VOYAGE DE L'ARCHIPEL» DE L'ANATOLIE ET DE
CO.NSTANTLNOPLE.
Je changeois de théâtre : les ties que j'allols traverser étoient , dans l'antiquité , une espèce de pont jeté sur la mer pour joindre la Grèce d'Asie à la véritable Grèce. Libres on sujettes, 'attachées à la fortune de Sparte ou d'Athènes , aux destinées des Perses, à celles d'Alexandre et de ses successeurs , elles tombèrent sous le joug romain. Tour à tour arrachées au Bas-Empire par les Vénitiens , les Génois , les Catalans , les Napolitains , elles eurent des princes particuliers, et même des ducs qui prirent le titre général de ducs de r Archipel. Enfin , les soudans de l'Asie descendirent vers la Méditerranée; et , pour annoncer à celle-ci sa future destinée, ils se firent apporter de l'eau de la mer, du sable et une rame. Les fies furent néanmoins subjuguées les dernières ; mais enfin elles subirent le soit commun ; et la bannière latine , chassée de proche en proche par le Croissaut, ne s'arrêta que sur le rivage de Corfou.
De cette lutte des Grecs , des Turcs et des Latins, il résulta que les fies de l'Archipel furent très-connues dans le moyen âge : elles étoient sur la route de toutes ces flottes qui portoient des armées ou des pèlerins à Jérusalem, à Constantinople, en Egypte, en Barbarie; elles devinrent les stations de tous ces vaisseaux génois et vénitiens qui renouvelèrent le commerce des Indes par le port d'Alexandrie : aussi retrouve-t-on les ' noms de Chio, de Lcsbos , de Rhodes, à chaque page de ia Byzantine; et tandis qu'Athènes et
Lacédémone étoient oubliées, on savoit la fortoni du plus petit écueil de l'Archipel.
De plus , les Voyages à ces ties sont sans nom* bre, et remontent jusqu'au septième siècle : il n'y a pas un pèlerinage en Terre-Sainte qui ne oonunence par une description de quelques ro« chers de la Grèce. Dès l'an 1555, Belon donna en firançois ses Observations de plusieurs siU' gularités retrouvées en Grèce; le Voyage de Toumefort est entre les mains de tout le monde; la Description exacte des îles de PArchipelf par le Flamand Dapper, est un travail excellent, et il n'est personne qui ne connoisse les Tableaux de M. de Choiseul.
Notre traversée (tit heureuse. Le 30 août, à huit heures du matin, nous entrâmes dans le port de Zéa : il est vaste, mais d'un aspect désert et sombre , à cause de la hauteur des terres dont il est environné. On n'aperçoit sous les rochers du rivage que quelques chapelles en raines et les magasins de la douane. Le village de là est bâti sur la montagne à une lieue du c6té du levant , et U occupe remplacement de l'ancienne Carthée. Je n'aperçus en arrivant que trois w quatre felouques grecques, et je perdis tout espoir de retrouver mon navire autrichien. Jela* sai Joseph au port, et je me rendis au village avec le jeune Athénien. La montée est rude et sauvage: cette première vue d*une île de l'Archipel ne me charma pas infiniment; mais j'étois accoutumé aux mécomptes.
Zéa, bâti en amphithéâtre sur le penchant in* gai d'une montagne , n'est qu'un village malpropre et désagréable, mais assez peuplé; les ânes, les cochons, les poules , vous y disputent le passage des rues; il y a une si grande multitude de coqs , et ces coqs chantent si souvent et si haut , qu'on en est véritablement étourdi. Je me rendis chez M. Pcngali, vice-consul françois à Zéa;i« lui dis qui] j'étois , d'où je venois, où je désirois aller ; et je le priai de noliser une barque pour me porter à Chio ou à Smyrne.
M. Pengali me reçut avec toute la cordialité possible : son fils descendit au port ; Il y ^^"^f un caïquc qui retournoit à Tlno , et qui devoit mettre à la voile le lendemain ; je résolus d ^ profiter : cela m'avançoit toiyours un peu sur n» route. .
Le viceH5onsul voulut me donner l'hospitahtéi au moins pour le reste de la journée. H ^^ quatre filles, et l'aînée étoit au moment de»
lOd
marier ; on faisoit déjà les préparatifs de la noce ; je passai donc des raines du temple de Sunium à un festin. G*est une singulière destinée que celle da voyageur. Le matin .il quitte un h6te dans les larmes; le soir il en trouve un autre dans la Joie; il devient le dépositaire de mille secrets : Ibrahim m*avoit conté à Sparte tous les accidents de la maladie du petit Turc; j'appris à Zéa l'his-, toire du gaMire de M. Pengali. Au fond, y fr*t-il rien de plus aimable que cette naïve hospitalité? ]^étes>vous pas trop heureux qu'on veuille bien TOQS accueillir ainsi , dans des lieux où vous ne IroQTerieas pas le moindre secours? La confiance que voos inspirez, Ton verture de cœur qu'on vous montre, le plaisir que vous paraissez faire et que TOUS faites, sont certainement des jouissances très-dooces. Une autre chose me touchoit encore beancpap : c*étoit la simplicité avec laquelle on me cbargeoit de diverses commissions pour la France, pour Gonstantinople, pour l'Egypte. On me demandoit des services comme on m'en rendoit; mes hôtes étoient persuadés que je ne les ooblierois point, et qu'ils étoient devenus mes amis. Je sacrifiai sur-le-champ à M. Pengali les mines dloulis, ou j'étois d*abord résolu d'aller, et je me déterminai, comme Ulysse, à prendre part aux festins d* Aristonoûs.
Zéa, Tancienne Céos, fut célèbre dans l'antiquité par une coutume qui existoit aussi chez les Celtes , et que l'on a retrouvée parmi les Sauvages de TAmérlque : les vieillards de Céos se donnoient b mort. Aristée , dont Virgile a chanté les abeilles, ou un antre Aristée, roi d'Arcadie , se retira à Céos. Ce fut lui qui obtint de Jupiter les vents étésiens pour modérer l'ardeur de la canicule. Érasistrate le médecin et Ariston le philosophe étoient de la ville dloulis, ainsi que Simonide et Baccbvlides : nous avons encore d'assez mau- -vais vers do dernier dans les Poetœ Grœci mimores, Simonide fut un beau génie; mais son esprit étoit plus élevé que son cœur. Il chanta Bipparque qui l'avoit comblé de bienfaits, et il chanta encore les assassins de ce prince. Ce fut apparemment pour donner cet exemple de vertu que les justes dieux du paganisme avoient préservé Simonide de la chute d'une maison. Il fiiut s'accommoder aux temps, dit le sage : aussitôt les ingrats secouent le poids de la reeonnoissance , les ambitieux abandonnent le vaincu, les poltrons se rangent au parti du vainqueur. Merveilleuse sngesse humaine, dont
les maximes, toujours superflues pour le courage et la vertu, ne servent que de prétexte au vice, et de refuge aux lâchetés du cœur !
Le commerce de Zéa consiste aujourd'hui dans les glands du velani ' que l'on emploie dans les teintures. La gaze de soie en usage chez les anciens avoit été biventée à Céos * ; les poètes , pour peindre sa transparence et sa finesse, l'appeloient du vent tissu. Zéa fournit encore de la soie : « Les « bourgeois de Zéa s'attroupent ordinairement « pour filer de la soie, dit Tournefort, et ils s'as- «( seyent sur les bords de leurs terrasses, afin de « laisser tomber leurs fuseaux jusqu'au bas de la « rae, qu'ils retirent ensuite en roulant le fil. « Nous trouvâmes Tévéque grec en cette posture : « il demanda quelles gens nous étions , et nous fit « dire que nos occupations étoient bien frivoles, « si nous ne cherchions que des plantes et des « vieux marbres. Nous répondîmes que nous se- « rions plus édifiés de lui voir à la main les œu- « vres de saint Chrysostôme ou de saint Basile que « le fuseau. »
J*avois continué à prendre du quinquina trois fois par jour : la fièvre n'étoit point revenue; mais j'étois resté très-foible, et j*avois tov^Jours une main et une joue noircies par le coup de soleil. J'étob donc un convive très-gai de cœur, mais fort triste de figure. Pour n'avoir pas l'air d'un parent malheureux, je m'ébaudissois à la noce. Mon hôte me donnoit Texemple du courage : il souffroit dans ce mcnnent même des maux cruels ^; et, au milieu du chant de ses filles, la douleur lui arrachoit quelquefois des cris. Tout cela faisoit un mélange de choses extrêmement bizarres; ce passage subit du silence des ruines au bruit d'un mariage étoit étrange. Tant de tumulte à la porte du repos éternel I Tant de joie auprès du grand deuil de la Grèce ! Une idée me faisoit rire : je me représentois mes amis occupés de moi en France ; je les voy ois me suivre en pensée, s'exagérer mes fatigues, s'inquiéter de mes périls : ils auroient été bien surpris , s'ils m'eussent aperçu tout à coup , le visage à demi brûlé , assistant dans une des Cyclades à une noce de village, applaudissant aux chansons de mesdemoiselles Pengali , qui chantoient en grec :
Ab! voos dirai-Je, maman, etc.;
* Espèce de chêne.
* Je suis PopiDion commune; mais il est possible Qoe Pline et Solin se soient trompés. D*après le témoignage de Ttbulle , d'Horace, etc., la gaze de soie se faisoit à Cot, et non pas n Céos.
* M. Pengali étoit malhearemement attaqué de la pierre.
HP
iriNÂBAIRE
tandis qae M. Pengali pooMoit des cris, que les coqss'égosilioient, et que les souvenirs dloulis» d' Aristée , de Simonide , étoient complètement efjlacés. C'est ainsi qu'en débarquant à Tunis , après une traversée de cinquante-huit Jours, qui fut une espèce de nanfirage continuel , je tombai cbes M. Devoise au milieu du carnaval : au lieu d'aU 1er méditer sur lesrubiesdeGarthage, je fus i^ligé de courir au bal , de m'habiller en Turc, et de me prêter à toutes les folies d'une troupe d'officiers américains, pleins de gaieté et de jeunesse.
