‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 22 sur 170 · VOYAGE DE RHODES, DE JAFFA, DE BETHLÉEM, ET DE LA MER MORTE · texte numérisé non relu

VOYAGE DE RHODES, DE JAFFA, DE BETHLÉEM, ET DE LA MER MORTE

fswss étk>D8 sur le vaisseau à peu près deux cents passagers, hommes, femmes, enfants et Yieillaitls. On voyoit autant de nattes rangées en ordre des deux côtés de l*éntre-pont. Une bande de papier, collée 6ontre le bord du vaisseau, indiquoit le nom du propriétaire de la natte. Chaque pèferin avoit suspendu à son chevet son bourdon, son chapelet et une petite croix. La chambre du capitaine étoit occupée par les papas conducteurs de la troupe. A l'entrée de cette chambre, on avoit ménagé deux antichambres. J'avois Thonneur de loger dans un de ces trous noirs, d'environ six pieds carrés, avec mes deux domestiques; une famille occupoit vis-à-vis de moi l'autre appartement. Dans cette espèce de république , chacon faisoit son ménage à volonté, les femmes soignolent leurs enfants, les hommes fumoieut ou préparoient leur dîner, les papas cau$oient ensemble. On entendoit de tous côtés le son des mandolines, des violons et des lyres. On chantoit, on daosoit, on rioit, on prioit. Tout le monde étoit dans la joie. On me disoit : Jérusalem , en me montrant le midi ; et je répondois : Jérusalem! Enfin, sans la peur, nous eussions été les plus henreuses gens du monde; mais au moindre vent les matelots plioient les voiles, les pèlerins erioient : Christos , kyrie eleison ! L'orage passé, nous reprenions notre audace.|

An reste, Je n'ai point remarqué le désordre dont parlent quelques voyageurs. Nous étions au contraire fort décents et fort réguUers. Dès le pronier soir de notre départ, deux papas firent la pnèie, à laquelle tout le monde assista avec hcancoop de recueillement Onhénit le vaisseau, cérémonie qui se renouveloit à chaque orage. Les i*luuiU,de l'Église grecque ont assez de^douceur, mai» peu de gravité. J'observai une chose singulière : nnenfant oommençoit le verset d'un psaume u ton aigu, et le soutenolt ainsi sur une note, tandis qu'un papas chantoit le même sar un air différent et en canon , c'est-jh dire , commençant la phrase lofsque l'enfant en avoit déjà passé le milieu. Ils ont un admirable Kyrie eleison : oe n'est qu'une note ieoue par différentes voix , les unes graves , ies autres ai- >, exécutant, andante et mezza voce, l'oc-

tave , la quinte et la tierce. L'effet de ce Kyrie est suprenant pour la tristesse et la mejesté : c'est sans doute un reste de l'ancien chant de la primitive Ëglise. Je soupçonne Tautre psalmodie d'appartenir à ce chant moderne introduit dans le rit grec vers le quatrième siècle, et dont saint Augustin avoit bien raison de se plaindre.

Dès le lendemain de notre départ la fièvre me reprit avec assez de violence : je fus obligé de rester couché sur ma natte. Nous traversâmes rapidement la mer de Marmara (la Propontide). Nous passâmes devant la presqu'île de Cyzique, et à Tembouchure d'JEgos-Potamos. Nous rasâmes les promontoires de Sestos et d'Abydos : Alexandre et son armée , Xerxès et sa flotte , les Athéniens et les Spartiates , Héro et Léandre , ne purent vaincre le mal de tête qui m'accabloit ; mais lorsque, le 21 septembre à six heures du matin , on me vint dire que nous allions doubler le château des Dardanelles, la fièvre fut chassée par les souvenirs de Troie. Je me traînai sur le pont; mes premiers regards tombèrent sur un haut promontoire couronné par neuf moulins : c'étoit le cap Sigée. Au pied du cap je distinguois deux lumulusy les tombeaux d'Achille et de Patrocle. L'embouchure du Simols étoit à la gauche du château neuf d'Asie ; plus loin , derrière nous , en remontant vers THellespont, paroissoient le cap Rhétée et le tombeau d*Ajax. Dans l'enfoncement s'élevoit la chaîne du mont Ida, dont les pentes, vues du point où j'étois, paroissoient douces et d'une couleur harmonieuse. Ténédos étoit devant la proue du vaisseau : est in consjpectu Tenedos,

Je promenois mes yeux sur ce tableau, et les ramenois malgré moi à la tombe d'Achille. Je répétois ces vers du poète :

« L'armée des Grecs belliqueux élève sur le ri- « vage un monument vaste et admiré ; monument « que Ton aperçoit de loin en passant sur la mer, « et qui attirera les regards des générations pré- « sentes et des races flitures. »

*A(i9' avtoT<jt S* Siteira {iffov xal à(iO|jiova Tt3(&Sov Xeuaftcv *Aprfe(Mv icp^ orpon^c éixp.tftéKo* ^ 'AxTfjèdnpmixoOoiptiKlvXaBnT 'SUT)«t6vfy* "Q^ xev TTiXeçavi^ ix icovroftv Mçéavt stu) ToTc oT vOv YeYotaun xai ot [ieT6i»a6ev ioovrai.

Odyss., llb. xiiY.

Les pyramides des rois égyptiens sont peu de chose, comparées à la gloire de cette tombe de gazon que chanta Homère, et autout de laquelle courut Alexandre.

ITINEBAIRE

J'éprouvai dans ce moment un effet remarquable de la puissance des sentiments et de l'influence de rame sur le corps. J'étois monté sur le pont avec la fièvre : le mal de tête cessa subitement; Je sentis renaître mes forces, et , ce qu*il y a de plus extraordinaire , toutes les forces de mon esprit : il est vrai que vingt- quatre heures après la fièvre étolt revenue.

Je n'ai rien à me reprocher : J'avois eu le dessein, de me rendre par TAnatolie à la plaine de Troie, et l'on a vu ce qui me força à renoncer à mon projet; J*y voulus aborder par mer, et le capitaine du vaisseau refusa obstinément de me mettre à terre, quoiqu'il y fdX obligé par notre traité'. Dans le premier moment, ces contrariétés me firent beaucoup de peine, mais aujourd'hui Je m'en console. J*ai tant été trompé en Grèce, que le même sort m*attendoit peut-être à Troie. Du moins J'ai conservé toutes mes illusions sur le Simoîs; J'ai de plus le bonheur d'avoir salué une terre sacrée , d'avoir vu les flots qui la baignent , et le soleil qui l'éclairé.

Je m'étonne que les voyageurs, en parlant de la plaine de Troie, négligent presque toujours les souvenirs de VÉnéide, Troie a pourtant fait la gloire de Virgile comme elle a fait celle d*Homère. C'est une rare destinée pour un pays d'avoir inspiré les plus beaux chants des deux plus grands poètes du monde. Tandis que Je voyois fuir les rivages d'Ilion, Je cherchois à me rappeler les vers qui peignent si bien la flotte grecque sortant de "rénédos , et s'avançant,/7er siientia lunoBj à ces bords solitaires qui passoient tour à tour sous mes yeux. Bientôt des cris affreux succédoient au silence de la nuit , et les flammes du palais de Priam éclalroient cette mer, où notre vaisseau voguoit paisiblement.

La muse d'Euripide , s'emparant aussi de ces douleurs, prolongea les scènes de deuil sur ces rivages tragiques.

LE CHQBUH.

« Hécube, voyez-vous Andromaque qui s'a- « vanoe sur un char étranger? Son fils, le fils « d'Hector, le Jeune Astyanax , suit le sein ma- « temel.

HÉCUBE

« 0 femme infortunée, en quels lieux êtes-vous « conduite, entourée des armes d'Hector et des « dépouilles de la Phrygie?...

> Voyez ce traité sous 1« note a , à la Uo de Touvrage. !

ANDHOMAQUE.

«0 douleurs!

HÉCOBE.

«Mesenftnts!

AlfDBÔMAQUB.

« Infortunée I

HÉCUBE

«Et mes enfants!...

AlfDBOMAQUE.

« Accours, mon époux!...

HÉCUBE

« Oui , viens, fléau des Grecs ! 0 le premier de « mes enfants ! Rends à Priam, dans les enfen, « celle qui , sur la terre , lui fut si tendrement unie.

LE CHGEUB.

« Il ne nous reste que nos regrets et les larma « que nous versons sur ces ruines. Les douleun « ont succédé aux douleurs.... Troie a subi le Joug n. de l'esclavage.

HÉCUBE

« Ainsi le palais où Je devins mère est tombé!

LE CHQBUB.

• 0 mes enfants, votre patrie est changée en « désert! etc.». »

Tandis que Je m'occupois des douleurs d'Hécube, les descendants des Grecs avoient encore l'air, sur notre vaisseau , de se réjouir de fa mort de Priam. Deux matelots se mirent à danser sur le pont, au son d'une lyre et d'un tambourla : ils exécutoient une espèce de pantomime. Tant^ ils levoient les bras au ciel , tantôt ils appuyolent une de leurs mains sur le côté, étendant l'antre main comme un orateur qui prononce une harangue. Ils portoient ensuite cette même main au cœur, au front et aux yeux. Tout cela étolt entremêlé d'attitudes plus ou moins bizarres , sans caractère décidé, et assez semblables aux contorsion! des Sauvages. On peut voir, au sujet des danses des Grecs modernes , les lettres de M. Guys et de madame Chénier. A cette pantomime succéda une ronde, où la chaîne, passant et repassant par différents points , rappeloit assez bien les sujets de ces bas-reliefs où Ton voit des danses antiques. Heureusement l'ombre des voiles du vaisseau me déroboit un peu la figure et le vêtement des acteurs, et Je pou vois transformer mes sales matelots en bergers de Sidie et d'Arcadie.

Le vent continuant à nous être fevorable , noos francbtmes rapidement le canal qui sépare Tile de Ténédos du continent, et nous longeâmes la

> Leê 7'AiyeNiff«. Théâtre des Grecf.TradactloQfraDçoiae.

DE PARIS A JÉRUSALEM

cAte de rAnAtolie josqn'an cap Baba, autrefois Lectum Pfwnontorinm. Nous portâmes alors à YoaxsX pour doubler, à rentrée de la nuit, la pointe de l'tie de Lesbos. Ce fut à Lesbos que na« qoîreiit Sapbo ^ Alcée, et que la tète d'Orphée Tint aborder en répétant le nom d^Euiydice :

Ah ! arisemn Eorjrdleeo , anima ftigieiite , Toeabat

Le 11 an matin la tramontane se leva avec one videoce extraordinaire. Nous devions mouiller à Ghio pour prendre d'autres pèlerins ; mais , par la frayeur et la mauvaise manœuvre du capitaine, nous fûmes obligés d'aller Jeter l'ancre au port de Tchesmé, sur un fond de roc assez dangereux, près d'un grand vaisseau égyptien naufFagé. .

Ce port d'Asie a quelque chose de fatal. La flotte turque y fût brûlée , en 1770, par le comte Orlow , et les Romains y détruisirent les galères d*Antioclius, l'an 191 avant notre ère, si toutefois le Cyssus des anciens est le Tchesmé des modernes. M. de Ghoiseul a donné un plan et une Tue de ce port. Le lecteur se souvient peut-être que j'éU^ presque entré à Tchesmé en faisant iFoile pour Smyme, le 1^ septembre, vingt et on jours avant mon second passage dans i'Ar-

Noos attendîmes , le 22 et le 33 , les pèlerins de nie de Chio. Jean descendit à terre et me flt une ample provision de grenades de Tchesmé : elles ont une grande réputation dans le Levant, quoiqu'elles soient inférieures à celles de Jaffa. Mais je viens de nommer Jean, et cela me rappelle que je n'ai point encore parlé au lepteur de ce nouvel interprète , successeur du bon Joseph. Cétoit l'homme le plus mystérieux que j'aie jamais rencontré : deux petits yeux enfoncés dans la tète et comme cachés par un nez fort saillant , deux moustaches rouges, une habitude continuelle de sourire , quelque chose de souple dans Je maintien, donneront d'abord une idée de sa personne. Quand il avoit un mot à me dire, il eommençoit par s'avancer de cûté, et, après avoir fidt un long détour, il venoit presque en rampant me chuchoter dans l'oreille la chose du monde la moins secrète. Assitût que je i'apercevois, je lui criois : Marchez droit et parlez haut ; conseil qu'on pourroit adresser à bien des gens. Jean avolt des intelligences avec les principaux papas : il racontent de moi des choses étranges; il me faisait des compliments de la part des pèlerins

qui demeuroient à fond de cale , et que je n'avois pas remarqués. Au moment des repas, il n'a voit jamais d'appétit, tant il étoit au-dessus des besoins vulgaires; mais aussitôt que Julien avoit achevé de dîner, ce pauvre Jean descendoit dans la chaloupe où l'on tenoit mes provisions, et, sous prétexte de mettre de Tordre dans les paniers, il engloutissoit des morceaux de jaml)on, dévoroit une volaille, avaloit une l>onteille de vin, et tout cela avec une telle rapidité qu'on ne voyoit pas le mouvement de ses lèvres. Il revenoit ensuite d'un air triste me demander si j'avois hesohi de ses services. Je lui conseillois de ne pas se laisser aller au chagrin et de prendre un peu de nourriture, sans quoi il couroit le risque de tomber malade. Le Grec me croyoit sa dupe ; et cela lui faisoit tant de plaisir, que je le lui laissois croire. Malgré ces petits défauts, Jean étoit au fond un très-honnéte homme, et il méritoit la confiance que ses maîtres lui accordoient. Au reste, je n'ai tracé ce portrait, et quelques autres , que pour satisfoire au goût de ces lecteurs qui aiment à connoitre les personnages avec lesquels on les fait vivre. Pour moi, si j*avois eu le talent de ces sortes de caricatures, j'aurois cherché soigneusement à l'étouffer ; tout ce qui fait grimacer la nature de l'homme me semble peu digne d'estime : on sent bien que je n'enveloppe pas dans cet arrêt la bonne plaisanterie, la raillerie fine, la grande ironie du style oratoire, et le haut comique.

Dans la nuit du 2i au 23 , le I>âtiment chassa sur son ancre, et nous pensâmes nous perdre sur les débris du vaisseau d'Alexandrie naufragé auprès de nous. Les pèlerins de Chio arrivèrent le 23 à midi : ils étoient au nombre de seize. A dix heures du soir nous appareillâmes par une fort l)elle nuit, avec un vent d'est modéré, qui remonta au nord le 24 au lever du jour.

Nous passâmes entre Nicaria et Samos. Cette dernière lie fut célèbre par sa fertilité , par ses tyrans , et surtout par la naissance de Py thagore. Le bel épisode de Télémague àcîîdLcé tout ce que les poètes nous ont dit de Samos. Nous nous engageâmes dans le canal que forment les Sporades, Pathmos, Leria, Cos, etc., et les rivages de l'Asie. Là serpentoit le Méandre, là s*élevoient Éphese, Milet, Halicamasse, Cnide : je saluois pour la dernière fois la patrie d'Homère, d'Hérodote , d'Hippocrate , de Thaïes , d'Aspnsie ; maisjen'apercevois ni le temple d'Éphèse, ni le

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tombeau de Mausole, ni la Yèom de Cnlde, et, sans les traraux de Pdcocke , de Wood , de Spon , de Ghoiseol, Je n'aurois pu, sons un nom moderne et sans gloire , reoonnottre le promontoire de Mycale.

Le 25 , à six henres dn matin , nous JetAmes Tanerean port de Rhodes, afin de prendre un pilote pour la eAte de Syrie. Je descendis à ten^ et je me fis conduire chez M. Magallon , consul françois. Toujours même réception, même liospitalité, même politesse. M. Magallon étoit malade; il voulut cependant me présenter au commandant turc, très-bon homme, qui me donna un chevreau noir, et me permit de me promener où Je voudrois. Je lui montrai un flrman qu*il mit sur sa tète, en me déclarant qu*i1 portolt ainsi tous les amis du Grand Seigneur.

n me tardoit de sortir de cette audience , pour Jeter du moins un regard sur cette fameuse Rhodes où Je ne devoh passer qu'un moment.

Ici oommençoit pour moi une antiquité qui forïnoit le passage entre Tantlquité grecque que Je quittoîs, et l'antiquité hébraïque dont J'allois chercher les souvenirs. Les monuments des chevaliers dé Rhodes ranimèrent ma curiosité un . peu ftitlguée des raines de Sparte et d*Athènes. Des lois sages sur le commerce* , quelques vers de Pindare sur l'épouse du Soleil et la fille de Vénus», des poètes comiques, des peintres, des monuments plus grands que beaux , voilà , Je crois , tout ce que rappelle au voyageur la Rhodes antique. Les Rhodiens étoient braves : il est assez singolier qu'ils se soient rendus célèbres dans les armes pour avoir soutenu un siège avec gloire , comme les chevaliers leurs successeurs. Rhodes, honorée de la présence de Clcéron et de Pompée , fut souillée par le séjour de Tibère. Les Perses s'emparèrent de Rhodes sous le règne d'Honorius. Elle ftit prise ensuite par les généraux des califes , Tan 647 de notre ère , et reprise par Anastase, empereur d'Orient. Les Vénitiens s'y établirent en 1208; Jean Ducas l'enleva aux Vénitiens. Les Turcs la conquirent sur les Grecs. Les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem s'en saisirent en 1 304 , 1 308 ou 1 3 1 9. Ils la gardèrent à peu près deux siècles , et la rendhrent à Soliman II, le 26 décembre 1522. On peut consulter,

* Oa peut consulter Leunclatils, dans son Traité du droit maritime des Grecs et des Romains. La belle ordonnance de LoQls KIV sur la marine conserve plosleurs disposttloQs des lois rhodiennes.

* La nymphe Rfaodot.

sur Rhodes , GoronelH , Dapper, Savary et M. de Ghoiseul.

Rhodes m'offrolt à chaque pas des traces de nos mœurs et des souvenirs de ma patrie. }e retrouvois une petite France au milieu de la Grèn:

Procedo , et parvam Trojam sintulataqoe magnli

Pergama. . . . . ,

Âgoosco.

Je parcourois une longue rue , appelée encore la rue des Chevaliers. Elle est bordée de maisons gothiques ; les murs de ces maisons soDt parsemés de devises gauloises et des armoiries de nos fiimllles historiques. Je remarquai les lis de France couronnés , et aussi frais que s'ils sortolent de la main du sculpteur. Les Turcs, qoi ont mutilé partout les monuments de ta Grèce, ont épargné ceux de la chevalerie : Tbonneur chrétien a étonné la bravoure infidèle , et les Saladin ont respecté les Gouci.

Au bout de la rue des Chevaliers on trouTe trois arceaux gothiques qui conduisent au palais du grand maître. Ce palais sert aujonrdliui de prison. Un couvent à demi ruiné , et desservi par deux moines , est tout ce qui rappelle à Rhodes cette religion qui y fit tant de miracles. Les pères me conduisirent à leur chapelle. On j roft une Vierge gothique , peinte sur bois ; elle tient son enfant dans ses bras : les armes dn grand mattred*Aubusson sontgravéesau bas du tableau. Cette antiquité curieuse fût découverte, \\J^ quelques années , par un esclave qui cultivoltic jardin du couvent. Il y a dans la chapelle on»cond autel dédié à saint Louis , dont on retroarc rimage dans tout TOrient , et dont j'ai vu le lit de mort à Carthage. Je laissai quelques aumônes à cet autel, en priant les pères de dire une messe pour mon bon voyage, comme si j'avofs prévo te dangers que je courrois sur les côtes de Rhodes à mon retour d'Egypte.

Le port marchand de Rhodes seroît assez sûr si l'on rétablissoit les anciens ouvrages qui le défendoient. Au fond de ce port s'élève un mnr flanqué de deux tours. Ces deux tours , selon la tradition du pays , ont remplacé les deux rocbers qui serv(rfent de base au colosse. On sait que les vaisseaux ne passoient point entre les jambes de ce colosse, et je n'en parle que pour ne rien oublier.

Assez près de ce premier port se trouve la darse des galères et le chantier de construction. On y bâtissoit alors une frégate de trente eanw

DE PARIS A JÉRUSALEM

avec des sapins tirés des montagnes de l'Ile; ce qui m'a paru digne de remarque.

