des rois.
Le monument de Philopappus nous senritoomme d'observatoire pour contempler d'autres yanités. M. Fauvel m'indiqua les divers endroits par où passoient les murs de l'ancienne ville; il me fit voir les ruines du théâtre de Bacehus , aa pied de la citadelle ; le lit desséché |de l'Ilissus, la mer sans vaisseaux, et les ports déserts de Pbaière, de Muuychie et du Pirée.
Nous rentrâmes ensuite dans Athènes : il étoit nuit; le consul envoya prévenir le commandant de la citadelle que nous y monterions le lendemain avant le lever du soleil. Je souhaitai le bon soir à mon hôte, et je me retirai dans mon appartement. Accablé de fatigue, ti y avoit déjà quelque temps que Je dormois d'un profond sommeil , quand Je fus réveillé tout à coup par le tambourin et la musette turque dont les sons discordants partolent des combles des Propylées. En même temps un prêtre turc se mit à chanter en arabe l'heure passée a -des chrétiens de la ville de Minerve. Je ne saurois peindre ce que j'éprouvai : cet iman n'avoit pas besoin de me marquer ainsi la fuite des années; sa-voix seale, dans ces lieux , annonçoit assez que les siècles s'étoient écoulés.
Cette mobilité des choseshumaines est d'autant plus frappante qu'elle contraste avec l'immobilité du reste de la nature. Comme pour insulter à l'instabilité des sociétés humaines, les animaux même n'éprouvent ni bouleversements dans leurs empires, ni altération dans leurs mœurs. J'avois vu, lorsque nous étions sur la colline du Musée, des cigognes se former en bataillon , et prendre
DE PARIS A JÉRUSALEM
SO
leur vol vers TAfriqne '• Depuis deux mille ans elles font ainsi le même voyage ; elles sont restées libres et heareases dans la ville de Solon comme dans la ville da chef des eunuques noirs. Du haut de leurs nids, que les révolutions ne peuvent atteindre, elles ont vu au-dessous d'elles changer la race des mortels : tandis que des générations impieS'Sesont élevées sur les tombeaux des générations religieuses , la Jeune cigogne a toojoors Doarri son vieux père '. Si Je m'arrête à cet réflexions , c'est que la cigogne est aimée des voyageurs ; comme eux « elle connott les saisons « dans le ciel \ > Ces oiseaux furent souvent les compagnons de mes courses dans les solitudes de r Amérique; Je les vis souvent perchés sur les wlgwom du Sauvage; en les retrouvant dans oneantre espèce de désert, sur les ruines du Parthénon , Je n'ai pu m^empécher de parler un peu de mes anciens amis.
Le lendemain 34, à quatre heures et demie du matin , nous montâmes à la citadelle ; son sommet est environné de murs, moitié antiques, moitié modernes; d^autres murs circuloient autrefois autour de sa base. Dans l'espace que renferment ces murs, se trouvent d'abord les restes des Pn^yléesetles débris du temple de la Victoire^. Derrière les Propylées, à gauche, vers la ville, on voit ensuite le Pandroséum et le double temple de Neptune«£rechthée et de Minerve-Polias ;• enfin, sur le point le plas éminent de l'Acropolit, s*élève le temple de Minerve : le reste de respaee est obstrué par les décombres des bâtiments andens et nouveaux , et par les tentes , Jea armes et les baraques des Turcs.
Le rocher de la citadelle peut avoir à son sommet huit cents pieds de long sur quatre cents de large; sa forme est à peu près celle d'un ovale dont l'ellipse iroit en se rétrécissant du côté du mont Hymette : on diroit un piédestal taillé tout exfNrès pour porter les magnifiques édifices qui le cooronnment.
Je n*oitreral pobit dans la description particulière de chaque monument : Je renvoie le lecteur aux ouvrages que J'ai si souvent cités; et, sans répéter id ce que chacun peut trouver ailleurs, Je me contenterai de quelques réflexions générales.
< Vojet , poar U deicripUoD d'Atiitees en général , pmqoe font le \i* UTie des Martyn, et les notes. > CestSolinquiledit.
* JûiÉniE.
* Le temple de U Victoire formolt Telle droite des Fropy-
La première chose qui vous firappe dans les monuments d'Athènes, c'est la belle couleur de ces monuments. Dans nos climats, sous une atmosphère chargée de Aimée et de pluie, la pierre du blanc le plus pur devient bientôt noire ou verdâtre. Le ciel clair et le soleil brillant de la Grèce répandent seulement sur le marbre de Parus et du Pentélique une teinte dorée semblable à celle des épis mûrs, ou des feuilles en automne.
La Justesse, l'harmonie et la simplicité des] proportions attirent ensuite votre admiration. On ne voit point ordre sur ordre, colonne sur colonne, dôme sur dôme. Le temple de Minerve, par exemple, est, ou plutôt étoit un simple parallélogramme allongé, orné d'un pérystile, d'un pronaos ou portique , et élevé sur trois marches ou degrés qui régnoient tout autour. Ce pronaos OGCupoit à peu près le tiers de \sl longueur totale de rédifice ; l'intérieur du temple se di visoit en deux nefs séparées par un mur, et qui ne recevoient le Jour que par la porte : dans l'une on voyoit IsL statue de Minerve , ouvrage de Phidias ; dans l'autre , on gardoit le trésor des Athéniens. Lescolonnesdu péristyleet du portique reposoient immédiatement sur les degrés du temple; elles étoient sans bases , cannelées et d'ordre dorique ; elles avoient quarante-deux pteds de hauteur et dix-sept et demi de tour près du sol; i'entreoolounement étoit de sept pieds quatre pouces; et le monument avoit deux cent dix-huit pieds de long, et quatre-vingt-dix-huit et demi de large.
Les triglyphes de l'ordre dorique marquoient la frise du péristyle : des métopes ou petits tableaux de marbre à coulisse séparoient entre eux les triglyphes. Phidiasou sesélèvesavoientsculpté sur ces métopes le combat des Centaures et des Lapithes. Le haut du plein mur du temple , ou la frise de la cella, étoit décorée d'un autre basrelief représentant peut-être la fête des Panathénées. Des morceaux de sculptures excellents, mais du siècle d'Adrien, époque du renouvel* lement de l'art , occupoient les deux frontons du temple'. Les offrandes votives, ainsi que les
I Je ne pals me persuader que Phidias ait laissé complètement nos les deux frontons du temple, tandis qa*il avoit orné avec tant de soin les deux frises. Si Tempereur Adrien et sa femme Sabine se trouvoient représentiis dans Tun des frontons , ils peuvent y avoir été introduits à la place de deux autres ligures , ou peut-être , ce qui arrivoit souvent , n'avolton fait que changer les télés des personnages. Au reste, oed n*étoit point une indigne flatterie de la put des Athéniens :
ITINEHA1BB
teucliers eutti^és à FenBemi éum le ecrars de la gaerre Médiqoe , étoieiit «Mpendos en dehors de l'édiflee : on volt enooro la marque drealaire que les derniers ont Imprimée snr l'architrave du fronton qui regarde le mont Hymette. (Test ee qai ftût préaomer à If Faovel que l'entrée d« temple pou veît bien être tournée de ee e6téf contre l'opinion générale qui place cette entrée à l'extrémitéoppoaée'. Entre ceeboQcliers on avolt mis des inscriptions : elles étoient vraisemblable- «MDt écrites en lettres de bronze , à en Juger par les marques des clous qui attachoient eee lettres. M. Fauvel penaoit que ces cloos avaient servi peut-être à retenir des guirlandes ^ mais Je l'ai ramené à mon sentiment en lui ftitsant remarqua la disposition régulière des trous. De pareilles marques ont suffi pour rétaMir et lire TlnscrlptioB de la Maison*Garrée à Ntmes. Je suis convaincu que, si les Turcs le permettoient , on pourroit aussi parvenir à déclarer les inser^ tiens du Parthénon.
Tel éteit ee ten^e qui a passé à Juste titre pour le cheM'œuvre de rarchiteetwe ebei les aneiensel ehea les medemes : rbarmonie et la fèree de toutes ses parties se font encore remarquer dans sss mines ; car on en aurait une très« fausse idée, ri Fon se repiésentolt seulement un édlAee ^réable , asala petit, et chargé de ciselures et de festons à notre manière. Il j a toujours quelque chose de grêle dans notre areMtscture, quand nous visons à l'élégance; ou de pesant, quand nous prétendons à la iift|esté. Voyez comme tout est calculé au Parthénoo! L*ordre est dorique , et le pende hauteur de la colonne dans cet ocdre vous donne à l'instant l'idée de In durée et de la soMllé: mais cette colonne qui , de ph» , est sans hase , deviendroit trop iourdow letinus a recours â son art : il Mt la colonne cannelée, et l'élève sur dcn degrés; par ee mejren il Mroduil presque la légèreté du corinthien dans In gravité deviquei Pour tout ornement vous tfrei deux fîTentons et deux frises sculptéeSb La Mae du péristyle se eompese de petits tabiean do marbre r^ulièrement diviaés paruiiiri|[^phe:àlavéfitérdMun»de ceata^ bleaux est un chef-d'œuvre; la frise de la cclla
Àdrira méritott fet hdnnnic «Dinnie bianftiittmr «TAUièact et lestaorateur des «rto.
* L*idée est Ingénieuac» naii la pieave n*wt pas bleo solide : outra mille raisons qui pouvoieat avoir déterminé les Athénieos à suspendra les txmcliers du côté de THy mette, on nV voit peol-étra pas voulu giter Padmirable façade da tempis, en la cbarfeant (TorMiBeat» élnogen.
règne eommeun bandeau au haut d'un mur pWa et uni : voilà tout, absolument tout Qu'il y i loin de cette sage économie d'ornemenUfde cet heureux mélange de simplicité , de force et de grâce , à notre profusion de découpures en earré, en long, en rond, en losange^ à noa eoloanei fluettes , guindées sur d*énormes bases , ou & imh porches ignobles et écrasés que nous appelons dei porliquesf
Il ne faut pas se disdmuler que l'arcbitectere considérée comme art est dans son principe éoii' nemment rdigleose : elle fut toveotée poar le culte de la Divinité. Lea Grecs , qcn avalent am multitude de dieux , ont été conduits à différesti genres d'édifiées , selott les Idées qu'ils BttnehoieDt aux difiiérents pouvoirs de ces dieux. Yitrave mémo consacre deux eliapitres à ce beau sujet, etenseigne comment ondoit construire les temples et les autels de Minerve, d'Ueroule, et Gérés, ete. Nons, qui n'adorons qu'un seul maltie de la nature, noua n'avons aussi, à pruprement parler, E seule arehiteeture naturelie, farda* gothique. On sent tout de suite qae ee „ jst à noua, qu'il eat original , et né, peir
ainsi dire, avec nos autels. En fait d'arehiteeture grecque, nous nesemmea que des InHatesn
plus on moins ingénieux *; fanltateurs d'un tn* vati dent nous dénaturons le principe en trtaiportant dans la demeure des hummes les orne* mente qui n'él^ent bien que dans la midsoa des
Après leur harmonie génénAe, leur rapport aivee les Heux et les sites, et surtout leurs coatS' nances avec les usages auxquels Us étalent de* nés , ee qu'il fiut admirer dans les éiiices de la Orèoe, c'est le Uni de toutes lea parties. L'd^ qui n'est pas Mt pour être vu j est travaHléavee autant de soin que les compeeWeés extérieeres. La jointure des bfocs qui ferment tes eotonne^di temple de Minerve est téit qui! flmt la pIM grande attention pour la découvrir, et qu'elle n a pas répdUseur du flt le plus délié, jifln d'atteindre à celte rare perfection , on aroeneK d^alMNu le marbre à sa plus juste coupe aveeledeesa*
ensuM on Ihteoil renier lea deux pfécd ^^^ s» raMi», <»J<«nt « eeMf«d« *.4MMrt *
sable et de l'eau. Les assises , au moyen de et ptosédé, arrivoieut à un a^tooib inareyaMs ; ^
» On m sous les ValoU un mélange charmant de rarddtectucB SBeDeoft et §Miiiqpê ; BMi» çs|ft a^ dilié 4M^^ "^ floenl.
DE PARIS A JÉRUSALEM
aplomb, dans les tronoons des ootonies, étott âétenniné par on pivot carré de bois d'olivier. J*ai ^u «D de ces pivota entre les mains de H. Fanvéi.
;, les plinthes, les rnoolnres, les I, Ums les détails de l*édifloe ocrent la asême perfeotlon; les lignes du chapiteau et de la canodore des colonnes du Partbéoon sont É déliées , qa*on serait tenté de croire que la eoioniie entière a passé au tour : des découpures CB ivoires ne seroient pas plus délicates que les onements ioniques do temple d'Érecbtbée : les cariatidfs dn Pandroséum sont des modèles* Enfin « si « après avoir vu les monumenta de Rome, cen de la France m*ont paru grossiers, les monoments de Rome me semblent barbares à leur tour depuis que J'ai vu ceux de la Grèce : je n*en excepte point le Panthéon avec son fronton démesuré. La comparaison peut se faire aisément à Athènes ,l où l'architecture grecque est souvent placée tout auprès de l'architecture romaine.
