‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 31 sur 170 · SIS · texte numérisé non relu

SIS

• ffMM^^ à votre heareose arrivée , d6 vouloir bien les laire « rem^tre à leur adresse.

« Mahaoïed-Aga , aujourd'hui trésorier de Mahamed-Ali,

« pacba du Caire, est arrivé vers le midi : l'on a débité

« qail dcoMiide cinq eents bourses de contribution sur le

« ris Boaveaa. Voilà» mon cher monsieur, comme les af-

«iHres vont de mal en pis.

« Le village où les mamelucks ont battu les Albanois , et

les uns et les autres ont dépouillé, s'appelle Neklé;

où nous avons été attaqués par les Arabes porte le

• J*ai toujours du regret de n'avoir pas eu la satisfaction

• de vous voir avant votre départ; vous m*a¥ez privé par « là d'âne grande consolation , etc.

« Votre très-hnmble , etc.

a L. £. Caffe. )»

Le 23 novembre , à midi , le vent étant devenu Arorable , je me rendis à bord du vaisseau avec Boo domestique françois. J'avois, comme Je l'ai dit, renvoyé mon domestique grec à Gonstanti* nople. J'embrassai M. Drovetti sur le rivage, et nous nous promîmes amitié et souvenance : j'acquitte aujourd'hui ma dette.

Notre navire étoit à l'ancre dans le grand port d'Alexandrie, où les vaisseaux francs sont admis aiijoiiid*hui comme les vaisseaux turcs; révolution dae à nos armes. Je trouvai à bord un rabiMude Jérusalem , un Barbaresque , et deux pauvres Maures de Maroc, peut^tre descendants des Abencerages, qui revenoient du pèlerinage de la Mecque : ils me demandoient leur passage far charité. Je reçus les enfants de Jacob et de Mahomet au nom de Jésus-Christ : au fond, je a'avois pas grand mérite; car j'allai me mettre ea tète que ces malheureux me porteroient bonheur, et que ma fortune passeroit en fraude , cachée parmi leurs misères.

Nous levâmes l'ancre à deux heures. Un pilote nous mit hors du port. Le vent étoit foible, et de ia partie du midi. Nous restâmes trois jours à la vue de la colonne de Pompée, que nous découvrions à l'horizon. Le soir du troisième jour nous entendîmes le coup de caift>n de retraite du port d'Alexandrie. Ce fut comme le signal de notre départ définitif; car le vent du nord se leva, et nous fîmes voile à l'occident.

Nous essayâmes d'alx>rd de traverser le grand canal de Libye; mais le vent du nord , qui déjà a'étoit pas très-favorable, passa au nord-ouest le 29 novembre, et nous fûmes obligés de courir des bordées entre la Crète et la côte d'Afrique. Le 1*'' décembre, le vent, se fixant à l'ouest, nous barra at)solument le chemin. Peu a peu il

descendit au sud-ouest, et se changea en une tempête qui ne cessa qu'à notre arrivée à Tunis. Notre navigation ne fut plus qu'une espèce de continuel naufrage de quarante-deux jours ; ce qui est un peu long. Le 3 , nous amenâmes toutes les voiles, et nous commençâmes à fuir devant la lame. Nous f&mes portés ainsi, avec une extrême violence , jusque sur les côtes de la Cara* manie. Là , pendant quatre jours entiers, je vis à loisir les tristes et hauts sommets du Cragus, enveloppés de nuages. Nous luttions la mer çà et là, tâchant, à la moindre variation du vent, de nous éloigner de la terre. Nous eûmes un moment la penséed'entrerau port de Château-Rouge; mais le capitaine , qui étoit d'une timidité extrême , n'osa risquer le mouillage. La nuit du 8 fiit très-pénible. Une rafale subite du midi nous chassa vers l'île de Rhodes ; la lame étoit si courte et si mauvaise , qu'elle fatiguoit singulièrement le vaisseau. Nous découvrîmes une petite felouque grecque à demi submergée, et à laquelle nous ne pûmes donner aucun secours. Elle passa à une encablure de notre poupe. Les quatre hom* mes qui la conduisoient étoient à genoux sur le pont ; ils avoient suspendu un fanal à leur mât , et ils poussoient des cris que nous apportoient les vents. Le lendemain matin nous ne revîmes plus cette felouque.