Les rivages de Rhodes, du côté de la Caramanle ^la Boride et la Carie) , sont à peu près au aiireaa de la mer; mais rtte s'élève dans l'intéfiair, et l^bn remarque surtout une haute montagne , i^atie à sa cime , citée par tous les géographesdet^aiitlquité. Il reste encoreàLindequelques testig» du temple de Minerve. Gamire et laiyse «BtdiBpara.Rhodes ibumissoitaatrefoisde l'huile à toute TAaatolie ; elle n'en a pas aujourd'hui -asses pour sa propre consomnmtion. Elle exporte encore on peu de blé. Les vignes donnent un vin très-bon ^ qui ressemble à ceux du Rhône : les plants en ont peut-^tre été apportés du DaUj^iné par tes cbevaliers de cette langue , d'autant plus qii*oD appelle ces vins comme en Chypre , vins

T(os géographies nous disent que l'on fabrique à Bhoâcs des velours et des tapisseries très-estimés : quelque toiles grossières , dont on fait des rneoMes aussi grossiers, sont , dans ce genre , le seul produit de l'industrie des Rhodiens. Ce peuple, dont les colonies fondèrent autrefois flapies et Agrigente, occupe à peine a^jourd'hui on eoin de son fie déserte. Un aga , avec une centaine de Janissaires dégénérés , sufISsent pour garder nn troupeau d'esclaves soumis. On ne eoBOOit pas comnlent l'ordre de Malte n'a Jamais esiajré de rentrer dans ses anciens domaines ; rien n*étott pins aisé que de s^emparer de Tlle de Rhodes : il eât été facile aux chevaliers d'en relever les fortificAttons , qui sont encore assex bonnes : Ils n*en aurolent point été chassés de nouveau ; car les Turcs , qui les premiers en Europe ouvrirent la trandiée devant une place , sont maintenant le dernier des peuples dans l'art des sièges.

Je quittai M. Magallon le 25 à quatre heures do soir, après lui avoir laissé des letti^ qu'il me pnomit de fhire passer à Constantinople, par la Caramanie. Je n^ignis dans un calque notre bâtiment déjà sous voile avec son pilote côtier : ce pilote étolt un Allemand établi à Rhodes depuis plosleors années. Nous ftmes route pour reoonnottre le cap à la pointe de la Caramanie , autrefois le promontoire de la Chimère en Lycie. Rhodes offrolt au loin , derrière nous , une chaîne de côtes bleoAtres, sous un ciel d'or. On distingnoit dans cette chaîne deux montagnes carrées , qd paroissolent taillées pour porter des châteaux , et qui ressembloient asses par leur coupe aux

Acropolis de Corinthe, d'Athènes et de Pergame. Le â6 fut un jour malheureux. Le calme nous arrêta sous le oonthient de l'Asie, presque en face du cap Chélidonia , qui forme la pointe du golfe de Satalie. Je voyois à notre gauche les pics élevés du Cragus, et je me rappelois les vers des' poètes sur la froide Lycie. Je ne savols pas que je maudirois un jour les sommets de ce Taurus que je me plaisois à regarder, et que j^almois à compter parmi les montagnes célèbres dont j'avois aperçu la cime. Les courants étoient violents et nous portoient en dehors, comme nous le reconnûmes le jour d'après. Lé vaisseau , qui étoit sur son lest, fatiguoit beaucoup aux roulis : nous cassâmes la tête du grand mât et la vergue de la seconde voile du mât de misaine. Pour des marins aussi peu expérimentés, c*étoit un très-grand malheur.

C'est véritablement une chose surprenante que de voir naviguer des Grecs. Le pilote est assis, les jambes croisées, la pipe à la bouche ; il tient la barre du gouvernail , laquelle , pour être de niveau avec la main qui la dirige , rase le plancher de la poupe. Devant ce pilote à demi couché| et qui n'a par conséquent aucune force , est une boussole qu'il ne connoit point, et qu'il ne regarde pas» A la moindre apparence de danger, on déploie sur le pont des cartes françoises et italiennes ; tout l'équipage se couche à plat ventre, le capitaine à la tête ; on examine la carte , on en suit les dessins avec le doigt; on tâche de reconnoitre l'endroit où Ton est ; chacun donne son avis : on finit par ne rien entendre à tout ce grimoire des Francs; on reploie la carte; on amène les voiles, ou l'on fait vent arrière : alors on reprend la pipe et le chapelet; on se recommande à la Providence, et Ton attend l'événement. Il y a tel bâtiment qui parcourt ainsi deux ou trois cents lieues horsde sa route , et qui aborde en Afrique au lieu d'arriver en Syrie; mais tout cela n'empêche pas l'équipage de danser au premier rayon du soleil. Les anciens Grecs n'étoient, sous plusieurs rapports, que des enfants aimables et crédules , qui passoient de la tristesse à la joie avec une extrême mobilité ; les Grecs modernes ont conservé une partie de ce caractère : heureux du moins de trouver dans leur légèreté une ressource contre leurs misères!

Le vent du nord reprit son cours vers les huit heures du soir, et l'espoir de toucher bientôt au terme du voyage ranima la gaieté des pèlerins.

ITINÉRAIRE

Notre pilote allemand nous annonça qu'an lever du jour nous apercevrions le cap Saint-Iphane, dans File de Chypre. On ne songea plus qa*à Jouir de la vie. Tous les soupers furent apportés sur le pont ; on étoit divisé par groupes; chacun envoyoit à son voisin la chose qui manquoit à ce voisin, J'avois adopté la fiimille qui logeoit devant moi , à la porte de la chambre du capitaine ; elle étoit composée d'une femme , de deux enfants et d'un vieillard, père de la jeune pèlerine. Ce vieillard accomplissoit pour la troisième fois le voyage de Jérusalem ; il n'avoit Jamais vu de pèlerin latin, et ce bon homine pleuroit de joie en me regardant : Je soupai donc avec cette famille. Je n'ai guère vu de scènes phis agréables et plus pittoresques.Xe vent étoit frais; la mer, belle; la nuit, sereine. La lune avoit l'air de se balancer entre les mâts et les cordages du vaisseau ; tantôt elle paroissoit hors des voiles , et tout le navire étoit éclairé ; tantôt elle se cachoit sous les voil^ , et les groupes des pèlerins ren* troient dans l*ombre. Qui n'auroit béni la religion, en songeant que ces deux cents hommes, si heureux dans ce moment, étoient pourtant des esclaves courbés sous un joug odieux? Ils allolent au tombeau de Jésus-Christ oublier la gloire passée de leur patrie, et se consoler de leurs maux présents. Et que de douleurs secrètes ne déposeroient-ils pas bientôt à la crèche du Sauveur I Chaque flot qui poussoit le vaisseau vers le saint rivage emportoit une de nos peines.

Le 27 au matin , à la grande surprise du pilote , nous nous trouvâmes en pleine mer, et nous n'apercevions aucune terre. Le calme survint : la consternation étoit générale. Où étions-nous? étions-nous en dehors ou en dedans de l'Ile de Chypre? On passa toute la journée dans cette singulière contestation. Parler de faire le point ou de prendre hauteur eût été de l'hébreu pour nos marins. Quand la brise se leva vers le soir, ce fut un autre embarras. Quelle aire de vent devions-nous tenir? Le pilote, qui se croyoit entre la côte septentrionale de l'Ile de Chypre et le golfe de Satalie, vouloit mettre le cap au midi pour reconnottre la première; mais il fût résulté de là que, si nous avions dépassé Tfle, nous serions allés , par cette pointe du compas, droit en Egypte. Le capitaine prétendoit qu'il falloit porter au nord , afm de retrouver la côte de la Caramanie : c'étpit retourner sur nos pas : d'ailleurs le vent étoit contraire pour cette route. On me demanda

mon avis ; car, dans les cas un peu difildles, k» Grecs et les Turcs ont toujours recoars au Francs. Je conseillai de cingler à l'est , par une raison évidente : nous étions en dedans ou en dehors de l'Ile de Chypre; or, dans ces deux cas, en courant au levant, nous faisicms bonne route. De plus , si nous étions en dedans de rtle, nooi ne pouvions manquer de voir la terre à droite oa à gauche en très-peu de temps, soit au cap Anémar en Caramanie , ou au cap Comachitti en Chypre. Nous en serions quittes pour doubler la poiate orientale de cette lie, et pour descendre ensuite le long de la côte de Syrie.

Cet avis parut le meilleur, et nous mîmes la proue à l'est. Le 28, à dnq heures du matin, à notre grande Joie, nous eûmes connoissanceda cap de Gatte, dans l'Ile de Chypre; il nous rotoit au nord , à environ huit ou dix lieues. Ainsi , noai nous trouvions en dehors de l'Ile, et nous étkm dans la vraie direction de Jaffa. Les courants noai avoient portés au large , vers le sud-ouest

Le vent tomba à midi. Le calme oontinna k reste de la journée , et se prolongea Jusqu'au 2S. Nous reçûmes à bord trois nouveaux passagers , deux bergeronnettes et une hirondelle. Je ne ssii ce qui avoit pu engager les premières à qattter les troupeaux; quant à la dernière, ellealMt peut-être en Syrie, et elle venoit peut-être de France. J'étois bien tenté de lui demander des nouvelles de ce toit paternel que J'avois quitté depuis si longtemps '. Je me rappelle qne daai mon enfance Je passois des heures entières à voir, avec Je ne sais quel plaishr triste , vdtigtf les hirondelles en automne ; un secret instinct os disoit que Je seroia voyageur comme ces oiseaBL lis se réunissoient , à la fin du mois de septembre) i dans les Joncs d'un grand étang : là, ponssast des cris et exécutant mille évolutions sur leseaiUt ils sembloient essayer leurs ailes et se préparer à de longs pèlerinages. Pourquoi , de tous les sonvenirs de l'existence, préférons-nous ceux (fi remontent vers notre berceau? Les Jouissances de ^amou^propre , les illusions de la Jeunesse ae se présentent point avec charme à la méffloifs; nous y trouvons au contraire de l'aridité on de l'amertume ; mais les plus prîtes ciroonstaoces réveillent au fond du cœur les émotions du premier âge , et toujours avec un attrait nooveao. Au bord des lacs de l'Amérique, dans un désert inconnu qui ne raconte rien au voyageur, dans

* Voyes le» Martyn^ liv. m.

DE PAftIS A JÉRtSALEH.

i»ft

«ne terre qui ii*a pour elle que la gmnâeiir de sa selItQde , nne hirondelle safflsoit pour me retracer les scènes des premiers Jours de ma vie, comme die me les a rappelées sur la mer de Syrie , à la T«e d*aiie terre antique, retentissante de la voix des sièeies et des traditions de l'iiistoire.

Les courants nous ramenoient maintenant sur

rtle de Chypre. Nous découvrîmes ses côtes sa-

bloDoeuses, basses,- et en apparoice arides. La

mytfacriogie avoit placé dans ces lieux ses fables

les pins riantes ' :

Ipsa P^phamtabUmisabitfSeclesquerevisU Lmêm suas, oJbi tempium ilU, œntunuiue Sabno Tbnve calent ar», Mrtisqoe reoenUbiu halant (4).

Il vaut mieux , pour File de Chypre , s'en tenir à h poésie qu'à l'iiistoire, à moins qu'on ne prenne plaisir à se rappeler une des pius criantes ii\jus« tiœs des Romains et une eicpédition honteuse de CatoQ. Hais c'est une singulière cliose à se représenter que les temples d'Âmathonte et d'Idalie convertis en donjons dans le moyen âge. Un gen* tilhomme françois étoit roi de Paphos , et des baroos couverts de leurs hoquetons étoient cantonnés dans les sanctuaires de Cupidon et des Grâces. On peut voir dans Y Archipel de Dapper toute rhistoire de Chypre : Tabbé MariU a fait eonnoltre les révolutions modernes et l'état actuel de cette He, encore importante aujourd'hui par sa position.

Le temps étoit si beau et l'air si doux, que tous les passagers restoicnt la nuit sur le pont. J'avois disputé un petit coin du gaillard d'arrière à deux gros caloyers qui ne me l'avoient cédé qu'en grommelant. C'étoit là que je dormoîs, le ao septembre, à six heures du matin, lorsque je fus éveillé par un bruit confus de voix : j'ouvris les yeux, et J'aperçus les pèlerins qui regardoient vers la proue du vaisseau. Je demandai ce que c^étoit ; on me cria : Signor, il Carmelo! le Carme! ! Le vent s'étoit levé la veille à huit heures du soir, et dans la nuit nous étions arrivés à la vue des cAtes de Syrie. Comme j'étois couché tout babillé , je fus bientôt debout , m'enquérant de la montagne sacrée. Chacun s'empressoit de la montrer de la main ; mais je n'apcrcevois j à cause du soleil qui commençoit à se leen face de nous. Ce moment avoit quelque chose de religieux et d'auguste; tous les pèlerins, le chapelet à la main , étoient restés en sidans la même attitude , attendant l'appari-

' Vitfa kt WaH|m, Uv. XTii.

CBATCAOMliilVD. — TOVE IV.

tion de la Terre-Sainte; le chef des papas prioit à haute voix : on n'entendoit que cette prière et ' le bruit de la course du vaisseau, que le vent le plus favorable poussoit sur une mer brilhmte. De temps en temps un cri s'élevoit de la proue quand on revoyoit le Carmel. J'aperçus enfin moi-même cette monti^ne comme une tache ronde au-dessous des rayons du soleil. Je me mis alors à genoux à la manière des Latins. Je ne sentis point cette espèce de trouble que j'éprouvai en découvrant les c6tes de la Grèce : mais la vue du berceau des Israélites et de la patrie des chrétiens me remplit de crainte et de respect. J'allois descendre sur la tenre des prodiges , aux sources de la plus étonnante poésie , aux lieux où , même humainement parlant, s'est passé le plus grand événementqui ait jamais cliangé la facedumonde, je veux dire la venue du Messie; j'allois aborder à ces rives que visitèrent comme moi Godefroy de Bouillon, Baimond de Saint-Gilles, Tancrède le Brave, Hugues le Grand, Bichard Cœur de Lion , et ce saint Louis dont les vertus furent admirées des infidèles. Obscur pèlerin , comment oserois-je fouler un sol consacré par tant de pèlerins illustres.

A mesura que nous avanci(»is et que le soleil montoit dans le ciel, les terres se découvraient devant nous. La demièra pointe que noua apercevions au loin , à notre gauche vers le nord^ , étoit la pointe de T^r; venoient ensuite le cap < Blanc , Saint-Jean d'Acre , le mont Carmel , avec ^ Calfe à ses pieds; Tarto^um, autrefois Dora; le ChAteau-Pèlerin , et Césarée , dont on voit les ruines. Jaffa devoit être sous la proue même du . vaisseau, mais on ne le distinguoit point encore; , ensuite la côte s'abaissoit insensiblement jusqu'à un dernier cap au midi, où elle sembioit s'éva- • nouir : là commencent les rivages de l'ancienne Palestine, qui vont rejoindre ceux de l'Egypte, et qui sont presque au niveau de la mer. La terre, dont nous pouvions être à huit ou dix lieues , panrissoit généralement blanche avec des ondulations noires, produites par des ombres ; rien ne formoit saillie dans la ligne oblique qu'elle traçoit du nord au midi : le mont Carmel même ne se dé- ] tachoit point sur le plan ; tout étoit uniforme et ^ mal teint. L'effet général étoit à peu prèsceluides montagnes du Bourbonnois, quand on les regarde des hauteurs de Tarare. Une file de nuages blancs et dentelés sulvoit à l'horizon la direction des terres , et semblent en répéter l'aspect dans le ciel.

Itf

LeTeatnmif maQaQièmléitilMleirKdtMii- Teaii i qufttN heures; mais, par rignoranca du pilote, noa9 déiMStâmes le but. Nous voguions i pMnes voiles sur Gasa, lorsque des pèlerins re* oonnurent, à l'Inspection de la oète» la méprise de notre Allemand ; il frilut virer de bord ; tout eda fit perdre du temps , et la uult survint. Nous ap* proebioDS cependant de JafEs : on viqrolt même ks feux de la ville, lorsque, le vent du nordouest venant i souffler avec une nouvelle force , la peur s'empara du capitaine ; Il n'osa chercher la rade de nuit : tout à coup il tourna la proue au large et regagna la haute mer.

J*étols appuyé sur la poupe, et Je r«gardois avee un vrai chagrin s'éloigner la terre. Au bout d'une demi*beure J'aperçus eomme la réveibéra* tkm lointaine d'un incendie sur la dme d'une èhaine de montagnes : ces montagnes étoient celles de la Judée. La lune, qui produisoit l'effet dont J'étois ftrappé, montra bientAt son disque large et rougissant au-dessus de Jérusalem. Une main seoourable semMoit élever ce phare au sommet de Sion pour nous guider à la Qté sainte. Malheureusement nous ne suivtmes pas comme les mages l'astre salutaire, et sa clarté ne nous lervit qu'à Mr le port que nous avions tant désiré.

Le lendemain, mercredi f octobre, au point du Jour, nous nous trouvâmes affalés à la eété , presque en Ibee deCésarée : il nous fallut remon* ter au midi le long de la terre. Heureusement le vent était bon , quoique fbible. Dans le lointain s'^ levolt l'amphithéâtre des montagnes de la Judée. Du pied de ces montagnes une vaste plaine deseendoit Jusqu'à la mer. On y voyolt à peine quelques traces de culture, et pour toute habltatloo / un château fotibique en ruines , surmonté d'un minaret croulant et abandonné. Au bord de la mer, la terre se terminoit par des làlaises Jaunes ondées de noir, qui surplomboient une grève où nous voyions et oà nous entendions se briser les flots. L'Arabe , errant sur cette c6te , suit d'un œil avide le vaisseau qui passe à l'horison ; il attend la dépouille du naufragé au mime bord où Jésus- Christ ordonnoit de nourrir ceux qui ont fliim , et de vêtir ceux qui sont nus.

A deux heures de l'après-midi nous revîmes «ifin Ja£h. On nous avoit aperçus de la ville. Un bateau se détaeba du port et s'avança au-devant de nous. Je profitai de ce bateau pour envoyer Jean à terre. Je lui remis la lettre de recommanda*

RWÉBâlBB

tion queiea eonunissairfe de Terrs-Ssiati mV voient dottoéeà Gonstantinopie,elqul étoltsdni»

sée aux pères de JafEs. J'écrivis en mtas ionfi

un mot à ces pères. Une heureaprèaledépartde Jean , nous viNM

Jeter l*ancre devant Jaflh , la ville nous leUsnt «t sad-est , et le minaret de la mosquée à r«st quart sud-est Je marque id les rumbs du eonpssrir mie raison assea importante : les vaisMsax la* tins mouillent ordinairement phis an large; ib sont alors sur un banc de rochers qui peut cos* per les câbles ; tandis que les bâtiments grecs, en se rapprochant de la terre, se trouvent sur un fond moins dangereux , entre la darse de Jaffa d le banc de rochers.

JafRi ne présente qu'un méchant amas de maisons rassemblées en rond , et disposées en ampU* théâtre sur la pente d'une côte élevée. Les malheurs que cette ville a si souvent éprouvés j ont multiplié les ruines. Un mur qui, par ses écox points, vient aboutir à la mer, l'enveloppe du o6té de terre , et la met à l'abri d'un coup de malo.

Des calques s'avancèrent bientôt de toatei parts pour chercher les pèlerins: le vêtement, lestrsitS) le tdnt, l'air de visage, la langue des patrons de oe8ca!ques, m'annoncèrent sur-le-champ la race arabe et la fh>ntière du désert Le défaaiqae* ment des passagers s'exécuta sans tumulte, qodque avec un empressement très-légitime. Cctia foule de vieillards , d'hommes, de femmes et d'csfhnts ne flt point entendre, en mettant le pied sur la Terre-Sainte, ces cris , ces pleurs, ces la* mentations dont on s'est plu à faire des peintsres imaginaires et ridicules. On étoit fort eaime; et , de tous les pèlerins , J'étois certaloement le plus ému.