Le changement de scène, à mon départ de Zéa, fut aussi brusque qu'il l'a voit été à mon arrivée dans cette lie. A onze heures du soir je qoit* tai la joyeuse famille : je descendis au port; je m'embai*qoai de nuit, par un gros temps, dans un caique dont l'équipage consistoit en deux mousses et trois matelots. Joseph, très-braye à t^rre, n'étoit pas aussi courageux sur la mer. Il me fit beaucoup de représentations inutiles ; il lui fallut me suivre et achever de courir ma fbrtune. Nous allions vent largue ; notre esquif, penché sous le poids de lavoile, avoit la quille à fleur d'eau^; les coups de la lame étoient violents ; les courants de l'Ëubée rendoient encore la mer plus houleuse ; le temps étoit couvert; nous marchions à la lueur des éclairs et à la lumière phosphorique des va* gués. Je ne prétends point faire valoir mes travaux, qui sont très-peu de chose; mais j'espère cependant que quand on me verra m*arracher à mon pays et à mes amis , supporter la flè vre et les fatigues, traverser les mers de la Grèce dans de petits bateaux , recevoir les coups de fusil des Bédouins , et tout cela par respect pour le public , et pour donner à ce public un ouvrage moins imparfait que le Génie du CAn'^Aant^me; j'espère, dis-je , qu'on me saura quelque gré de mes efforts.
Quoi qu'en dise U fkbie de l'Aigle et du Corbeau, rien ne porte Iwnheur comme d'imiter un grand homme ; j*avois fait le César : Quid Urnes? Cœsarem vehis^ et j'arrivai où je voulois arriver. Nous touchâmes à Tino le 31 à six heures du matin ; je trouvai à l'instant même une felouque hydriotte qui partoit pour Smyrne, et qui devoit seulement relâcher quelques heures à Chio. Le caique me mit à bord de la felouque , et je ne descendis pas même à terre.
Tino, autrefois Ténos , n*est séparée d'Andros que par un étroit canal : c'est une Ile haute qui repose sur un rocher de marbre. Les Vénitiens la possédèrent longtemps; elle n'est célèbre dans
l'antiquité que par ses serpents : la vipère avdt pris son nom de cette lie '. M. de Cholseul a M une description charmante des femmes de Tino; ses vues du port de San-Nicolo m'ont para d'une rare exactitude.
La mer, comme disent les marins, étoit tom* bée, et le ciel s'étoit éclairci : je déjeûnai sur le pont en attendant qu'on levât l'ancre; Je déeoiH vrois a différentes distances toutes les Cyclades : Scy ros , où Achille passa son enfance ; Délos , eè* lèbre par la naissance de Diane et d'Apolkm, par son palmier, par ses fêtes; Naxos, qui me rappeloit Aiiadne, Thésée, Bacchus, etqudques pages charmantes des Études de la NeUure. Mais toutes ces tles, si riantes autrefois , oa peut* être si embellies par l'imagination des poètes, n'offrent ai^yourd'hui que des cAtes désolées et arides. De tristes villages s'élèvent en pain de sacre sur des rochers ; ils sont dominés par des châteaux plus tristes encore, et quelquefois envinmnés d'une double ou triple enceinte de murailles : on y vit dans la frayeur perpétuelle des Turcs et des pirates. Comme ces villages fortiûés tombent cependant en ruines , ils font naître à la fois, dans l'esprit du voyageur, l'idée de toutes les mi* sères. Rousseau dit quelque part qu'il eût voulu être exilé dans une des îles de l'Archipel. Vékh quent sophiste se fût bientôt repenti de son choix. Séparé de ses admirateurs, relégué au milieu de quelques Grecs gossiers et perfides, il n'auroit trouvé dans des valions brûlés par le soleil, ni fleurs, ni ruisseaux, ni ombrages; il n'auroit va autour de lui que des bouquets d'oliviers, des rochers rougeâtres , tapissés de sauge et de liaume sauvage : je doute qu'il eût désiré longtemps continuer ses promenades, au bruit du vent et de la mer, le long d'une côte inhabitée.
Nous appareillâmes à midi. Le vent du nord nous porta assez rapidement sur Scio; mais nous fûmes obligés de courir des lx>rdées , entre l'Ile et la côte d'Asie, pour embouquer le canal. Nous voyions des terres et des lies tout autour de nous, lés unes rondes et élevées comme Samos, les autres longues et basses comme les caps du golfe d'Éphèse : ces terres et ces Iles étoient différemment colorées, selon le degré d'éloigné* ment. Notre felouque, très-légère ettrès-éiégante, portoit une grande et unique voile taillée comme l'aile d'un oiseau de mer. Ce petit bâtiment étoit
' Une espèce de vipère nommée tenta étoit originaire de Ténos. L*ile fut appelée dons l'origine 6|pAtssa et Hydnata, à cause de ses serpents.
DE PARIS A JÉRUSALEM
la propriété d*irae famille : cette famille étoit
ectmposée du père , de la mère , du frère et de six
garçons. Le père étoit le capitaine ; le frère, le pi-
kHe -, et les fils étoient les matelots : la mère pré-
paroU le repas. Je n*ai rien vu de plus gai , de
plus pn^pre et de plus leste que cet équipage de
frères. La Moaque étoit lavée , soignée et parée
oommemie maison chérie; elle avoit un grand
ehapeM sur la poupe , avec une image de la Pa-
nagfai sermoDtée d'une branche d'olivier. C'est
mie cbose asses commune dans l'Orient , de voir
«neikiiiilte mettre ainsi toute sa fortune dans un
TaisscaQ) changer de climats sans quitter ses
foyers, et se soustraire à l'esclavage en menant
sur la mer la vie des Scythes.
Noos vînmes mouiller pendant la nuit au port de Gliîo, • fortunée patrie d*Homère, » dit FéndoD dans les Aventures d'Arislonoùs, chefd*QeuYfe d'harmonie et de goût antique. Je m'étois profondément endormi, et Joseph ne me réveilla qu'à sept heures du matin. J'étois couché sur le pont : quand je vins à ouvrir les yeux , je me crus transporté dans le pays des fées ; je me troorois au milieu d'un port plein de vaisseaux, i^ant devant moi une ville charmante , dominée par des monts dont les arêtes étoient couvertes d*otiviers, de palmiers, de lentËsques et de térébinthes. Une foule de Grecs, de Francs et de Turcs étoient répandus sur les quais, et l'on entendoit k son des cloches'.
Je descendis à terre et Je ip'informai s'il n'y avoit point de consul de notre nation dans cette tie. On m'enseigna un chirurgien qui faisoit les afiaires des François : ildemeuroit sur le port. J'allai loi rendre visite ; il me reçut très-poliment. Son fils me servit de cicérone pendant quelques heures, poar voir la ville, qui ressemble beaueonp à une ville vénitienne. Baudrand , Ferrari , Toomefert, I>apper, Cbandier, M. de Ghoiseul, et nflie autres géographes et voyageurs.ont parlé de ime de Ghio : Je renvoie donc le lecteur à leurs ouvrages.
Je relonmai à dix heures à la felouque; Je déjeunât avec la famille : elle dansa et chanta sur le pont antoor de moi , en buvant du vin de Ghio, qui B^étoit pas du temps d'Anacréon. Un instrument pca harmonieux animoit les pas et la voix
* Il D*y a que les ptysans grecs de Tile de Chio qui aient , Cl Turquie , le privilège dé soDmr les doehes. Ils doWeet ce privilège et piasieun anlces à la collare de Tarbre à mas- Ik. VoTez le Mémoire de M. Galland , dans Touvrage de
de mes hAtes ; il n*a retenu de la lyre antique que le nom, et il est dégénéré comme ses maîtres : lady Graven en a fait la description.
Nous sortîmes du port le 1 «'■^ septembre à midi : la brise du nord commençoit à s*élever, et elle devint en peu de temps très-violente. Nous essayâmes d'abord de prendre la passe de Touest entre Ghio et les îles Spalmodores ' , qui ferment la canal quand on fait voile pour Mételin ou pour Smyrne. Mais nous ne pûmes doubler le cap Delphino : nous portâmes à Test , et nous allongeâmes la bordée jusque dans le port de Tchesmé. De là^ revenant sur Ghio, puis retournant sur le mont Mimas, nous parvînmesenfinànous élever aucap Gara-Bouroun , à l'entrée du golfe de Smyrne. Il étoit dix heures du soir : le vent nous manqua , et nous passâmes la nuit en calme sous la côte d'Asie.
Le S , à la pointe du jour, nous nous éloignâmes de terre à la rame , afin de profiter de Timbat aussitôt qu'il commeneeroit à souffler : il parut de meilleure heure que de coutume. Nous eûmes bientôt passé les îles de Dourlach , et nous vînmes raser le château qui commande le fond du golfe ou le port de Smyrne. J'aperçus alors la ville dans le lointain, au travers d'une forêt de mâts de vaisseaux : elle paroissoit sortir de la mer, car elle est placée sur une terre basse et unie que dominent au sud-est des montagnes d'un aspect stérile, Joseph ne se possédoit pas de joie : Smyrne étoit pour lui une seconde pa^ trie; le plaisir de ce pauvre garçon m'affligeoit presque, en me faisant d'abord penser à mou pays ; en me montrant ensuite que l'axiome , ubi beney ibi pairia^ n'est que trop vrai pour la plupart des hommes.