Le vent ayant sauté au nord, nous mimes la misaine dehors , et nous tâchâmes de nous soutenir sur la côte méridionale de l'île de Rhodes. Nous avançâmes jusqu'à l'île de Scarpanto. Le 10 , le vent retomba à l'ouest , et nous perdîmes tout espoir de continuer notre route. Je désirois que le capitaine renonçât à passer le canal de Libye, et qu'il se jetât dans l'Archipel , où nous avions l'espoir de trouver d'autres vents. Maisii craignoit de s'aventurer au milieu des îles. Il y avoit déjà dix-sept jours que nous étions en mer. Pour occuper mon temps je copiois et mettois en ordre les notes de ce voyage et les descriptions des Martyrs. La nuit je me promenois sur le pont avec le second capitaine Dinelli. Les nuits passées au milieu des vagues , sur un vaisseau l>attu de la tempête, ne sont point stériles pour l'âme, car les nobles pensées naissent des grands spec» tacles. Les étoiles qui se montrent fugitives entre les nuages brisés, les flots étincelants autour de vous , les coups de la lame qui font sortir un bruit sourd des flancs du navh*e , le gémisse* ment du vent dans les mâts , tout vous annonce

ITIiNËRAmB

que vous êtes hors de la puissanee de i'bomnie , et que vous ne dépeudcz plus que de la volonté de Dieu. L'ineertitude de votre avenir donne aux objets leur véritable prix : et la terre, contemplée du milieu d'une mer orageuse , ressemble à la vie considérée par un homme qui va mourir. Après avoir mesuré vingt fols les mêmes vagues, nous nous retrouvâmes le 13 devant Ttle de Scarpanto. Cette lie , Jadis appelée CarpaihoSy et Crapathos par Homère, donna son nom à la mer Carpathlenne. Quelques vers de Virgile font aujourd'hui toute sa célébrité :

« Est In Carpalhlo Npptunï gurglle tatrt

Cffruleus Proteus, etc. »

n Protée , ô mou cher tilsl prut seul finir les maux;

Cvbi lui que nous \o>ons, sur les raers qu'il habite.

Atteler à son char Ira monsirei d'Amphitrile;

Pallène est sa pairie , et dans ce même Jour

Vers ces bords fortunés il hAte son retour.

Les Njmphes, leii Tritons, tous , Jusqu'au >ieux Nérée,

Respectent de ce di( u la science sacrée ;

Ses regards péoélranls, son vaste souvenir,

Embrassent le prissent le passé, l'a\enir :

Précieuse raveUr du dieu puivssant des ondes.

Dont U paît les troupeaai dans les plaines proftmdet. »

Je n'irai point , si je puis , demeurer dans Tlle de Protée , malgré les beaux vers des Géorgiques françoises et latines. Il me semble encore voir les tristes villages d'Anchinates, d*Oro, de Saint- Hélie , que nous découvrions avec des lunettes marines dans les montagnes de Ff le. Je n*ai point, comme Ménélas et comme Aristée, perdu mon royaume ou mes abeilles; je n'ai rien à attendre de Tavenir, et je laisse au fils de Neptune des secrets qui ne peuvent m'intéresser.

Le 1 2 , à six heures du soir, le vent se tournant au midi, j'engageai le capitaine à passer en dedans de l'ile de Crète. Il y consentit avec peine. A neuf heures il dit selon sa coutume : Hopaura/ et il alla se coucher. M. Dinelli prit sur lui de franchir le canal formé par Tile de Scarpanto et celle de Coxo. Nous y entrâmes avec un vent violent du sud-ouest. Au lever du jour, nous nous trouvâmes au milieu d'un archipel dllots et d'écueils qui blanchissoient de toutes parts. Nous primes le parti de nous jeter dans le port de l'Ile de Stampalie , qui étoit devant nous.

Ce triste port n'avoit ni vaisseaux dans ses eaux , ni maisons sur ses rivages. On apercevoit seulement un village suspendu comme de coutume au sommet d'un rocher. Nous mouillâmes sons la c6te; je descendis à terre avec le capitaine. Tandis qu'il montoit au village, j'examinai l'intérieur de l'tle. Je ne vis partout que des bruyères, des eaux errantes qui couloient sur la

mousse , et la mer qui se brisoit siir une ceintore de rochers. Les anciens appelèrent pourtant cette fie la Table des Dieux ^ 0£cov Tpaicella, à cause des fleurs dont elle étoit semée. Elle est plus connue sous le nom à^Astfpalée; on y troufoil un temple d'Achille, il y a peut-être des gens fort heureux dans le misérable hameau de Stampaiie , des gens qui ne soiit peut-être jamais sûttis de leur lie , et qui n'ont jamais eôteDda par* 1er de nos révolutions. Je me demandais si j'aarois voulu de ce bonheur ; mais je n'étois déjà plus qu'un vieux pilote incapable de répondre afGrmatiyement à cette question , et dont les songes sont enfants des vents et des tempêtes.