J'élois au surplus tombé dans l'erreur com- OMme toochant les monuments des Grecs : Je les croyois parfiiîU dans leur ensemble \ mais Je pensois qu'ils manquoient de grandeur. J'ai fait voir que le génie des architectes a donné en grandeur praportionneUe à ces monuments ce qui peut leur manquer en étendue; et d'ailleurs Athènes ot remplie d'ouvrages prodigieux. Les Atbé- Biens, peuple si peu riche, si peu nombreux, ont remué des masses gigantesques : les pierres dn Pnjx sont de véritabl(*s quartiers de rocher; les Plopylées formoient un travail immense, et les dalles de marbre qui les couvraient étoient d*one dimension telle qu'on n'en a Jamais vu de semblables; la hauteur des colonnes du temple de Jnpiter-Olympien passe peut-étra soixante pieds, et le temple entier avoit un demi-mille de fwr : les mors d'Athènes, ai y comprenant eenx des trois ports et les longues murailles, s'étendoient sur un espace de près de neuf Renés ' ; les murailles qui réunissoient la ville au Pirée eurent assea larges pour que deux chars y pussent courir de front, et, de cinquante en cinquante pas y elles étoient flanquées de tours carrées. Les Romains n'ont Jamais élevé de fortifications plus considérables.
Par quelle fistalité ces chefs-d'œuvre de Tantiqaité, que les modernes vont admirer si loin et
iMes, Mloii Moo CbryiOilAaM.
avec tant de fatigues, ddvenMls en partie leur destruction aux modernes > 7 Le Parthénon subsista dans son entier Jusqu'en 1 687 : les chrétiens le convertirent d'abord en église; et les Turcs , par Jalousie des chrétiens, le changèrent à leur tour en mosquée. Il faut que des Vénitiens viennent , au milieu des lumières du dix-septième siècle, canonuer les monuments de Périclès ; ils tirent à boulets rouges sur les Propylées et le temple de Minerve ; une Ix^nnbe tombe sur ce dernier édifice, enfonce la voûte , met le feu À des barils de poudre , et fait sauter en partie un édifice qui honorait moins les faux dieux des Grecs que le génie de l'homme '. La ville étant prise, Morosini, dans le dessein d*eml)ellir Venise des débris d'Athènes, veut descendre les statues du fronton du Parthénon, et les brise. Un autre moderne vient d'achever, par amour des arts» la destruction que les Vénitiens avoient commencée ^.
J'ai souvent eu l'occasion de parler de lord Elgin dans cet Itinéraire : on lui doit^ comme Je l'ai dit, la coonoissance plus parfaite du Pnyx et du tombeau d' Agamemnon ; il entretient encore en Grèce un Italien chargé de diriger des fouilles, et qui découvrit, comme J'étois à Athènes, des antiques que Je n'ai point vues^. Mais lord Elgiu a perdu le mérite de ses louables entreprises, en ravageant le Parthénon. Il a voulu faire enlever les bas-reliefs de la frise : pour y parvenir, des ouvriers turcs ont d'abord brisé l*architrave y et
> On sait eomment le Celteée a élé SéiniHà Rom», H nos connoit Ir Jeu de moto latio sur les Sarberiai et les Sarbaies. Quelques historiens soupçonnent les chevaliers de Rhodes d*avotr détruit le fameux toiDl)eau de Maosole : oVtoU, ttesl vrai, pour la défense de Rhodes et pour forUSer l*ile contre les Turcs ; mais si c*est une sorte d*excuse pour les cberallers , la destraetion de eati* mervctUe ii*eQ cal fas moliia Udmuê pour nous.
* Llnvention des armes à feu est eneore une efaoae Istato pottr les arts. SI les Barbares avoieot oooiui la poudre, U ne serolt pas resté un édilice grec ou romain sur la surface de la terre; ils aarolent fait sauter Juaqu*aux Pjrramides, quand ce o*eût été que pour y chercher des trésors. Une année de guerre parmi nous détruit plus de monuments qu'un siècle' de oembal» chez les andens. Il sea^ile ainsi que tout s>ippeeB chez les modernes à la perfection de l*art; leur» pays» leun mcrurs, leurs coutumes, leurs vêtements, et Jusqtt*à leurs dé« ooQvertea.
> Ils avoient établi leur iMtterie, composée desU pièoet de canon et de quatre mortiers , sur te Pnyic. On ne conçoit pas qu*à une si petite portée lia o*aienl pas faeé loua las Monuments de la citadelle. (Voyez Famelu, Aient Aniioa, et Tintrodaction à cet Itméraire.)
* Elles fiucnl déoouvewlpft dana un aépulcm : je oola q«M œ sépulcre étoit celui d*un enfant. Entre autres choses curieuses, on y trouva un Jeu inconnu, dont Inprlnelpate ptèoe oonsistoit, autant quMl m^n souvient, dana une boule ou un globe d*acler poli. Je ne sais s*il n*est point question de ce Jeu dans Athémit, La gnevre eilstaot entM li Franee et l'Anato^ terre, empêcha M. Fauvei de s*adresser pour mol à i*agent de lord Elgin ; de sorte que Je ne vis point ces antiques Jouets 91I coaaoloieot on eofanl attiéolea dapseoft toaiieaii.
ITINERAIRE
Jeté en bas des chapiteaux ; ensuite, au lieu de faire sortir les métopes par leurs coulisses , les Barbares ont trouvé plus court de rompre la corniche. Au temple d'Érechthée, on a pris la colonne angulaire; de sorte qu*ii faut soutenir aujourd'hui avec une pile de pierres l'entablement entier, qui menace ruiue.
Les Anglois qui ont visité Athènes depuis le passage de lord Elgin ont eux-mêmes déploré ces funestes effets d'un amour des arts peu réfléchi. On prétend que lord Elgin a dit pour excuse , qu'il n'avoit fait que nous imiter. Il est Trai que les François ont enlevé à l'Italie ses statues et ses tableaux; mais ils n'ont point mutilé les temples pour en arracher les bas-reliefs ; ils ont seulement suivi l'exemple des Romains , qui dépouillèrent la Grèce des chefs-d'œuvre de la peinture et de la statuaire. Les monuments d'Athènes, arrachés aux lieux pour lesquels ils étoient ftits, perdront non-seulement une partie de leur beauté relative, mais ils diminueront matériellement de beauté. Ce n'est que la lumière qui fait ressortir la délicatesse de certaines lignes et de certaines couleurs : or, cette lumière venant à manquer sous le ciel de l'Angleterre, ces lignes et ces couleurs disparottront ou resteront cachées. Au reste , j'avouerai que l'intérêt de la France , la gloire de notre patrie, et mille autres raisons pouvoient demander la transplantation des monuments conquis par nos armes ; mais les beauxarts eux-mêmes , comme étant du parti des vaincus et au nombre des captifs, ont peut-être le droit de s^en affliger.
Nous employâmes la matinée entière à visiter la citadelle. Les Turcs avoient autrefois accolé le minaret d'une mosquée au portique du Parthénon. Nous montâmes par l'escalier à moitié détruit de ce minaret ; nous nous assîmes sur une partie brisée de la frise du temple , et nous promenâmes nos regards autour de nous. Nous avions le mont Hymette à l'est, le Pentélique au nord , le Pamès au nord-ouest ; les monts Icare, Gordyalus ou Œgalée à l'ouest , et par-dessus le premier on apercevoit la cime du Cithéron ; au sud-ouest et au midi , on voyoit la mer, le Pirée , les côtes de Salamine, d'Égine, d'Épidaure, et la citadelle de Corinthe.
Au-dessous de nous, dans le bassin dont je viens de décrire la circonférence , on distinguoit les collines et la plupart des monuments d'Athènes : au sud-ouest, la colline du Musée avec le
tombeau de Philopappus ; à l'ouest , les rochers de l'Aréopage , du Pnyx et du Lycabettvs ; an nord , le petit mont Anchesme , et à l'est les hauteurs qui dominent le Stade. Au pied même de la citadelle, on voyoit les débris du théâtre de Bacchus et d'Hérode-Atticus. A la gauche de ces débris venoient les grandes colonnes isolées da temple de Jupiter-Olympien; plus loin encore, en tirant vers le nord-est, on apercevoit l'enceinte du Lycée, le coui-s de Tllissus, le Stade, et un temple de Diane ou de Gérés. Dans la partie de l'ouest et du nord-ouest, vei*s le grand bois d'oliviers , M. Fauvel me montroit la place du Céramique extérieur, de l'Académie et de son chemin bordé de tombeaux. Enfin , dans la vallée formée par l'Anchesme et la citadelle, on décoavroit la ville moderne.
Il faut maintenant se figurer tout cet espace tantôt nu et couvert d'une bruyère jaune, tantôt coupé par des bouquets d'oliviers , par des carres d'orge , par ,des sillons de vignes; il faut se représenter des fûts de colonnes et des bouts de raines anciennes et modernes, sortant du milieu de ces cultures ; des murs blanchis et des clôtures de jardins traversant les champs : il faut répandre dans la campagne des Albanoises qui tirent de l'eau ou qui lavent à des puits les robes des Turcs; des paysans qui vont et viennent, conduisant des ânes, ou portant sur leur dos des provisions à la ville : il fout supposer toutes ces montagnes dont les noms sont si beaux , toutes ces ruines si célèbres, toutes ces fies, toutes ces mers non moins fameuses, éclairées d'une lumière éclatante. J'ai vu, du haut de i'Acropolis, le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette : les corneilles qui nichent autour de la citadelle, mais qui ne franchissent jamais son sommet, planoient au-dessous de nous; leurs ailes noires et lustrées étoient glacées de rose par les premiers reflets du jour; des colonnes de Aimée bleue et légère montoient dans l'ombre le long des flancs de l'Hymette, et annonçoient les parcs ou les chalets des abeilles; Athènes, TAcropolis et les débris du Parthénon se coloroient de la plus belle teinte de la fleur du pécher; les sculptures de Phidias, frappées horizontalement d'un rayon d'or, s'animoient et sembîoient'se mouvoir sur le marbre par la mobilité des ombres du relief; au loin , la mer et le Pirée étoient tout blancs de lumière ; et la citadelle de Corinthe, renvoyant l'éclat du jour nouveau, brilloit sur
DE PARIS A JÉRUSALEM
rhorixoD da couchant, comme nn rocher de pourpre et de fcD.
Da lîeo où nous étions placés, nous aurions pu voir, dans les beaux Jours d'Athènes , les flottes sortir du Pirée pour combattre i ennemi ou pour se rendre aux fêtes de Déios ; nous aurions po entendre éclater au théâtre de Racchus les douleurs d*CEdipe, de Philoctète et d*Héoube; nous aurions pu ouïr les applaudissements des dfoyens aux discours de Démosthènes. Mais, héJas ! aucun son ne frappoit notre oreille. A peine quelques cris échappés à une populace esclave, sortoient par intervalles de ces murs qui retentirent si longtemps de la voix d'un peuple libre. Je me disois , pour me consoler, ce qu'il faut se dire sans cesse : Tout passe, tout finît dans ce monde. Où sont allés les génies divins qui élevèrent le temple sur les débris duquel J'étois assis? Ce soleil , qui peut-être écialroit les derniers soupirs de la pauvre fille de Mégare , avoit vu mourir la brillante Aspasie. Ce tableau de TAttique , ce spectacle que je conteroplois, avoit été contemplé par des yeux fermés depuis deux mille ans. Je passerai à mon tour : d'autres hommes aussi fugitifs que moi viendront faire lesmémes réflexions sur les mêmes ruines. Notre vie et notre cœur •ont entre les mains de Dieu : laissons-le donc disposer de Tune comme de l'autre.