Joseph , debout auprès de moi sur le pont , me nommoit tout ce que je voyois, à mesure que nous avancions. Enfin , nous amenâmes la voile ^ et laissant, encore quelque temps filer notre feloi^ que , nous donnâmes fond par six brasses , en dehors de la première ligne des vaisseaux. Je cher^ chai des yeux mon navire de Trieste, et je le reconnus à son pavillon. Il étoit mouillé près de l'échelle des Francs , ou du quai des Européens. Je m'embarquai avec Joseph dans un calque qui vint le long de notre bord , et je me fis porter au bâtiment autrichien. Le caj^taine et son second étoient à terre : les matelots me reconnurent et me reçurent avec de grandes démonstrations
* Olim OEnussœ,
ITINÉRAIRE
de Joie. Ils m'apprirent qae le vaisseau étoifar* rivé à Smyrne le 1 8 août; qae le capitaiae avoit louvoyé deux joars pour m'attendre entre Zéa et le cap Sunium, et que le vent l'avoit ensuite forcé à continuer sa route. Ils ^joutèrent que mon domestique, par ordre du consul de France, m'avoit arrêté un l<^ement à Tauberge.
Je vis avec plaisir que mes anciens compagnons àvoient été aussi heureux que moi dans leur voyage. Ils voulurent me descendre à terre : Je passai donc dans la chaloupe du bâtiment, et bientôt nous abordâmes le quai. Une foule de porteurs s'empressèrent de me donner la main pour monter. Smyrne , où Je voyois une multitude de chapeaux ' , m^offroit l'aspect d'une ville maritime d'Italie, dont un quartier serait habité par des Orientaux. Joseph me conduisit chez M. Chauderloz, qui occupoit alors le consulat françois de cette importante échelle. J'aurai souvent à répéter les éloges que J'ai déjà faits de l'hospitalité de nos consuls ; Je prie mes lecteurs de me le pardonner : car, si ces redites les fatiguent. Je ne puistoutefoiscesserd'étrereconnoissant.M.Chauderloz, frèredeM. de la Clos, m*accueillitavec politesse ; mais il ne me logea point chez lui, parce qu'il étoit malade , et que Smyrne offre d'ailleurs les ressources d'une grande ville europiéenne.
Nous arrangeâmes sur-le-champ toute la suite de mon voyage : J'avois résolu de me rendre à Constantinople par terre, afin d'y prendre des flrmans , et de m'embarquer ensuite avec les pèlerins grecs pour hi Syrie ; mais Je ne voulois pas suivre le chemin direct , et mon dessein étoit de visiter la plaine de Troie en traversant le mont Ida. Le neveu de M. Ghauderloz, qui venolt de faire une course à Ephèse , me dit que les défilés du Gargareétolent infestés de voleurs, et occupés par des agas plus dangereux encore que les bri-. gands. Comme Je tenois à mon projet , on envoya chercher un guide qui devoit avoir conduit un Anglois aux Dardanelles par la route que Je voulois tenir. Ce guide consentit en effet à m'accompagner, et à fournir les chevaux nécessaires, moyennant une somme assez considérable. M. Chauderloz promit de me donner un interprète et un Janissaire expérimenté. Je vis alors que Je serois forcé de laisser une partie de mes malles au consulat, et de me contenter du plus strict né-
< 1^ turban et le chnpe nu font la principale distinction des Francs et (Ira Turcs; et, dans le langage du Levant, on compte par chapeaux et par torlMina.
cessaire. Le Jour du départ toi fixé au 4 septem* bi%, c'est-à-dire au surlendemain de mon arrivée à Smyrne.
Après avoir promis à M. Chauderloz de revenir dîner avec lui , Je me rendis à mon auberge , où Je trouvai Julien tout établi dans un appartement fort propre et meublé à l'européenne. Cette auberge, tenue par une veuve, jouissoit d'une très-belle vue sur le port : Je ne me souviens plus de son nom. Je n'ai rien à dire de Smyrne après Toumefort, Chandier, Pey88onel,Dallaway et tant d'autres ; mais je ne puis me refuser au plaisir de citer un morceau du Voyage de M. de Choiseul :
« Les Grecs, sortis du quartier d'Éphèse nommé « Smyma, n'avoient bâti que des hameaux au « fond du golfe, qui depuis a porté le nom de « leur première patrie; Alexandre vouhit les ras-
• sembler, et leur fit construire une ville près la « rivière Méiès. Antigone commença cet ouvrage « par ses ordres, et Lysimaque le finit
« Une situation aussi heureuse que celle de «c Smyrne étoit digne du fondateur d'Alexandrie, « et devoit assurer la prospérité de cet établisse- « ment. Admise par les villes d'Ionie à partager « les avantages de leur confédération , cette ville
• devint bientôt le centre du commerce de l'Asie « Mineure : son luxe y attira tous les arts; elle n fut décorée d'édifices superbes, et remplie d'une « foule d'étrangers qui venoient l'enrichir des n productions de leur pays, admirer ses merveQa les, chanter 'avec ses poètes et s'instruire avec « ses philosophes. Un dialecte plus doux prétoit ff un nouveau charme à cette éloquence qui pa* « roissoit un attribut des Grecs. La beauté du « climat sembloit influer sur celle des individus , « qui offroient aux artistes des modèles à l'aide « desquelsilsfaisDientconnottreaurestedumonde n la nature et l'art réunis dans leur perfection.
< Elle étoit une des villes qui revendiquolent « l'honneur d'avoir vu naître Homère : on mon- « troit sur le bord du Mélès le lieu où Crithéis « sa mère lui avoit donné le Jour, et la caverne « où il se retiroit pour composer ses vers immorft tels. Un monument élevé à sa gloire, et qui c portoit son nom , présentoit au milieu de la « ville de vastes portiques sous lesquels se rasm sembloient les citoyens; enfin, leurs monnoies R portoientson image, commes ilseussent reconnu « pour souverain le génie qui les honoroit.
« Smyrne conserva les restes précieux de cette
DE PARIS A JÉRUSALEM
prospérité Jusqu'à Fépoqae on Tempire eal à lutter oontre les Barbares : elle fut prise par les Turcs f reprise par les Grecs, toi^ours pillée, toujours détruite. Au commeucement du treliièiiie siècle , il n'en exlstoit plus que les raines et la citadelle , qui fut réparée par Tem* perenr Jean Comnène, mort en 1234 : cette teteicsse ne put résister aux efforts des princes turcs^ dimt die fût souvent la résidence , malgré les chevaliers de Rhodes, qui, saisis* sant une droonstance flivorable , parvinrent à y eoDStroire un fort et à s*y maintenir; mais Tamerlan prit en quatorze jours cette place que Bajazet bloquoit depuis sept ans.
« Smyme ne commença à sortir de ses ruines que lorsque les Turcs ftirent entièrement maîtres de Femplre : alors sa situation lui rencUt les avantages que la guerre lui avoit fait perdre ; elle redevint TentrepAt du commerce de ces contrées. Les habitants rassurés abandonnèrent le sommet de la m<mtagne , et bâtirent de nouvdies maisons sur le Ixnrd de la mer : ces constructions modernes ont été faites avec les marbres de tous les monuments anciens , dont fl reste à peine des fragments ; et Ton ne retrouve plus que la place du stade et du théâtre. On cfaerdieroit vahiement à reconnottre les vestiges des fondations , on quelques pans de mu- Tsilles qui s'aperçoivent entre la forteresse et remptoeement de la ville actuelle. »
Les tremblements de terre , les incendies et la peste ont maltraité la Smyme moderne, comme les Barbares ont détruit la Smyrne antique. Le dernier fléau que j'ai nommé a donné lieu à un dévouement qui mérite d*étre remarqué entre les dévouements de tant d'autres missionnaires ; rhistoire n*en sera pas suspecte; c'est un ministre anglican qui la rapporte. Frère Louis de Pavie , de l'ordre des récoilets , supérieur et fondateur de l'hôpital Saint- Antoine , à Smyrne, Ait attaqué de la peste : il fit vœu, si Dieu lui rendoit la vie, de la consacrer au service des pestiférés. Arraché miraculeusement à la mort, frère Louis a rempli les conditions de son vœu. Les pestiférés qu'il a soignés sont sans nombre, et l'on a calculé qu'il a sauvé à peu près les deux tiers > des malheureux qu'il a secourus.
Je n*avois donc rien à voir à Smyme, si ce
* Voyei Dallawat. Le grand moyen employé par le frère tMk était <l*cnvelopper le malade dans une chemlie trem-
cHATSAinaiJum. — tose iv.
n^est ce Mélès , que personne ne oonnolt , et don t trois ou quatre ravines se disputent le nom'. Mais une chose qui me frappa et qui me surprît, ce fut l'extrême douceur de l'air. Le ciel , moins pur que celui de l'Attique, avoit cette teinte que les peintres appellent un ton chaud ^ c'est-à-dire qu'il étoit rempli d'une vapeur déliée, un peu rougie par la lumière. Quand la brise de mer venoit à manquer, je sentois une langueur qui approchoit de la défaillance : je reconnus la molle lonie. Mon séjour à Smyme me força à une nouvelle métamorphose; je fus obligé de reprendre les airs de la civilisation , de recevoir et de rendre des visites. Les négociants qui me firent rhonneur de me venir voir étoient riches; et, quand j'allai les saluer à mon tour, je trouvai chez eux des femmes élégantes qui sembloient avoir reçu le matin leurs modes de chez Leroi. Placé entre les ruines d'Athènes et les débris de Jérusalem , cet autre Paris , où j'étois arrivé sur un bateau grec, et d'où j'allois sortir avec une caravane turque, coupoit d'une manière piquante les scènes de mon voyage : c'étoit une espèce d'oasis civilisée, une Paimyre au milieu des déserts et de la barbarie. J'avoue néanmoins que , naturellement un peu sauvage, ce n'étoit pas ce qu'on appelle la société que j'étois venu chercher en Orient : il me tardoit de voir des chameaux , et d'entendre le cri du cornac.