Je vis enfin venir un bateau dans lequel Jedls* tinguai mon domestique grec, accompagné de trois religieux. Ceux-ci me reconnurent i oka habit franc , et me firent des salutations de la main , de l'air le plus affectueux. Ils arriverai bientôt à bord. Quoique ces pères fussent Espagnols et qu'ils parlassent un Italien difficile i entendre , nous nous serrâmes la main comme de véritables compatriotes. Je descendis avec eox dans la chaloupe ; nous entrâmes dans le port par une ouverture pratiquée entre des rocbers, et dangereuse même pour un calque. Les Arabes du rivage s'avancèrent dans l'eau Jusqu'à h ceinture, afin de nous charger sur leurs épaules. Il sepassa là une scène aaseï plaisaato : M* ^

DE PABIS a JÉBV6ALEM.

Iti

mtMptè éMt Tétn d'une redlnffole blanchâtre i le Mane étant la ooolear de distinction chez les Arahes , f b Jugèrent que mon dmnestiqae étoit le Khdk. Ils se saistrent de lui , et remportèrent en trioBBflie malgré ses protestations , tandis qne , grâee à mon habit bkn ^ Je me santols obscurement sor le dos d*on mendiant dégaenUlé.

IfoDS noQs rendîmes à Thospiee des pères, simple maison de bois bâtie sur le port, et Jouissant d'une belle Tue de la mer. Mes hdtes me conduiaireot d*abord à la chapelle , que je trouvai illumiiiée , et où Ils remercièrent Dieu de leur avoir cnwyé un frère i touehantss institutions cfaréj par qui le voyageur trouve des amis et aeorars dans les pays les plus barbares ; ii» tftations dont J*ai parlé ailleurs 5 et qui ne seront Jamais lisea admiréci.

Ln trais religieux qui étoient venus flse chef* cber àboffd se nommoient Jean Truylos Penna, AUxmmdrf Ramaj^i Martin AUxano : ils eom* ponÉeal alors tout Tbospiee, le euré, dom Juan da la CoBcqtion , étant absent.

En sortant de la ehapelle^ les pères m'instal*

Jârcot dans ma celhile, on il y avolt une table,

«■ Ht, de reaerc, du papier, de l'eau fratdie et

âm Hnge Mane. Il finit descendre d'un bâtiment

grée chargé de deux cents pèlerins pour sentir le

pria ai tout cela. A huit heures du soir, nous

au léfeelolre. Nous y trouvâmes deux

pères venus de Rama, et partant pour

lie, le père Manuel Sancla, et le père

François Munos. On dit en comoran le Benêâi-

eUêf précédé du De pftfufuUs; souvenir de la

moin que le ehristianisme mêle à tous les actes

delà vie pour les rendre plus graves, comme les

le mtioient à leurs banquets pour rendre

plaisirs plusplquants. Onme servit, sur une

patitn table propre et Isolée, de la volaille, du

psisaon, d*excellents fruits, tels que des grena*

des , des pastèques, des raisins, et des dattesdans

lenr primeur ; j*avois à discrétion le vin de Chypre

d le eafé du Levant. Tandis que J'étois comblé de

Hens, les pères mangeolent un peu de poisson

aanssel etsanshulle. Ilsétolent gais avec modestie,

iHBllieisaveepolltesse; pdotdequestionstnuttles,

polnl da vaine curiosité. Tous les propos rouMent

sur mon voyage , sur les mesures à prendre pour

Bse le faire achever easâreté:« Car, me disoient*

« Us , nous répondons maintenant de vous à votre

« patrie. » lis avolent déjà dépêché un exprès au

des Arabes de la montagne de ludéC) et

un autre au père procureur de Rama. « Noos • vous recevons, medisoit le pèreFrançoIsMunaa, « avec un cœur Hmpido e Man^. «Il^étoit inutile que ce religieux espagnol m'assurât de la sincérité de ses sentiments ; Je les aurois Aiellement devinés à la pieuse franchise de son front et de ses regards*

Cette réception , si chrétienne et si charitable dans une terre où le christianisme et la charité ont pris naissance; cette hospitalité apostolique dans un Heu où le premier des apétres prêelui TÉvangile, me toucholent Jusqu'au cœur: Je me rappelols que d^autres missionnaires m*avoient reçu avec la même cordialité dans les déserts de FAmérique. Les religieux de Terre-Sainte ont d'autant plus de mérite , qu'en prodiguant aux pèlerins de Jérusalem la chi^té de lésosChrist ^^ ils ont gardé pour eux la croix qui Ait plantée sur ces mêmes bords. Ce père au cmur timpido e bianeo m'assurolt encore qu'il trouvolt la vie qu'il menolt depuis cinquante ans un veto para* diso. Veut'On savoir ce que c'est que ce paradis t Tous les Jours une avanie , la menace des coups de bâton , des fers et de la mort f Ce religieux , à la dernière fête de Pâques , ayant hivé des linges de l'autel , Teau imprégnée d'amidon coula en dehors de l'hospice , et blanchit une pierre. Un Turc passe, volt cette pierre, et va déclarer au cadi que les pères ont réparé leur maison. Le cadi se transporte sur les lieux , décide que la pierre, qui étoit noire, est devenue blanche, et, sans écouter les religieux , il les oblige à payer dix bourses. La veille même de mon arrivée à JafTa, le père procureur de Phosplce avolt été menacé de la corde par an domestique de l'aga en présence de l'aga même. Celui-ci se contenta de rouler paisiblement sa moustache, sans dai'* guer dire un mot favorable au chien. Voilà le véritable paradis de ces moines, qui , selon quelques voyageurs , sont de petits souverains en Terre-Sainte , et Jouissent des plus grands honneurs.

A dix heures du soir, mes hAtes me reconduisirent par un long corridor à ma cellule. Les flots se brlsolent avec fracas contre les rochers du port : la fenêtre fermée , on eût dit d'une tempête ; la fenêtre ouverte , on voyoit un beau ciel , une lune paisible , une mer calme , et le vaisseau des pèlerins mouillé au large. Les pères sourirent de la surprise que me causa ce contraste. Je I leur dis en mauvais latin t Ecce manachis ai-

ISS

ITINÉRAIRE

mUUudo muHdi; quaniumcmigue marejremitum reddai eisplaeidœ semper undœ fndaUi$r, omnia (ranquillUas serenis animis*

Je passai une. partie de la nait à eoDtempler GettemerdeTylr,qaerÉcritareappellela Gfxmde- Mer, et qui porta les flottes du roi-prophète quand elles alloient chercher les cèdres du Liban et la pourpre de Sidon ; cette mer où Léviathan laisse des traces comme des abîmes* ; cette mer à qui le Seigneur donna des barrières et des portes'; cette mer qoi vit Dieu et qui s*eniuit^. Ce n*étoient là ni FOcéan sauvage du Canada , ni les flots riants de la Grèce. Au midi s'étendoit l'Egypte, où le Seigneur étoit entré sur un nuage léger, pour sécher les canaux du Nil , et renverser les idoles 4 ; au nord s'élevoit la reine des cités, dont les mardiands étoient des princes^ : Vlulaiey naves maris, quia devastata estforlitudo vestra /... Mrita est civiias vanitatis, clausa est omnis domus nuUo intrœunte... quia hœc erunt in tnedio terrœ... quomodo sipaucœ olivœ remanserunt excutiantur ex olea , et racemi, cum fuerit Jinita vindemia. « Hurlez, « vaisseaux de la mer, parce que votre force est « détruite.... La ville des vanités est abattue ; tou- « tes les maisonsen sont fermées, et personne n*y

< entre plus,... Ce qui restera d*hommes en ces « lieux sera comme quelques olives demeurées « sur Tarbre après la récolte , comme quelques

< raisins suspendus au cep après la vendange. » Voilà d'autres antiquités expliquées par un autre poète : Isaïe succède à Homère.

Et ce n'étoit pas tout encore ; car la mer que Je contemploisbaignoit , à ma droite , les campagnes de laGalilée, et, à ma gauche, la plaine d'Ascalon : dans les premières je retrouvois les traditions de la vie patriarcale et de la nativité du Sauveur ; dans la seconde Je rencontrois les souvenirs des croisades et les ombres des héros de Jérusalem :

Grandee mlrabO oosa en U vedere QaaDdo quel campo e questo a fronte venne : Gome spiegate in ordlne le schlere, Dl mover glà , già d'aaaallre aocenne : Spane al vento oodegglando Ire le baDdiera E ventolar sa 1 grand cimier le penne : AblU , fregi, impresse , e arme , e oolori D* oro e di ferro , al sol lampi , e fiilgorl.

« Quel grand et admirable spectacle, de voir les deux campa s'avancer front contre front , les

> Job.

* Id.

* Is., cap. XIX, I.

* b., cap. xxiit, 14; uiv, lo, 13.

bataillons se déployer en <Mrdre, impaUeats de marcher, impatients de combattre ! Les bannie^ res ondoyantes flottent dans les airs, et le yent agite les panaches sur les hauts cimiers. Les habits, les franges , les devises , les couleurs , les vmes d'or et de fer resplendissent aux feux du soleil. »

J. B. Rousseau nous peint ensuite le succès de cette journée :

La Patestlne, eoSn , après tant de nirages , Vit fuir ses ennemis, comme on voit les noa^es Dans le vagae des airs fuir derant TaquilOD; Et du vent du midi U dévorante haleine

ITa consumé qu*à peine Leurs oasemenU bUnchls dans les obamps d'AaealoB.

Ce fût à regret que Je m'arrachai au speetade de cette mer qui réveille tant de souvenirs ; mais il fallut céder au sommeil.

Le père Juan de la Conception , curé de Jafia et président de rhospice, arriva le lendemain matin, 2 octobre. Je voulois parcourir la ville et rendre visite à l'aga , qui m'avoit envoyé oompiimenter ; le président me détourna de ce dessein :

« Vous ne oonnoissez pas ces gen»«i , me dit-il ; « ce que vous prenez pour une politesse est un esx pionnage. On n*est venu Vous saluer qde pour « savoir qui vous êtes, si vous êtes riche, si on « peut vous dépouiller. Voulez-vous voir k's^î <I1 fiiudra d'abord lui porter des présenta : Une « manquera pas-de vons donner malgré voM une < escorte pour Jérusalem ; l'aga de Rama ang- « mentera cette escorte; les Arabes, persuadés « qu'un riche Franc va en pèlerinage au Salnt- « Sépulcre, augmenteront les droits de Caflbro, « ou vous attaqueront A la porte de Jérusalem, « vous trouverez lecampdu pacha de Damas , qui « est venu lever les contributions, avant de con- « duire la caravane à la Mecque : votre api»areîi « donnera de l'ombrage à ce pacha , et voos ex- « posera à des avanies. Arrivé à Jérusalem , on « vous demandera trois ou quatre mille piastres « pour Tescorte. Le peuple , instruit de votre arrl» « vée, vous assiéra detellemanière,qu'eQS8iei- «( vous des millions, vous ne satisferiez pas son « avidité. Les rues seront obstruées sur votre pas- « sage , et vous ne pourrez entrer aux saints tlbux « sans courir les risques d'être dédiiré. Croyez- « moi, demain nous nous déguiserons en pèleriiis, « et nous irons ensemble à Rama; là Je recevrai la « réponse de mes exprès; si elle est favorable ^ « vous partirez dans la nuit, vous arriverez sain « et sauf, à peu de frais, à Jérusalem. »

Le père appuya son raisonnement de mille

DE PARIS A JÉRUSALEM

eiemples, et en partleoMer de celui d'un éyèqae polonois, à qnt on trop grand air de richesse pensa eoAler la vie, il y a deux ans. Je ne rapporte ceci <|iie pour montrer à quel degré la corruption, VainoQr de For, l'anarchie et la barbarie sont poosaés dans ce pays.

Je m'abandonnai donc à l'expérience de mes

bAles, et Je me renfermai dans l'hospice, où Je

paasal une agréable journée dans des entretiens

ptisibies. J'y reçus la visite de M. ContessinI ,

qui aspin^ au vice-consulat de JafTa, et de

MM. Damiens père et fils, François d'origine.

Jadis étal>li8 auprès de Djezzar, à Saint -Jean

d'Acre. Ils me racontèrent des choses curieuses

sur les derniers événements de la Syrie ^ ils me

parfèrenl de la renommée que l'empereur et nos

armes ont laissée au désert. Les hommes sont

cnoore'plus sensibles à la réputation de leur pays

hors de leur pays , que sous le toit paternel ; et

Ton a vu les émigrés françois réclamer leur part

des victoires qui sembloient les condamner à un

cxilétemd*.

Je passai cinq Jours à JafTa à mon retour de Jéntsaiettk , et Je l'examinai dans le plus grand détafl : Je ne devrois donc en parler qu'à cette époque ; mais, poursuivre Tordre de ma marche , ft plaoerai ici mes observations ; d'ailleurs , après la deseription des saints lieux , il est probable que les lecteurs ne prendroient pas un grand iutérèt à eelle de JafTa.

* JalEi s'appeloit autrefois Joppé, ce qui signiûe belle ou agréable , pulchritudo aui deeor, dit iLdriehomius. D'Anville dérive le nom actuel de Jaflia d'une forme primitive de Joppé, qui est Japbo *• Je remarquerai qu'il y avoit dans le pays des Hébreux une autre cité du nom de Jaffa, qol fat prise par les Romains : ce nom a peutêtre été transporté ensuite à Joppé. S'il faut en croire les interprètes et Pline lui-même, l'origine de cette ville remonterait à une haute antiquité, poisqae Joppé auroit été bétie avant le déloge. Oa dit que ce fut à Joppé que Noé entra dans rarebe. Après la retraite des eaux, le patriarche en partage à Sem, son fils aîné, toutes les dépendantes de la ville fondée par son fils Japhet Enfin Joppé, selon les tra-

II , qui perdolt on royaonie , eiprima to même

it aa eombat de la Hogue.

* le sale qu'on prononee eo Syrie Yi^fa , et M. de Voloey

réerit aioei; mait je ne ub point l'arabe : je n*al d'ailleurs

mÊomt Mlofftté pour féCormer forthographe de d'AnvUle et

4ê ImI dT—lf savaato écrivains.

ditions du pays , garde la sépulture du second père du genre humain.

Selon Pococke , Shaw et peat-étre d*AnviUe , Joppé tomba en partage à Éphralm, et forma ta partie occidentale de cette tribu, avec Hamlé et Lydda. Mais d'autres auteurs, entre autres Adrichomius, Boger, etc. , placent Joppé sous la tribu de Dan. Les Grecs étendirent leurs fables Jusqu'à ces rivages. Ils disoient que Joppé tirait son nom d'une fille d'Éole. Us plaçoient dans le voisinage de cette ville l'aventure de Persée et d' Andromède. Scaurus, selon Pline, apporta de Joppé à Rome les os du monstre marin suscité par Neptune. Pausanias prétend qu'on voyoit près de Joppé une fontaine où Persée lava le sang dont le monstre l'avoit couvert ; d'où il arriva que l'eau de cette fontaine demeura teinte d'une couleur range. Enfin saint Jérôme raconte que de son temps on montrait encore à Joppé le rocher et l'anneau auxquels Andromède fut attachée.

Ce fbt à Joppé qu'aborderont les flottes d'Hyram, chargées de cèdres poar le Temple , et que s'embarqua le praphète Jonas lorsqu'il fuyoit devant la face du Seigneur. Joppé tomba cinq fois entre les mains des Égyptiens, des Assyriens et des différents peuples qui firent la guerre aux Jiiifs avant l'arrivée des Romains en Asie. Elle devint une des onze toparohies où Tidole Ascarlen étoit adorée. Judas Machabée brûla cette ville , dont les habitants avoient massacré deux cents Juife. Saint Pierre y ressuscita Tabithe, et y reçut chez Simon le corrayeur les hommes venus de Césarée. Au commencement des traubles de la Judée, Joppé ftat détruite par Gestius. Des phrates en ayant relevé les murs, Yespasien la saccagea de nouveau , et mit garnison dans la citadelle.

On a vu que Joppé existoit encore enviran deux siècles après, du temps de saint Jérôme, qui la nomme Japho, Elle passa aveo toute la Syrie sous le joug des Sarrasins. On la retrauve dans les historiens des craisades. L'Anonyme* qui commence la collection, Gesta Dei per Francosj raconte que, l'armée des craisés étant soQS les murs de Jérusalem, Godefroy de Bouillon envoya Raymond Pilet , Acbard de Mommellou et Guillaume de Sabran pour garder les vaisseaux génois et pisans arrivés au port de Jaffa : Qui fidelUer eustodireni homines et naves t'u portu Japhm. Benjamin de Todèle en parle i peu près à cette époque sous le nom de Gapha:

iU

iiiMEaAiaE

Quingue abhinc leueii eêt Gapka^ oUm JaphQ, aliis Joppe diciOf ad mare sita; iUfi unuM tanium Judœus^ isgue lanœ injlciendœ artifex est. SaladiQ reprit Jaffa sur les croisés ^ et Richard Cœur de Lion i enleva à Saladin. Les Sarrasins y rentrèrent et massacrèrent les clirétiens. Mais, lors du premier voyage de saint Louis en Orient, elle n'étoit plus au pouvoir des infldèles; car elle étoit tenue par Gautier de Brienne , qui prenait le titre de comte de Japhe, selon Torthographe du sire de Joinville.

« £t quand le comte de Japhe vit que le roy « venoit , il assorta et mist son ehastel de Japhe R en tel point, quUl ressembloit bien une bonne « ville deCTensable. Car à chasoun créneau de « son chaste! Il y avoit bien cinq cents hommes , « à tout chascun une targe et ung peooncel A ses « armes. Laquelle chose estoit fort belle A veoir. a Car ses armes estoient de fin or, à une croix de « gueules pâtées faicte moult riebement Nous « nous logeasmes aux champs tout à l'entour d'i« « celui cbastel de Japhe qui estoit séant rei de la a mer et en une isle. Et iist commancer le roy à « faire fermer et édifier une boorge tout à ren<- « tour du cbaatel , dès Tune des mers Jusques à « Taultre , en oe qull y avoit de terre. »

Ce fut à Jaffa que la reine , femme de saint Louis , accoucha d'une fille nommée Blanche , et saint Louis reçut dans la même ville la nouvelle de la laort de sa mère. Il se Jeta à genoux et s'écria : « Je vous rends grâce , mon Dieu ! de ce que vous • m'avez preste madame ma chère mère tant qull « a plu A vostre volonté ; et de ce que maintenant, « selon vostre bon plaisir, vous Taves retirée A « vous. Il est vrai que Je Talmois sur toutes les « créatures du monde, et elle le merltoil; mais « puisque vous me Taves ostée, vostre nom soit « béni éternellement. *

Jaffa, sous la domination deschrétiens^ avoit un év Aque suff ragant du siège de Césarée. Quand les chevaliers eurent été contraints d'abandonner entièrement la Terre^Sainte, Jaffo retomba avec toute la Palestine, sons le Joug des soadans d'Egypte , et ensuite sous la domination des Tohss.

Depuis cette époque Jusqu'A nos Jours on re* trouve Joppé ou Jaib dans tous les voyages A Jérusalem; mais la ville, telle qu'on la voit aujourd'hui, n'a guère plus d'un siècle d'existence, puisque Monoonys, qui visita ki Palestine en 1647, ne trouva A Jaffii qu'un château et trois cavernes creusées dans le roo. Thévenot i^te

que. les ntoinss àê Terre-Sainte avoient devé devant les cavernes des baraques de bois, et que les Turcs contraignirent les pères de les démolir. Cela explique un passage do la relation d*ttB religieux vénitien. Ce religieux raconte qu'a leur arrivée à Jaffa on renfermoit les pèleriDS dans une caverne. Brève, Opdam, Desbayes « Nicole le Uuen, Barthélémy deSaiignac, Dololr, Zuallart , le père Roger, et Pierre de la Vallée, sont unanimes sur le peu d'étendue et la mfaèra ds Jaffa.

On peut voir dans M. de Volney ce qui eeacerne la moderne Jaffa, rhistoiredes sièges qu>Ufi a soufferts pendant les guerres de DAher et d*Aif* Bey , ainsi que les autres détails sur la bonté ds ses fruits , l'agrément de ses Jardins , etc« J'itiee* tarai quelques remarques.