Je pris en descendant de la citadelle un morceau de marlire du Parthénon; j'avois aussi recueilli un fragment de la pierre du tombeau d*Aganiemnon; et depuis J'ai toujours dérobé quelque chose aux monuments sur lesquels j'ai passé. Ce ne sont pas d'aussi iieaux souvenirs de mes voyages que ceux qu'ont emportés M. de Choiseul et lord Elgin ; mais ils me suffisent. Je conserve aussi soigneusement de petites marques d^amitié que j*ai reçues de mes hôtes, entre autres un étui d'os que me donna le père Munoz à Jaffa. Quand je revois ces bagatelles, je me retrace sur-le-champ mes courses et mes aventures. Je me dis : « J'étois là , telle chose m'advint. » Ulysse retourna chez lui avec de grands coffres pleins des riches dons que lui avoient faits les Phéaciens ; je suis rentré dans mes foyers avec xine douzaine de pierres de Sparte, d'Athènes, d'ArgDS , de Corinthe , trois ou quatre petites têtes en terre cuite que je tiens de M. Fauvel, des diapelets, une bouteille d'eau du Jourdain , une autre de la mer Morte , quelques roseaux du Nil ,
un marbre de Garthage et un plâtre moulé de l'Alhambra. J'ai dépensé cinquante mille francs sur ma route , et laissé en présent mon linge et mes armes. Pour peu que mon voyage se fût prolongé, je serais revenu à pied, avec un bâton blanc. Malheureusement, je n'aurois pas trouvé en arrivant un l)on frère qui m'eût dit comme le vieillard des MUk et une Nuits : « Mon frère , « voilà mille sequins, achetez des chameaux et « ne voyagez plus. »
Nous allâmes diner en sortant de la citadelle ^ et le soir du même jour nous nous transportâmes au Stade, de Tautre côté de l'Ilissus. Ce Stade conserve parfaitement sa forme : on n'y V(ràt plus les gradins de marbre dont l'avoit décoré Hérode-Atticus. Quant à l'Ilissus, il est sami eau. Ghandier sort à cette occasion^de sa modération naturelle , et se récrie contre les poètes qui donnent à l'Ilissus une onde limpide, et bordent son cours de saules touffus.Atravers sonhumeur, on voit qu'il a envie d'attaquer un dessin de Leroi , dessin qui représente un point de vue sur l'Ilissus. Je suis comme le docteur Ghandier : je déteste les descriptions qui manquent de vérité, et quand un ruisseau est sans eau , je veux qu'où me le dise. On verra que je n'ai point embelli les rives du Jourdain , ni transformé cette rivière en un grand fleuve. J'étois là cependant bien à mon aise pour mentir. Tous les voyageurs, et l'Écriture même, auraient justifié les descriptions les plus pompeuses. Mais Ghandier a poussé l'humeur trop loin. Voici un fait curieux que je tiens de M. Fauvel : pour peu que Ton creuse dans le lit de l'Ilissus, on trouve l'eau à une très-petite profondeur : cela est si bien connu des paysannes allMinoises , qu'elles font un trou dans la grève du ravin quand elles veulent laver du linge, etsur-lo> champ elles ont de Teau. Il est donc très-probable que le lit de l'Ilissus s'est peu à peu encombré des pierres et des graviers descendus des montagnes voisines, et que l'eau coule à présent entre deux sables. En voilà bien assez pour justifier ces pauvres poètes qui ont le sort de Gassandre : en vain ils chantent la vérité, personne ne les croit; s'ils se contentoient de la dira, ils seroient peut-être plus heureux. Ils sont d'ailleurs appuyés ici par le témoignage de l'histoire, qui met de l'eau dans l'Ilissus; et pourquoi cet Ilissusauroit- 11 un pont, s'il n'avoit jamais d'eau, même en hiver? L'Amérique m'a un peu gâté sur le compte
ITINÉRAIRE
des llmiYei; mtls Je se pou vois iii*enipécher de Tcnger rhonnear de cel Ilissiu qui a donné un •uraem aux Muses % et an bord duquel Borée enleva Orithye.
En revenant de Tllissus, M. Fauvel me lit passer sur des terrains vagues, oà l'on doit chercher Templaeement du Lycée. Nous vtnmesensuiteattx ^grandes colonnes isolées, placées dans le quartier delà ville qu'on appeloit la N&uvelie Athènetty ou V Athènes de l'empereur Adrien. Spon veut que ces colonnes soient les restes du portique des Gent-V 1 ngt-Colonnes ; et Ghandier présume qu'elles appartenoient au temple de Jupiter-Olympien. M. Lechevalier et les autres voyageurs en dnt parlé. Elles sont bien représentées dans les différentes vues d'Athènes, et surtout dans l'ouvrage de Stuart , qui a rétabli l'édifice entier d'après les ruines. Sur une portion d'architrave qui unit encore deux de ces colonnes, on remarque une masure. Jadis la demeure d'un ermite. Il est impossible de comprendre comment cette masure a pu être bâtie sur le chapiteau de ces prodigieuses colonnes, dont la hauteur est peut-être de plus de soixante pieds. Ainsi ce vaste temple, auquel les Athéniens travaillèrent pendant sept siècles , que tous les rois de l'Asie voulurent achever, qu*Adrien, maître du monde, eutla gloire de finir ; ce templea succombé sous l'effort du temps, et la celluled'un solitaire est demeurée debout sur ses débris ! Une misérable loge de plâtre est portée dans les airs par deux colonnes de marbre , comme si la fortune avoit voulu exposer à tous les yeux , sur ce magnifique piédestal , un monument de ses triomphes et de ses caprices.
Ces colonnes, quoique beaucoup plus hautes que celle du Parthénon, sont bien loin d'en avoir la beauté : la dégénération de l'art s'y fait sentir; mais, comme elles sont isolées et dispersées sur un terrain nu, elles font un effet surprenant. Je me suis arrêté à leur pied pour entendre le vent siffier autour de leur tête : elles ressemblent à ces palmiers solitaires que l'on voit çà et là parmi les mines d'Alexandrie. Lorsque les Turcs sont menacés de quelques calamités. Ils amènent un agneau dans ce lieu , et le contraignent à bêler, en lui dressant la tête vers le ciel : ne pouvant trouver la voix de rinnocence parmi les hommes. Ils ont recours au nouveau-né de la brebis pour fléchir la colère céleste.
t tUttiades : elles avoient ud autel aa bord de lUIittUfl.
Nous rentrâmes dans Athènes par le porttqne où se lit l'inscription si connue :
c'est ici la villb d^dribiv, et non pas la ville de thesee.
Nous allâmes rendre à H. Roque la visite qu'il m'avolt faite, ^t nous passâmes la soirée chez lui : J'y vis quelques léi^es. Les lecteurs qui seroient curieux de connoltrel'habillement , les mœurs et les usages des femmes turques, grecques et albanoises à Athènes, peuvent lire le vingt-sixième chapitre du Voyage en Grèce de Ghandier. S'il n'étoit pas si long , Je Taurois transcrit ici tout entier. Je dois dire seulement que les Athéniennes m'ont paru moins grandes et moins belles que les Moraltes. L'usage où elles sont de se peindre le tour des yeux en bleu , et le bout des doigs en rouge , est désagréable pour un étranger ; mais comme J'avois vu des femmes avec des perles an ncE , que les Iroquois trouvoient cela très-galant, et que J'étois tenté moi-même d'aimer assez cette mode, il ne faut pas disputer des goûts. Les femmes d'Athènes ne furent, au reste. Jamais trèsrenommées pour leur beauté. On leur reprochoit d'aimer le vin. La preuve que leur empire n'avoit pas beaucoup de puissance , c'est que presque tous les hommes célèbres d'Athènes furent attachés à des étrangères : Périclès, Sophocle, Sôcrate , Aristote , et même le divin Platon.
Le 25 nous montâmes à cheval de grand matin ; nous sortîmes de la ville et prîmes ta route de Phalère. En approchant de la mer, le termin s'élève et se termine par des hauteurs dont les sinuosités forment au levant et au couchant les ports de Phalère, de Munychie et du Pirée. Nous découvrîmes sur les dunes de Phalère les racines des murs qui enfermoient le port, et d'autres ruines absolument dégradées : c'étoient peut-être celles des temples de Junon et de Gérés. Aristide avoit son petit champ et son tombeau près de ce lieu. Nous descendîmes au port : c'est un bassin rond où la mer repose sur un sable fin : Il pourroit contenir un cinquantaine de bateaux : c'étoit tout juste le nombre que Ménesthée conduisit à Troie.
Tcjî d* dE|&a nevDQxovTtt |jiXatvai vi}tc iicovro.
« Il étoit suivi de cinquante tioirs vaisseaux. »
Thésée partit anssi de Phalère pour aller en Crète.
Ponrquoi , trop Jeune enoor, ne p4tM*T0in «tors Entrer dans le vatsseav qui le mit sor nos bords? Par vous auroit péri le monatre de la Crète, etc.
DE PAU8 A JÉRUSALEM
Ce ne sont pas toojoars dt grtnds iraisseanx et de grands ports qui donnent rimoiortailté : Homère tl Radae ne laisseront point mourir le nom d'une petite anse et d'une petite barque.
Du port de Phalère nous arrivâmes au port de
llimycUs. Celui-ei est de forme ovale et un peu
pins grand que le premier. EqQq , nou touruâ-
mes rextrcmité d'une colline roeallleuse, et,
maicbaot de eap en cap , nous nous avançâmes
versIePirée. M. Fanvel m'arrêta dansia eourbure
que fait uns langue ds terre ^ pour me montrer
on sépalcre creusé dans le roe ; il n*a plus de
Toâde, et il est au niveau de la mer. Lesflnts,
pnr ienra raonvemMits réguliers , le couvrent et
le déeonvrent , tt il se remplit et se vide tour à
tow. A quelques pas de là , on voit sur le rivage
les débris d'un monument.
If. Faavel veut retrouver ici Tendroit où les os de Tbimistocle avoient été déposés. On lui conteste cette intéressante découverte. On lui objecte que les débris dispersés dans le voisinage sont tnq» beaux pour être les restes du tombeau de Tbémistocle. En effet , selon Diodore le géo* graphe, cité par Piutarque , ce tombeau n'étoit qu'un antel.
L'olyection est peu solide. Pourquoi veut-on frire entrer dans la question primitive une question étrangère à Tobjet dont il s'agit 7 Les ruines de marbre blanc , dont on se plait à faire une difilcolté, ne peuvent-elles pas avoir appartenu à unsépnlcretoutdifférent de celui de Tbémistocle? Pourquoi , lorsque les haines furent apaisées , les desoendants de Tbémistocle n'auroient-ils pas décoré le tombeau de leur illustre aïeul, qu'ils avoient d'abord enterré modestement , ou même secrètement , comme le dit Thucydide? Ne consacfèrent*ils pas un tableau qui représentoit Tbistoive de cegrand homme? Et ce tableau, du temps de Pknsanias, ne se voyoit-U pas publiquement an Partbéoon? Tbémistocle avoit de plus une statue an Prytanée.
L'endroit ou M. Fauvel a trouvé ce tombeau cet précisément le cap Alcime, et J'en vais donner une preuve plus forte que celle de la tranquillité de l'eau dans cet endroit II y a foute dans PInlarque; il faut lire Alimus, au lieud'Altime, selon la remarque de Meursius, rappelée par Dader. Alimus étoit un démos , ou bourg de r Attique , de la tribu de Léontide, situé à l'orient du Pirée. Or, les ruines de ce bourg sont encore visibles dans !• voisinage iu tombeau dont nous
parlons >. Pausaniasest asses confus dans ce qu'il dit de la position de ce tombeau. Mais Diodore- Périégète est très-clair, et les vers de Platon le eomique , rapportés par ce Diodore , désignent absolument le lieu et le sépulcre trouvés par M» Fauvel.
• Placé dans un lieu découvert, ton sépulcie est « salué par les mariniers qui entrent au port ou « qui en sortent ; et , s'il se donne quelque combat « naval , tu seras témoin du eboedes vaisseaux '. •
Si Ghandier fut étonné de lasoKtude du Pirée, Je puis assurer que je n'en ai pas moins été frappé que lui. Nous avionsMt le tour d'une c6tedéserte ; tnris ports s'étoient présentés à nous, et dans ces trois ports nous n'avions par aperçu une seule barque. Pour tout spectacle, des ruines, des ro» ebers et la mer ; pour tout bruit , les cris des alcycm et le murmure des vagues qui , se brisant dans le tombeau de Thémistocie , faisolent sortir un étemel gémissement de la demeure de l*éternel ^lence. Emportées par les flots, les cendres du vainqueur de Xerxès reposoient au fond de ces mêmes flots, confondues avec les os des Perses. En vain Je cherchoisdes yeux letemplede VénuS| la longue galerie, et la statue symbolique qui représentoit le peuple dAthènes : l'image de ce peuple inexorable étoit à Jamais tombée près du puits où les citoyens exilfs venoient inutilement réclamer leur patrie. Au lieu de ces superbes ar^ senaux , de ces portiques où l'on retiroit les ga->^ 1ères, de ces Agorss retentissant de la voix des matelots; au lieu de ces édifices qui représentoient dans leur ensemble l'aspect et la beauté de la ville de Rhodes, Je n'apercevois qu'un couvent délabré et un magasin. Triste sentinelle au rivage, et modèle d'une patience stupide, c^est là qu'un douanier turc est assis toute l'année dans une méchante baraque de bois : des mois entiers s'écoulent sans qu'il voie arriver un bateau. Telle est le déplorable état où se trouvent aii^ourd'hui ces ports si fameux. Qui peut avoir détruit tant de monuments des dieux et des hommes? cette force cachée qui renverse tout, et qui est ellemême soumise au Dieu inconnu dont saint Paul avolt vu l'autel à Phalère : 'AfvMaTcp Qua : Deo ignoto.