Le 5 au matin, tous les arrangements étant faits , le guide partit avec les chevaux : il alla m'attendre à Ménémen-Eskélessi, petit port de l'Anatolie. Ma dernière visite à Smyme fut pour Joseph : Quantum mutatus ab illo >Étoit-ce bien là mon Illustre drogman? Je le trouvai dans une chétive boutique, planant et battant sa vaisselle d'étain. Il avoit cette même veste de velours bleu qu'il portoit sur les ruines de Sparte et d'Athènes. Mais que lui servoient ces marques de sa gloire? que lui servoit d*avoir vu les viUes et les hommes, mores hominum et urbes? Il n'étoit pas même propriétaire de son échoppe ! J'aperçusdans un coin un maître à mine refrognée, qui parloit rudement à mon ancien compagnon. C'étoit pour
1 Cbandier en fait pourtant une deicripUon assez poétique, quoiqu'il se moque des poêles et des peintres qui se sont avisés de donner des eaux à riHssus. Il fait couler le Mêlés derrière ie cbAteau. La carte de Smyme de M. de Cboiseul marque aussi le cours du fleuve, père dllomcre. Comment 8e fait-il qu*avec toute rimaginallon qu'on me suppose, Je n*aie pu voir en Grèce ce que Unt d'illustres et graves voyageurs y ont vu? J'ai un maudit amour do la véii'é et une crainte de dire ce qui n'est pas, qui l'emportent en mol sur toatc autre ooosidératlon.
cela que iosêph se réjotiissolt tant d'arriver! Je n'ai regretté que deux choses dans mon voyage, c'est de n'avoir pas été assez riche pour établir Joseph à Smyme, et pour racheter un captif à Tunis. Je fls mes derniers adieux à mon pauvre camarade : 11 pleuroît , et je li*étols gUère moins attendri. Je lui écrlvîis mon nom sur un petit morceau de papier, dans lequel J'enveloppai des marques sincères de ma retonnoissance ; de sorte que le maître de la boutique ne vit tien de ce (Jul se passoit entre nous.
Le soir, après avoir remercié M. le consul de toutes ses civilités, je m'embarquai dans un bateau avec Julien, le drogman , les Janissaires et le neveu de M. Chauderloz , qui voulut bien m'accompagner Jusqu'à Téchelle. Nous y abordâmes en peu de temps. Le guide étolt sur le rivage : j'embrassai mon jeune hAte qui retoumoit à Smyme, nous montâmes à cheval, et nous partîmes.
Il étolt minuit quand nous arrivâmes au kan de Ménémen. J'aperçus de loin une multitude de lumières éparses : c'étolt le repos d'une caravane. En approchant. Je distinguai les chameaux, les uns couchés , les autres debout ; ceux-ci chargés de leurs fardeaux , ceux-là débarrassés de leurs jbagages. Des chevaux et des ânes débridés mangeolent l'orge dans des seaux de cuir ; quelques cavaliers se tenolent encore achevai, et les femmes voilées n'étoient point descendues de leurs dromadaires. Assis les Jambes croisées sur des tapis, des marchands turcs étolent groupés autour des feux qui servolent aux esclaves à préparer le pliau ; d'autres voyageurs ftimolent leurs pipes à la porte du kan, mâchoient de Toplum , écoutolent des histoires. On brûlolt le café dans les poêlons; des vivandières alloient de feux en feux, proposant des gâteaux de blé grue, des fruits et de la volaille; des chanteurs amusoient la foule; des Imans faisoient des ablutions, se prostemoient, se relevoient, Invoquoient le prophète; des chameliers dormoient étendus sur la terre. Le sol étolt Jonché de ballots, de sacs de coton, de couffes de riz. Tous ces objets , tantôt distincts et vivement éclairés, tantM confus et plongés dans une demi-ombre, selon la couleur et le mouvement des feux , offrolent une véritable scène des Mille et une Nuits, Il n'y manquolt que le calife Aroun al Raschlld , le visir Glaffar, et Mesrour, ehef des eunuques.
Je me souvins alors , pour la première fois
queje foulols les plaines de l'Asie, partie du monde qui n'avoit point encore vu la trace de mes pas, hélas ! ni ces chagrins queje partage avec tous les hommes. Je me sentis pénétré de respect pou cette vieille terre où le genre humain prit nais* satice, où les patriarches vécurent, où Tyr et Ba« bylbne s'élevèrent , où l'Étemel appela Cyras et Alexandre , où Jésnfr€hrist accomplit le mystère dé notre salut. Un monde étranger s'ouvroit de^ vaut moi : J'allols rencontrer des nations qui m'é» tolent Inconnues, des mœnrs diverses, des usa« gesdifXérents,d*autres animaux, d*autresplaBte8^ un ciel nouveau , une nature nouvelle. Je passe* rois bientôt THermus et le Granique; Sardes n'» toit pas loin ; Je m'avançols vers JPergame et vers Troie : l'histoire me dérouiolt une autre page des révolutions de l'espèce humaine.
Je m'éloignai à Inon grand regret de la caravane. Après deux heures de marche nous arriva^ mes au bord de l'Hermus , que nous traversâmei dans un bac. C'est toujours le iurMus Hermus : Je ne sais sHl roule encore de l'or. Je le regardai avec plaisir, car c'étolt le premier fleuve, propre ment dit , que je renoontrois depuis que J'avois quitté l'Italie. Nous entrâmes à la pointe du Jour dans une plaine bordée de montagnes peu ék^ vées. Le pays offrolt un aspect tout difi^émt de celui de la Grèce : les cotonniers verts, le chaume jaunissant des blés, l'écorce variée des pastèques, diaproient «gréàblement la campagne; des char meaux palssoîent çà et là avec les buffles. Noos laissions derrière nous Magnésie et le raontSipylus : ainsi nous n'étions pas éloignés des champs de bataille où Agésilas humilia la puissance du grand roi , et où Sclpion remporta sur Antiochus cette victoire qui ouvrit aux Romains le ehemis de l'Asie.
Nous aperçûmes au loin sur notre gauche les ruines de Cyme, et nous avions Néon-Tichos à notre droite: J'étois tenté de descendre de cheval et de marcher a pied, par respect pour Homère, qui avoitpassé^dans ces mêmes lieux.
« Quelque temps après , le mauvais état de ses « affaires le disposa à aller à Cyme. S'étant mis « eii route, il traversa la plaine de THermus et « arriva à Néon-Tichos, colonie de Cyme : elle n fut fondée huit ans après Cyme. On prétend « qu'étant en cette ville chez un armurier, il y « récita ces vers, les premiers qu'il ait faits : «0 « vous, citoyens de l'aimable fille de Cyme, qui R habitez au pied du mont Sardène, dont le som-
DE PABIS A JÉRUSALEM.
met est ombragé de bois qui répandent lu fratchear, et qai vous abreuYez de l'eau du divin Hemus, ija'enflinta Jupiter, reqpeetez la misère d^unétrangerqui n'a pasune maison où il puisse trouver un asile. »
« L*flérmn8 coûte piès de Néon-Tiehos, et le mont Sardène domine l'un et l'autre. L'armurier fl*appeloit Tychius : ees vers lui firent tant de plaisir, qu'il se détermina à le recevoir chez M, Plein de commisération pour un aveugle ré. dait à deoMDder son pain , il lui promit de partager avec lui ce qu'il avoit. Mélésigène étant entré dans son atelier, prit un siège, et en préseiiee de qudques citoyens de Méon-Ticlios, il lenr montra un échantillon de ses poésies : c'étoit l'expédition d'Am^iaraûs contre Tlièbes, et des hymnes en Thonneur des dieux. Chacun en dît «eo sentiment, et Mélésigène ayant porté là-dnsM son Jugement, ses auditeurs en (tarent dans Tadmiraticm.
• Tant qn'ii Ait à Néon-lldios, ses poésies lui fimmmit les moyens de subsister : on y montrait eneora de mon temps le lieu où il avoit coutume de s'asseoir quand il rédtoit ses vers. Ge lien, qui éUAt encore en grande vénération , étoât oml>ragé par un peuplier qui avoit eommenoé i croître dans le temps de son arrivée». »
Poisque Homère avoit eu pour hôte un anmirier à Néon-Tldy», Je ne rougissois plus d'avoir en pour interprète nu marchand d'étainàSmyrne. Plût «1 ciel que la ressemblance fût en tout aussi complète, dussé-Je acheter le génie d'Homère par tous les malheurs dont ce poète fut accablé I
Après quelques heures de marche nous franchimes une des croupes du m<Hit Sardène, et nous arrivâmes an bord du Pytlncus. Nous flmes halte pour laisser passer une caravane qui traveraolt le fleuve. Les chameaux, attachés à la queue les uns des autres, n'avançoient dans l'eau qu'en résistant; ils allongeoient le cou, et étolent tirés par l'âne qui marche à la tête de la caravane. Les marchands et les ctievaux étoient arrêtés en iiaoede nous, de Tautre côté de la rivière, et l*on voyoit une femme turquei assise à l'écart, qui se cacboit dans son voile.
Nous passâmes Je Py&icus à notre tour, audessous d*un méchant pont de pierre; et à onze heures nous gagnâmes un k:an, où nous laissâreposer les dievaux.
* réf d*fiamère, traduclloo de M. Larcher.
A cinq heures du soir nous nous remimes en route. Les terres étoient hautes et âsset bien cultivées. Nous vojions la mer à gauche. Je remarquai , pour la première fois , des tentes de Tur^comans : elles étoient faites de peaux de brebis noires, ce qui me fit souvenir des Hébreux et des pasteurs aral)e8. Nous descendîmes dans la plaine de Myrine, qui s'étend Jusqu'au golfe d*Élée. Un vieux château , du nom de Gttzel'Hissar, s'éle- Toitsur une des pointes de la montagne que nous venions de quitter. Nous campâmes, à dix heures du soir, au milieu de la plaine. On étendit à terre unecouverturequeJ'avoisachetéeàSmyme.