Indépendamment des deux fontaines de Jafla, citées par les voyageurs, on trouve des eaux don* ces le long de la mer, en remontant vers Gnu] il suffit de creuser avec la main dans le sable poer faire sourdre au bord même de la vague une esa fraîche : J'ai fait moi-même , avec M. Coaleasini, cette curieuse expérience, depuis l'angle méndiooal de la vilieJusqu'A la demeure dm aaatoe, que Ton voit A quelque distance sur la c5te.

Jaffa, déJA si maltraitée dans les guerres ds DAher, a beaucoup souffert par les derniers èvè* nements. Les François , commandés par Ymr pereur, la prirent d'assaut en 1 799. Lorsque nos soldats furent retournés en Egypte, les An^ois, unis aux troupes du grand vizir, bAtlrent an bas* tion A l'angle sud-est de la ville, Abou-Harra,£ivi^ ri du grand vizir, Ait nommé commandant de la ville. Djezzar, pacha d'Acre, ennemi du giend vizir, vint mettre le siège devant Jaffa a|»rès le départ de l'armée ottomane. Abou-Marra se dé» fendît vaillamment pendant neuf mois , et trouva moyen de s*échapper par mer. Les ruines qu*oa voit A l'orient de la ville sont les fruits de ce siège. Après la mort de Djezzar, Abou-Marra ftit nonmé pacha de Gedda , sur la mer Rouge. Le nouveau pacha prit sa route A travers la Palestine ; par une de ces révoltes si communes en Turq«ie»il s'arrêta dans Jaf&i , et refusai de se rendre à son paefaalic. Le pacha d'Acre, Suieimaa-Paeha^ se cond successeur de Djezzar ' , reçut ordre d*attaquer le rdwlle , et Jaffa fut assiégée de nouveau. Après une assez folble résistance, Abou-Î

* Le raeeHttar Inraédtot de DJeuar s^Sppèlolt /wiwff Fg» [ eha. l\ s*étolt saisi de rautorNé è ta iaoi«4s D|esiar.

DE PARIS A JÉRUSALEM

ISS

•• rifcg|ft«iiprttd«llàh«iii«t-PMikfrAdiiB| alors étevé an fMhalfe d« Sainaf •

i*«lpèr« iia'au iroodra Ueii pudonotr l'aridUé te eea détails f àeauss ds l'Importanoe que Jaffa avQilatttralbis t et da ealle fii'silo a aoqQisadaos ecadenûifsl«Dps.

J*atteadoisaTeelrayatiaioe lamomaiitde mon

défMfft pour Jérusalanii. Le 8 oetobrOf à qpiatrs

kssits do rapfèB4Bldl| mes domsstiquss so ro«

tlllraitda serons ds pi^daobèvia, iiRbriqués

dans la baota ÉgyptSt et tais qm les portant las

JMooliiat Ja mis par*das80S mon habit une roba

semblable à celle de Jean et de Julien, et nous

montémaa anr de petits ehevaux. Des bAts nous

sanoiaot de selles \ nous avions les pieds passés

dans daa eordcs en guise d'étriers. Le président

da rhospioe i^arehoit à notre tête, eoBune nn sim-

pla ùét€ i vn Arabe presque nu nous montroit le

ctenln, et un autre Arabe nous suivoit , ehas-

aanl dennt lui un âne chargé de nos bagages.

Novs sarUmea par les derrières du couvent, et

MU gsgûÉnies la porte de la ville, du côté du

midi, à travers les déeombres des maisons d^

arailes dana les derniers sièges. Nous eheminé-

mes d'abofd au milieu des Jardins , qui dévoient

être eharmaats autrefois : le père Neret et M « de

Vofaiey an ont fait l'éloge. Ces jardins ont été ra*

tagéa par tesdiOérents partis qui se sont disputé

tes mkies de Jaffii : mais il y reste encore des

ipeaadîam, des figuiers de Pharaon , des citron*

■icvs, quelques palmiers, des buissons de nopals

d des pommiers, que l'on cultive aussi dans les

cnvifana de âasa, et même au couvent du mont

SinaL

Noua nous avançâmes dans la plaine de Saron, doal rÉcriture loue la beauté '• Quand le père Nevat y passa, au mois d'avril 171S , elle était oouverte de tulipes. « La variété de leur couleur, • dlt*il , forme un agréable parterre. » Les fleurs qui couvrent au printemps cette campagne célè* iNna aoatlea roses blanches et roses, le narcisse, ranémone, les Us blancs et Jaunes, les giroflée et une espèce d'immortelle très-odorante. La plaina a'étand le hmg de la mer, depuis Gaza au nridi juaqn'ao mont Carmel au nord. Elle est bo^ néa ao lavant par les montagnes de Judée et de i» BUa n'est paa d'un niveau égal : elle qaataa plateaux qui font séparés las uns dai aolrea par «a cardon de pierres unes et dé* pouUléaai Le sol est une «rèae fine , Mtiiehe et

> Tayw lâl MÊaMpi, SV. Ml.

v^S^ I ^ 4Qi purott , quoique sablonneuse , d'ona extrême fertilité. Mais, grâces an despotsima musulman, ce sol n'offre de toutes parts que daaohardons, des herbes séchas et flétries, entra» méléeadechètives plantations de coton, dedonra, d'orge et de froment. Çà et là paroissent quelquas» villages toujours en ruine, quelques bouquets d'»» livlen et de sycomores. A moitié chemin de Eama à JafCi, on trouve un puits Indiqué par. tous les voyageurs : l'abbé MaritI en flUt rhistoirai afin d'avoh* le plaisir d'opposer rutlllté d'un san« ton tara à llnutillté d'un religieux chrétien. Prta de ce puits on remarque un bois d'oliviers plan*' tés an quinconce , et dont la tradition iUt rernon* ter l'origine au temps de Oodefroy de Bouillon. On découvre de ce lieu Rama ou Ramié, situa dans un endroit charmant , à l'extrémité d'un des plateaux ou des plis de la plains. Avant d'y entref nous quittâmes le chemin pour visiter une citerne,' ouvragede la mère de Constantin '. On y desaenè par vlngt^ept marches ; elle a trent^trois pas da long sur trsnta de large; elle est eompoiée da vlDgt-quatre arches, et reçoit lea pluies par vingts quatre ouvertures. De là , à travers une forêt de nopals, nous nous rendîmes à la tour des Quarante Martyrs , anjourd'hui le minaret d'une mosquée abandonnée, autrefois le clocher d'un monastère dont il reste d'asses belles ruines : oes rutacs consistent en des espèces de portiques as* ses semblables à ceux des écuries de Mécène à Tibur ; ils sont remplis de figuiers sauvages. On veut que Joseph, la Vierge et l'Enfont se soient arrêtés dans ce lieu lors de la ftiite en Egypte : ce lieu certainement seroit charmant pour y peln^ dra le repos de la sainte Famille ; le génie da Claude Lorrain semble avoir deviné ce paysage^ à en Juger par son admirable tableau du palais Dorla à Rome.

Sur la porte de la tour, on Ut une Inscription arabe rapportée par M. de Volney : tout près de là est une antiquité miraculeuse décrite par Mu^^ ratorl.

Après avoir visité oes ruines, nous passâmes près d'un moulin abandonné : M. de Volney le eite comme le seul qu'il eût vu en Syrie ; il y en a plusieurs autres aujourd'hui. Nous descen-*-

> âl 1*00 en eroyoit lei tradlUonâ da |Miyi, sainte Hélène MMlt Sievé tose lei BWottSMDiediiaPaleettBetfleqiil oé le peat «coorder avec le grand Age de cette prlnoesit quand elle St te pèlerinase dé lértiMlem. Mal* Il est certain cependant, par le tdoiolsnase «nanlme d*fioaèbe, de lalnt Jérôme , et de tous tes historiens ecclésiastiques, qu'Hélène oonlrUxia pniaaânittiesl m réubllsseinent det lâinu Uéux.

ITINÉRAIBE

dtmes à Rama et noua arrivâmes à rhoapice des moines de Terre-Sainte. C2e couvent avoit été saccagé dnq années auparavant, et r<Hi me montra le tombeau d'un des frères qui périt dans cette occasion. Les religieux venoient enfin d'obtenir, avec beaucoup de peine, la permission de fidre à leur monastère les réparations les plusurgentes.

De bonnes nouvelles m'attendoient à Rama : J'y trouvai un drogman du couvent de Jérusalem, que le gardien envoyoit au-devant de mol. Le cbef arabe que les pères avoient Mt avertir, et qui me devoit servir d'escorte, rôdolt à quelque distance dans la campagne; car l'aga de Rama ne permethMt pas aux Bédouins d'entrer dans la ville. La tribu la plus puissante des montagnes de Judée fiiit sa résidence au village de Jérémie; elle ouvre et ferme à volonté le chemin de Jérusalem aux voyageurs. Le scheik de cette tribu étoit mort depuis très>peu de temps ; il avoit laissé son fils Utman sous la tutelle de son oncle Âbou- Gosh : celui-ci avoit deux frères, DJIaber et nfjralm-Habd-el-Rouman, qui m'accompagnèrent à mon retour.

Il fat convenu que Je partlrois au milieu de la nuit Gomme le Jour n*étoit pas encore à sa fin , nous soupâmes sur les terrasses qui forment le toit du couvent. Les monastères de Terre-Sainte ressemblent à des forteresses lourdes et écrasées, et ne rappellent en aucune façon les monastères del'EuropcNousJouissionsd'unevuecbarmante:

les maisons de Rama sont des cahutes de plâtre surmontées d'un petit d6roe tel que celui d'une mosquée ou d*un tombeau de santon ; elles semblent placées dans un bois d'oliviers , de figuiers, de grenadiers , et sontentouréesde grands nopals qui affectent des.formes bizarres , et entassent en désordre les unes sur les autres leurs palettes épineuses. Du milieu de ce groupe confus d'arii>res et de maisons s'élancent les plus beaux palmiers deridamée.Ilyenavoitunsurtoutdanslacourdu couvent que Je ne me lassois point d'admirer : il montoit en colonne à la hauteur de plus de trente pieds, puis épanouissoit avec grâce ses rameaux recourbés , au-dessous desquels les dattes à moitié mûres pendoient conmie des cristaux de co* rail.

Rama est l'ancienne Arimathie , patrie de cet homme Juste qui eut la gloire d'ensevelir le Sauveur. Ce fat À Lod, Lydda ou Diospolis, village à une demi-lieue de Rama , que saint Pierreopéra le miracle de la guérison du paralytique. Pour ce

qui^conceme Rama, conridérée sous les rapports du commerce, on peutconsulter les Mémoiretéi baron de Tott , et le Voyage de M. de Vohiejr.

Nous sortîmes de Rama le 4 octobre à miasit Le père président nous conduisit par des chemins détoumésà l'endrdt oùnous attendoit^boihGosb, et retourna ensuite à son couvait. Notre troupe étoit composée du chef arabe , du drogman de Jérusalem, de mes deux domestiques, etda Bédouin de Jaflii, qui conduisoit Tâne chargé da bagage. Nous gardions toujours la robe et la contenancede pauvres pèlerins latins, mais dooi étions armés sous nos habits.

Après avoir chevauché une heure sur un terraia inégal , nous arrivâmes à quelques masures placées au haut d'une éminence rocailleose. Noos franchîmes un des ressauts de la plaine, et, aa boutd'uneautreheurede marche, nous parrtoniei

À là première ondulation des montagnes de Jodée. Nous tournâmes par un ravin raboteux autour d'un monticule isolé et aride. Au sommet de ce tertre on entrevoyoit un village en ruines d let pierres éparses d'un cimetière abandonné : ee ^ lage porte le nom du £a/foiffi ou du Larron : e'e^ la patrie du criminel qui se repentit sur la croiX) et qui fit fliire au Christ son dernier acte de oisérioorde. Trois milles plus loin nous cabines dans les montagnes. Nous suivions le lit denécM d'un torrent : la lune, dimlDuée d'une mMy éclairoit à peine nos pas dans ces profondeon; les sangliers faisolent entendre autour de DOQsaa cri singulièrement sauvage. Je compris, à la dé^ solation de ces bords , comment la fille de Jephié vouloit pleurer sur la montagne de Judée, et pourquoi les prophètes alloient gémir sur les hauts lieux. Quand lejour Ait venu,nonsnou8troDvâmes au milieu d'un labyrinthe de montagnes de forme conique , à peu près semblables entre elles et ^chaînées l'une à l'autre par la base. La roche qui formolt le fond de c^ montagnes per* çdt la terre. Ses bandes ou ses corniches parallèles étoient disposées comme les gradtais d'un ampU' théâtre romain, ou oonune ces murs en échekuii avec lesquelson soutient les vignesdansles vallées

de la Savoie «. A chaque redan du rocher crolssolent des touffes de chênes nains , des buis et des lauriers-roses. Dans le fond des ravins s'élevoi0>^ des oUvIers; et quelquefois ces arbres tora^ des bois entiers sur le flanc des montagnes. Noss entendîmes crier divers oiseaux , entre autres (W

> ODlesMQteiKiitautniotodelfliiièseiBiDMrBsa'i*^'

DE PABIS A JÉRUSALEM.

getis. Panrtiiiis an j^inhaat pointée cette dudoe , nous déoottTrinies derrière noos (an midi et à roeeîdent) la plaine de Saron Jusqu'à JafiEa, et VlioriioB de la mer jusqu'à Gaza ; devant nous («nnoidet an levant) s*ouvroit te vallon de Saintiârèmie ; et , dans la même direction , sur le liant d*an rocher , on apercevoit au loin une vieille forlereae appelée le Chdieau des Machabées. On crott que Fauteur des Lameniaiions vint au monde dans le Yillage qui a retenu son nom au milieu de ces montagnes ' : il est certain que la tristesse de ces lieux semble respirer dans les cantiques du prophète des douleurs.

Cependant en approchant de Salnt-Jérémie , je fàs un peu consolé par un spectacle inattendu. Des troupeaux de chèvres à oreilles tombantes, des moutons à large queue , des ânes qui rappeloient par leur beauté Tonagre des Écritures, sortoienl du village au lever de l'aurore. Des femmes arabes foisoient sécher des raisins dans les vignes ; quelquesunesavoient le visage cou vertd'un voile , et portoientsur leur tête un vase plein d'eau, comme les filles de Madiau. La fumée du hameau montoit en vapeur blanche aux premiers rayons du jour; on entendoit des voix confuses, des chants , des cris de joie : cette scène formoit un contraste agréable avec la désolation du lieu et les souvenirs de la nuit r^otre chef arabe avoit le^ d avance le droit que la tribu exige des voyageurs^ et nous passâmes sans obstacle. Tout à coup je fus frappé de ces mots prononcés distinctement en françois:<t En avant -.Marche!» Jetoumai la téCe, et j'aperçus une troupe de petits Arabes tout nus qui faisoient l'exercice avec des bâtons de palmier. Je ne sais quel vieux souvenir de ma pemière vie me tourmente ; et quand on me parle d'un soldat françois, le cœur me bat : mais voir de petits Bédouins dans les montagnes de la Judée Imi ter nos exercices miiitairesetgarderlesouvenir de notre valeur ; les entendre prononcer ces mots qui sont , pour ainsi dire , les mots d'ordre de nos armées , et les seuls que sachent nos grenadiers , U y auroit eu de quoi toucher un homme moias amoureux que moi de la gloire de sa patrie. Je ne fus pas si effrayé que Robinson quand il entendit parler scm perroquet, mais je ne fus pas moins charmé que ce fameux voyageur. Je donnai quelques médius au petit bataillon , en lui disant : « En avant : Marche ! » Et afin de ne rien oublier, je lui criai : « Dieu le veut! Dieu le veut ! » comme

I Celli tndUlon dn payi M tioDt pas oootro la critique.

les compagnons de Godefh^ et de saint Louis* De la vallée de Jérémie nous descendîmes dans celle de Térébinthe. Elle est plus profonde et plus étroite que la première. On y voit des vignes, et quelques roseaux de doura. Nous arrivâmes au torrent où David enfant prit les cinq pierres dont il frappa le géant Goliath. Mous passâmes ce torrent sur un pont de pierre, le seul qu'on rencontre dans ces lieux déserts : le torrent oonser voit encore un peu d'eau stagnante. Tout près de là, à main gauche, sous un village appelé Kahnii je remarquai parmi des ruines plus modernes les débris d'une fabrique antique. L'abbé Mariti attribue ce monument à je ne sais quels moines. Pour un voyageur italien , Terreur est grossière. Si l'architecture de ce monument n'est pas hébraïque, elle est certainement romaine ; l'aplomb , là taille et le yolume des pierres ne laissent aucun doute à ce sujet.

Après avoir pasté le torrent, on découvre le '; village de Keriet-Lefta au bord d'un autre torrent ; desséché qui ressemble à un grand chemin poudreux. Ei-Biré se montre au loin au sommet d'une haute montagne, sur la route de Nablous,Nabolos, ou Nabolosa, laSichem du royaume d'Israël , et la Néapolb des Hérodes. Nous continuamesànous enfoncer dansondésert, où des figuiers sauvages clair-semés étaloient au vent du midi leurs feuilles noircies. La terre , qui jusqu'alors avoit conservé quelque verdure, se dépouilla, les flancs des montagnes s'élargirent , et prirent à la fois un air plus grand et plus stérile. Bientôt toute végétation cessa : les mousses même disparurent. L'amphithéâtre des montagnes se teignit d'une couleur rouge et ardente. Nous gravîmes pendant une heure ces régions attristées pour at« teindre un col élevé que nous voyions devant nous. Parvenus à ce passage, nous cheminâmes pendant une autre heure sur un plateau nu semé de pierres roulantes. Tout à coup, à l'extrémité de ce plateau , j'aperçus une ligne de murs^othlques flanqués de tours carrées, et derrière lesquels s'élevoient quelques pointes d'édifices. Au pied de ces murs paroissoit un camp de cavalerie turque dans toute la pompe orientale. Le guide s'écria : « El-Cods 1 » La Sainte (Jérusalem) I et il s'enfuit au grand galop '.

Je conçois maintement ce que les historiens et les voyageurs rapportent de la surprise des croi-

I Abou-Gosb, quoique sujet du Grand StAfçatar, ayolt peur d*élre avaniaé et b&touoé |»ar le pacha de Damas » dootnoiii apercevioBs le eamp. /

lié

tTINSRAlAE

flés et des pèkriiis, à la premièri t«t de J<ni> jAlem*.

Je puis essorer que quieoiMpie a eu eomme mol ta patience de lire à peu près deux cents relations moderaes de la Terre-Sainte ^ les oomptlations rabMniques, et les passages des anciens sur la Judée , ne connott rien du tout encore. Je restai les yeux fixés sur Jérusalem , mesufunt la hauteur de ses murs, recevant à la Ibis tous les souirenirs de Thistolre, depuis Abraham Jusqu'à Oodefiroy de Bouillon , pensant au monde entier changé par la mission du Fils de THomme , et cherchant vainement ce temple dont il ne rêOe pas pierre sur pierre. Quand Je vivrols mille ans, Jamais Je noubiierai ce désert qui semble respirer encore la grandeur de Jéhorah, et les épouvan* tements de la mort >.

Les cris du drogman , qui me disolt de serrer notre troupe parce que nous allions entrer dans le camp, me tirèrent de la stupeur où la vue des lieux saints m'avoit Jeté. Nous passâmes au milieu des tentes ; ces tentes étoientde peaux de bre* bis noires : il y avoit quelques pavillons de toile rayée, entre autres, celui du pacha. Les chevaux sellés et bridés étoient attachés à des piquets. Je fbs surpris de voir quatre pièces d*arttllerie à cheval; elles étoient bien montées, et le cbarronnage m'en a paru anglois. Notre mince équipage et nos robes de pèlerins exeitoient

* O honê Je$u! ut eoêim tua vid^runt hi^ut Urream Jetasalêoi miirof, quaniot exitus aquarum ocuH eorum deàuxêruni! Mi moM tartm fmeumbeniia, ^nittt orU «f nuiM inclùtaii earporiê Sancium Segmlchrum tuum êalutaveruni; et le, qui in eojacuisii, utsedentem in dextera Patri», Ut veHtfmtmJuMum ûmniim^ ûdortutenua, (ftw., HtmaelUiê, 1U>. IX.)