Le port du Pirée décrit un arc dont les deux pointes en se rapprochant ne laissent qu'un étroit
* lé ne veax dissioioler aacanê dlffloalté, et je sais qaH>d place auiiftl Ailmag k rorieoi de Plialèreb Thucydide étoU di| bourg d^Allmus.
» PLUT.jf'fl. Them.
ITINÉBAIBE
passage ; Il se nomme aujourd'hui le Port-lion y à cause d'uu lion de marbre qu'on y voyoit autrefois, et que Morosini fit transporter à Venise en 1G86. Trois bassins, leCaothare, TAphrodise et leZéa, divisoient le port intérieurement. On Yoit encore une darse à moitié comblée , qui pourroit bien avoir été l'Aphrodise. Strabon affirme que le grand port des Athéniens étoit capable de contenir quatre cents vaisseaux ; et Pline en porte le nombre Jusqu'à mille. Une cinquantaine de nos barques le rempliroient tout entier ; et je ne sais si deux frégates y seroient à Taise, surtout à présent que Ton mouille sur une grande longueur de câble. Mais Teau est profonde , la tenue bonne, et le Piffée entre les mains d'une-puftion civilisée pourrolt devenir un port considérable. Au reste, le seul magasin que Ton y voit aujourd'hui est françois d'origine; il a, je crois, été bâti par M. Gasparl , ancien consul de France à Athènes. Ainsi il n'y a pas bien longtemps que les Athéniens étoieut représentés au Pirée par le peuple qui leur ressemble le plus.
Après nous être reposés un moment à la douane et au monastère Saint-Spiridion, nous retournâmes à Athènes en suivant le chemin du Pirée. Nous vîmes partout des restes de la longue muraille. Nous passâmes au tombeau de l'amazone Antiope que M. Fauvel a fouillé; il a rendu compte de cette fouille dans ses Mémoires. Nous marchions au travers de vignes basses comme en Bourgogne , et dont le raisin commençoit à rougir. Nous nous arrêtâmes aux citernes publiques, sous des oliviers : j'eus le chagrin de voir que le tombeau de Ménandre, le cénotaphe d'Euripide , et le petit temple dédié à Socrate , n'existoient plus; du moins ils n'ont point encore été retrouvés. Nous continuâmes notre route, et, en approchant du Musée, M. Fauvel me fit remarquer un sentier qui montoit en tournant sur le flanc de cette colline. II me dit que ce sentier avoit été tracé par le peintre russe qui tous les Jours alloit prendre au même endroit des vues d'Athènes. Si le génie n'est que la patience, comme Ta prétendu Buffon, ce peintre doit en avoir beaucoup.
Il y a à peu près quatre milles d'Athènes à Phalère, trois ou quatre milles de Phalère au Pirée , en suivant les sinuositéa de la cAte , et cinq milles du Pirée à Athènes : ainsi , à notre retour dans cette ville, nous avions fait environ douze milles, ou quatre lieues.
Comme les dievaux étoient loués pour toute la journée, nous nous hâtâmes de dîner, et nous recommençâmes nos courses à quatre heures du soir.
Nous sortîmes d'Athènes par le c6té du mont Hymette ; mon h6te me conduisit au vttlage d'Angelo-Kipous , où il croit avoir retrouvé le temple de la Vénus aux Jardins , par les raisons qu'il en domie dans ses Membres. L'opinion de Ghand- 1er, qui place ce temple à Panagia-Spiliotissa, est également très-probable; et elle a pour elle Taotorité d'une inscription. Mais M. Fauvel produit en faveur de son sentiment deux vieux myrtes et de jolis débris d'ordre ionique : cela répond à bien des objections. Voilà comme nous sommes , nous autres amateurs de l'antique : nous ûiisons preuve de tout.
. Après avoir vu les curiosités d'Angelo-Kipous, nous tournâmes droit au couchant, et, passant entre Athènes et le mont Anchesme , nous entrâmes dans le grand bois d'oliviers; il n'y a point de ruines de ce c6té , et nous ne faisions plus qu'une agréable promenade avec les souvenirs d'Athènes. Nous trouvâmes le Géphise, quej'avois déjà salué plus bas en arrivant d'Eleusis : à cette hauteur il avoit de l'eau ; mais cette eau , je sois fâché de le dire , étoit un peu bourbeuse : elle sert à arroser des vergers , et suffit pour entretenir sur ses Ix>rds une fraîcheur trop rare en Grèce. Nous revînmes ensuite sur nos pas, toujours à travers la forêt d'oliviers. Nous laissâmes à droite un petit tertre couvert de rochers : c'étoitGolone, au bas duquel on voyoit autrefois le village de la retraite de Sophocle, et le lieu où ce grand tragique fit répandre au père d'Antigoue sesder* uières larmes. Nous suivîmes quelque temps la voie d'Airain ; on y remarque les vestiges du temple des Furies : de là , en nous rapprochant d' A* thènes, nous errâmes assez longtemps dans les environs de l'Académie. Rien ne fait plus reconnoître cette retraite des sages. Ses premiers pla* tanes sont tombés sous la hache de Sylla , et ceux qu'Adrien y fit peut-être cultiver de nouveau n'ont point échappé à d'autres Barbares. L'autd de l'Amour, celui de Prométhée et celui des Muses ont disparu : tout feu divin s'est éteint dans les bocages où Platon fut si souvent inspiré. Deux traits suffiront pour faire oonnoître quel charme et quelle grandeur l'antiquité trouvoitaux leçons de ce philosophe : la veille du jour où Socrate reçut Platon au nombre de ses disciples , Il rêva
DE PARIS A JÉRUSALEM
qQ*ini çys^^ venoit se reposer dans son sein ; la mort ayant empêché Platon de flnir le Critiasy Ptutarqoe déplore ce malheur, et compare les écrits du cbef de T Académie aux temples d'Athènes, parmi lesquels celnl de Jupiter-Olympien étolt le seul qui ne Mt pas achevé.
Il yaTottdéJàunebeurequ'ilfliisoitnuitquand nous songeâmes à retourner à Athènes : le ciel étoit brillant d'étoiles, et Tair d'une douceur, d*one transparence et d'une pureté incomparables; nos chevaux alloient au petit pas , et nous étions tombés dans le silence. Le chemin que nous parcourionsétQit vraisemblablement l'ancien chemin de l'Académie, que bordoient les tombeaux des citoyens morts pour la patrie , et ceux des plus grands hommes de la Grèce : là reposoi:ntThrasybule, Périclès, Chabrias,Timothée, Harnnodius et Aristogiton. Ce fut une noble idée de rassembler dans un même champ la cendre de ces personnages fameux qui vécurent dans différents siècles, et qui, comme les membres d'une fiunille fllustre longtemps dispersée , étoient venus se reposer au giron de leur mère commune. Qoelle variété de génie, de grandeur et de courage ! Quelle diversité de mœurs et de vertus on «percevoit là d'un coup d'œil ! Et ces vertus tempérées par la mort , comme ces vins généreux que Ton mêle, dit Platon, avec une divinité sobre , n'offusquoient plus les regards des vivants. Le passant qui lisoit sur une colonne Amèbre ces simples mots :
pAaicLàs na la xaiBU acâmantidB)
BU BOUROUB CHOLABOUB,
nVprouvoit plus que de l'admiration sans envie. Gcéron nous représente Atticus errant au milieu de ces tombeaux , et saisi d'un saint respect à la vue de ces augustes cendres. Il ne pourroit plus anjourdliui nous faire la même, peinture : les tombeaux sont détruits. Les illustres morts que les Athéniens avoient placés hors de leur ^llle, comme aux avant-postes, ne se sont point levés pour la défendre; ils ont soufifert que des Tartares la foulassent aux pieds. « Le temps , la « violence et la charrue, dit €handler, ont tout « nivelé. » La charrue est de trop ici ; et cette remarque que je fais peint mieux la désolation de la Grèce, que les réflexions auxquelles Je pourrob me livrer.
Il me restoit encore à voir dans Athènes les théâtres et les monuments de rinlérieur de la caA'nc%niBU!fD. — tous iv»
' ville : c'est à quoi je consacrai la journée du 26. J'ai déjà dit , et tout le monde sait, que le théâtre de Bacchus étoit au pied de la citadelle, du côté du mont Hymette. L'Odéum commencé par Périclès, achevé par Lycurgue, flisde Lyoophron, brûlé par Aristion et par Sylia, rétabli par Ariobarzanes, étoit auprès du théâtre de Bacchus ; ils se communiquoient peut-être par un portique. Il est probable qu'il existoit au même lieu un troisième théâtre bâti par Hérode-Atticus. Les gradins de ce théâtre étoient appuyés sur le talus de la montagne qui leur servoit de fondement. Il y a quelques contestations au sujet de ces monuments, et Stuart trouve ie théâtre de Bacchus où Chandier voit i'Odéum.
Les ruines de ce théâtre sont peu de chose : je i n'en fus point frappé , parce que j'avois vu en Italie des monuments de cette espèce , beaucoup plus vastes et mieux conservés; mais je fis une réflexion bien triste : sous les empereurs romains , dans un temps où Athènes étoit encore l'école du monde, les gladiateurs représentoient leurs jeux sanglants sur le théâtre de Bacchus. Les che&d'œuvre d'Eschyle , de Sophocle et d'Euripide ne se jouoient plus ; onavoit substitué des assassinats et des meurtres a ces spectacles , qui donnent une grande idée de l'esprit humain , et qui sont le noble amusement des nations policées. Les Athéniens couroient à ces cruautés avec la même ardeur qu'ils avoient couru aux Dionysiaques. Un peuple qui s'étoit élevé si haut pouvoit-ii descendre si bas? Qu'étoit donc devenu cet autel de la Pitié, que l'on voyoit au milieu de la place publique a Athènes, et auquel les suppliants vendent sus-* pendre des bandelettes? Si les Athéniens étoient les seuls Grecs qui , selon Pausanias , honorassent ia Pitié, et la regardassent comme la consolation de ia vie, ils avoient donc bien changé! Certes, ce n'étoit pas pour des combats de gladiateurs qu'Athènes avoit été nommée le sacré domicile des dieux. Peut-être les peuples , ainsi que les hommes, sont-ils cruels dans leur décrépitude comme dans leur enfonce; peut-être le génie des nations s'épuise-t-il; et quand il a tout produit, tout parcouru, tout goûté , rassasié de ses propres chefs^'œuvre, et incapable d'en produire de nouveaux, il s'abrutit, et retourne aux sensations purement physiques. Le christianisme empêchera les nations modernes de finir par une aussi déplorable vieillesse; mais si toute religion \enott à s'étefndre parmi nous , je ne serois point étonné
ITINÉRAIBE
qu'on entendit les eris du gladiateur mourant sur la scène où retentissent aujourd'hui les douleurs de Phèdre et d'Andromaque.
Après avoir visité les théâtres » nous rentrâmes dans la ville, où nous jetâmes un coup d'œii sur le Portique, qui formoit peut-être l'entrée de l'Agora. Nous nous arrêtâmes à la tour des Vents , dont Pausaniasn'a point parlé ; mais que Vitruve et Yarron ont fait connottre. Spon en donne tous les détails, avec l'explication des vents \ le monument entier a été décrit par Stuart dans ses Antiquités d'Athènes; François Giambetti Tavoit d^à dessiné en 1465 , époque de la renaissance des arts en Italie. On croyoit du temps du père Babin, en 1673 , que cette tour des Vents étoit le tombeau de Socrate. Je passe sous silence quelques ruines d'ordre corinthien, que l'on prend pour le Pœcile, pour les restes du temple de Jupiter-Olympien, pour le Prytanée, et qui peut-être n'appartiennent à aucun de ces édifices. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'elles ne sont pas du temps de Périclès. On y sent la grandeur, mais aussi Finfériorité romaine : tout ce que les empereurs ont touché à Athènes se reconnoit an premier coup d'œil , et forme une disparate sensible avec les chefs-d'œuvre du siècle de Périclès. Enfin, nous allâmes au couvent françois rendre à l'unique religieux qui l'occupe, la visite qu'il ro'avoit faite. J'ai déjà dit que le couvent de nos missionnaires comprend dans ses dépendances le monument choragique de Lysicrates. Ce fut à ce dernier monument que j'achevai de payer mon tribut d'admiration aux ruines d'Athènes. - Cette élégante production du génie des Grecs fut connue des premiers voyageurs sous le nom de Fanari tou Demosihenis. « Dans la maison « qu'ont achetée depuis peu les pères capucins, « dit le jésuite Babin , en 1672 , il y a une anti- « quité bien remarquable , et qui , depuis le temps « de Démosthènes, est demeurée en son entier : on « l'appelle ordinairement Al /.on^^m^cfeZ^mos- « ikênes \ »
On a reconnu depuis *, et Spon le premier, que c'est un monument choragique élevé par Lysicrates dans la rue des Trépieds. M. L^grand en exposa le [modèle en terre cuite dans la cour do
* Il (Nffoit qu'U existoit à Athèneè, en idae, un «ulre monument appelé /a Lanterne de Diogène. Guillet invoqua, au sujel de ce monument, le témoignage des pères Barnabe et Simon, et de MM. du Moneeaux et Laioei. Voyez llntroduction.