Je me couchai dessus et Je m'endormis. En me réveiliant , quelques heures après , Je vis les étoiles briller au-dessus de ma tète, et J'entendis le cri du chamelier qui conduisoit une caravane éloignée. Le S nous montâmes à cheval av2int le Jour. Nous cheminâmes par une plaine cultivée : nous traversâmes le Caîcus à une lieue de Pergame, et àneuf heuresdumatin nous entrâmesdansia ville. Elle est bâtie au pied d'une montagne. Tandis que leguide conduisoit leschevaux au kan, J'allai voir les ruines de hi citadelle. Je trouvai les débris de troisenceintesdemurailles, les restes d'un théâtre et d'un temple (peut-être celui de Minerve Porte^ Victdr^.Jeremarquai quelques firagments agréables de sculpture, entre autres , une frise ornée de guMandes que soutiennent des tètes de bœuâ et des aigles. Pergame étoit au-dessous de moi dansladireeUondu midi: elle ressembleà un camp de baraques rouges. Au eouebant se déroule une grande plaine terminée par la mer ; an levant s'étend une autre plaine ixMrdée au loin par des montagnes; an midi, et an pied de ia viile, Je voyois d'abord des dm^ières plantés de cyprès; puis une iNmde de terre cultivée en orge et en coton ; ensuite deux grands tumuhts : après cela venoit une lisière plantée d'arbres; et enfin une longue et haute colline qui arrètoit l'œil. Je découvrois aussi au nord-est quelques-nns des replis du Séiinus et du Gétius, et à l'est, l'amphithéâtre dans le creux d'un vallon. La ville, quand Je descendis de la dtadeile, m'offrit les restes d'un aque^ duc et les débris du Lycée. Les savants du pays prétendent que la fiuneuse bibliothèque étoit renfermée dans ce dernier monument.
Mais si Jamais description fut superflue , c'est celle que Je viens de faire. Il n'y a guère plus de cinq à six mois que M. de Gholseui a publié la suite de son Voyage, Ce second volume, où Ton
rrtNÉBAIRE
reconnott les progrès d'un talent que le travail , le temps et le malheur ont perfectionné, donne les détails les plus exacts et les plus curieux sur les monuments de Pergame et sur Thistoire de ses princes. Je ne me permettrai donc qu*une réflexion. Ce nom des Attale, cher aux arts et aux lettres, semble avoir été fatal aux rois : Attale, troisième du nom, mourut presque fou, et légua ses meubles aux Romains : Populus rotnanuSf bonorum meorum hœresesto. Et ces républicains, qui regardoient apparemment les peuples comme des meubles, s'emparèrent du royaume d'Attale. On trouve un autre Attale , jouet d*Alaric, et dont le nom est devenu proverbial pour exprimer un fantôme de roi. Quand on ne sait pas porter la pourpre, il ne faut pas l'accepter : mieux vaut alors le sayon de poil de chèvre. •
Nous sortîmes de Pergame le soir à sept heures; et, fiiisant route au nord, nous nous arrêtâmes à onze heures du soir pour coucher au milieu d'une plaine. Le 6,àquatre heures du matin, nous reprimes notre chemin, et nous continuâmes de marcher dans la plaine, qui, aux arbres près, ressemble à la Lombardie. Je fus saisi d'un accès de sommeil si violent , qu'il me fbt impossible de le vaincre , et Je tombai par-dessus la tète de mon cheval. J'aurois dû me rompre le cou; j'en fus quitte pour une légère contusion. Vers les sept heures, nous nous trouvâmes sur un sol Inégal , formé par des monticules. Nous descendîmes ensuite dans un bassin charmant planté de mûriers, d'oliviers, de peupliers, et de pins en parasol (pinus pitijsa). En général, toute cette terre de l'Asie me parut fort supérieure à la terre de la Grèce. Nous arrivâmes d'assez bonne heure à la Somma, méchante ville turque, où nous passâmes la journée.
Je ne comprenols plus rien à notre marche. Je n'étois plus sur les traces des voyageurs qui tous, allant à Burse ou revenant de cette ville, passent beaucoup plus à Test, par le chemin de Constantinople. D'un autre c6té, pour attaquer le revers du mont Ida, il me sembloit que nous eussions dû nous rendre de Pergame à Adramytti, d'où, longeant la c6te, ou franchissant le Gargare, nous fassions descendus dans la plaine de Troie. Au lieu de suivre cette route, nous avions marché sur une ligne qui passoit précisément entre le chemin des Dardanelles et celui de Ck)nstantinople. Je commençai à soupçonner quelque super-
cherie de la part du guide, d'autant plus (joeje l'avois vu souvent causer avec le janissaire, renvoyât Julien chercher le drogman ; Je demandai à celui-ci par quel hasard nous nous trouvioDs à la Somma. Le drogman me parut embarrassé; il me répondit que nous allions à Kircagadi; qn'il étoit impossible de traverser la montagne; que nous y serions infedlliblement égorgés; que notre troupe n'étoit pas assez nombreuse pour hasarder un pareil voyage, et qu'il étoit bien plu expédient d'aller r(joindre le chemin deConstantinople.
Cette réponse me mit en colère; je vis daiff* ment que le drogman et le janissaire, soHpir peur, soit par d'autres motlfis , étoient entrés dans un complot pour me détourner de mon ehemlD. Je fis appeler le guide , et je lui reprochai sob i» fidélité. Je lui dis que, puisqu'il tnmvoit lanNite de Troie impraticable, il auroit dû le déclarera Smyme; qu'il étoit un poltron, tout Tareqn'li étoit ; que je n'abandonnerois pas ainsi mes projets selon sa peur ou ses caprices; quemonmar^ ché étoit fait pour être conduit aux Dardanelles, et que j'irois aux Dardanelles.
A ces paroles, que le drogman traduisit trèsfidèlement, le guide entra en fureur; il s'éais : Allah! allah ! secoua sa barbe de rage, dédaraqae J'avois beau dire et beau faire , qu'il me mèœroit à Kircagach , et que nous verrions qai , d'an cbrftien ou d'un Turc, auroit raison auprès de l'agi. Sans Julien , je crois que j'aurois assommé cet homme.
Kircagach étant une riche et grande ville, i trois lieues de la Somma, j'espérois y trooTer un agent françois qui feroit mettre ce Turc à la raison. Le 7, à quatre heures du matin, toote notre troupe étoit à cheval , selon Tordre quef efl avoisdonné.NousarrîvâmesàKircagachcnmoio«
de trois heures, et nous mîmes pied à terre à il porte d'un très-beau kan. Le drogman s'inforrai à l'heure même s'il n'y avoit point un consul f^Bçois dans la ville. On lui indiqua la demeure d'oo chirurgien italien : Je me fis conduire chez le ftètendu vice-consul , et Je lui expliquai mon afWrt. Il alla sur-le-champ en rendre compte au commandant : celui-ci m'ordonna de comparolw devant lui avec le guide. Je me rendis au tritanal de Son Excellence; j'étoisprécédédudnjgn»» et du janissaire. L'aga étoit à demi couché *ns l'angle d'un sopha, au fond d'une grande safle assez belle , dont le plancher étoit couvert de ta-
DE PABIS A JÉRUSALEM.
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pis. Cétoit un Jeune homme d'mie famille de vizirs. U avoit des armes suspendues au-dessus de sa tête; un de ses officiers étoit assis auprès de loi : il fùmoit d'un air dédaigneux une grande pipe persane, et poussoit de temps en temps des éclats de rire immodérés en nous regardant. Cette réoqiCion me déplut. Le guide, le Janissaire et le drogman itèrent leurs sandales à la porte , selon la eoDtnme : ils allèrent baiser le bas de la robe de Faga , et revinrent ensuite s'asseoir à la porte.
La chose ne se passa pas si tranquillement à mon ^gard : j'étols complètement armé, botté, ^peronoé; J'avois un fouet à la main. Les esclaves voulurent m*obliger à quitter mes bottes, mon fouet et mes armes. Je leur fis dire par le drogman qu'un Françds suivoit partout les usages de son pays. Je m'avançai brusquement dans la chambre. Un spahi me saisit par lé bras gauche, et me tira de force en arrière. Je lui sanglai à travers le visage un coup de fouet qui l'obligea de lâcher prisée II mit la main sur les pistolets qu'il portoit à la ceinture : sans prendre garde à sa menace , J'allai m'asseoir à c6té de l'aga , dont J'éConnement étoit rislble. Je lui parlai françois; je me plaignis de rinsolence de ses gens; je lui dis que ce n*étoit que par respect pour lui que je n'avois pas tué son janissaire; qull devoit savoir que les François étoient les premiers et les plus fidèles alliés du Grand Seigneur ; que la gloire de leurs armes étoit assez répandue dans l'Orient, pour qu'on apprit à respecter leurs chapeaux , de même qulls honoroient les turbans sans les craindre; que J'avols bu le café avec des pachas qui m*av<Ment traité comme leur fils; que Je n'étois pas venu à Kircagach pour qu'un esclave m'apprit à vivre , et fût assez téméraire pour toucher la basque de mon habit.
L'aga ébahi m'écoutoit comme s'il m'eût entenda : le drogman lui traduisit mon discours. IJ fcpoadlt qu'il n'avoit Jamais vu de François; qu'il m'avoit pris pour un Franc, et que très-certainement il alloit me rendre justice : il me fit apporter le café.
Rien n'étoit curieux à observer comme l'air stnpéfiût et la figure allongée des esclaves qui me voyoient assis avec mes bottes poudreuses sur le divan, auprès de leur.maitre. La tranquillité étant rétablie, on expliqua mon affaire. Après avoir entendu les deux partis, l'aga rendit un arrêt auquel je ne m'attendois point du tout : il condamna le guide à me rendre une partie de mon
argent; mais il déclara que, les chevaux étant fatigués , cinq hommes seuls ne pouvoieot se liasarder dans le passage des montagnes ; qu'en conséquence Je de vois, selon lui , prendre tranquillement la route de Gonstantinople.