Vbi vêro ad lœutn ventum est, unde iptnm turrttam JentiftlaBi pomni adminni , quiâ quant nuUloê êdidtrint /«• crymai digne recenteat? Qui» af/eetits illoê convenienter exprimat ^ Xxtorquebat gaudium iuspiria, et singultuê gene^ rabai imimenta tmUlia. Omneê vka leroMlem, iubêiitâruni, et adoraverunl, et Jiexo poplite terrain tanctam deotcuiati êunt : amne$ nudii pedibui ambuhirent , nisi metU9 hottilii eo» armaioê ineedere dehere pradpereL Ibani, eijiebant ; it qui orandi gratia convenerant, pugnaturi priuiarma deféfebant. Fleverunt igitur tuper illam, iuptr quam et Chri^ tu» illarumfteperat : et mirum rn wufdim, »uper quam/le» bant, feria teriia,octavoidu»Junii, obeederunt : obtederunt, ênquam, non tafnquam nwereampHuigni, êed quaet ma' trtmjua. (Baumuc, ITmI. Jeroêêt., lib. it.)

Le Tasse a Imité ce passage :

Ecco apparlr Glernsalem si rede; Beco addIUr OlcnitaleM al acdrie ; ficco da mille voci unitameste Glcmsaiemme aalotar al acolé , etc., ete.

Us ttraplMê qui salveot loat àdminiMet :

Al grsad fiao«r ebr i|Milâ prtauk mu DolcemcDte splrft nell' aitrul petto.

Alla ooBlriitoa auceciaei et«.

■ KM ÉDdeene» Bibles fràn^otets èTypétl^nt lâ mort le rot de» épouvantemeni».

la risée des soldats^ Gomma nous wffMàm de la porte de la ville, le pocha sorloitdiJén» salem. Je ft» obligé d'Mer prompteflMDt le mouchoir que J'avois Jeté sur mon ehapasa pesr me défendre du loleil , dans la craints de m'itti» rer une disgrâce parelUo àeeliedu panne Joii|ib à TripoUasa.

Noos entrâmes dans Jérusalem parte porteâti FMerins. Auprès4e cette porté s'élève lâ toordê David, plus connue sous le nom de la foitrAi Pisans. Nous payâmes le tribut, et ootis idifl' mes la rue qui se presentolt devant neas : ]Rdij tournant à gauche , entre des espèees de prinoi de plâtre qu'on appelle des maisons, noas arriifimes, à midi n minutes, au monastère des pè* res latins. Il étoit envahi par les soldats d'Abdallah, quisefaisoientdonnertootcequ'iistrtnmiait à leur convenance.

Il fliut être dans la position des pères de Terre- Sainte pour comprendre le plaisir que lear eau» mon arrivée. Ils se crurent sauvés par la préteoM d'un seul François. Je remis au pireBonaTefitate de Nola , gardien du couvent , une lettre de M. le général Sébastlanl. « Monsieur, me dit le gflff- « dieu, c'est la Providence qui vous amène. Voos ft avez des flrmans de route? Permettes-iuw <fe « les envoyer au pacha; il saura qu'on nvicA « est descendu au couvent; il nous croira spédft- « lement protégés par l'empereur. L'année der- « nière il nous contraignit de payer soixanteisitte « piastres; d'après l'usage, nous ne lui en defom « que quatre mille, encore à titre de simple pré- « sent. Il veut cette année nous arracher la même « somme , et il nous menace de se porter anx de^ « nières extrémités si nous la refusons. Nous s^ « rons obligés de vendre les vases sacrés ; cftr de « puis quatre ans nous ne recevons plus aoeane « aumône de l'Europe : si celacontinue, nous nous n verrons forcés d'abandonner la Terre-Sainte, « et de^ livrer aux mahométans le tombeau de « Jésus-Christ. »

Je me trouvai trop heureux de pouvoir rendre ce léger service au gardien. Je le priai toutefois de me laisser aller au Jourdain , avant d'envoyer les ârmans, pour ne pas augmenter lesdifneoltét d'un voyage toujours dangereux : Abdallah as* rolt pu me faire assassiner en route, et rejeter le tout sur les Arabes.

Le père Clément Pérès, procureur général ds couvent, homme très-instruit, d'un esprit Hfl) oméèt agréiMe, mocondulaltà la chambre dlioB-

DE PABIS A JÉBVSALEM.

KO

te pMeriiM, On y déposa mes bftgaf$ot, «I Je ne prépefai à quitler Jérusalem quelques heuica apvèa y être cutré. J'avols eepeodant plus be* eoin de repoa que de guerroyer avec les Arabes de la mer Morte* Il y avoit longtempa que Je covrois la terre et la mer pour arriver aux saints Ue«x : à peine touehois^Je au but de mon voyage, que je m'en éMgnoia de nouveau. Mail Je erus devoir ee aaorifloe à des religieux qui font eux-* mémea un perpétuel sacrifice de leurs Mena et de leur vie. D'ailleurs J'aurais pu concilier Flntérét des pèrea et ma sûreté en renonçant à voir le Joufw daia; el il ne tenoit qu'à moi de mettre des bor* nés à ma curiosité.

Tandis que J'attendois l'Instant do départ , les rsligieiix se mirent à ehanter dans Téglise du monastère. Je demandai la cause de ces ehants, et J'appria que Ton oélébroit la fête du patron de l*ordre. Je me souvins alora que nous étions au 4 oetobre , le Joor de la. Saint-Fcaofois , Jour de ma niitiancip et de ma fête. Je courus au ohœur, et f offris des vœux pour le repos de celle qui m'avait antnfoia donné la vie à pareil Jour : Paries Ueras i» dohn. Je regarde comme un bonheur que nm première prière à Jérusalem n'ait pas été pour moL Jeconsidéroiaavec respect ces religieux qui ehaotoient les louanges du Seigneur à troia eenta pas du tombeau de Jésus-Christ; Je me sentola timehé à ia vue de cette foible mais invincible milice restée seule à la garde du Saint^Sépulcre, quand les rois l'ont abandonnée :

▼oilà éoa84|arii ffoemn ft*MnMil ^oor ta eocrrito!

Lepèregardien envoya chercher un Tore, appeM AU'AgOy pour me conduire à Bethléem. €et AIl-Aga étott fila d'un aga de Rama , qui avoit eu la têle trancMe sous la tyrannie de DJeizar. Ali éMI né à Jéricho, aujourd'hui Rlhha, et il se dieolt gouverneur de ce village* C'étolt un homme de têle et de courage, dont J'eus beaucoup à me kmer. II commença d*abord par nous fliire quitter, à xotA et à mes domestiques, le vêtement mate pour reprendre l'habit firançois : cet habit, naguère si méprisé desOrientauXfinspIre aujour*' d'haï le respect et la crainte. La valeur françoise aet rsnlrée en possession de la renommée qu'elle avoH «itrefdrfs dans ee pays : ee furent dea dievaHera de Rranee qui rétablirsnt le royaume de Jémsaiem , comme ee sont des soldats de France qui ont cueilli les dernières palmes de l'Idumée. Les Ttires vous montrent à la fois et la Tour de Baudouin et le camp de l'empereur : on voH au

Calvaire répée de Godetoy de Bouillon) qui, dans son vieux fourreau, s^nble encore garder le Saint-Sépuicre.

On noua amena à cinq heures du soir troisbona chevaux ; Michel , drogman du couvent , se Joignil à nous; AU se mit à notre tête, et nous partîmes pour Bethléem, oà nous devions coucher et pren^ dre une escorte de six Arabes. J'avds In que le gardien de SaintSauveur est le seul Fhme qui ait le i^vilége de monter à cheval à Jérusalem, et J'étols un peu surpris de galoper sur une Jument arabe; mais J'ai su depuia que tout voyageur en peut faire autant pour son argent. Noua sorttmea de Jérusalem par la porte de Damas, puis tour» nant à gauche et traversant les ravins au pied du mont Sion, nous gravîmes une montagne sur le plateau de laquelle nous cheminâmes pendant une heure. Nous laiseiona Jteusalem an noid der* rlère nous; nous avions au couchant les monta* gnes de Judée, et au levant, par delà la mer Morte, les montagnes d'Arabie. Nous passêmes le couvent de Saint-Élle. On ne manque pas de foire remarquer, sous un olivier et sur un roclier au bord du ebemin, l'endroit ou ee prophète se reposoit lorsqu'il alloit à Jérusalem. A une Iteoê plus Idn , nousentrimia dans le champ de Bama , oà l'on trouve le tombeau de Raehel. C'est un édi« flce carré, surmonté d'un petit dôme s il Jouit des privilèges d'une mosquée; les Tores, ainsi que les Arabes, honorent les fomilles des patriarches. Les traditions des chrétiens s'accordent à placer le sépulcre de Bachei dans ce lieu : la critique historique est favorable à cette opinion ; maie malgré Thévenot , Monconys , Roger et tant d'autres , Je ne puis reconnottre un monument antique dans ce qu'on appelle aujourd'hui le Tombeau dé Racket : c*est évidemment une fabrique turque consacrée à un santon.

Nous aperçâmes dans la montagne (car la nuit étoit venue) les lumières du village de Rama. Le silence étoit profond autour de nous. Ce flit sans doute dans une pareille nuit que Ton entendit tout à coup la voix de Raehel : Vox in Rama auâiîa est y ploratta; et nlulatuê muiius Racket pioransjllios suosj etnoluUcùnsolari^ quianon sunf. Ici la mère d'Astyanax et celle d*Eoryalé sont vaincues : Homère et Virgile cèdent la palmé de la douleur à Jérémie.

Nous arrivêmesparun chemin étroit et scabreux à Bethléem. Nous frappâmes à la porte du couvent ;- l'alarme se mit parmi les religieux , parce

mNÉRAraE

que notre visite étoit inattendiie, et qae le turban d*Ali inséra d*abord l'épouvante ; mais tout fût bientôt expliqué.

Bethléem reçut son nom d'Abraham , et Bethléem signifie la Maison de Pain. Elle fut surnommée Ephrata (fructueuse) , du nom de la femme de Galeb , pour la distinguer d'une autre Bethléem de la tribu de Zabulon. Elleappartenoit à la tribu de Juda; elle porta aussi le nom de Gté de David; elle étoit la patrie de ce monarque, et il y garda les troupeaux dans son enfance. Abissan, septième Juge d'Israël ; Éllmelech, Obed , Jessé et Booz naquirent comme David à Bethléem; et c'est là qu'il faut placer Tadmirable églogue de Ruth. Saint Mathias , apôtre , eut aussi le bonheur de recevoir le Jour dans la cité où le Messie vint au monde.

Les prenders fidèles avoient élevé un oratoire sur la crèche du Sauveur. Adrien le fit renverser pour y placer une statue d'Adonis. Sainte Hélène détruisit l'idole, et bâtit au même lieu une église dont l'architecture se mêle ai^ourd'hui aux différentes parties ijoutées par les princes chrétiens. Tout le monde sait que saint Jérôme se retira à Bethléem. Bethléem, conquise par les croisés, retombaavec Jérusalem sous le Joug infidèle ; mais elle a toujours été l'objet de la vénération des pèlerins. De saints religieux , se dévouant à un martyre perpétuel , l'ont gardée pendant sept siècles. Quant à la Bethléem moderne , à son sol , à ses productions, à ses habitants, on peut consulter M. de Volney. Je n'ai pourtant point remarqué dans la vallée de Bethléem la fécondité qu'on lui attribue : il est vrai que , sous le gouvernement turc, le terrain le plus fertile devient désert en peu d'années.

Le 5 octobre, à quatre heures du matin. Je commençai la revue des monuments de Bethléem. Quoique ces monuments aient été souvent décrits, le sujet par lui-même est si intéressant, que Je ne puis me dispenser d'entrer dans quelques détails.

Le couvent de Bethléem tient à l'église par une cour fermée de hautes murailles. Nous traversâmes cette cour, et une petite porte latérale nous donna passage dans l'élise. Cette église est certainement d'une haute antiquité, et, quoique souvent détruite et souvent réparée , elle conserve les marques de son origine grecque. Sa forme est celle d'une croix. La longue nef, ou , si Ton veut , le pied de la croix , est ornée de quarante-huit co-

lonnes d'ordre corinthien , placées sur quatre lignes. Ces colonnes ont deux pieds six pouces de diamètre près la base , et dix-huit pieds de hauteur, y compris fai base et le chapiteau. Gomme la voûte de cette nef manque, les^ colonnes ne portent rien qu'une frise de bois qui remplaee l'architrave et tient lieu de l'entablenBent entier. Une charpenté à Jour prend sa naissance au haut des murs et s'élève en dôme pour porter un toit qui n'existe plus, ou qui n'a Jamais été achevé. On dit que cette charpente est de bois de cèdre; mais c'est une erreur. Les murs sont percés de grandes fenêtres : ils étolent ornés autrefois de tableaux en mosaïques et de passages de rÉvangile, écrits en caractères grées et latins : on en voit encore des traces. La plupart de ces inscrip* . tions sont rapportées par Quaresmius. L'abbé Mariti relève avec aigreur une méprise de ce savant religieux, toudmnt une date : un très-habile homme peut se tromper ; mais celui qui en avertitlepublicsanségard et sans politesse prouve moins sa science que sa vanité.

Les restes des mosaïques que Ton aperçoit ci et là , et quelques tableaux peints sur bois , sont Intéressants pour l'histoire de l'art : Ils présentent en général des figures de face, dnrftes, raides , sans mouvement et sans ombre ; mais l'effet en est majestueux, et le caractère, noble et sévère. Je n'ai pu, en examinant ces peintures, m'empêcher de penser au res]^ectable M. d'Agiocourt, qui fait à Bome V Histoire des Aris du dessin dans le moyen âge ', et qui trouveroit à Bethléem de grands secours.

La secte chrétienne des Arméniens est en possession de la nef que Je viens de décrire. Cette nef est séparée des trois autres branches de la croix par un mur, de sorte que l'église, n'a plus d'unité. Quand vous avez passé ce mur, vous vous trouvez en face du sanctuaire ou du chœur, qui occupe le haut de la croix. Ce chœur est élevé de trois degrés au-dessus de la nef. On y voit ua autel dédié aux Mages. Sur le pavé, au bas de cet autel, on remarque une étoile de marbre : la tradition veut que cette étoile correspcmde ao point du del où s'arrêta l'étoile miraculeuse qui conduisit les trois rois. Ce qu'il y a de œrtaln, c'est que l'endroit où naquit le Sauveur du monde se trouve perpendiculairement au-dessous de

* Noos Jouiuoitt enfin des premières livraisons de oel ficellent ouvrage, fruit d*an travail de trente années et dei reeherelMs les lâof durleoies.

DE PARIS A JÉRUSALEM

Ht

eette Aoile de marbre , dans Téglise souterraine de la Crèche. Je parlerai de celle-ci dans un moment. Les Grecs occupent le sanctuaire des Mages , ainsi que les deux autres nefs formées par ks dem eirtrémités de la traverse de la croix. Ces deux dernières neb sont vides et sans autels.

Deux eseaHers tournants , composés chacun de qaiose degrés, s'ouvrent aux deux cdtés du chœur de réglise extérieure, et descendent à Tégltse souterraine, placée sous ce chœur. Celle-ci est le lien à Jamais révéré de la nativité du Sauveur. Avant d*y entrer, le supérieur me mit un cierge à la main et me iit une courte exhortation. Cette sainte grotte est irrtguiière , parce qu'elle occupe fempiacHnent irrégulier de Tétable et de la crèche. Elle a trente-sept pieds et demi de long , orne ]^eds trois pouces de large, et neuf pieds de haÛL Elle est taillée dans le roc : les par6is de ce roc sont revêtues de marbre, et le pavé de lagrolteest également d'un marbre précieux. Ces embeUissements sont attribués à sainte Hélène. L'Oise ne tire aucun Jour du dehors, et n'est éclairée que par la lumière de trente-deux laînpes eoToyées par différents princes chrétiens. Tout an fond de la grotte , du côté de l'orient , est la place où la Vierge enfanta le Rédempteur des hommes. Cette place est marquée par un marbre blanc inerusté de jaspe et entouré d'un eeivle d'argent , radié en forme de soleil. On lit ees mots à Tentour :

HIC DB VIBGINE MÀBIÀ JBSUS CHBISTUS NÀTUS EST.

"Dne table de marbre , qui sart d'autel , est appuyée eontre je rocher, et s'élève au-dessus de rendroit où le Messie vint à la lumière. Cet autel est éelairé par trois lampes , dont la plus belle a été donnée par Louis XIII.

A sept pas de là, vers le midi , après avoir passé l'entrée d'un des escaliers qui montent à régliae supérieure, tous trouvez la crèche. On y âcsœnd par deux degrés, car elle n*est pas de nivean avec le reste de la grotte. C'est une voûte pea élevée, enftmeée dans le rocher. Un bloc de marbre blanc , exhaussé d'un pied au-dessus du sol , et ereosé en forme de berceau , indique l'endroit même où le souverain du ciel fut couché sur la paille.

a Joseph partit aussi de la ville de Nazareth « qui est en Galilée, et vint en Judée à la ville

« de David, appelée Bethléem, parce qu'il étoit « de la maison et de la famille de David ,

« Pour se faire enregistrer avec Marie son « épouse , qui étoit grosse.

« Pendant qu'ils étoieot en ce lieu, Il arriva « que le temps auquel elle devoit accoucher s'ac- «complit;

« Et elle enfanta son fils premier-né, et l'^iyant «emmailloté elle le coucha dans une crèche, « parce qu'il n'y avoit point de place pour eux « dans l'hôtellerie '. »

A deux pas, vis-à-vis la crèche, est un autel qui occupe la place où Marie étoit assise lorsqu'elle présenta l'enfant des douleurs aux adorations des Mages.

« Jésus étant donc dé dans Bethléem , ville de « la tribu de Juda, du temps du roi Hérode , des • Mages vinrent de l'Orient en Jérusalem.

« Et ils demandèrent : Où est le roi des Juifb « qui est nouvellement né? car nous avons vu « son étoile en Orient, et nous sommes venus « l'adorer.

« Et en même temps l'étoile qu'ils avoiént vue « en Orient alloit devant eux. Jusqu'à ce qu'étant « arrivée sur le lieu où étoit l'âifant , elle s'y «arrêta.

« Lorsqu'ils virent l'étoile ils furent tout trans- « portés de Joie :

« Et entrant dans la maison ils trouvèrent l'en- « faut avec Marie sa mère, et se prosternant en « terre ils l'adorèrent; puis ouvrant leurs trésors, « ils lui offrirent pour présents de l'or, de l'en- « cens et de la myrrhe '. »

Rien n'est plus agréable et plus dévot que cette église souterraine. Elle est enrichie de tableaux des écoles italienne et espagnole. Ces tableaux représentent les mystères de ces lieux , des Vierges et des Enfants d'après Raphaël , des Annonciations , l'Adoration des Mages , la Venue des Pasteurs, et tous ces miracles mêles de grandeur et d'innocence. Les ornements ordinaires de la crèche sont de satin bleu brodé en argent. L'encens fume sans cesse devant le berceau du Sauveur. J'ai entendu un orgue, fort bien touché, Jouer à la messe les airs les plus doux et les plus tendres des meilleurs compositeurs d'Italie. Ces concerts charment l'Arabe chrétien qui , laissant paître ses chameaux , vient, comme les antiques

< SAtirr Luc.