* EicsDix., duMnixa, ete.
Louvre il y a quelques années ' ; ce modèle étoit fort ressemblant; seulement l'architecte, poar donner sans doute plus d'élégance à son travail, avoit supprimé le mur circulaire qui remplit le& entre-colonnes dans le monument original.
Certainement ce n'est pas un des jeux les moioa étonnants de la fortune que d'avoir logé on capodn dans le monument choragique de Ly&icrates; mais ce qui , au premier coup d'œil , peut paroitre bizarre, devient touchant et respectable, quand on pense aux heureux effets de nos missions, quand on songe qu'un religieux françois donnoit à Athènes l'hospitalité à Chandler, tandis qu'un autre religieux françois secouroit d'autres voyageurs à la Chine , au Canada , dans les déserts de l'Afrique et de la Tartarie,
« Les Francs à Athènes, dit Spon, n'ont que la « chapelle des capucins, qui est au Fanaritc% « Demosthenis. Il n'y avoit, lorsque nous étions « à Athènes , que le père Séraphin , très-honnéte « homme, à qui un Turc de la garnison prit un «jour sa ceinture de corde ^ soit par malice on « par un effet de débauche , l'ayant rencontré sur « le chemin du Port-Lion , d'où il revenoit seoi « de voir quelques François d'une tartane qui y « étoit à l'ancre.
« Les pères jésuites étoient à Athènes a?ant les « capucins, et n'en ont jamais été chassés. lis ne « se sont retirés à Négrepont que parce qu'ils y « ont trouvé plus d'occupation, et qu'il y a pli» « de Francs qu'à Athènes. Leur hospice étoit pres^ « que à l'extrémité de la ville, du côté de la « maison de Tarchevéque. Pbur ce qui est des ca- « pucins , ils sont établis à Athènes depuis l'an- « née 1 6.58 , et le père Simon acheta le Fanari et « la maison joignante en 1669, y ayant eu d'an- « très religieux de son ordre avant lui dans U « ville. »
C'est donc à ces missions si longtemps décriées que nous devons encore nos premières notions sur la Grèce antique ' . Aucun voyageur n'avoit quitté ses foyers pour visiter le Parthénon , que déjà des religieux , exilés sur ces ruines fameuses, noo* veaux dieux hospitaliers^ attendoient l'antiquaire et l'artiste. Des savants demandoient ce qu'étoit devenue la ville de Cécrops ; et il y avoit à Paris, au noviciat de Sabit-Jacques, un père Barnabe, et à Compiègne un père Simon , qui auroient pu leur en donner des nouvelles; mais ilsne&isoieDt
> monament a été depuis exécuté à Saint-CIoud.
Q peut voir, dans les ÎAsUns édifiantei, les travaax»
« Le * On .
mlnioonaires s^ le» Utt de TArdiipei.
DE PARIS A lÉRUSALEM.
point parade de lear savoir : retirés au pied du emeifix , ils cadioient dans i'faumilité du eloitre œ qu'ils avoient appris, et surtout ce qu'ils avoient aoiitfert pendant vingt ans au milieu des dâiris d'Atliènes.
> Les capndns françois, dit la Guilletière, qui ont été appelésà la mission de la Morée par la congrégation de Propaganda Fide, ont leur prindpale résidenee à Napoii, à cause que les galères des beys y vcmt lùveraer , et qu'elles y sont ordinairement depuis le mois de novembre Josqn'à la fête de saint GecHrges , qui est le Jour OQ elles se remettent en mer : elles sont remplies de forçatsehrétiensqui ont besoin d*étre instruits et eneonragés ; et c'est à quoi 8*occupe avec autant de zèle que de fruit le père Bamal)é de Paris , qni est présentement supérieur de la mlsskm d'Athènes et de la Morée. * Mais si ces religieux revenus de Sparte et d'Attiènes éloient si modestes dans leurs cloîtres, peut-être étoit-oe faute d*avoir bien senti ce que la Grèee a de merveilleux dans ses souvenirs ; peutêtre manquoient-ils aussi de l'instruction nécessaire, fieootons le père Babin, Jésuite : nous lui devons la première relation que nous ayons d'Atbènes.
m Vous pourriez , dit-il , trouver dans plusieurs
• livres la description de Rome, de Ck>nstantino-
• pie, de Jérusalem et des autres villes les plus
• considérables du monde, telles qu'elles sont « présentement ; mais Je ne sais pas quel livre dé- « crtt Athènes telle que Je l'ai vue, et Ton ne « ponmHt trouver cette ville si on la cherchoit
• comme elle est représentée dans Pausanias et
• quelques autres anciens auteurs; mais vous la « verres ici au même état qu'elle est aujourd'hui ,
• qui est tel que parmi ses ruines elle ne laisse
• pas pourtant d'inspirer un certain respect pour « elle Y tant aux personnes pieuses qui en voient
• les ^Mses , ^'aux savants qui la reconnoissent
• pour la mère des sciences , et aux personnes é guerrières et généreuses qui la considèrent
• eooune le Champ de Mars et le théâtre où les « plus grands conquérants de l'antiquité ont sl- > gnalé leur valeur, et ont fedt paroltre avec éclat
• leur finrce , leur courage et leur industrie ;
• et ces mines sont enfin précieuses pour marquer « sa première noblesse et pour faire voir qu'elle « a été autrefois l'objet de l'admiration de l'uni*
• vers*
« Four mol, Je vous avoue que d*au8si loin que
<r Je la découvris de dessus la mef , avec des lu« « nettes de longue .vue, et que Je vis quantité de « grandes colonnes de marbre qui paroissent de « loin et rendent témoignage de son ancienne « magnificence, Je me sentis touché de quelque ft respect pour elle. »
Le missionnaire passe ensuite à la description des monuments : plus heureux que nous , il avoit vu le Parthénon dans son entier* (I).
Enfin cette pitié pour les Grecs, ces idées phi* lanthropiques que nous nous vantons de porter dans nos voyages, étoient-elles donc inconnues des religieux? Écoutons encore le père Rabin :
« Que si Selon disoit autrefois à un de ses amis , « en regardant de dessus une montagne cette « grande ville et ce grand nombre de magnifiques « palais de marbre qu'il considéroit, que ce n'é* « toit qu'un grand mais riche hôpital rempli d'au-» « tant de misérables que cette ville contenoit « d'habitants , J'aurois bien plus sujet de parler de « la sorte et de dire que cette ville, rebâtie des « ruines de ses anciens palais, n'est plus qu'un « grand et pauvre hôpital, qui contient autant de « misérables que Ton y voit de chrétiens. »
On me pardonnera de m'étre étendu sur ce su» Jet. Aucun voyageur avant moi, Spon excepté | n'a rendu justice à ces missions d* Athènes si in* téressantes pour un François : moi-même Je les ai oubliées dans le Génie du Christianisme , Ghandier parle à peine du religieux qui lui donna l'hospitalité; et Je ne sais même s'il daigne le nommer une seule fois* Dieu merci , Je suis au** dessus de ces petits scrupules. Quand on m'a obligé, Je le dis : ensuite Je ne rougis point pour l'art , et ne trouve point le monument de Lysicrates déshonoré parce qu'il fait partie du couvent d'un capucin. Le chrétien qui conserve ce monument en le consacrant aux œuvres de la charité , me semble tout aussi respectable que le païen qui réleva en mémoire d'une victoire remportée dans un chœur de musique.
C'est ainsi que J'achevai ma revue des ruines d'Athènes : Je les avois examinées par ordre el avec l'intelligence et Thabitude que dix années de résidence et de travail donnoient à M. Fauvel. Il m'avoit épargné tout le temps que Ton perd à ta« tonner, à douter, à chercher, quand on arrive seul dans un monde nouveau. J'avois obtenu des idées claires sur les monuments , le ciel , le soleil , les
1 Voyef , poar cette note et les sulfantefl, Indiqaéei par des chiffres entre parenthèses, à la ftn dt rba?fasa.
ITINÉRAIRR
perspectives, la terre, la mer, les rivières, les bois, les montagnes de l'Attique; je pouvois à présent corriger mes tableaux , et donner à ma peinture de ces lieux célèbres les couleurs locales \ Il ne me restoit plus qu'à poursuivre ma route : mon principal but surtout étoit d'arriver à Jérusalem ; et quel chemin J'avois encore devant moi! La saison s*avançoit; je pouvois manquer, en m'arrétant davantage, le vaisseau qui porte tous les ans<, de Constantinople à laffa , les pèlerins de Jérusalem. J*avois toute raison de craindre que mon navire autrichien ne m'attendit plus à la pointe de l'Attique ; que , ne m*ayant pas vu revenir, il eût fait voile pour Smyme. Mon hôte entra dans mes raisons et me traça le chemin que j'avois à suivre. Il me conseilla de me rendre à Kératia, village de l'Attique, situé au pied du Laurium à quelque distance de la mer, en face de ftle de Zéà. Quand vous serez arrivé, me dit-il, dans ce village, on allumera un feu sur une montagne : les bateaux deZéa, accoutumés à ce signal , passeront sur-le-champ à la côte de TAttique. Vous vous embarquerez alors pour le port de Zéa, où vous trouverez peut-être le navire de Trieste. Dans tous les cas , il vous sera facile de noiiser à Zéa une felouque pour Ghlo ou pour Smyme. »
Je n'en étois pas à rejeter les partis aventureux : un homme qui , par la seule envie de rendre un ouvrage un peu moins défectueux , entreprend le voyage que j'avois entrepris, n'est pas difflcile sur les chances et les accidents. Il falioit partir, et je ne pouvois sortir de l'Attique que par ce moyen, puisqu*il n'y avoit pas un bateau au Pirée *. Je pris donc la résolution d^exécuter sur-le-champ le plan qu'on meproposoit. M. Fauvel me vouloit retenir encore quelques jours, mais la crainte de manquer la saison du passage à Jérusalem l'emporta sur toute autre considération. Jjes vents du nord n'avoient plus que six semaines à souffler; et si j*arrivois trop tard à Constantinople, je courois le risque d'y être enfermé par le vent d'ouest.
Je congédiai le janissaire de M. Vial après l'avoir payé, et lui avoir donné une lettre de remerctment pour son maître. On ne se sépare pas sans peine, dans un voyage un peu hasardeux , des compagnons avec lesquels on a vécu quelque tem^. Quand je vis le janissaire monter seul à
» VoyM le$ Martijrs.
' Les troubles de ia Romélie rendolenl le voyage de ConstaoUnople par terre impraticable.
cheval , me souhaiter un bon voyage 9 prendre le chemin d'Eleusis , et s*éloigner par une route précisément opposée à celle que j'allois suivre, je me sentis involontairement ému. Je le suivoisdes yeux , en pensant qu'il alloit revoir seul les dé* serts que nous avions vus ensemble. Je songeois aussi que, selon toutes les apparences, ce Tore et moi nous ne nous rencontrerions jamais; que jamais nous n'entendrions parler l'un de l'autre. Je me représentois la destinée de cet homme si diffi rente de ma destinée, ses chagrins et ses plaisirs si différents de mes plaisirs et de mes chagrins ; et tout cela pour arriver au même lieu : lui, dans les beaux et grands cimetières de la Grèce ; moi , sur les chemins du monde , ou dans les faubourgs de quelque cité.
Cette séparation eut lieu le soir même da jour où je visitai le couvent françois; car le janissaire avoit été prévenu de se tenir prêt à retourner à Coron. Je partis dans la nuit pour Kératia, avec Joseph et un Athénien qui alloit visiter ses parents à Zéa. Ce jeune Grec étoit notre guide. M. Fanvel me vint reconduire jusqu'à la porte de la ville : là nous nous embrassâmes et nous souhaitâmes de nous retrouver bientôt dans notre commune patrie. Je me chargeai de la lettre qu'il me remit pour M. de Choiseul : porter à M. de Choisenldes nouvellesd' Athènes , c'étoit lui porter des nouvelles de son pays.