Il y avoit là dedans un certain bon sens turc assez remarquable, surtout lorsqu'on considéroit la jeunesse et le peu d'expérience du juge. Je fia direàSon Excellence que son arrêt, d'ailleurs trèsjuste, péchoit par deux raisons : premièrement, parce que cinq hommes bien armés passoient partout ; secondement , parce que le guide auroit dft faire ses réflexions à Smyme , et ne pas prendre un engagement qu'il n'avoit pas le courage de remplir. L'aga convint que ma dernière remarque étoit raisonnable , mais que , les chevaux étant fiatigués et incapables de faire une aussi longue route , lafatoHié m'obligeolt de prendre un autre chemin.
Il eût été inutile de résister à la fatalité : tout étoit secrètement contre moi , le Juge , le drogman et mon janissaire. Le guide voulut faire des dif* ficultés pour l'argent; mais on lui déclara que cent coups de bâton l'attendoient à la porte , s'il ne restituolt pas une partie de la somme qu'il avoit reçue. Il la tira avec une grande douleur du fond d'un petit sac de cuhr, et s'approcha pour me la remettre : je la pris et la lui rendis en lui reprochant son manque de bonne foi et de loyauté. L'intérêt est le grand vice des musulmans, et la libéralité est la vertu qu'ils estiment davantage. Mon action leur parut sublime : on n'entendolt qu'Allah ! Allah 1 Je fiis reconduit par tous les esclaves , et même par le spahi que j'avois frappé : ils s'attendolent à ce quMIs appellent le régal. Je donnai deux pièces d'or au musulman battu ; Je crois qu'à ce prix il n'aurolt pas fait les difficultés que Sancho faisoit pour délivrer madame Dul* cinée. Quant au reste de la troupe , on lui déclara de ma part qu'un François ne fiiisoit ni ne reoevolt de prés«its.
Voilà les soins que me coûtoient Uion et la gloire d'Homère. Je me dis, pour me consoler, que je passerois nécessairement devant Troie en faisant voile avec les pèlerins , et que Je pourrois engager le capitaine à me mettre à terre. Je ne songeai donc plus qu'à poursuivre promptement ma route.
J'allai rendre visite au chirurgien ; il n'avoit point reparu dans toute cette affaire du guide, soit qu'il n'eût aucun titre pour m'appuyer, soit
lia
ITIN&RAIBE
qu'il eralgntl leoommandvat Nous iknm promenâmes ensemble dans la ville , qui est assez grande et bien peuplée. Je vis ce que je n*a vois point encore rencontré ailleurs , des jeunes Grecques sans voiles, vives, jqlies, aocortesi et en apparence filles d'Ionie. Il est singulier que Kircagach , si counu dans tout le Levant pour la supériorité de spn coton, ne se trouve dans aucun voyageur ■ , et n'existe sur aucune carte. C'est une de ces villes que les Turcs appellent sacrées : elle est attachée à la grande mosquée de Gonstantinople; les pachas ne peuvent y entrer. J'ai parlé de la bonté et de la singularité de son miel à propos de celui du mont Hymette.
Nous quittâmes Kircagach à trois heures de l'aprèsHnidi , et nous primes la route de Gonstantinople. Mous nousdirigions au nord, à travers un l^ys plantéde cotonniers. Nous gravîmes une petite montagne ; nous descendîmes dans une autre plaine, et nous vînmes, à cinq heures et demie du soir, coucher au kan de Kelerabé. G'est vraisemblablement ce même lieu que Spon nomme BascuUmbéi; Toumefort, Baskelambai; etXhéyeaoX^Dgelembé. Gette géographie turque est fort obscure dans les voyageurs. Ghacun ayant suivi l'orthographe que lui dictoit son oreille, <m a encore une peine infinie à faire la concordance des noms anciens et des noms modernes dans l' Anato- Ue. D'Ànville n'est pas complet à cet égard; et vialheureusement la carte de la Propontidci le- \ée par ordre de M.* de Ghoiseul , ne dessine que les côtes de la mer de Marmara.
J'alkd me promener aux environs du village; le ciel étoit nébuleux , et l'air froid comme en France. G'étoit la première fois que je remarquois cette espèce de ciel dans l'Orient Telle est la puissance de la patrie : j'éprouvois un plaisir secret à contempler ce ciel grisâtre et attristé , au lieu de ce ciel pur que j'avois eu si longtemps mr ma tête.
Si , dans sa ooane déplorée , Il luccpmbe au dernier sommeU , Sant revoir la douce ooDtrée Ou brilla son premier Boleil ; Là, son dernier aoapir s^adresM; LA, son e&plnnto fendresM Veat que ses os soient remenés :
D'une région étrangère
I M. deClioiseût est le spolqul la nomme. TVMimefort pArle d'une montagne appelée Hircagan. Paul Lucas, Pococke, Chandler, Spon ,'Smitli , IXalla^ay , tie disent rien de Kircagach. D*Anvillé la passe sous silence. Les Mémoires de Peysflonel n*eo parlent pas. Si elle se trouve dans quelques-uns des innombral>les voyages en Orient , c*est d'une manière très- •iMcare, et qui éeb^ipe enttèrement à ma mémoire.
(i\ o<e de$ deux premières éditions.)
Kircagach le trouve, dit-on , lur une carte d*Arrowsmi1b.
La terre «eioltmoiai iégève A ses mAnes abandonna!
Le 8, au lever du jour, nous quittâmes notre gtte , et nous commençâmes à gravir une région montueuse qui seroit couverte d'une admirable forêt de chênes, depins, de phylly rea, d'andrachnés , de térébinthes, si les Turcs laissoieDt croître quelque chose; mais ils mettent le feu aux jeunes plants , et mutilent les gros arbres. Ce peuple détruit tout, c'est un véritable fléau'. Les villages , dans ces montagnes , sont pauvres; mais les troupeaux sont assez communs et trè»variés. Vous voyez dans la môme cour des bœufs, des buffles , des moutons , des chèvres , des chevaux , des ânes , des mulets , mêlés à des poules, à des dindons , à des canards , à des des. Quelques oiseaux sauvages , tels que les cigognes et les alouettes, vivent familièrement avec ces animaux domestiques; au milieu de ces hôtes paisibles règne le chameau , le plus paisible de tous. Nous vtnmes dîner àGeuJouclL; ensuite, continuant notre route , nous bAmes le café au haut de la montagne de Zebec ; nous couchâmes à Ghia-Ouse. Toumefort et Spon nomment sur cette« route un lieu appelé Gourou ffonlgi.
Nous traversâmes le 9 des montagnes plus él^ vées que celles que nous avions passées la veille. Wheler prétend qu*e1les forment la chaîne du mont Timnus. Nous dînâmes h Manda-Fon.
Spon et Toumefort écrivent Mandagoia : on y voit quelques colonnes antiques. Cest ordinairement la couchée : mais nous passâmes outre, et nous nous arrêtâmes à neuf heures du soir au café d'Émir-Capi , maison isolée au milieu des bois. Nous avions fdit une route de treize beares : le maître du lieu venoit d*expirer. Il étoft étendu sur sa natte ; on Fen Ata bien vite pour me la donner : elle étoit encore tiède, et âgk tous les amis du mort avoient déserté la mais(«. Due espèce de valet qui restoit seul m*assura bien qnc son maître n'étoit pas mort de maladie conta' gieuse ; je fis donc déployer ma couverture sur la natte, je me couchai et m'endormis. D'aotres dormiront à leur tour sur mon dernier lit, et ne penseront pas plus à mol que je ne pênsoisau Turc qui m*avolt cédé sa place : « On jette «b • peu de terre sur la tète, et en voilà pour jan mais K •
■ Toumefort dit qu'on inet le feu à ces forêts pouraoSnenter lei pâturages , oe qui est trèMdNHirde de U part des Turcs, car le bois manque daot toute la Turquie, et les pâturages y sont abondants.
' PAtCiO.
DE PAQIS A JéaUSALEM.
Le ] o , après sU bmies de marche , nou8 arriyânies pour déjeuner au joli village de Sousé- Terié. Cest peut-être le Sousurluck de Thévenot ; et très^sertainemeat c'est le Sousigbirli de Spon, 9t le Soosoiighirii de Xoqrœfort, c est-à-dire le village des Buffle&^*Eau. Il est situé à la fio et sur le revers des montagnes que nous venions de passer. A cinq cents pas du village coule une rivière, ft de raatre eôté de cette rivière s'étend une * beiie et vaatej^aine. Cette rivière de Sousongbirli n'est autre chose que le Granique , et cette plaine joeonnoe est la plaine de la Mysie '•
Quelle est donc la magie de la gloire I Un voyageur va traverser un fleuve qui n'a rien de re- ,fuirqaable : on lui dit que ce fleuve se nomme SousanghirU; il passe et continue sa route; mais si quelqu'un lui crie : C'est le Graniquel il recule , envce des yeux étonnés, demeure les regards attachés sur le cours de l'eau, comme si cette eau avoU un pouvoir magique, ou comme si quelque voix extraordinaire se faisoit entendre sur la rive. Et c'est un seul homme qui immortalise ainsi on petit fleuve dans un désert I Ici tombe un empire immense; ici s'élève un empire encore plus grand; l'Océan indien entend la chute du trône qui s'écroule près des mers de la Propontide ; le Gang^ voit accourir le Léopard aux quatre ailes * f qui triomphe au bord du Granique ; Baby lone , que le roi bâtit dans l'éclat de sa puissance ^, ouvre ses portes pour recevoir un nouvcwn maître; Tyr, reine des vaisseaux^, s'ahaifsir et sa rivale sort des sables d'Alexandrie. Alexandre commit des crimes : sa tête n'avoit pu résister à l'enivrement de ses sucqès ; mais par quelle magnanimité ne racheta-t-il pas les erreurs de sa vie ! Ses crimes furent toujours expiés par ses pleurs : tout, chez Alexandre, sor* toit desentrailles. Il finit et commença sa carrière par desx mots sublimes. Partant pour combattre .Darius, il distribue ses États à ses capitaines : m Que vous réservez- vous donc? » s'écrient ceuxci éuxmés. « L'espérance !» — « A qui laissez-vous « Tempire? » lui disent les mêmes capitaineS|
• le De sais d'après quel mémoire oa quel voyageur d'AnvfOe doaiM au Graoiqiie le non d*Oifsiw/a. La maoièR dont ■MB ofcUle a flotendtt proBoocer le Dom de oe fleuve, Sou^ MéverU , se rapproche plus du nom écrit par d*Anville que
«aoMocliifli 00 Soaniflack.