' Saut Math.

itinAbairb

bergers de Bethléem , adorer le Boi des rote dans sa crèche. J'ai vu eet habitant du désert cevH munier à l'antel des Mages avee une fervear, me piété j une religion , inconnues des chrétiens de l'Occident « Nnl endroit dans l'nnivers, dit le

«père Néret, n'hispire pins de dévotion L^a*

« l)ord continuel descaravanesde tontes lesnations • chrétiennes... les prières publiques, les proster- « nations... la richesse même des présents que ei les princes chrétiens y ont envqyés..." tout cela « excite en votre Ame des choses qui se font sen- « tir beaucoup mieux qu*on ne peut les «xpri- <mer. »

Ajoutons qu*tttt contraste extraordinaire rend encore ces choses plus frappantes ; car en sortant de ta grotte, où vous avei retrouvé la richessci les arts, la religion des peuples civilisés, vous êtes transporté dims une solitude profonde, au milieu des masures arabes, parmi des Sauvages demi-nus et des musulmans sans foi. CSes lieux sont pourtant ceux-là mêmes où s'opérèrent tant de merveilles; mais cette terre sainte n*ose plus faire éclater au dehors son allégresse, et les souvenirs de sa gloire sont renfermés dans son seih.

Nous descendîmes de la grotte de la Nativité dans la chapeUe sooterralne où la tradition place la sépulture des Innocents : « Hérode envoya « tuer à Bethléem , et en tout le pays d'alentour, « tous les en&nts âgés de deux ans et ad-dessous : « alors s'accomplit ce qui avoit été dit par le pro- « phète Jérémie : Voxin Rama audita est •

La chapelle des Innocents nous conduisit à la grotte de saint Jérôme : on y voit le sépulcre de ce docteur de TEglise, celui de saint Eusèbe, et les tombeaux de sainte Paule et de sainte Eostochie.

Saint JérAme passa la plus grande partie de sa vie dans cette grotte. C*est de là qu'il vit la chute de l'empire romain; ce fut là qu'il reçut ces patriciens fugitifs qui, après avoir possédé les palais de la terre , s'estimèrent heureux de partager la cellule d'un cénobite. La paix du saint et les troubles du monde font un merveilleux effet dans les lettres du savant interprète de rÉcriture.

Sainte Paule et sainte Eustochie sa fille étoient àeux grandes dames romaines de la famille des Gracques et des Scipions. Elles quittèrent les délices de Bomç pour venir vivre et mourir à Bethléem dans la pratique des vertus monastiques. Leur épitaphe , faite par saint Jérôme , n'est

pas asses bonne et est trop connue pour que Je li rapporte ici •

Sdplo, qaam geimit, ele.

On voit dans l'oratoire de saint Jéràmeuti* bleau où ce saint Conserve l'air de tête qo'U i pris sous le pinceau du Carrache et du Dominl* quin. Un autre tableau offre les images de Pràle et d'Eustoehie. Ces deux héritières de Sd|riai sont représentées mortes etcoochéesd«DsleméiM œreoeil. Par une idée toudiante, le pdotni donoé aux deux saintes une reaembianee pu*fUte; on diattngue seulement la fille de la mèn à sa Jeunesse et à son voile blanc : l'une s marché plus longtemps et l'autre plus vite dans la vit; et dles sont arrivées au port au même moment.

Dans les nombreux tableaux que l'on voit m lieux saints | et qu'aucun voyageur n'a décritis J'ai eru quelquefois reeonnoltre la tsuchs biji* tique et te ton inspiré de Murfllo : 11 semit Mtf singulier qu'un grand maître efit à la eriebeoQ au tombeau du Sauveur qvelque chef-d'osm inconnu.

Nous remontâmes au oouvent J'examlBal li campagne du haut d'une terrase, Bethléem est bâtie sur un montieule qui domfaie une Vnapê vallée. Gétt» vallée rétend de l'est à Toottl \ It oolline du midi est eouverte d'oliviers daîMeméi sur un terrain rouyeétre, hérissé de eailloia;lt oolline du nord porte des figuiers sur un lol Wf blable à celui de l'autre colline. On déeoonf {i et là quelques ruines, entre autres les dél)r1s d'une tx>ur qu'on appelle la Tour de Sainte- Paule. Je rentrai dans le monastère , qai d«t nue partie de sa rirtiesse à Baudouin , roi ds Jérusalem et sucoesseur de Godcf roy de BoqUIob : c'est une véritabte forteresse y et set mnniost si épais qu'ils soutiendroleat aisément un fiép contre les Turcs.

L'eseorte arabe étant arrivée ,Je me prépirai à partir pour la mer Morte. En d^nsnt sise les rdigieux , qui formoient un cercle auteor de moi , ils m'apprirent qu'il y avait au couveat vu père^ François , de nation. On l'envoya eherdicr : il vhit les yeux baissés, les deux mains daaiMi manelies , manehant d'un air sérieux ; il me dsasi un salut froid et court Je n'ai Jamais entcoin chea l'étrangsr le son d'une voix françeiss sut être ému :

I vuiamont avoU été fr«g9é de U iMaoi^ d'os 9M H-

DE PARIS A JÉRUSALEM

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Noos wâfîmm d'aiiord le vallon de Bethléem , ^ fftimi au lerant, comme Je l'ai dit Nous nce UM eroupe de montagnes o& Ton voit la droH» une vigne nouvellement plantée , rare dans le pays pour que Je Pale re«

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touffes de plantes épineuses aussi pAles que le sol qui les produit , et qui semblent couvertes de poussière comme les arbres de nos grands chemins pendant l'été.

En tournant une des croupes de ces montagnes nous aperçûmes deux camps de Bédouins : Fun

DE PARIS A JÉRUSALEM

4pfÉayii li kmgtoBnia. ,••••. • • « Oh ! que cette parole à mon oreille est chère !

Je fis qodques questions à ce religieux, n me dit qull s'appeloit le père Clément; qu'il étolt des environs de Moyenne ; que , se trouvant dans un monastère en Bretagne, il avoit été déporté en Espagne avec une centaine de prêtres comme lui ; qu*ayaDt reçu l'hospitalité dans un couvent de $on ordre, ses supérieurs Fa voient ensuite envoyé missionnaire en Terre-Sainte. Je lui demandai s1! n*avoit point envie de revoir sa patrie, et s'il vonlolt écrire à sa famille. Voici sa réponse mot poar mot : « Qui est-ce qui se souvient en-

• core de moi en France ? Sais-Je si j*ai encore

• des frères et des sœurs? J'espère obtenir par le

• mérite de la crèche du Sauveur la force de mou-

• rir ici , sans importuner personne et sans son- « ger à un pays où Je suis oublié. »

Le père Clément ftot obligé de se retirer : ma présenee avoit réveillé dans son cœur des sentiments qu'il cherchoit à éteindre. Telles sont les destinées humaines : un François gémit aujourdlini sur la perte de son pays aux mêmes bords dont les souvenirs inspirèrent autrefois le plus beau des cantiques sur l'amour de la patrie :

Saper flomloa Bahylooto, etc.

liais œs fils d'Aaron qui sospendirait leurs harpes aux saules de Babyhxte ne rentrèrent pas tous dans la cité de David; ces filles de Judée qui s'écrioient sur le bord de TEuphrate :

Ofltf« 4a Joordalal 4 ohampf tUDét des dent ! f(e.

ees compagnes d*Esther ne revirent pas toutes Kmnalks et Bethel : plusieurs laissèrent leurs dépoailles aux champs de la captivité.

A dix heures du matin nous montâmes à choirai, et Bons sortîmes de Bethléem. Six Arabes kethléémites à pied, armés de poignards et de longs ftisils à mèehe, Ibrmolent notre escorte. Di marchtrfent trois en avant et trois en arrière de nos chevaux. Nous avions i^outé à notre cavalerie un âne qui portoit l'eau et les provisions. Nowprimes la route du monastèrede Saint-Saba, d'oà nous devions ensuite descendre à la mer ikirte et revenir par le Jourdain.

Nous suivîmes d*abord le vallon de Bethléem , i|vl s'étend au levant , eoonne Je l'ai dit. Nous pnssâmcs une eroupe de montagnes o& l'on voit la droite une vigne nouvellement plantée, rare dans le pays pour que Je Paie re-

marquée. Nous arrivâmes à une grolle appelée la Grotte des Pasteure. Les Arabes l'appellent encore Dta^l'Natour, le Village des Bergers. On prétend qu'Abraham fUsoit paître ses troupeaux dans ce lieu, et que les bergers de Judée furent avertis dans ce même lieu de la naissance du Sauveur.

« Or, Il y avoit aux environs des bergers qui passolent la'nuit dans les champs , veillant tour à tour à la garde de leurs troupeaux.

• Et tout d'un coup un ange du Seigneur se présenta à eux , et une lumière divine les en« vironna, ee qui les remplit d'une extrâme erainte.

« Alors l'ange leur dit ! Ne eralgnes point , car Je viens vous apporter une nouvelle qui sera pour tout le peuple le sujet d'une grande Joie. « C'est qu'aujourd'hui , dans la ville de David , Il vous est né un Sauveur, qui est le Christ , le Seigneur.

ft Et voici la marque à laquelle vous le reoon-

noltrez : Vous trouverez un enfant emmafllotté,

couché dans une crèche.

« Au même instant il se Joignit à l'ange une

grande troupe de l'armée céleste , louant Dieu

et disant :

< Gloire à Dieu au plus haut des deux , et paix

sur la terre aux honmies de bonne volonté , eh&

ris de Dieu. »

La piété des fidèles a transformé cette grotte en une chapelle. Elle devoit être autrefois trèsomée : J'y al remarqué trois chapiteaux d'ordre corinthien , et deux autres d*ordre ionique. La découverte de ces derniers étoit une véritable merveille; car on ne trouve plus guère après le siècle d'Hélène que l'éternel corinthien.

En sortant de cette grotte , et marchant toujours à l'orient, une peinte de compas au midi , nous quittâmes les montagnes Bouges pour en« trer dans une chaîne de montagnes blanchâtres. Nbs chevaux enfonçoient dans une terre molle et crayeuse, formée des débris d'une roche calcaire. Cette terre étoit si horriblement dépouillée qu'elle n'avoit pas même une écorce de mousse. On voyoit seulement crottre çà et la quelques touffes de plantes épineuses aussi pâles que le sol qui les produit, et qui semblent couvertes de poussière comme les arbres de nos grands chemins pendant Tété.

En tournant une des croupes de ces montagnes nous aperçûmes deux camps de Bédouins : Fun

ITINÉRAIRE

formé de sept tentes de peaux de brebis noires disposéeseo carré long, ouvert à reitrémitéorientaie; l'autre composé d*une douzaine de tentes plantées en cercle. Quelques chameaux et des cavales errolent dans les environs.

Il étoit trop tard pour reculer : Il fiillut faire lx>nne contenance et traverser le second camp. Tout se passa bien d'abord. Les Arabes toudièrent la main des Rethléémites et la hàvbe d'Ali-Aga. Mais à peine avions-nous franchi les dernières tentes, qu'un Rédouin arrêta l'âne quiportoit nos vivres. Les Rethléémites voulurent le repousser ; TAralie appela ses frères à son secours. Ceux-ci sautent à cheval : on s'arme , on nous enveloppe. Ali parvint à calmer tout ce bruit pour quelque aident. Ces Rédouins exigèrent un droit de passage : ils prennent apparemment le désert pour un grand chemin ; chacun est mattre chez soi. Ceci n'étoit que le prélude d'une scène plus violente.

Une lieue plus loin, en descendant le revers d'une montagne , nous découvrîmes la cime de deux hautes tours qui s'élevoient dans une vallée profonde. C*étoit le couvent de Saint-Saba. Comme nous approchions, une nouvelle troupe d'Arabes , cachée au fond d'un ravin, se Jeta sur notre escorte , en poussant des hurlements. Dans un instant nous vîmes voler les pierres, briller les poignards, ajuster les fusils. Ali se précipita dans la mêlée ; nous courons pour lui prêter secours : il saisit le chef des Rédouins par la barbe , l'entratne sous le ventre de son cheval, et le menace de l'écraser s'il ne fait flnir cette querelle. Pendant le tumulte un religieux gi'cc crioit de son côté et gesticuloit du haut d'une tour; il cherchoit inutilement à mettre la paix. Noua étions tous arrivés à la porte de Saint-Saba. Les frères, en dedans , tournoient la clef, mais avec lenteur, car ils craignoient que dans ce désordre on ne pillât le monastère. Le Janissaire, fatigué de ces délais, entroit en fureur contre les religieux et contre les Arabes. Enfin , il tira son sabre , et alloit abattre la tête du chef des Rédouins, qu'il tenoit toujours par la l>arl>e avec une force surprenante, lorsque le couvent s'ouvrit. Nous nous précipitâmes tous pêle-mêle dans une cour, et la porte se referma sur nous. L'affaire devint alors plus sérieuse : nous n'étions point dans l'intérieur du couvent; 11 y avoit une autre cour à passer, et la porte de cette cour n'étoit point ouverte. Nous étions renfermés dans un espace étroit, où nous nous blessions avec nos armes, et où nos

chevaux, animés par le bruit, étoient devenus furieux. AU prétendit avoir détourné un coup de poignard qu'un Arabe me portoit par derrière, et il montroit sa main ensanglantée; mais Ali, très-brave homme d'ailleurs, aimoit l'argent, comme tous les Turcs. La dernière porte du monastère s'ouvrit ; le chef des religieux parut , dit quelques mots, et le bruit cessa. Nous apprimes alors le sujet de la contestation.

Les derniers Ai*abes qui nous avoient attaqués appartenoient à une tribu qui prétendoit avoir seule le droit de conduire les étrangers à Sain^ Saba. Les Rethléémites , qui désiroient avoir le prix de l'escorte, et qui ont une réputation de courage à soutenir, n'avoiént pas voulu céder. Le supérieur du monastère avoit promis que Je satisferois les Rédouins , et l'affaire s'étoit arrangée. Je ne leur voulois rien donner, pour les punir. All-Aga me représenta que si Je tenois à cette résolution, nous ne pourrions Jamais arriver au Jourdain; que ces Arabes iroient appeler les autres tribus ; que nous serions infailliblement massacrés ; que c'étoit la raison pour laquelle il n'avoit pas voulu tuer le chef ; car, une fois le sang versé, nous n'aurions eu d'autre parti a prendre que de retourner promptement à Jérusalem.

Je doute que les couvents de Scété soient placés dans des lieux plus tristes et plus désolés que te oouvcDt de Saint-Saba. Il est l)âti dans la ravine même du torrent de Cédron , qui peut avoir trois ou quatre cents pieds de profondeur dans cet oidroit. Ce torrent est à sec et ne roule qu'au printemps une eau fangeuse et rougie. L'église ooeope une petite éminence dans le fond du lit. De là les bâtiments du monastère s'élèvent par desesealiers perpendiculaires et des passages creusésdans le roc , sur le flanc de la ravine, et parviennent ainsi Jusqu'à le croupe de la montagne, où ils se terminent par deux tours carrées. L'une de œs tours est hors du couvent ; elle servoit autrefois de poste avancé pour surveiller les Arabes. Du haut de ces tours, on découvre les sommets stériles des montagnes de Judée ; au^essous de soi, l'œil plonge dans le ravin desséchédu torrent de Cédron , où l'on voit des grottes qu'habitèrent jadis les premier? anachorètes. Descoiombes bleues nichent am'oo hui dans ces grottes, comme pour rappeler, par leurs gémissements, leur innocence et leur douceur, les saints qui peuploii-nt autrefois ces rochers. Je ne dois point oulriier ua palmier qui croit dans un mur sur une des ter^

BE PAUS A JÉIIUSÀLEM.

fsflses chi ooQTent; Je suis persuadé que tous les Toyageors le remarqueront comme moi : il faut élre cnvirooné d'une stérilité aussi affreuse pour mxS&t k prix d*une touffe de yerdure.

Qmaal à la partie historique du eouvent de Saînl-Satay k lecteur peut avoir recours à la lettre da père Mérd et à la Vie des Pères du DéserL On montre aujourd'hui dans oe monastère trois ou quatre mille tètes de morts, qui nul celles des religieux massacrés par les inildéJes. Les moines me laissèrent un quart d'heure toat seul avec ces reliques : ils sembloient avoir jeriné que mon dessehiétoit de peindre un Jour \ «itnatioii de l'éme des solitaires de la Thékaide» Mais Je ne me rappelle pas encore sans un tealknent pénibte qu'un caloyer voulut me parler de poUtlqiie et me raconter les secrets de la ciNir de Bnssk. « Hélas 1 mon père , lui dis-Je , m • cheielierci-voas la paix, si vous ne la trouvez Id?»

Noos quittâmes k eouvent à Xxfsks heures de rapffè»midi ; nous remontâmes k torrent de Gééran ; cosnite, traversant k ravine, nous reprl- BOtre route au kvant. Nous découvrîmes par une ouverture des montagnes* Je as asTois trop oe que J'apercev<te; Je eroyds voir «a amas de rochers brisés : l'apparition suMte de œtte dté desdésokttons au milieu d'une •BlitiBde désolée avoit quelque chose d'effrayant ; €ëtix véritablement k reine du désert.

Non avancions : t'aqpect des montagnes étoit foajoors le même , c'est-à-dire blanc poudreux , ombre, sans arbre, sans herbe et sans A quatre heures et demie, nous descendîmes de k haute chaîne de ces monjtagnes sur une diafne moins élevée. Nous cheminâmes prH«y*t cinquante minutes sur un plateau assez éfÇÊl. Nous parvtnokes enfin an dernier rang des monts qui bordent à Toocident k vallée du Jourdain et les eaux de k mer Morte. Le soleil étoit près de se coucher : nous mimes pied à terre pour laisser reposer les chevaux , et Je contemplai à loisir te lac , k vallée et k fleuve.

Quand on parie d'une vallée, on se repré>

sente une vallée cultivée ou inculte : cultivée,

dk est couverte de moissons, de vignes, de

irillages , de troupeaux ; inculte , elle offre des

berbages ou des forêts ; si elle est arrosée par un

flesire, ce fleuve a des replis; les collines qui

iafoent cette vallée ont elles-mêmes des siouosi-

CBAVBMiBauiia — ton iv/

tés dont les perspectives attirent agréablement les regards.

Ici;, rien de tout cela : qu'on se figure deux longues chaînes de montagnes , courant parallèlement du septentrion au midi, sans détours, sans sinuosités. La chaîne du levant, appelée Montagne d^ Arabie, est k plus élevée; vue i la distance de huit à dix lieues, on diroit un grand mur perpendiculaire, tout à fait semblable au Jure par sa forme et par sa couleur azurée : on ne distingue pas un sommet, pas k moindre dme; seulement on aperçoit çà et là de légères inflexions, comme si k main do peintre qui a tracé cette ligne horizontale sur le ciel eût tremblé dans quelques endroits '.

La chaîne du couchant appartient aux montegnes de Judée. Moins élevée et plus inégale que la chaîne de l'est , elle en diffère encore par sa nature : elle présente de grands monceaux de craie et de sable qui imitent la forme de faisceaux d'armes , de drapeaux ployés , on de tentes d'un camp assis au bord d'une plaine. Du côté de l'Arabie , ce sont au contraire de noirs tochers à pic qui répandent au loin leur ombre sur les eaux de la mer Morte. Le plus petit oiseau du ciel ne trooveroit pas dans ces rochers un brin d'herbe pour se nourrir; tout y annonce la patrie d'un peuple réprouvé; tout semble y respirer l'horreur et l'inceste d'où sortirent Ammon et Moab. La vallée comprise entre ces deux chaînes de montegnes offre un sol semblable au fond d'une mer depuis longtemps retirée; des plages de sel, une vase desséchée, des sables mouvants et comme sillonnés par les fiots. Çà et là des arbustes chétifs croissent péniblement sur cette terre privée de vie; leurs feuilles sont couvertes du sel qui les a nourris, et leur écorce a le goût et l'odeur de la (ùmée. Au lieu de villages , on aperçoit les ruines de quelques tours. Au milieu de k vallée passe un fleuve décoloré ; il se traîne à regret vers le lac empesté qui l'engloutit. On ne distingue son cours au milieu de l'arène que par les saules et les roseaux qui le bordent : l'Arabe se cache dans ces roseaux pour attaquer le voyageur et dépouiller le pèlerin.

Tels sont ces lieux fameux par les bénédictions et par les malédictions du ciel : ce fieuve est le Jourdain ; ce lac est k mer Morte ; elle pâli Toatet «g desoriptions de la mer Morte et du Jourdain se retrouvent dans les Martyrt, livre xix ; mais comme le sujet est Important et que J'ai i^outé dans Vltinémire plusieurs traits à cas descriptions , Je n'ai pas craint de les répéter.