J'étois bien aise de quitter Athènes de nmt : j'aurois eu trop de regret de m'élolgner de ses ruines à la lumière du soleil : au moins, comme Agar, je ne voyois point ce que je perdois pour toujours. Je mis la bride sur le cou de mon cheval, et, suivant le guide et Joseph qui marchoient en avant , je me laissai aller à mes réflexions; je fus , tout le chemin , occupé d'un rêve assez singulier. Je me figurois qu'on m'avoit donné l'Attique en souveraineté. Je faisois publier dans toute l'Europe, que quiconque étoit fatigué des révolutions et désiroit trouver la paix , ^Int se consoler sur les ruines d'Athènes , où je promettois repos et sûreté ; j'ouvrois des chemins , je bâtissois des auberges , je préparois toutes sortes de commodités pour les voyageurs; j'achetois un port sur le golfe de Lépante , afin de rendre la traversée d^Otrante à Athènes plus courte et plus facile. On sent bien que je ne négligeais pas lo monuments : les chefs-d'œuvre de la citadelle étoient relevés sur leurs plans et d'après leurs ruines ; la ville , entourée de bons murs, étoit à
DE PAWS A JÉRUSALEM.
tôt
rabri An pillage des Turcs. Je fondois une Université , où les enfants de toute l'Europe venoient apprendre le grec littéral et le grec vulgaire. J'invito» les Hydriottes à s'établir au Pirée, et J*avoîs une marine. Les montagnes nues se coavroient de pins pour redonner des eaux à mes fleuves; j'encourageois TagricuUure; une fouie de Suisses et'd'Allemands se roêloient à mes AU banois; chaque jour on faisoit de nouvelles dé- . couvertes, et Athènes sortoit du tombeau. En arrivant à Kératia , Je sortis de mon songe , et je me retrouvai Gros-Jean comme devant,
Noos avions tourné le mont Hymette, en passant au midi du Pentélique ; puis nous rabattant vers la mer, nous étions entrés dans la chaîne du mont Laurium, où les Athéniens avoient autrefois leurs mines d'argent. Cette partie de l'Attique Q^a jamais été bien célèbre : on trou voit entre Pbaière et le cap Sunium plusieurs villes et bourgades , telles qu'Anaphlystus , Azénia , Lampra, Anag^'rus, Alimus, Thorœ, iExone, etc. 'Mf'heler et Cbandier firent des excursions peu fructueuses dans ces lieux abandonnés ; et' M. Lecfaevaller traversa le même désert quand il débarqua au cap Sunium, pour se rendre à Athènes. L'intérieur de ce pays étoit encore moins connu et moins habité que les côtes; et je ne saurols assigner d'origine au village de Kélatia'. Il est situé dans un vallon assez fertile, entre des montagnes qui le dominent de tous o6tés , et dont les flancs sont couverts de sauges , de romarins et de myrtes. Le fond du vallon est cultivé , et les propriétés y sont divisées , comme elles l*étoient autrefois dans l'Attique, par des baies plantées d'arbres \ Les oiseaux abondent dans le pays, et surtout les hupes, les pigeons nuniers , les perdrix rouges et les corneilles mantelées. Le village consiste dans une douzaine de maisons assez propres et écartées les unes des autres. On voit sur la montagne des troupeaux de ehèvres et de moutons; et dans la vallée, des cochons, des ânes, des chevaux et quelques vaches.
^'ous allâroes descendre le 27 chez un Alba- Bois de la connoissance de M. Fauvel. Je me transportai tout de suite , en arrivant , sur une
* Heanfos, dans son traité de Populis yittica, parle du booff, ou démos, Ketptddai, de la tribu Hlppotboôntlde. Spon tMwve an Kupriodat, de la trllm Acamantide ; mais il ne foiir- Blt point d*liMCriptinn , et ne s*appuie que d*on passage d'Uésychiiia.
* Comuie elles le sont en Bretagne et en Angleterre.
hauteur à Torient du village , pour tâcher de reconnottre le navire autrichien ; mais je n'aperçus que la mer et l'île de Zéa. Le soir, au coucher du soleil , on alluma un feu de myrtes et de bruyères au sommet d'une montagne. Un chevrier posté sur la côte devoit venir nous annoncer les bateaux de Zéa aussitôt qu'il les découvriroit. Cet usage des signaux par le feu remonte à une haute antiquité, et a fourni à Homère une des plus belles comparaisons de V Iliade :
*Qç fi* m xanvdç i(î)v il àortoc o;lOsp* ÎKirrai.
« Ainsi on voit s'élever une fumée du haut « des tours d'une ville que l'ennemi tient assié- «gée,etc, »
En me rendant le matin à la montagne des signaux, j'avois pris mon fusil, et je m'étois amusé à chasser : c'étoit en plein midi ; j'attrapai un coup de soleil sur une main et sur une partie de la tête. Le thermomètre avoit été constamment à 28 degrés pendant mon séjour à Athènes '. La plus ancienne carte de la Grèce , celle de Sophian, mettoit Athènes par les 3 7*» 1 0 à 1 2' ; Vernon porta cette latitude à 38° 5' ; et M. de Chabert l'a enfin déterminée à 37° 58' l" pour le temple de Minerve ■. On sent qu'à midi , au mois d'août, par cette latitude, le soleil doit être très-ardent. Le soir, comme je venois de m'étendre sur une natte ^ enveloppé dans mon manteau , je m'aperçus que ma tête se perdoit. Notre établissement n'étoit pas fort commode pour un malade : couché par terre dans l'unique chambre , ou plutôt dans le hangar de notre hôte , nous avions la tête rangée au mur ; j'étois placé entre Joseph et le jeune Athénien, les ustensiles du ménage étoient suspendus au-dessus de mon chevet; de sorte que la fille de mon hôte, mon hôte lui-même et ses valets , nous fouloient aux pieds en venant prendre ou accrocher quelque chose aux parois de la muraille.
Si j'ai jamais eu un moment de désespoir dans ma vie, je crois que ce fut celui où, saisi d'une (lèvre violente , je sentis que mes idées se brouiiloient, et que je tomboîs dans le délire : mon impatience redoubla mon mal. Me voir tout à coup arrêté dans mon voyage par cet accident! la fièvre me retenir à Kératia , dans un endroit
> M. Fauvel in*a dit que la chaleur montait assez souvent à 32 et 34 degrés.
' On peat voir, aa sujet de celte lattltude, nne savante dissertaUoo insérée dans les Mémoire» de VAcadèmi^deêlfmfip' Uona. «
ITINÉRAIRE
iDConnu , dans la cabane d'an Albanois I Encore si j'étois resté à Athènes I si j'étois mort au lit d'honneur eu voyant le Parthénonl Mais quand cette fièvre ne scroit rien , pour peu qu'elle dure quelques Jours , mon voyage n*est-ii pas manqué? Les pèlerins de Jérusalem seront partis, la saison passée. Que deviendrai- je dans TOrient? Aller par terre à Jérusalem? attendre une autre année? La France , mes amis , mes projets, mon ouvrage que Je laisserois san^ être fini , me revenoient tour à tour dans la mémoire. Toute la nuit Joseph ne cessa de me donner à boire de grandes cruches d'eau , qui ne pouvoient éteindre ma soif, La terre sur laquelle J*étol8 étendu étoit , à la lettre , trempée de mes sueurs , et ce Alt cela même qui me sauva. J'avois par moments un véritable délire ; je chantois la chanson de Henri IV; Joseph se désoloit et disoit : 0 Dio, ehe questo? Ilsignor canta! Poveretto!
La fièvre tomba le 26 , vers neuf heures du matin , après m'avoir accablé pendant dix-sept beures. Si J'avols eu un second accès de cette violence , je ne crois pas que j'y eusse résisté. Le chevrier revint avec la triste nouvelle qu'aucun bateau de Zéa n'avoit paru. Je fis un effort : j'é* crivis un mot à M. Fauvel , et le priai d'envoyer Wi calque me prendre à l'endroit de la côte le plus voisin du village où j'étois pour me passer à Zéa. Pendant que J'écrivois, mon hôte me contoit une longue histoire, et me demandoit ma protection auprès de M. Fauvel : je tichai de le satisfaire ; mais ma tète étoit si foible , que je voyois à peine à tracer les mots. Le jeune Grec partit pour Athènes avec ma lettre , se chargeant d'amener lui-même un bateau , si Ton en pouvoit trouver.
Je passai la journée couché sur ma natte. Tout le monde étoit allé aux champs; Joseph même étoit sorti ; il ne restoit que la fille de mon hôte. C'étoit une fille de dix-sept à dix-huit ans, assez jolie , marchant Les pieds nus et les cheveux chargés de médailles et de petites pièces d'argent. Elle ne faisoit aucune attention à moi^ elle travailloit comme si je n'eusse pas été là. La porte étoit ouverte , les rayons du soleil entroient par cette porte, et c'étoit le seul endroit de la chambre qui fût éclairé. De temps en temps je tombois dans le sommeil ; je me réveillois , et je voyois toij^ours l'Aibanoise occupée à quelque chose de nouveau , chantant à demi-voix , arrangeant ses cheveux ou quelque] partie de sa
toilette. Je lui demandols quelquefois de Tean ; Nero! Elle m'apportoit un vase plein d'eau : croisant les bras, elle attendoit patiemment qaej'eosse achevé de boire , et quand j'avois bu , elle disoit : Kalo ? « est-ce bon ?» et elle retoumoit à ses tra> vaux. On n'entendoit dans le silence du midi que des insectes qui bourdonnoient dans la cabaoe, et quelques coqs qui chantoient au dehors. Je seatois ma tête vide, comme cela arrive après qq long accès de fièvre ; mes yeux affoiblis voyoient voltiger une multitude d*étincelles et de balles de lumière autour de moi : je n'avois que des idées confiises, mais douces.
La journée se passa ahisi : le soir j'étois beaih coup mieux ; je me levai : je dormis biçn la nuit suivante; et le 29 au matin le Grec revint avec une lettre de M. Fauvel , du quinquina , du vin de Malaga et de bonnes nouvelles. On avoit troafé un bateau par le plus grand hasard du nioode: ce bateau, étoit parti die Phalère avec an bon vent, et il m'attendoit dans une petite anse à deux lieues de Kératia. J'ai oublié le nom du cap où nous trouvâmes en effet ce bateau. Voici la lettre de M. Fauvel :
À KONSI^UK
MOKSIEUE DE CHAT£A.UBRUrCD,
W MED DU UUlUm,
A KÉRATJA,
Athènea, œ S8 août 1006.
« Mon TRèSi^HER B^TB,
« J'ai reça la lettre que tous m'avez fait llioiiDear de
« iu*écrire. J'ai tu avec peine que le6 Tehts aliséi de noi
« contrées tous reliennent sur le penchant do LanriaiDi
« que les signaux n'ont pu obtenir de réponses, et que la
« fiè?re, jointe aux vents, augroentoit les désagrémenU
« du séjour de Kératia , stiué sur l'emplacement de quek
« ques bourgades que Je laisse à votre sagacité le loisir de
c trouver. Pour parer à une de vos incommodités , je tous
« envoie quelques prises du meilleur quinquina que Ton
« connoisse; vous lé mêlerez dans un bon verre de vin do
« Malaga , qui n'est pas le moins bon connu , et cela ao
« moment où vous serez libre , avant d^ mai^er. Je ré-
« pondrois presque de votre gtiérison , si la fièvre éloit
« une maladie; car la Faculté tient encore la chose noo
a décidée. Au reste , maladie ou eflervescence nécessairsi
« je vous conseille de n'en rien porter à Céos. Je vous ai
« frété, non |ias une trirème du Pirée, mais bien une qwr
« trirème, moyennant quarante piastres, en ayant reço
« en arrlies cinq et demie. Yoos compteres au capitaia«.
« quarante-cinq piastres vingt : le jeune compatriote de
« Simonide vous les remettra : il va partir après la Ditt-
« sique dont vos oreilles se souviennent encore. Je songe*
« rai à votre protégé , qui cependant est un brutal : il ^
« fiiut jamais battre personne, et surtout les jeunes filles;
« moi-même je n'ai pas en à me louer de lui è mon de^
DE PARIS A JÉRUSALEM
AiMrarie loalifoto, nomieiir, qae Totie proleclioo aura tout le suocèi qu'il doit attendre. Je vois aTec peine qu*un excès de fatigue, une insomnie forcée, TOUS a douné la flèvre, et n'a rien avancé. Tranquillemail ki pendant que les vents alises retiennent votre ■afin» Dira sait ab, nous enssions visité Atliènes et sas CBTinus sens voir Kërttia , ses clièvres et ses mines ; vooe enssiei surgi du Pirée k Céos en dépit du vent. DoBKz-oioi, je vous prie, de vos nouvelles, et faites en sorte de reprendre le chemin de la France par Atliènes. Vcnea porter quelques offrandes à Minerve pour voln bearaax retour; loyee persuadé que vous ne me ftia jannia plus de ^aiair que de venir embeltir notre solitude. AtçréeL, je vous prie, l'assurance , etc.