{Note dei deux premières éditions.) Spon et Tmimefort prennent comme moi le Soasooghiifi wrleGianîque.
* Uaboel
comme il expiroit. — « « Au plus digue 1 ^ Plaçons entre ces deux mots la conquête du monde achevée avec trente-cinq mille hommes en moins de dix ans, et convenons que si quelque homme a ressemblé h un dieu parmi les hommes, c'étoit Alexandre. Sa mort prématurée ajoute même quelque chose de divin à sa méfnoire; car nous le voyons toujours jetine, beau, triomphant, sans aucune de ces infirmités de corps, sans aucun de ces revers de fortune , que l'âge et le temps amènent. Cette divinité s'évanouit, et les mortels ue peuvent soutenir le poids de sou ouvrage. « Son « empire, dit le prophète , est donné aux quatre «vents du ciel' (2). »
Nous nous arrêtâmes pendant trois heures à Sousongbirli , et je les passai tout entières à contempler le Granique. Il est trè^^ncaissé; son bord occidental est Foide et escarpé ; Teau brillante et limpide coule sur un fond de sable. Cette eau , dans Tendroit où je Tai viie, n'a guère plu9 de quarante pieds de largeur, sur trois et demi de profondeur; niais au printemps elle s'élève et roule avec impétuosité.
Nous quittâmes Sousongbirli à deux heures de l'après-diner ; noqs traversâmes le Granique , et nous nous avançâmes dans la plaine de la Mikalicie ' , qui étoit comprise dans la Mysie des anciens. Nous vt4mes coucher à Tehutitsi , qui est peut-être le Squetieui de Toumefort Le kan se trouvant rempli de voyageurs , nous nous établîmes sous de grands saules plantés en quinconce.
Le i 1 , nous partîmes au lever du jour, et laissant à droite la route de Burse, nous continuâmes à marcher dans une plaine couverte de joncs terrestres , où Je remarquai les restes d\in aqueduc.
Nous arrivâmes à neuf heures du matin à Mikalitza, grande ville turque , triste et délabrée , située sur une rivière à laquelle elle donne son nom. Je ne sais si cette rivière n'est point celle qui sort du lac Abouilla : ce qu'il y a de certain, c'est qu'on découvre au loin un lac dans la plaine. Dans ce cas , la rivière de Mikalitza seroit le Rhyndaque , autrefois le Lycus , qui prenoit sa source dans le Stagnum Artynia; d'autant plus qu'elle a précisément à son onbouehure la petite fie ( Besbleos ) indiquée par les anciens. La ville de Mikalitza n'est pas très-éloîgnée du Lopodion
> Toamefort éttlt Miehëiim.
ITINÉRAIRE
de Mcétas, qui est le Loopadi de Spon, le Lopadi, Loobat et Oaioubat de TouniefMt. Rien n^est plos fatigant pour un Toyageur qœ cette confusion dans la nomenclature des lieox ; et si f ai commis à ce propos des erreurs presque iné- Titables, Je prie le lecteur de se souvenir que des hommes plus habiles que mol s*y sont trompés '. , Nous abandonnâmes MIkalItza à midi, et nous descendîmes, en suivant le bord oriental de la rivière, vers des terres élevées qui forment la c6te de la mer de Marmara, autrefisis la Propontide. J'aperçus sur ma droite de superbes plaines, un grand lac, et dans le lointain la chaîne de rOlympe : tout ce pays est magnifique. Après avoir chevauché une heure et demie, nous traversAmes la rivière sur un pont de bois, et nous parvînmes au défilé des hauteurs que nous avions devant nous. Là nous trouvâmes l'échelle ou le port de Hlkalitza; Je congédiai mon fHpon de guide, et Je retins mon passage sur une barque turque, prête à partir pour Constantinople.
A quatre heures de Taprès-midi , nous commençâmes à descendre la rivière : il y a seize lieues de l'échelle de Hikaliza à la mer. La rivière étoit devenue un fleuve à peu près de la largeur de la Seine ; elle couloit entre des monticules verts qui baignent leur pied dans les flots. La forme antique de notre galère, le vêtement oriental des passagers, les cinq matelots demi-nus qui nous tirolent à la cordelle, la beauté de la rivière, la solitude des coteaux , rendoient cette navigation pittoresque et agréable.
A mesure que nous approchions de la mer, la rivière formoit derrière nous un long canal au fond duquel on aperce voit les hauteurs d'où nous sortions, et dont les plans inclinés étoient colorés par un soleil couchant qu'on ne voyoit pas. Des cygnes voguoient devant nous , et des hérons alloient chercher à terre leur retraite accoutumée. Gela me rappeloit assez bien les fleuves et les scènes de l'Amérique, lorsque le soir Je quittois mon canot d'écorce , et que j'allumois du feu sur un rivage inconnu. Tout à coup les collines entre
' Pendant que Je fais tous ces calculs , il peut exister telle géographie, tel ouvrage, où les points qaeje traite soill &lalrds. Cela ne fait pas que J*aie négligé ce que Je devois savoir. Je dois oonnotlre les grandes autorités : mais comment exiger quej^aie lu les nouveautés qui parolssent en Europe tous les ans? Je n*en al malheureusement que trop lu. Parmi tes ouvrages modernes sur la géographie, Je dob remarquer toutefois le Précis de ^a géographie vnivenelU, de M. Malte-Brun, ouvrage excellent , où Ton trouve une érudition très-rare , une critique sage, éés aperçus nouveaux , on style clair, spirituel el toi^ours approprié au sujet
lesquelles nous dieuttona vmant à se repliera droite et à gandie, la mer s'ouvrit devant nooi Au pied des deux promontoires s'éteudoit on terre basse, à demi noyée, formée par ksalhh vions du fleuve. Noos vinmes mouiller sooseette terre marécageuse, près d^ine cabane, damier kan de l'Anatolie.
Le 13, à quatre heures du matin, nous kfi« mes rancre; le vent étoit doux et fitvorable; et nous nous trouvâmes en moinsd'une denii4ieun à l'extrémité des eaux du fleuve. Le ^eetade mérite d'être décrit Uaurore se levoit à ootn droite par-dessus les terres du continent ; à Min gaudieÉ'étendoitla mer de Marmara; lapron de notre barque regardoit une lie; le del àl'o* rient étoit d'un rouge vif, qui pâlissolt à mesure que la lumière croissoit ; l'étoile du matin hnM dans cette lumière empourprée; et att-deaoosde cette belle étmle on distinguoit à peine le crois* saut de la lune, comme le trait du pinceau k plus délié : un ancien aurait dit que Vénus , Diane et l'Aurore venoient lui annoncer le pins briihnt des dieux. Ge tableau changeoit à mesure que je le contemplois : bientAt des e^èces de njoos roses et verts, partant d'un centre coummiB} montèrent du levant au zénitb : ces ooaleufsi^e^ facèrent, se ranimèrent, s'effitcèrentdenoQnvii, Jusqu'à ce que le soleil paroissant sur rhonuB confondit toutes les nuances du ciel daos vm universelle blancheur légèrement dorée.
Nous fîmes route au nord, laissant à notre droite les c6tes de l'Anatolie : le vent tomba me heure après le lever du soleil , et nous avançâmes à la rame. Le calme dura toute la Journée. U coucher du soleil fut froid, rouge et sans aed* dents de lumière : l'horizon opposé étoit grisâtre, la mer plombée et sans oiseaux ; les côtes loin* taines paroissoient azurées, mais elles n'avoient aucun éclat Le crépuscule dure peu, et M rem* placé subitement par la nuit. A neuf heoresjle vent se leva du c6té de l'est et nous fîmes twone route. Le 1 3 , au retour de l'aube , nous noos trouvâmes sous la c6te d*Europe, en travers du port Saint-Étienne : cette c6te étoit basse et mie. Il y avoit deux mois , jour pour Jour et presqtf heure pour heure, que J'étois sorti de la capitale des peuples civilisés , et J'allois entrer dans la ci* pitale des peuples barbares. Que de choses a*!* vois-Je point vues dans ce court espace de temp. Combien ces deux mois m'avoient vieilli I
A six heures et demie , nous passâmes detast
tu
la Pdodrlère, monament blanc et long, cons*
mit à l'italienne. Derrière ce monument s'éten-
doit la terre d'Enrope : elle paroissoit plate et
uniforme. Des villages annoncés par quelques
arbres étoient semés çà et là; c'ctoit un paysage
de la Beauce après la moisson. Par-dessus la
pointe de œtte terre , qui se courboit en croissant
derant nous, on découvroit quelques minarets
de GoDStantinople.