ITINÉHAIBE

rott brlllairte, mtk les villes eoi|pid>Ies qu'elle cache dans son sein semblent avoir empoisonné ses flots. Ses sbimes solitaires ne peuvent nourrir aucun être vivant ' ; Jaipais vaisseau n'a pressé ses ondes ' ; ses grèves sont sans oiseaux, saqs firbres , saps verdure ; et son eau, d^une amertume liffrepse | est si pes^qte , que Ipk ven^ les plus Impétpe^x peuv^t & pef np Ifi spulev^.

Qu^ OQ voyajpD d^ps 1^ ,lndée, d'abord ua jgrand ennui saisit le cœur ; joiiais lorsque , passant de solitude en solitude , l'espace s'ét^ sans borpes devspt vous, peu à peu Tennui se dissipe, on éprouve une terreur secrète qui, loin d'abaisser l'âme, donne du courage et àève le génie. Des aspects extraordinaires décèlent de toutes parts une terre travaillée par des miracles : le soleil brûlant, l'aigle impétueux, le figuier stérile, toute la poésie , tous les tableaux de l'Écriture sont là. Chaque nom renferme un mystère ; chaque grotte déclare l'avenir} chaque sommet retentit des aocents d'un prophète. Dieu même a parlé sur ces bords : les torrents desséchés, les jrochers fendus , les tombeaux entr'ou verts, attestent le prodige ; le désert parolt encore muet de terreur , et l'on dirait c^u'il n'a osé rompre le ^ilenoe depuis qu'il a entendu la voix de l'Éternel.

Nous descendîmes de la croupe de la montagne afin d'aller passer la nuit au bord de la mer Morte, pour remonter ensuite au Jourdain. En entrant dans la vallée, ootse petite troupe se resserra : nos Bethléémites préparèrent leurs fusils, et marchèrent en avant avec précaution. Nous noustrouviops sur le chemin des Arabes du désert, qui vont chercher du sel au lac , et qui font une guerre impitoyable au voyageur. LesmœursdesBédouins commencent à s'altérer par une trop grande fréquentation avec les Turcs et les Européens. Ils prostituent raaintenantleurs filles et leurs épouses , et égorgent le voyageur qu'ils se contentoient autrefois de dépouiller.

Nous marchâmes aiusl pendant deux heures le pistolet a la main comme en pays ennemi. Nous suivions , entre les dunes de sable, les fissures qui s'étoient formées dans une vase cuite aux rayons du soleil. Une croûte de sel recouvrait l'arène ,

< H «uIb reirfnfon «énériiB. On ta Tolr ^*élle ii*eit peut* tfare pas fooilée.

a Strabon , PHoe et Dlodore de Sicile parlent de radeaax ayec lesquels les Arabes vont recueillir rasphalte. Diodgre àécrlt ces radeaux : Us étotent faits arec des nattes de joncs entrelacés. { DioD., Ht. xix. ) Taeitefolt menUon d'un bateau, Sials U M trompe vIstbleiDeat.

et. présentoit comme un champ de nd|e, d'oi s'élevoient quelques arbustes raehitiques. Noos arrivâmes t9ut à coup au lac, je dis toutàooop parce que je m'en crayois encore assez éloigoi Aucun bruit, aucune fraîcheur ne m'avoit anooDcé Rapproche des eaux. La grève semée de pierres étolt brûlante, le flot étolt sans mouvement et td>so!ument mort sur la rhre.

tt étoit nuit close : ta première choM qae Je Us en mettant pied à terreftit d'entrer dans le lac jus* qu'aux genoux , et de porter l'eau à ma bouche. Il me fut impossible de i*y retenir. La salure en est beaucoup plus forte que celle de la mer, et elle produit sur les lèvres Tefkt dMne forte mIqtlon d'alun. Mes bottes furent à peine séchées^ qu'elles se couvrirent de sd ; nos vêtements et nos mains ftirent en moins de trois heures imprégnés de ce minéral. Oalfen avok déjà remarqué oes effets , et Pococke en a confirmé Texiitence.

Nous établîmes notre camp au bord da lie, et les Bethléteitas firaiMt da fta pour prépuer le café. Ils se manqiwiiat pasdebols , oar ieringe étolt enoombré de bnaelMS de tamûin If partéa par les Arabes. Oàtre It «ri que eeux-d ttiranst tout tené dans cet e&drcrft , ils le tirent eneoie de l'eau par âwllitkm. Telle est la fores cte l'ktbltade, nos Bethléémttes avofeot aardié vm beaucoup de pmdenoe dans la etmpsgas, etils ne craignirent point d'alienier un fin qui psavoit bien plus aisément les trahir. Vmt d'eux se servit d'un moyen singulier pour faire prendre le bois: il enfourcha le bûcher et s'abaissa sur le feoi sa tunique s'enfla par la fumée; alors il se releva brusquement; Tair aspiré par cette espèce de pompe fit sortir du foyer uw flamme briUaute. Après avoir bu le café, mes compegnoos s'endormirent, et je restaiseul éveiiléavec nos Arsbei

Vers minuit j'entendis quelque bruit sur le lac, Les Bethléémites me dirent que e*étoîent des légions de petits poissons qui viennent sauter an rivage. Ceci contrediroit l'opinion généralement adoptée que la mer Morte ne produit aucan étn vivant. Poeocke , étant à Jérusalem > avoft es* tendu dire qu'un missionnaire avoit vu des poissons dans le lac Âspbaltite. Hasselqnist et Manodrell découvrirent des coquillages sur ia rive. tf< Seetzea , qui voyage encore en Arabie, nî remarqué dans la mer Morte ni hélices ni moules; mais il 9 trouvé quelques escargots.

Pococke fltanalyser une bouteille d'eau dccetts

DE PABIS A JÉRUSALEM.

mer. En 1 778 , MU. Lavoisier, If aoquer et Sage reiMNiTelërent cette analyse; ils prouvèrent que Tean conteDOit, par quintal , quarante-quatre livres six onces de sel , savoir : six livres quatre onces de sd marin ordinaire, et trente-huit livres deux onces de sel marin à base terreuse. Demièitmeot M. Gordon a fait foire à Londres la même expérience. « La pesanteur spécifique des eaux « (dit M. Halte-Brun dans ses Annales) est de « f ^j 1, celle de l'eau douce étant 1,000 : elles « sont parfiiitement transparentes. Les réactifs y « défflontreot la présence de l'acide marin et de « racide salfurique ; il n'y a point d'alumine ; elles «ne sont point saturées dç sel marin; elles ne « changent point les couleurs, telles que le tour- « nesol ou la violette. Elles tiennent en dissolu- • tion tes substances suivantes, et dans les pro- « portions que nous allons indiquer :

et chaos « .. i,no

de magn^ite. le^is

de soude. 10,360

de chan. 0^054

34,580 WX 100.

« Ces suhrtances étrangères forment donc environ

• mi qoart de son poids à l'état de dessiceation par- « faite ; mais desséchées seulement à 1 80 degrés « (Fahrenheit), elles en forment 41 pour 100. M. « Gordon, qui a apporté la bouteille d'eau sou- « n^se à l'analyse, a lui-même constaté que les

• hommes y flottent , sans avoir appris à nager. »

Je possède un vase de fer-blanc rempli de Teao que J*al prise moi-même dans la mer Morte. Je ne Tai point encore ouvert , mais au poids et au bmit je Juge que le fluide est un peu diminué. Mon projet étoit d'essayer l'expérience que Pococke propose ; c'est-à-dire de mettre des petits poissons de mer danscette eau, et d'examiner s'ils y poorroient vivre : d'autres occupations m'ayant empêché de tenter plus têt cet essai , Je crains à présent qu'il ne soit trop tard.

La lune en se levant à deux heures du matin amena une forte brise qui ne refralchît pas l'air, mais qui agita un peu le lac. Le flot chargé de sel retondrait bientôt par son poids , et battoit h peine la rtve. TJnhruit lugubre sortit de ce lac de mort, eoDune les clameurs étouffées du peuple abtmé dans ses eaux.

L'aurore parut sur la montagne d'Arable en fiace de nous. La mer Morte et la vallée du Jourdain se teignirent d'une couleur admirable ; mais

i}ne si riche apparence ne servoit qu'à mieux fidrs parottre la désolation du fond.

Le lac fameux qui occupe l'emplacement de Sodome et de Gomorrhe est nonmié mer Morie ou mer Salée dans l'Écriture; Asphaltiie par les Grc^ et les Latins; Almotenah et Bahar-Loth par les Arabes; Ula-Degnisi par les Turcs. Je ne puis être du sentiment de ceux qui supposent que la mer Morte n'est que le cratère d'un volcan. J'ai vu le Vésuve , la Solfatare , le Monte-Nuovo dans le lac Fusin , le pic des Açores , le Mameiife vis-à-vis de Carthage , les volcans éteints d'Auvergne; J'ai partout remarqué les mêmes caractères , c'esf-à-dire des montagnes creusées en entonnoir, des laves, et des cendres où l'action du feu ne se peut méconnoltre. La mer Morte, au contraire, est un lac assez long, courbé en arc, encaissé entre deux diafnes de montagnes qui n'ont entre elles aucune cohérence de forme, auoune homogénéité de sol. Elles ne s^ rejoignent point aux deux extrémités du lac : elles continuent, d^un côté , à border la vallée du Jourdain en se rapprochant vers le nord Jusqu'au lac de Tibériade ; et de l'autre, elles vont , en s'écartant , se perdre au midi dans les sables de l' Yémen. Il est vrai qu'on trouve du bitume, des eaux chaudes et des pierres pbosphoriques dans la chaîne des montagnes d'Arabie ; mais je n'en ai point vu dans la chaîne opposée. D*ailleurs la présence des eaux thermales, du soufre et de l'asphalte ne sufOt point pour attester l'exbtence antérieure d'un volcan. C'est direassezque, quant aux villes abîmées , je m'en tiens au sens de l'Écriture sans appeler la physique à mon secours. D'ailleurs, en adoptant l'idée du professeur Michaëlis et du savant Busching dans son Mémoire sur la mer Morte ^ la physique peut encore être admise dans la catastrophe des villes coupables, sans blesser la religion. Sodome étoit bâtie sur une carrière de bitume , comme on le sait par le témoignage de Moïse et de Josèphe , qui parlent des puits de bitume de la vallée de Siddim. La foudre alluma ce gouffre ; et les villes s'enfoncèrent dans l'incendie souterrain. M. Malte-Brun conjecture très-Ingénieusement que Sodome et Gomorrhe pouvoient être elles-mêmes bâties en pierres bitumineuses , et s'être enflammées au feu du ciel.

Strabon parle de treize villes englouties dans le lac Asphaltite ; Etienne de Byzance en compte huit ; la Genèse en place cinq in valU sihestrf,

ITINÉKAIRE

Sodome , Gomorrhe j Adam , Seboim, et Bala ou Ségor ; mais elle t\e marque que les deux premières comme détruites par la colère de Dieu ; le Deutéronome en cite quatre : Sodome, Gomorrhe, Adam et Soboim; la Sagesse en compte cinq sans les désigner : Descendante igné in Pentapolim.

Jacques Gerbus ayant remarqué que sept grands courants d'eau tombent dans la mer Morte, Beland en conclut que cette mer devoit se dégager de la superfluité de ses eaux par des canaux souterrains; Sandy et quelques autres vo}'ageurs ont énoncé la même opinion : mais elle est aujourd'hui abandonnée, d'après les observations du docteur Halley sur l'évaporation; obser- ' vaf ions admises par Shaw , qui trouve pourtant que le Jourdain roule par Jour à la mer Morte six millions quatre-vingt-dix mille tonnes d'eau, sans compter les eaux de TAmon et de sept an* très torrents. Plusieurs voyageurs, entre autres Troîlo et d'Arvleux, disent avoir remarqué des débris de murailles et de palais dans les eaux de la mer Morte. Ce rapport semble confirmé par Maundrell et par le père Nau. Les anciens sont plus positifs à ce sujet : Josèphe , qui se sert d'une expression poétique , dit qu'on apercevoit au bord du lac les ombres des eités détruites. Strabon donne soixante stades de tour aux ruines de Sodome : Tacite parle de ces débris : Je ne sais s'ils existent encore. Je ne les ai point vus;^ mais comme le lac s'élève ou se retire selon les saisons, il peut cacher ou découvrir tour à tour les squelettes des villes réprouvées.

Les autres merveilles racontées de la mer Morte ont disparu devant un examen plus sévère. On sait aujourd'hui que les corps y plongent ou y surnagent suivant les lois de la pesantenr de ces corps et de la pesanteur des eaux du lac. Les vapeurs empestées qui dévoient sortir de son sein se réduisent à une forte odeur de marine, à des fumées qui annoncent ou suivent l'émersion de l'asphalte, et à des brouillards, à la vérité malsains comme tous les brouillards. Si Jamais les Turcs le permettoient , et qu'on pût transporter une barque de Jaffa à la mer Morte , on feroit certainement des découvertes curieuses sur ce lac. Les anciens le connoissoient beaucoup mieux que nous , comme on le voit par Aristote , Strabon, Diodore de Sicile, Pline, Tacite, Solin, Josèphe, Galien, Diosconde, Etienne de Byzance. Nos vieilles cartes tracent aussi la

forme de oe lae d'une manière ptais satisfaisante que les cartes modernes. Personne Jusqu'à pré* sent n'en a fait le tour, si ce n'est Daniel, abbé de Saint-Saba. Nau nous a consené dans son Voyage le récit de ce solitaire. Nous apprenons par ce récit < que la mer Morte, à sa fin, est

< comme séparée en deux , et qu'il y a un chemin « par où on la traverse n'ayant de l'eau qu'à d^ « mi-jambe, au moins en été; que Ut, la terte

< s'élève et borne un autre petit lac, de figure « ronde un peu ovale , entouré de plaines et de « montagnes de sel ; que les campagnes des eoii- « ronssontpeupléesd'Arabessans nombre, etc.» Nyembourg dit à peu près les mêmes choses; l'abbé Mariti et M. de Volney ont fait usage de ces documents. Quand nous aurons le Voyage de M. Seetzen , nous serons vraisemblableaieDt mieux instruits.

Il n'y a presque point de lecteur qui n'ait entendu parler du fttmeux arbre de Sodome : eet arbre doit porter une pomme agréable à l'oeil, mais amère au goût et pleine de cendres. Tadte, dans le cinquième livrelde son Hisiaire, et losèphe, dans sa Guerre des Juifs, sont, Je crois, les deux premiers auteurs qui aient fait meotktt des fruits singuliers de la mer Morte. Foulcher de Chartres, qui voyageoit en Palestine vers fm 1100, vit la pomme trompeuse, et la compan aux plaisirs du monde. Depuis cette époque, \» uns , comme Ceverius de Yera , Baumgarten [/^ regrinationis in uEgyptum, etc, ) , Pierre de la Vallée (Viaggi)^ Troîlo et quelques missloor naires, confirment le récit de Foulcher ; d'autres, comme Beland, le père Néret , Maundrell, inclinent à croire que ce fruit n^est qu'une imag^ poi* tique de nos fausses Joies, tnala mentis gau£s; d'autres enfin, tels que Pococke, Sbaw, etc., doutent absolument de son existence.

Amman semble trancher la difficulté; Q décrit l'arbre qui , selon lui , ressemble à une aubépine : « Le fruit, dit-il, est une petite pomme « d'une belle couleur, etc. »

Le botaniste Hasselquist survient; il dérangé tout cela. La pomme de Sodome n'est phis le froit d*un arbre ni d'un arbrisseau ^ mais c'est la production du solanum melongena de Linné. * On « en trouve, dit-il, quantité près de Jéricho, « dans les vallées qui sont près du Jourdain , dans t le voisinage de la mer Morte ; il est vrai qn'ils « sont quelquefois remplis de poussière, mal* « cela n'arrive que lorsque le firuit est attaqué

DE PARIS A JÉRUSALEM

• pâT un insecle [tenthredo) , qui convertit tout « le dedans en poussière , ne laissant que la peau

• entière, sans lui rien fisdre perdre de sa cou- « leur.»

Qui ne croiroit après cela la question décidée sur Jaotofité d'Hasselqnist et sur celle beaucoup pins grande de Linné , dans sa Flora Palœsiina ? Fu dntDQt : M. Seetzen, savant aussi, et le plus de tons ces voyageurs , puisqu'il est en- Arabie, ne s*aooorde point avec Hasselqoisl sur le salamim Sodomœum. « Je vis, ditil, pendant ummi séjour à Karrak , chez le curé grec de cette ville, une espèce de coton ressemblant à la sole; ce coton, me dit-il , vient dans la i^laine El-Gor, à la partie orientale de la mer Morte, sur un arbre pareil au figuier, et qui porte le nom d'Aoéscha^èz; on le trouve dans un fruit ressemblant à la grenade. J'ai pensé qne ces firuits, qui n'ont point de chair intérieurement , et qui sont inconnus dans tout le reste de la Palestine, pourroient bien être les ùaaenses pommes de Sodome. »

Me voilà bien embarrassé, car Je crois aussi amir trouvé le fruit tant^ recherché .-l'arbuste qoi le porte croU partout à deux ou trois lieues de ren^nchnre du Jourdain ; il est épineux, et ses feollles sont grêles et menues; il ressemble beaœonp à l'arbuste décrit par Amman ; son fruit est tont à frdt semblable, en couleur et en forme, an petit limon d'Egypte. Lorsque ce fruit n'est pas encore mûr, il est enflé d'une sève corrosive et salée; quand il est desséché, il donne une senMnce noirâtre qu'on peut comparer à des cendres , et dont le goût ressemblera un poivre amer. J'ai coeilli une demi-douzaine de ces fruits; j'en possède encore quatre desséchés, bien conservés, et qui peuvent mériter l'attention des naturalistes.

J'employai deux heures entières ( 5 octobre ) à errer au bord de la mer Morte, malgré lesBethléémites qui me pressoieut de quitter cet endroit dangereux. Je voulois voir le Jourdain à l'endroit où il se jette dans le lac , point essentiel qui n'a enoiNre été reconnu que par Hasselqulst; mais les Arabes refusèrent'de m'y conduire , parce que le fleuve , à une lieue environ de son embouchure , fiîlt on détour sur la ganche , et se rapproche de là montagne d'Arabie. Il frdiut donc me contenter de marcher vers la courbure du flenve la plus rapprochée de nous. Nous levâmes le camp, et GheminAmes pendant nneheure et demieavee

une peine excessive dans une arène blanche et fine. Nous avancions vers un petit bois d arbres de ixiume et de tamarins, qu'à mon grand étonnement je voyois s'élever du milieu d'un sol stélîle. Toup à coup les Bethléémites s'arrêtèrent et me montrèrent de la main, au fond d'une ravine, quelque chose que je n'avois pas aperçu. Sans pouvoir dire ce que c'étoit, j'entrevoyols conune une espèce de sable en mouvement sur l'immobilité du sol. Je m'approchai de ce singulier objet, et Je vis un fleuve jaune que j'avois peine à distinguer de l'arène de ses deux rives. Il étoit pro* fondement encaissé, et rouloit avec lenteur une onde épaissie : c'étoit le Jourdain.

J'avois vu les grands fleuves de l'Amérique avec ce plaljiir qu'inspirent la solitude et la na* ture; J'avois visité le Tibre avec empressement, et recherdié avec le même intérêt l'Enrôlas et le Céphise ; mais Je ne puis dire ce que J'éprouvai ^ la vue du Jourdain. Non-seulement ce fleuve me rappeloit une antiquité fameuse et un des plus beaux noms que Jamais la plus belle poésie ait confiés a la mémoire des hommes, mais ses rives m'offroient encore le théâtre des miracles de ma religion. La Judée est le seul pays de la terre qui retrace au voyageur le isouvenir des affaires humaines et des choses du ciel , et qui fasse naître au fond de Tâme, par ce mélange, un sentiment et des pensées qu'aucun autre lieu ne peut ins* pirer.