« FAUYEL. P
faTois iNfto Kératia dans une telle averaion , qu'il me tardoit d'en sortir. J'éprouvois des fris- «ODS , et Je prévoyoiB le retoar de la flèvre. Je ne telançal pat à avaler une triple dose de quinquina. J'ai toujcrarsété persuadé que les médecins ffrançois administrent ce remède avec trop de précauUoii et de timidité. On amena des clievaux , at nous partîmes avec un guide. En moins d*une demi-henre Je sentis les symptômes du nouvel m dissiper, et Je repris toutes mes espéran- Rons faisions route à l'ouest par un étroit vallon qni possoit entre des montagnes stériles. Après une tieure de marche, nous descendîmes dans Doe lielte plaine qui paroissoit très-fertile. Changeant alors de direction, nous mareliâmes droit an midi , à travers la plaine : nous arrivé- HMS à des terres hautes qui formoioit , 'sans que Je le susse , les promontoires de la c6te , car, après avoir passé un défilé , nous aperçûmes tout à coup la OKr et notre bateau amarré au pied d'un rocher. A la vos de ce tuiteau , Je me crus délivré do mauvais génie qui a voit voulu m'ensevelir dans les mines des Aihéniens, peut-être à cause de mon mépris pour Plutns.
KoQs rendîmes les chevaux an guide : nous descendîmes dans le l>ateau , que manosuvroient troés mariniers. Ils déployèrent notre voile ; et, fiivorisés il*on vent du midi , nous cinglâmes vers le eap Sanimn. Je ne sais si nous partions de la baie qui , selon M. Faovei , porte le nom d'Ana^ riso; mais Je ne vis point les ruines des neuf tours Enneapy rgie , où Wheler se reposa en venant du G^» Sanium. L'Azinie des anciens devoit être à peo près dans cet endroit* Vers les six heures do soir nous passâmes en dedans de Viïe aux Anes, antrefois l'iie de Patrocle ; et au coucher du soleil nous entrâmes au port de Sunîum : c'est tua crique abrîtéa par le roeber qu} soutient \m
mines du temple. Nous sautâmes i terre , et Je montai sur le eap.
Les Grecs n'exceiloient pas moins dans le ehoix des sites de leuni édiflces que dans i'architeetore de ces édiflces mêmes. La plupart des promoatDires du Péloponèse, de l'Attique , de l'Ionle et des lies de l'Archipel étoient marqués par des temples , des trophées ou des tombeaux. Ces monuments, environnés de bois et de rochers, vus dans tous les accidents de la lumière, tanû^t an milieu des nuages et de la foudre , tantôt éclairés par la lune, par le soleil couchant ^ par l'aurore, dévoient rendre les côtes de la Grèce d'un^ incomparable beauté : la terre ainsi déoftrée se présentoit aux yeux du naiitonier sons les traits de la vieille Gybèle, qui, courotmée de tou^ et assise au bord du rivage , commaodoit à N<9^ tune son fils de répandre ses flots à ses pieds.
Le christianisme, à qui nous devons la seule/ architecture conforme à nos mesurs, nous avoit aossiappris à placer nos vrais monuments ; nos chapelles, nos abbayes, nos monastères étoient dispersés dans les bois et sur la cime des monta*gnes ; non que le choix des sites fût toujours un dessein prémédité de Tarchitecte, mais parce qu'un art , quand il est en rapport avec les coutumes d'un peuple, fait naturellment ce qu'il y a de mieux à faire. Remarquez au contraire combien nos édiflces imités de l'antique Simt pour la plupart mal placés 1 Avons-nous Jamais pensé , par exemple, à orner la seule hauteqr dont Paris soit dominé ? La religion seule y avoit songé pour nous. Les monuments grecs nuMlemes ressemT blent à la langue corrompue qu'on parle ai^ourdl\ui à Sparte et à Athènes : on a beau soutenir que c*est la langue d'Homère et de Platon , un mélange de mots grossiers et de constructions étrangères trahit à tout moment les Barbares.
Je faisois ces réflexions à la vue des débris du temple de Sunium : ce temple étoit d'ordre dorique et du bon temps de rarchlteeture. Je découvrois au loin la mer de l'Archipel avec toutes ses Iles : le soleil couchant rougissoit les côtes de Zéa et les quatorze belles colonnes de marbre blanc au pied desquelles Je m'étois assis. Les sauges et les genévriers répandoient autour des ruine# une odeur aromatique , et le bruit des vagucf montoit à peine Jusqu'à moi.
Comme le vent étoit tpmbé , il nous falloit at* tendre pour partir une nouvelle brise. Nos matelots se jitèr#nt m t^ âe leur |>arqnf ^ s'^^
ITINOAIKE
avec mol. Après avoir mangé et parlé pendant quelque temps, ils s*étendirent à terre et s'endormirent à leur tour. Je m'enveloppai la tète dans mon manteau pour me garantir de la rosée, et, le dos appuyé contre une colonne , je restai seul éveillé à contempler le ciel et la mer.
Au plus beau coucher du soleil avoit succédé la plus belle nuit. Le firmament répété dans les vagues avoit l'aii; de reposer au fond de la mer. L'étoile du soir, ma compagne assidue pendant mon voyage, étoit prête à disparaître sous r horizon ; on ne Tapercevoit plus que par de longs rayons qu'elle laissoit de temps en temps descendre sur les flots , comme une himière qui s'éteint. Par intervalles , des brises passagères troubloient dans la mer l'image du ciel, agitoient les constdlati(Mis, et venoient expirer parmi les colonnes du temple avec un foible murmure.
Toutefois ce spectacle étoit triste lorsque Je venois à songer que Je le contemplas du milieu des ruines. Autour de moi étoient des tcmibeaux , le silence, la destruction, la mort, ou quelques matelots grecs qui dormoient sans soucis et sans songes sur les débris de la Grèce. J'allds quitter pour Jamais cette terre sacrée : l'esprit rempli de sa grandeur passée et de son abaissement actuel , je me retraçois le tableau qui venoit d'aflOiger mes yeux.
Je ne suis point un de ces intrépides admirateurs de rautiquité qu'un vers d'Homère console de tout. Je n'ai jamais pu comprendre le sentiment exprimé par Lucrèce :
sbaque
Suave mari magno, turbantlbus «quora ventis, E terra magnuai alteriui spedare laborem.
Loin d'aimer à contempler du rivage le naufrage des autres , je souffre quand Je vois souffrir des hommes : les Muses n'ont alors sur moi aucun pouvoir, si ce n'est celle qui attire la pitié sur le malheur. A Dieu ne plaise que Je tombe aujourd'hui dans ces déclamations qui ont fait tant de
tlon des ruines de marbre et de pierre. En vain dans la Grèce on veut se livrer aux illasioos : la triste vérité vous poursuit. Des loges de boue dessédiée, plus propres à servir de retraite à des animaux qu'à des hommes; des femmes et des enfants en haillcms , fuyant à l'approche de l'étranger et du jam'ssaire ; les chèvres même e{. frayées , sa dispersant dans la montagne, et ici chiens restant seuls pour vous recevoir avec en hurlements : voilà le spectacle qui vous arraciu au charme des souvenirs.
Le Péloponèseest désert : depuis la guerre des Russes , le joug des Turcs s'est appesanti sor la Moraites; les Albanois ont massacré une psrtii de la population. On ne volt que des villages dé* truits par le fer et par le feu : dans les villes, comme à Misitra, des fiiubourgs entiers sont abandonnés; j'ai fait souvent quinze lieues dans les campagnes sans rencontrer une seule babîtitiou. De criantes avanies , des outrages de toutes les espèces, achèvent de détruire de toutes parts l'i^riculture et la vie; chasser un paysan gree de sa cabane, s*emparer de sa feoune et^deses enfants , le tuer sous le plus léger prétexte, est un jeu pour le moindre aga du plus petit village. Parvenu au dernier d^ré du malheur, le MonOs s'arrache de son pays et va chercher en Asie m sort moins rigoureux. Vain espoir I il ae ped fuir sa destinée : il retrouve des cadis et des pachas Jusque dans les sables du Jourdain et dans les déserts de Palmyre I
L'Attique , avec un peu moins de misère, n'offre pas moins de servitude. Athènes est sous la protection immédiate du chef des eunuques noirs du sérail. Un disdar, ou conunandant, repré* 5ente le monstre protecteur auprès du peuple de Solon. Ce disdar habite la citadelle remplie des chefs-d'œuvre de Phidias et dlctînus, sansdemander quel peuple a hUssé ces débris, sans daijpier sortir de la masure qu'il s'est bâtie soos
u uui uaua uc9 ucvittumiiuDs qui on( laïc tant ae uai^^icr »urur ne ui masure qu il s est oatie sods * mal à notre patrie ! mais si J'avois Jamais pensé, ^^ ruines des monuments de Périclès : quelque-
avec des hommes dont Je respecte d'ailleurs le caractère et les talents, que le gouvernement absolu est le meilleur de tous les gouvernements,
fois seulement le tyran automate se traîne à la porte de sa tanière; assis les Jambes croisées sur un sale tapis, tandis que la Aimée de sa pipe
quelques mois de séjour en Turquie m'auroient monteà travers lescolonnesdotempledeMinerve,
bien guéri de cette opinion.
Les voyageurs qui se contentent de parcourir l'Europe civilisée sont bien heureux : ils ne s'enfoncent point dans ces pays Jadis célèbres , où le cœur est flétri à chaque pas, où des ruines vl«
r^ards de Saiamine elPsur la mer d'Épidaure.
On diroit que la Grèce elle-même a voulu annoncer par son deuil le malheur de ses enfoots. Ea général, le pays est inculte, le sol nu, mono-
DE PABIS A
tone, sauvage , et d'une conlenr Jaune et flétrie. Il n*y a point de fleuves proprement dits , mais de pMtes rivières , et des torrents qui sont à sec pendant Vêlé. On n'aperçoit point ou presque point de fermes dans les champs; on ne voit point de iabooreurs; on ne rencontre point de dnnetles et d'attelages de bcrafs. Rien n'est triste comme de ne pouvoir jamais découvrir la marque d'nne roue moderne là où vous aperceva eoeore, dans le rocher, la trace des roues antiques. Quelques paysans en tuniques, la tête eoDverte d'nne calotte rouge, comme les galériens de Marseille, vous donnent en passant un triste kali spera (bonsoir). Ils chassent devant eux des Anes et des petits chevaux , les crins déchevelés, qui leur suffisent pour porter leur mince équipage ^lampètre , ou le produit de leur vigne. Bordes cette terre dévastée d'une mer presque aussi sélitaire ; placez sur la pente d'un rocher une vedette délabrée, un couvent abandonné; qn*un minaret s'élève du scinde la solitude pour annoncer l'esclavage ; qu'un troupeau de chèvres 00 de moutons paisse sur un cap parmi des colonnes en mines; que le turban d'un voyageur tore mette en ftiite les chevriers et rende le chemin pins désert, et vous aurez une Idée assez juste du tableau que présente la Grèce.
On a reeberché les causes de la décadence de l'em^re romain : il y aurait un l>el ouvrage à &ire sur ks causes qui ont précipité la Chute des Grées. Athènes et Sparte ne sont point tombées par les mêmes raisonsqui ont amené la ruine de Rome; elles n'ont point été entraînées par leur propre poids et par la grandeur de leur empire. On ne peut pas dire non plus qu'elles aient péri par leurs richesses : l'or des alliés et Falwndance que le commerce répandit à Athènes, furent y en dernier résultat , très-peu de chose ; jamais on ne vit parmi les citoyens ces fortunes colossales qui annoncent le changement des mœurs ' ; et l'État fut toujours si pauvre , que les nrit de l'Asie s'empressoient de le nourrir, ou de contribuer aux frais de ses monuments. Quant à Sparte, l'argent des Perses y corrompit quelques particuliers; mais la république ne sortit point de llndigenoe.
J'aasignerois donc pour la première cause de bcfante des Grecs la guerre que se firent entre elles les deux républiques après qu'elles eurent
* Lei grandes forlanes à Athènes , telles que celle d^Hérodeàâ^km , nTcomi Ueo qfut soi» rempire remaio.
JÉBUSALEM. 105
vaincu les Perses. Athènes , comme État , n'exista plus du moment où elle eut été prise par les Lacédémoniens. Une conquête absolue met fin aux destinées d'un peuple, quelque nom que ce peuple puisse ensuite conserver dans Tbistoire. Les vices du gouvernement athénien préparèrent la victoire de Lacédémone. Un État purement démocratique est le pire des États, lorsqu'il faut combattre un ennemi puissant , et qu'une volonté unique est nécessaire au salut de la patrie. Rien n'étoit déplorable comme les fureurs du peuple athénien , tandis que les Spartiates étoient à ses portes : exilant et rappelant tour à tour les citoyens qui auraient pu le sauver; obéissant à la voix des orateurs factieux , il subit le sort qu*il avmt mérité par ses folles ; et si Athènes ne fut pas renversée de fond en combla , elle ne dut sa conservation qu'au respect des vainqueurs pour ses anciennes vertus.