A huit heures, un calque vint à notre bord : eomme nous étions presque arrêtés par le calme , Je quittai la felouque, et Je m*embarquai avec mes gens dans le petit bateau. Nous rasâmes la pointe d'Europe, où s'élève le château des Sept- Toors, vieille fortification gothique qui tombe en mine. Gonstantinople , et surtout la c6te d'Asie , étoient noyées dans le brouillard : les cyprès et les minarets que J'apercevois à travers cette 'vapeur présentoient l'aspect d'une forêt dépouillée* Gomme nous approchions de la pointe du sérail , le vent du nord se leva , et balaya en moins de quelques minutes la brume répandue sur le tidMeao ; Je me trouvai tout à coup au milieu du palais du commandeur des croyants : ce fut le ooop de baguette d'un génie. Devant moi le canal de la mer Noire serpentoit entre des collines riantes, ainsi qu'un fleuve superlie : J'avois à droite la terre d'Asie et la ville de Scutari ; la terre d'Europe étoit à ma gauche; elle formoit, en se creusant , une large baie pleine de grands navires àrancre, et traversée pard'innombrabies petits bateaux. Cette baie , renfermée entre deux coteaux , présentoit en regard et en amphithéâtreConstantinople et Galata. L'immensité de ces trois villes étagées, Galata, Gonstantinople et Scutari; les cyprès, les minarets, les mâts des vaisseaux qui a*devoient et se confondoient de toutes parts; la verdure des arbres, les couleurs des maisons Manches et rouges; la mer qui étendoit sous ces oljfets sa nappe bleue, et le ciel qui dérouloit audems un autre champ d'azur : voilà ce que J'admirois. On n'exagère point quand on dit que Gonstantinople offre le plus beau point de vue de runivers '.
Nous abordâmes à Galata : Je remarquai surle-champ le mouvement des quais, et la foule des porteurs, des marchands et des mariniers; erax-d annonçoient par la couleur diverse de leurs visages , par la différence de leur langage, de leurs habits, de leurs robes, de leurs
> IcpféflrepoiirUDtblHaedelfapIcs.
chapeaux, de leurs bonnets, de leurs turbans» qu'ils étoient venus de toutes les parties de l'Europe et de l'Asie habiter cette frontière des deux mondes. L'absence presque totale des femmes, le manque de voitures à roues , et les meutes de chiens sans maîtres, furent les trois caractères distinctift qui me frappèrent d'abord dans l'intérieur de cette ville extraordinaire. Comme on ne marche guère qu'en babouches, qu'on n'entend point de bruit de carrosses et de charrettes , qu'il n'y a point de cloches , ni presque point de mé-* tiers à marteau, le silence est continuel. Vous voyez autour de vous une foule muette qui semble vouloir passer sans être aperçue, et qui a toujours l'idr de se dérober aux regards du maître. Vous arrivez sans cesse d'un bazar à un cimetière , comme si les Turcs n'étoient là que pour acheter, vendre et mourir. Les cimetières sans murs , et placés au milieu des rues , sont des bois magnifiques de cyprès : les colombes font leurs nids dans ces cyprès et partagent la paix des morts. On découvre çà et là quelques monuments antiques qui n'ont de rapport ni avec les hommes modernes , ni avec les monuments nouveaux dont ils sont environnés : on di^oit qu'ils ont été transportés dans cette ville orientale par l'effet d'uu talisman. Aucun signe de Joie , aucune apparence de lx)nheur ne se montre à vos yeux : ce qu'on voit n'est pas un peuple , mais un troupeau qu'un iman conduit et qu'un Janissaire égorge. Il n'y a d'autre plaisirque la débauche, d'autre peine que la mort. Les tristes sons d'une mandoline sortent quelquefois du fond d'un café, et vous apercevez d'infâmes enfants qui exécutent des danses honteuses devant des espèces de singes assis en rond sur de petites tables. Au milieu des prisons et des bagnes s'élève un sérail , capitule de la servitude : c'est là qu'on gardien sacré conserve soigneusement les germes de la peste et les lois primitives de la tyrannie. De pâles adorateurs rôdent sans cesse autour du temple, et viennent apporter leurs têtes à l'idole. Rien ne peut les soustraire au sacrifice; ils sont entraînés par un pouvoir fatal : les yeux du despote attirent les esclaves, comme les r^rds du serpent fascinent les oiseaux dont il fidt sa proie.
On a tant de relations de Gonstantinople, que ce seroit folie à moi de prétendre encore en parler Ml y a plusieurs auberges à Fera qui ressem-
1 On pcul ooDsuUftr Etienne de Byzance, Gylu. de Topograpfda CoHêtanUnopoltot ; DU Carge, Cotutantinopolii
ITINÉRAIRE
btent à celles des autres de FRnrope ; les porteurs qni s'emparèreot de mes bagages me condulsireot à Tune de ces auberges. Je me rendis de là au palais de France. J'avois eu rhouneur de voir à Paris M. le général Sébastiani, ambassadeur de France à la Portr : non-seulemoit il voulut bien exiger que je mangeasse tous les jours au palais, mais ce ne fût que sur mes instantes prières qo*il me permit de rester à Taubei^e. MM* Francbini frères , premiers drogmansde Tambassade , m'obtinrent , par Tordre du général , les flrmans nécessaires pour mon voyage de Jérusalem ; monsieur l'ambassadeur y joignit des lettres adressées au père gardien de Terre-Sainte et à nos consuls en Egypte et en Syrie. Craignant que je ne vinsse à manquer d'argent, il me permit de tirer sur lui des lettres de change à vue, partout où jp pourrois en avoir besoin ; enfin , joignant à ces services du premier ordre les attentions de la politesse, il voulut lui-même me faire voir Coustantinopie, et il se donna la peine de m'accompagner aux monuments les plus remarquables. Messieurs ses aidés de camp et la légation entière me comblèrent de tant de civilités , que j'en étols -véritablement confus : c'at un devoir pour moi de leur témoigner ici toute ma gratitude.
Je ne sais comment parler d'une autre personne que j'aurois dû nommer la première. Son eitréme bonté éioit accompagnée d'une grâce touchant^ €t triste qui sembkiit être un pressentiment de l'avenir : elle étoit pourtant beureuse , et une circonstance particulière augmentoit ei^core son bonheur. Moi-même j'ai pris part à cette joie qui -devoit 8e changer en deuil. Quand je quittai Constantinople, madame Sébastian! étoit pleine de santé, d'espérance et de jeunesse; et je n'a- Yois pas encore revu notre pays , qu'elle ne pou- Toit d^à plus entendre l'expression de ma reconnoissance :
.....'... .TrojatnfeHoefepQttam Ddinet extrano terra idiaiia solo.
Il y avolt dans ce moment même à Gonslantf- Dople une députatien des pères de Terre-Sainte ; ils étoient venus réclamer la protection de Tarnbassadeur contre la tyrannie des ooimnaiidaMlB de Jérusalem. Les pères me donnèrent des lettres de recommandation pour Jailh. fat nn antre
ChritUana; Pobtbr, ObaervaUofu an ihe nligion, etc., «^ ike Turks ; HovtikhGtk d^Obson, Tableau de l'Empire ottoman; DALLAW4Y, Constantinople ancienne et moderne; Paul Lucas, Thêvenot, Tourkefort; enfin te Fogaye putoreique de Constantinople et det rivei du Bôêphare, etc., eie.
bonheur, le bâtiment qui portoit les pèlerins grecs eu Syrie se trouvoit prêt à partir. 11 étoit en rade, et il devoit mettre à la voile au premier bon vent; de sorte que, si mon voyage de la Troade a voit réussi , j'aurois manqué celui de lai Palestine. Le marché Ait bientôt conclu avec le capitaine (3). Monsieur l'ambassadeur fit porter à bord les provisions les plus recherchées. Il me donna pour interprète un Grec appelé Jean y domestique de MM. Francbini. Ck>mblé d'attentions, de vœux et de souhaits, le 18 septembre à midi je fys conduit sur le vaisseau des pèlerins.
J'avoue que si j'étois fâché de quitter des hôtes d'une bienveillance et d'une politesse aussi rares, j'étois cependant bien aise de sortir de Constantinople. Les sentiments qu'on éprouve
malgré soi dans cette ville gâtent sa beauté : quand on songe que ces campagnes n'ont été babitéei autrefois qiie par des Grecs du Bas-Empire , et qu'elles sont occupées aujourd'hui par des Tuna, on est choqué du contraste entre 1^ peuples ^ les lieux; il semble que des esclaves aussi vils et des tyrans aussi cruels n'auroient jamais dû déshonorer un séjour aussi magnifique. Jetois arrivé a Constantinople le jour même d'une révolution : les rebelles de la Romélie s'étoient avancés jus* qu'aux portes de la ville. Obligé de céder à iV rage, Séiim avoit exilé et renvoyé des ministres désagréables aux janissaires : on attendoit à chaque instant que le bruit du canon annonçât la chute des têtes proscrites. Quand je contemplois les arbres et le palais du sérail, je ne pouvois me défendre de prendre en pitié le maître de ce vaste empire'. Ohl que les despotes sont misérables au milieu de leur bonheur, foibles au milieu de leur puissance I Qu'ils sont à plaindre de faire couler les pleurs de tant d'hommes , sans être sârs ei|x*mémes dfi n'en jamais répandre, sans pouvoir jouir du sommeil dont ils privent l'infortuné]
Le6^ourdeCon8tantiDoplemepe8oit.Jen*aime A visiter que les lieux embellis par les vertus ou par ks arts, et je ne trouvois dans cette patrie des Phocas et des Bajazet ni les unes ni les auties. Mes souhaits twrmX bîentAt lempUs, car nous levâmes i'aacre le jour même de mon ombarqiteinent , à quatre heures du soir. Nous 4^oyâmes la voile au vent du nord, et nous vc^uâmes vers Jérusalem sous la bannière de la croix , qui flottoU aux mâts de notre vaisseau.
' La fia malheareuse de Sélim n^a que trop Jastiflé oelto pitié.
DE PARIS A JÉRUSALEM
TROISIÈBIE PARTIE.
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