Les Bethléémites se dépouillèrent et se plongèrent dans le Jourdain. Je n'osai les imiter à cause de la fièvre qui me tourmentoit toiy ours ; mais Je me mis à genoux sur le bord avec mes deux domestiques et le drogroan du monastère. Ayant oublié d'apporter une Bible, nous ne pûmes réciter les passages de TÉvan^^le relatifs au lieu où nous étions; mais le drogman, qui connoissoit les coutumes, psalmodia l'ilr^, maris stella. Nous y répondîmes comme des matelots au terme de leur voyage : le sire de Joinville n'étoit pas plus habile que nous. Je puisai ensuite de l'eau du fleuve dans un vase de cuir : elle ne me parut pas aussi douce que du sucre, ainsi que le dit en bon missionnaire; Je la trouvai, au contraire, un peu saumâtre; mais, quoique J'en busse en grande quantité, elle ne me fit aucun mal; Je crois qu'elle seroit fort agréable si elle étoit purgée du sable qu'elle charrie.

Ali-Aga fit lui-même des ablutions : le Jourdain est un fleuve sacré pour les Turcs et les

ITINÉRAIRE

Arabes , qui conservent plusieurs traditions hébraïques et chrétiennes, les unes dérivées d'Isniaêl, dont les Arabes habitent encore le pays, les autres introduites chez les Turcs à travers les fables du Coran.

Selon d^Anville, les Arabes donnent au Jourdain le nom de Nakar-el-Arden; selon le père Boger,''ils le nomment Nahar^l-Chiria. L'abbé Mariti fait prendre à ce nom la forme italienne de Scheria, et M. de Volney écrit El-Charia,

Saint Jérôme, dans son traité de Situ et Nominibus locorum Bebraicorum, espèce de traduction des Topiques d*Eusèbe, trouve le nom de Jourdain dans la réunion des noms des deuxsourœs, Jor et Dan, de ce fleuve; mais il varie ailleurs sur cette opinion ; d'autres la rejettent , sur l'autorité de.Josèphe, de Pline et d'Eusèbe, qui placent l'unique source du Jourdain à Panéades, au pied du mont Héroon dans l'Anti-Liban. La Aoquetraiteàfondcettequestiondansson Voyage de Syrie : l'abbé Mariti n'a fait que le répéter, en citant de plus un passage de Guillaume de Tyr, pour prouver que Dan et Panéades étoient la même Tille : c'est ce que l'on savoit. Il faut remarquer avec Reland ( Palestina ex tnonumentis veteribus illustatra), contre l'opinion de saint Jérôme , que le nom du fleuve sacré n'est pas en hébreu Jordan, mais Jorden : qu*en admettant même la première manière de lire, on explique Jordan par fleuve du Jugement; Jor, que sait Jérôme traduit par pit^foy,Jluvius, et Dan, que Ion rend par judicans, sive judicium : étymologie si Juste qu'elle rendroit improbable l'opinion des deux fontaines Jor et Dan , si d'aiileurs la géographie laissoit quelque doute à ce sujet.

A environ deux lieues de l'endroit où nous étions arrêtés. J'aperçus plus haut, sur le cours du fleuve, un bocage d'une grande étendue. Je le voulus visiter; car Je calculai que c'étoit à peu près là, en face de Jéricho, que les Israélites passèrent le fleuve, que la manne cessa de tomber, que les Hébreux goûtèrent les premiers fruits de la terré promise, que Naaman fut guéri de al lèpre , et qu'enfln Jésus-Christ reçut le baptême de ta mahi de saint Jean-Baptiste. Nous marchâmes vers cet endroit pendant quelque temps : mais comme nous en approchions, nous entendîmes des voix d'hommes dans le bocage. Mal- • heureusement la. voix de l'homme , qui vous rassure partout , et que vous aimeriez à entendre au bord du Jourdain, est précisément ce qui vous

alarmé dans ces déserts. Les Bethléémites et te drogman vouloient à l'instant s'éloigner. Jeleor déclarai que je n'étols pas venu si loin pour m'en retourner si vite,>que je consentois à ne pas remonter plus haut, mais que je voulois revoir le fleuve en face de l'endroit où nous nous troavions.

On se conforma à regret à ma déclaratloQ, et nous revînmes au Jonrdahi , qu'un détour atolt éloigné de nous sur la droite. Je lui trouvai la même largeur et la même profondeur qu'à une lieue plus bas, c'est-à-dire six à sept pieds de profondeur sous la rive, et à peu près cingoanto pas de largeur.

Les guides m'importunoient pour partir ; AH- Aga même murmuroit. Après avoir aciievé de prendre les notes qui me parurent les plus importantes, je cédai au désir de la caravane; Je saluai pour la dernière fois le Jourdain; Je pris une bouteille de son eau et quelques h)seaax de sa rive. Nous commençAmes à nous éloigner poor gagner le village de Rihha * l'ancienDe Jéridio, sous la montagne de Judée. A peine avions-nous fait un quart de lieue dans la vallée, que nous aperçûmes sur le sable des traces nombreuses de pas d'hommes et de chevaux. Ali proposa (b serrer notre troupe afln d'empêcher les Arabesie nous compter. « S'ils peuvent nous prendre, dit- « il, à notre ordre et à nos vêtements, pour des « soldats chrétiens, ils n'oseront pas nous atta- « quer. » Quel éloge de la bravoure de nos tfmèes I

Nos soupçons étoient fbndés. Nous découvrîmes bientôt derrière nous , au bord du Jourdaiût une troupe d*une trentaine d'Arabes qui noul observoient. Nous ftmes marcher en avant notre infanterie, c'est-à-dire nos six Bethléémites, et nous couvrîmes leur retraite avec notre cavalerie; nous mimes nos bagages au milieu; mai* heureusenoient l'âne qui les portdit étoit rétif, d tfavançoit qu'à force de coups. Le cheval dtt drogman ayant mis le pied dans un guêpier, 10 guêpes se Jetèrent sur lui , et le pauvre Michel, emporté par sa monture , jetoit des cris pitoyables; Jean, tout GrtBC qu'il étoit, lUsott bonne contenance ; Ail étoit brave comme un JanIssaifC de Mahomet II. Quant à Julien , H n'étott Jamais étonné ; le monde avoit passé sous ses yeux sans qull l'eût regardé ; il se croyolt toujours dans là

* Il esl remarqaable qae ce nom, qui signifie jkm^Viiii,» pnHfiMaliU ae la feoiaiè^ui rafotlM eqiioiisaBriaMs*

loMié à léricbo. Elle t'appelait Bmhah.

DE PARIS A JÉRUSALEM

roe Saint-Honoré, et me disoit du plus grand sang-froid du monde , en menant son cheval au petit pas : « Monsienr, est-ce qu'il n'y a pas de • police dans ce pays -ci pour réprimer ces gens* «là?»

Après nous avoir regardés longtemps , les Arar bes firent quelques mouvements vers nous ; puis» à notre grand étonnement , ils rentrèrent dans les boissons qui bordent le fleuve. Ali avoit raison : Us nous prirent sans doute pour des soldats chrétîeos. Nous arrivâmes sans accident à Jéricho.

L*abbé Mariti a très-bien recueilli les faits historiques touchant cette ville célèbre ' ; H & ^^^^^ parlé des productionis de Jéricho , de la manière d'extraire l'huile de zaccon, etc. : ilseroit donc inutile de le répéter, à moins de faire , comme tant d'autres , un Voyage avec des Voyages. On sait ausd que les environs de Jéricho sont ornés d*une source dont les eaux autrefois amères furent adoucies par un miracle d'Elisée. Cette source est située à deux milles au-dessus de la ville, au pied de la montagne où Jésus-Christ pria et jeûna pendant quarante Jours. Elle se divise en deux bras. On voit sur ses bords quelques champs de doura, des groupes d'acacias, l'arbre qui donne le baume de Judée * , et des arbustes qui ressemblent au lilas pour la feuille , mais dont Je n'ai pas vu la fleur . Il n'y a plus de roses ni de palmiers

I léricbo , et je n'ai pu y manger les nicolal ff Auguste : ces dattes , au temps de Belon, étoient fort dégénérées. Un vieil acacia protège la soUrce ; on autre arbre se penche un peu plus bas sur le nilssean qui sort de cette sk>urce, et forme sur ee ruisseau un pont naturel.

rai dit qu'Ali-Aga étolt né dans le village de Bihha (Jéricho) , et qu'il en étoit gouverneur.

II me conduisit dans ses États , où je lie pouvois manquer d'être bien reçu de ses çujets : en effet, Ils vinrent complimenter leur souverain. Il voulut me IWre entrer dans une vieille masure qu'il appeloit son château; je refusai cet honneur, préffrant dîner au bord de la source d'Elisée, nommée aujourd'hui source du Bai. En traversant le village , nous vltaes un jeune Arabe assis à l'écart , la tête ornée de plumes , et paré comme dans un Jour de fête. Tous ceux qui passoiént devant lui s*arrêtoient pour le baiser au front et

* n CD a cependant oublié quêlque^uns , tels que le don faK par ànlotoe h Cléopétre du territoire dé lérielio, eta.

' U Ba laal pat le aoafaiMlre avao la iamaia baumler, qui a*eilsle plus à Jéricho. U paroit que oelul-cl a péri vers le srp- «M iMto, air ÀiMdie M 1» Iraav* plut. ( i^« Im:. Affiel.

aux joues : en me dit que c'étoit un nouveau mairie. Nous nous arrêtâmes à la source d'Elisée, On égorgea un agneau , qu'on mit rôtir tout entier à un grand bûcher au ^bord de l'eau ; un Arabe fit griller des gerbes de doura. Quand le festin fut préparé , nous nous assîmes en rond autour d'un plateau de bois, et chacun déchira avec ses mains une partie de la victime.

On aime à distinguer dans ces usages quelques traces des mœurs des anciens jours, et à retrouver chez les descendants d^Ismaêi des souvenirs d'Abraham et de Jacob.

Les Arabes , partout où je les ai vus , en Judée, en Egypte, et même en Barbarie, m'ont paru d'une taille plutôt grande que petite. Leur démarche est fière. Ils sont bien faits et légers. Ils ont la tête ovale , le front haut et arqué) le nez aquiiin , les yeux grands et coupés en amandes , le regard bumide et singulièrement doux : rien n'annonceroit chez eux le Sauvage s'ils avolent toi^ours la bouche fermée ; mais aussitôt qu'ils viennent à parler, on entend une langue bruyantt et fortement aspirée, on aperçoit de longues dents éblouissantes de blutcheur, comme celles des chacals et des onces : différents en cela du sauvage américain, dont la férocité est dans le regard , et l'expression humaine dans la boucha. Les femmes arabes ont la taille plus haut* ffl^ proportion que celle des hommes. Leur port est noble ; et , par la régularité de leurs traits , la beauté de leurs formes et la disposition de leurs voiles, elles rappellent un peu les statues des prétresses et des Muses. Ceci doit s'entendre avec restriction : ces belles statues sont souvent drapées avec des lambeaux j l'air de misère , de sa* leté et de souffrance dégrade ces formes si pures ; un teint cuivré cache la régularité des traits ; en im mot , pour voir ces femmes telles que je viens de les dépeindre, il faut les contempler d'un peu loin*, sa contenter de l'ensemble, et ne pas entrer dans les détails.

La plupart des Arabes portent une tunique nouée autour des reins par une ceinture. Tantôt ils ôtenfc un bras de la manche de cette tunique, et ils sont alors drapés k la manièreantique ; tan» tftt ils s*envel<^pent dans une Qouverture de laine blanche, qui leur sert de toga, de manteau oti de v<^ , selon qu'ils la roulent autour d'eux , la suspendent à leurs épaules , ou la jettent sur leur Ma. U roar^Bât pieds unsv Ha tanl «ruiés ûyn poignard , d'une* lance ou d'un long Aisil. Le^

ITINÉBAIBB

tribus voyagent en caravane ; les chameaux cheminent à la file. Le chameau de tête esl attaché par une corde de bourre de palmier au cou d'un Ane qui est le guide de la troupe : celui-ci, comme chef, est exempt de tout fardeau , et Jouit de divers privilèges ; chez les tribus riches les chameaux sont ornés de franges , de banderoles et de plumes.

Les Juments, selon la noblesse de leurs races, sont traitées avec plus ou mohis d'honneurs , mais toujours avec une rigueur extrême. On ne met point les chevaux à l'ombre ; on les laisse exposés à toute l'ardeur du soleil , attadiés en terre à des piquets par les quatre pieds, de manière à les rendre immobiles; on ne leur ftte Jamais la selle ; souvent ils ne boivent qu'une seule fois , et ne mangent qu'un peu d'orge en vingtquatre heures. Un traitement si rude, loin de les faire dépérir, leur donne la sobriété, la patience et la vitesse. J'ai souvent admiré un cheval arabe ainsi enchaîné dans le sable brûlant, les crins descendants épars , la tête baissée entre ses Jambes pour trouver un peu d'ombre , et laissant tomber de son œil sauvage un regard oblique sur son maître. Avez-vous dégagé ses pieds des entraves , vous êtes-vous élancé sur son dos , il écnmf^ il frémit, il dévore la terre; la trompette sonne, il dit : Allons ' ! et vous reconnoissez le cheval de Job.

Tout ce qu'on dit de la passion des Arabes pour les contes est vrai , et J'en vais dter un exemple : pendant la nuit que nous venions de passer sur la grève de la mer Morie, nos Bethléémites étoient assis autour de leur bûcher, leurs fusils couchés à terre à leurs eûtes , les chevaux attachés, à des piquets, formant un second cercle en dehors. Après avoir bu le café et parlé beaucoup ensemble , ces Arabes tombèrent dans le silence , à l'exception du scheik. Je voyois à la lueur du feu ses gestes expressif, sa barbe noire, ses dents blanches , les diverses formes qu'il donnoit à son vêtement en continuant son récit. Ses compagnons récoutolent dans une attention profonde, tous penchés en avant, le visage sur la flamme, tantût poussant un cri d'admiration , tantôt répétant avec emphase les gestes du conteur ; quelques têtes de chevaux qui s^avançoient au-dessus de la troupe, et qui se dessinoient dans l'ombre, achevoient de donner à ce tableau le caractère

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le plus pittoresque , surtout lorsqu'on y JoignoR un coin du paysage de la mer Morte et des moih tagnes de Judée.

Si J'avois étudié avec tant d'intérêt an bord de leurs lacs les bordes américaines, quelle autra e^èoe de Sauvages ne contemplois-Je pasid! J'avois sous les yeux les descendants de la race primitive des hommes , Je tes voyois avec les né' mes mœurs qu'ils ont conservées depuis les jonn d'Agar et d'Ismaël ; Je les voyois dans le même désert qui leur flit assigné par Dieu en héritage ; Moratus est in solittuUne, habilavitgw in deserto Pharan. Je les rencontrols dans la vallée du Jourdain y an pied des montagnes de Samirie, sur les chemins d'Habron, dans les lieux oi la voix de Joaué arrêta le soleil , dans les cbampi de Gomorrhe encore Aimants de la colère de Jehovah , et que consolèrent ensuite les merveiilei miséricordieuses de Jésus-Christ

Ce qui distingue surtout les Arabes des peoplei du Nouveau-Monde , c'est qu'à travers la rodesie des premiers on soit pourtant quelque chose de délicat dans leurs mcEurs : on sent qu'ils sont ne dans cet Orient d'où sont scmIIs tous les arti, toutes les sciences , toutes les religions. Cadié aux extrémités de l'Ocddent, dans un canton dé^ tourné de l'univers, le Canadien habite des valiées ombragées par des forêts étemelles, eta^ rosées par des fleuves Immenses; l'Arabe, poor ainsi dire Jeté sur le grand chemin du inonde, entre l'Afrique et l'Asie , erre dans les brillantes régions de l'aurore, sur un sol sans arbres et sans eau. Il &ut parmi les tribus des deseeodants d'Ismaél des maîtres, des serviteurs, des animaux domestiiiues, une liberté soumise i des lois. Chez les hordes américahies , l'homme est encore tout seul avec sa flère et cruelle indépendance : au lieu de la couverture de laine, il a la peau d'ours; au lieu de la lanoe, li flèche; au lieu du poignard, la massue; il ne connott point et il dédaigneroit la datte, la pastèque, le lait de chameau : il veut à ses festins de la chair et du sang. Il n'a pdnt tissu le poil de chèvre pour se mettre à l'abri sous des tentes : l'orme tombé de vétusté fournit l'écoroe à sa hutte. Q n'a point dompté le cheval pour poo^ suivre la gazelle : il prend lui-même roriglnal i la course. Il ne tient point par son origine à de grandes nations civilisées; <m ne rencontre poiot le nom de ses ancêtres dans les ftstes des empires : les contempondni de ses aSetix sool ds

DE PABIS A JÉRUSALEM.

Tkoz diéMB eneore debout. Monuments de la nature d non de l'histoire , les tombeau de ses pères s^^èvent inoonnos dan» les forêts ignorées. En un mat, tout annonce chez T Américain le Sanrmge qid B^est point encore parvenu à l'état dedTlIintkn ; tout indique cliez l'Arabe l'homme dTlIisé retombé dans Tétat sauv&^e.

NoQt quittâmes la source d'Elisée le 6 , à trois hem de Taprès-niddl , pour retourner à Jérusa« km. Ifons laissâmes à droite le mont de la Qua* fontaine f qui s'élève an-dessus de Jéricho , prédiéiiieQt CD fiice du mont Abarim , d'où Moïse, avant de mourir, aperçut la terre de Promission. En rentrant dans la montagne de Judée , nous vtmes les restes d'un aqueduc romain. L'abbé Malili, poursuivi par le souvenir des moines, veut eneore que eet aqueduc ait appartenu à une ancienne communauté, ou qu'il ait servi à arroser les terres voisines lorsqu'on cultivoit la canne à sucre dans la plaine de Jéricho. Si la seule inspec» tioo de TooTrage ne suffisoit pas pour détruire cette idée bizarre , on pourroit consulter Adrichomhtt (1%ealrnm Terrœ-Sanctœ) VElucidaiio kislofica Temt'Saneiœ de Quaresmius, et la phipart des Toyageurs déjà cités. Le chemin que nous sirfTions dans la montagne étoi t large et quelqueftrfs pavé; c'est peut-être une ancienne voie romaine. Nous paasâmei au pied d'une montagne eourounéc autrefois par un château gothique qui pnAègeoit et fermoit le chemin. Apr^ cette montagne, nous descendîmes dans une vallée noire et protede , appelée en hébreu Adommin ou le Hem dm sang. 11 y avoit lÀ une petite cité de la tribu de Jnda , et ce fat dans cet endroit solitaire que le Samaritain secourut le voyageur blessé. Iloos 7 rencontrâmes Ui cavalerie du pacha qui alloit frire de Tautre cAté du Jourdain l'expédition dont J'aurai occasion de parler. Heureusement la nuit nous déroba à la vue de cette solda*

Noos passâmes à Bahurlm,oà David, ftiyant devant Absalon, faillit d*ètre lapidé par Seméi. Un peu plus loin, nous intmes pied à terre à la Ibnlofaie o6 Jésus-Christ avoit coutume de se repowr avec les apôtres en revenant de Jéricho. Noos commençâmes à gravir les revers de la montagne dea Oliviers ; nous traversâmes le village de Béthanie , où l'on montre les ruines de la maison de Marthe et le sépulcre de Lazare. Ensiile nous descendîmes la montagne des Oliviers, fri doodne Jérusalem , et nous traversâmes le

torrent de Cédron dans la vallée de Josaphat. Un sentier qui circule au pied du temple, et s'élève sur le mont Sion , nous conduisit à la porte des Pèlerins, en faisant le tour entier de la ville. Il étoit minuit. Ali-Aga se fit ouvrir. Les six Arabes retournèrent à Bethléem. Nous rentrâmes au cou* vent Mille bruits fâcheux s'étoient déjà répandus sur notre compte : on disoit que nous avions été tués par les Arabes ou par la cavalerie du pacha; on me biâmolt d'avoir entrepris ce voyage avec une escorte aussi foible ; chose qu'on rejetoit sur le caractère imprudent des François. Les événements qui suivirent prouvèrent pourtant que, si Je n'avois pas pris ce parti et mis à profit les premières heures de mon arrivée à Jérusalem , Je n'aurois Jamais pu pénétrer Jusqu'au Jourdain '•

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