Lacédémone triomphante trouva à son tour, comme Athènes, la première cause de sa ruine dans ses propres institutions. La pudeur, qu'une loi extraordinaire avoit exprès foulée aux piedë pour conserver la pudeur, fut enfin renversée par cette loi même : les femmes de Sparte , qui se présentoient demi-nues aux yeux des hommes, devinrent les femmes les plus corrompues de la Grèce : il ne resta aux Lacédémoniens , de toutes ces lois contre nature, que la débauche et la cruauté. Cicéron , témoin des Jeux des enfants de Sparte , nous représente ces enfants se déchirant entre eux avec les dents et les ongles. Et à quoi ces brutales institutions avoient- elles servi? Avolent-elles maintenu rindépendance à Sparte? Cen'étoitpas la peined'élever des hommes comme des l)étes féroces pour obéir au tyran Nabis et pour devenir des esclaves romains.
Les meilleurs principes ont leurs excès et leur c6té dangereux. Lycurgue , en extirpant l'ambition dans les murs de Lacédémone , crut sauver sa république , et il la perdit. Après l'abaissement d'Athènes, si les Spartiates eussent réduit la Grèce en provinces lacédémoniennes, ils seraient peut-être devenus les mattres de la terre : cette conjecture est d'autant piuspraimble que, sans prétendre à ces hautes destinées , ils ébranlèrent en Asie, tout foibles qu'ils étoient, l'empire du grand rai. Leurs victoires successives aurolent empêché une monarchie puissante de s'élever dans le voisinage de la Grèce , pour envahir les républiques. Lacédémone incorporant dans son
JQ6
ITINÉBAUE
aein loi peoplw vainciM par ses armes aAk écrasé Philippe au berceau; les grands bommes qui forent ses ennemis auroienk été ses sujets ; et Alexandre , au lieu de naître dans an royaume , seroit , ainsi que César, sorti du sein d*une république.
Loin de montrer cet esprit de grandeur et œtte ambition préservatrice, lesLaccdémo&iens, contents d'avoir placé treote tyrans à Athènes, ren* trèrent aussitôt dans leur vallée , par ce penchant À Tobscurité que leur avoient inspiré leurs lois. Il n*en est pas d'une nation comme d'un homme : la modération dans lafortuneet l'amour du repos, qui peuvent convenir à un citoyen, ne mèneront pas bien loin un État. Sans doute il ne fliut Jamais faire une guerre impie : il ne faut jamais acheter la gloire au prixd'une injustice; mais ne savoir pas profiter de sa position pour honorer, agrandir, fortifier sa patrie, c'est plutôt dans un peupie un défaut de génie que le sentiment d'une vertu.
Qu'arriva*t-il de cette conduite des Spartiates? La Macédoine domina bientôt la Grèce; Philippe dicta des lois h l'assemblée des Amphictyons. D'une autre part, ce foible empire de laLaconie, cpi ne tenoit qu'à la renommée des armes, et que ne soutenoit point une force réelle, s'évanouit. Épaminondas parut ; les Laoédémoniens battus à Leuctres furent obligés de venir se justifier longuement devant leur vainqueur; ils entendirent ce mot cruel : « Nous avons mis fin à votre « courte éloquence 1 » Nosbreviehqueniiœ veêtrœ flnem impo$uimu$. Les Spartiates durent s'a* percevoir alcnrs combien il eût été avantageux pour eux de n'avoir fait qu'un État de toutes les villes grecques, d'avoir compté Épaminondas au nombre de leurs généraux et de leurs citoyens. Le secret de leur foiblesse une fols connu , tout fut perdu sans retour ; et Philopœmen acheva oe qn'Épaminondas avoit commencé.
C'est ici qu'il faut remarquer un mémorable exemple de la supériorité que les lettres donnent à un peuple sur un autre , quand ce peuple a d'ailleurs montré les vertus guerrières. On peut dire que les batailles de Leuctres et de Mantinée effacèrent le nom de Sparte de la terre ; tandis qu'Ath^aes, prise par les Lacédémoniens et ra* vagée parSylla, n'en conserva pas moins l'empire. Elle vit accourir dans son sein ces Romains qui l'avoient vaincue, et qui se firent une gloire de passer pour ses fils : Ton preaoit le surnom
; l'autre se disoit le disdple de Ptatea et deDémostbènes. Les muses latines , Lucrèce, Horace et Via^iie, chantent incessamment la reine de la Grèce. < J'accorde aux morts le « salut des vivants*, » s'écrie le plus grand des Césars, pardonnant à Athènes ooupaMe. Adrien veut joindre à son titre d'empereur le titre d'ar* chonte d'Athènes, et multiplie lescheb-d'owvrt dans la patrie de Péridès ; Constantin le Grand est si flatté que les Athéniens loi aient Aevé uns statue, qu'il comble la ville de largesses; JoSea versedes larmes en quittant rAcadémie;et, quand il triomphe, il croit devoirsa victoireàla Hinervs de Pliidias. Les Chrysoslôme, les Basile, kl Cyrille, viennent, comme lesCicéron et lesAtticus, étudier l'éloquenceàsa source ; jusque dans le moyen âge, Athènes est i^pelée V École du sciences ei du génie. Quand l'Europe se réveille de la barbarie, son premier cri est pour Athènes. « Qu'est-eile devenue? » demande*t-on de toutes parts. Et quand on apprend que ses ruines existent encore , on y court comme si Ton avoit retrouvé les cendres d'une mère.
Quelle -différence de cette renommée à celle qui ne tient qu'aux armes I Tandis que le nom d'Athènes est dans toutes les bouches, Sparts est entièrement oubliée; on la voit à peine, seos Tibère, plaider, et perdre une petite cause oqqtre les Messéniens : on relit deux fols le passage de Tacite , pour bien s'assurer qu'il parle de la célèbre Lacédémone. Quelques siècles après, ou trouve une garde lacédémonienne auprès de Ca« racalla , triste honneur, qui semble annoncer que les enfants de Lycurgue avoient conservé leur férocité. Enfin Sparte se transforme, sons le Bas-Empire, en une principauté ridicule, doat les chefs prennent le nom de Despotes ^ ce nom devenu le titre des tyrans. Quelques pirates, qui se disent les véritables descendants des Lacédémooiens, font aujourd'hui toute la tfoire de Sparte.
Je n'ai point asses vu les Grecs modemeapoar oser atoir une opinion sur leur oaraetère. Je sais qu'il est trèfrAdle de calomnier les molheareux ; rien n'est plus aisé que de dire, à l'abri de tout danger : « Que ne brisent-Ils le joug sons lequel « ils gémissent? » Chacun peul avoir, an cmn du feu, ees haïuts sentiments et cette flère énergie. D'ailleurs, les opinions tranchantes abondait dans un siècle où Ton ne doute de rien , hors de
l'existence de Dieu; mais comme les jus^meats
DE PARIS A JÉRUSALEM
lot
génémix qne Ton porte sar les peuples sont 1
assez souventdénientîs parl'expérlence, je n'aurai
garde de prononcer. Je pense seulement qu'il y a
encore beaucoup de génie dans la Grèce ; Je crois
même que nos maîtres en tout genre sont encore
là : oonune je crois aussi que la nature humaine
eoDSorre à Rome sa supériorité; ce qui ne veut
pas dire que les hommes supérieurs soient main«
tenant à Rome.
Toutefois je crains bien que les Grecs ne soientjns silftt disposés à rompre leurs chaînes. Quand ils aenêetït débarrassés de la tyrannie qui les opprime , ils ne perdront pas dans un instant la marque de leurs fers. Non-seulement ils ont été broyés aous le poids du despotisme , mais il y a den mille ans qu'ib existent comme un peuple Tieilli et dégradé. Ils n'ont point été renouvelés, .ainsi que le reste de l'Europe , par des nations barbaries : la nation même qui les a conquis a eontnbaé à leur oouruption. Cette nation n'a point apporté chez eux les mœurs rudes et sauvages des hommes du Nord, mais les coutumes voluptueuses des hommes du Midi. Sans parler du crime religieux que les Grecs auroient commis en abjurant leurs autels, ils n'auroient rien gagné à se soumettre au Coran. Il n'y a dans le livre de Mahomet ni principe de civilisation , ni préeepte qui puisse élever le caractère : ce livre ne prêche ni la haine de la tyrannie, ni l'amour de la liberté. En suivant le culte de leurs maîtres, les Grecs auroient renoncé aux lettres et aux arts, pour devenir les soldats de la Destinée , et pour obéir aveuglément au caprice d'un chef absolu. Ils auroient passé leurs jours à ravager le monde , ou à dormir sur un tapis au milieu des lemmes et des parftims.
La même impartialité qui m'oblige à parler des Grecs avec le respect que l'on doit au malheur m^aoroit empêché de traiter les Turcs aussi sévèjement que je le fais, si je n'avois vu chez eux que les abus trop comqiuns parmi les peuples vainqueurs : malheureusement, des soldats repu- Micains ne sont pas des maîtres plus justes que les sateilitesd'un despote ; et un proconsul n'étoit guère moins avide qu'un pacha '. Mais les Turcs
■ Les nomalns, eomme les Tnrcs, réduisoient souvent les vitoa» cm CKlavage. S*U faut dire tout œ que Je pense, Je croîs que ee système est une des causes de la supériorité que les grands hommes d^Athèœs et de Rome ont sur les grands toMse» des temps modernes. Il e&t certain qu'on ne peut Jouir de toutes les facultés de'son esprit que lorsque l*oo est débarrasii des soins matériels de la Tie ; et Ton n*est totalement débar- IVié ëe cci iQint qM dam iBi pays où Ict arts, les méUén «t
ne sont pas des oppresseurs ordinaires, qudqu'ils aient trouvé des apologistes. Un proconsul pou* voit être un monstre d'impudicité , d'avarice , de cruauté; maistous les proconsuls ne se plaisoient pas , par système et par esprit de religion , à ren* verser les monuments de la civilisation et des arts , à couper des arbres , à détruire les moissons mêmes, et les générations entières : or, c'est ce que font les Turcs tous les jours de leur vie. Pourroit-on croire qu'il y ait au monde des t3nrans assez absurdes pour s'opposer à toute amélioration dans les choses de première nécessité? Un pont s'écroule, on ne le relève pas. Un homme répara sa maison , on lui fait une avanie. J'ai vu d^i capitaines grecs s'exposer au naufrage avec des voiles déchirées , plutôt que de raccommoder ces voiles; tant, ils craignoient de montrer leur aisance et leur industrie ! Enfin, si j'avois reconnu dans les Turcs des citoyens libres et vertueux au sein de leur patrie, quoique peu généreux envers les nations conquises , j'aurais gardé le silence, et je me serois contenté de gémir intérieurement sur Timperfection de la nature humaine ; mais retrouver à la fois , dans le même homme , le tyran des Grecs et l'esclave du Grand Seigneur, le bourreau d'un peuple sans défense et la servilç créature qu'un pacha peut dépouiller de ses biens, enfermer dans un sac de cuir et jeter au fond de la mer : c'est trop aussi ; et je ne connois point de bête brute que je ne préfère à un pareil homme. On voit que je ne me livrois point , sur le cap Sunium, à des idées romanesques. Idées que la beauté de la scène auroit pu cependant faire naître. Près de quitter la Grèce , je me retraçois naturel* lement l'histoire de ce pays; jecherchois à décou*. vrir dans l'ancienne prospérité de Sparte et d'Athènes la cause de leur malheur actuel , et dans leur sort présent , les germes de leur Aiture destinée. Le brisement de la mer, qui augmentoit par degrés contre le rocher, m'avertit que le vent s'étoit levé, et qu'il étoit temps de continuer mon voyage. Je réveillai Joseph et son compagnon. Nous descendîmes au bateau. Nos matelots avoieut
les occupations domestiques sont abandonnées à des esclaves. Le service de rhomme payé, qui vous quitte quand il lui plaH, et dont vous êtes obligé de supporter les négligences ou les vices , ne peut être comparé au service de Tbomme dont la vie et la mort sont entre vos mains. Il est encore certain que Vïm* bitude du commandement donne à l'esprit une élévation, et aux manières, une noblesse que Ton ne prend Jamais dans Té- Kalité bourgeoise de nos villes. Mais ne regrettons point œUa supériorité des anciens , puisqu'il falloit Tacheter aux dépens de la liberté de Tespéce humaine, et bénissons à Jamais lé diristianlane , qui a briaé les fers ds rcKtav*. ^
ITLNÉRAIRË
déjà fait les préparatifs du départ. Noos poussâmes au large; et la brise > qui étoit de terre, nous emporta rapidement vers Zéa. A mesure que nous nous éloignions, les colonnes de Sunium paroissoient plus belles aihdessus des flots : on les aperceyoit parfaitement sur Tazur du ciel, à cause de leur extrême blancheur et de la sérénité de la nuit. Nous étions déjà assez loin du cap, que notre oreille étoit encore frappée du bouillonnement des vagues au pied du roc, du murmure des vents dans les genévriers , et du chant des grillons qui habitent seuls aujourd'hui les rames du temple : ce furent les derniers bruits que j'entendis sur la terre de la Grèce,