Nos matelots embarquèrent de l'eau ; le capitaine revint avec des poulets et un cochon vivant Une felouque candiote entra dans le port ; à peine eut-elle jeté l'ancre auprès de nous, que Téqai* page se mit à danser autour du gouvernail : 0 Grœciavanaf

Le vent continuant toujours de souffler da midi , nous appareillâmes le 16 à neuf heures do matin. Nous passâmes au sud de Tile de Nanfla, et le soir, au coucher du soleil , nous aperçûmes la Crète. Le lendemain 1 7 , faisant roateaa Dord* ouest, nous découvrîmes le mont Ida : son soin* met , enveloppé de neige , resseinbloit à une in* mense coupole. Nous portâmes sur l'Ile de CérigO) et nous fûmes assez heureux pour la passer il 18. Le 19, je revis les côtes de la Grèce, et j« saluai le Ténare. Un orage du sud-est s'éleTai notre grande joie , et en cinq jours nous arritâ* mes dans les eaux de Ffle de Malte. Noos la découvrîmes la veille de Noël, mais le jour de Noël même, le vent se rangeant à l'ouesl-nordouest, nous chassa au midi de Lampedouse. Noos restâmes dix-huit jours sur la c6te orientale da royaume de Tunis, entre la vie et la mort. J« n'oublierai de ma vie la journée du 28. Nous étions à la vue de la Pantalerie : un calme pro* fond survint tout à coup à midi ; le ciel , éclairi d'une lumière blafarde , étoit menaçant. Vers le coucher du soleil , une nuit si profonde tomte du ciel, qu'elle justifia à mes yeux la belle expression 3e Virgile : Ponfo nox incubât a(ra. Nous entendîmes ensuite un bruit affreux. Ub ouragan fondit sur le navire , et le iit pirouetter comme une plume sur un bassin d'eaa. Dan' un instant la mer fut bouleversée de telle sorte que sa surface n'offrolt qu'une nappe d'écunie. Le vaisseau , qui n'obéissoit plus au gouvernail j

DE PARIS A JÉRUSALEM

îit

étoit oomme un point ténébreux au milieu de ecCte terrible blancheur; le tourbillon sembloit nous soulever et nous arracher des ilôts ; nous toamioiM en tout sens , plongeant tour à tour la poupe et la proue dans les vagues. Le retour 4e la lumière nous montra notre danger* Nous Umcfaions presque à rile de Lampedouse. Lé même erap de vent fit périr, sur nie de Malte, deux Taineaux de guerre anglois, dotit les gazettes du tanps ont parlé. M. Dlnelli regardant le nau* frage comme inévitable , j*écrivis un billet ainsi coDça : « F. A. de Chateaubriand, naufragé sur « rUe de Lampedouse , le 28 décembre 1806 , en • levenant de la Terre-Sainte. » J'enfermai ce billet dans une bouteille vide , avec le dessein de Jb jeter à la mer au dernier moment.

La Providence nous sauva. Un léger changement dans le vent nous fit tomber au midi de Lampedouse, et nous nous tiouvémes dans upe laer libre. Le vent remontant toujours au nord , BOUS hasardâmes de mettre une voile, et nous coohîffles sur la petite syrte. Le fond de cette sjrte va toujours s'éle vaut jusqu'au rivage, de lorte qu'en marchant la sonde à la main on vient mouillera tellebrasseque Ton veut. Le peu de profondeur de feau y rend la mer calme au milieu des plus grands vents , et cette plage , si dangereuse pour les barques des anciens , est une espèce de port en pleine mer pour les vaisseaux modernes.

. Nous jetâmes l'ancre devant les lies Kerkeni , tOQt auprès de la ligne des pêcheries. J'étois si las de cette longue traversée , que j'aurois bien voulu débarquer à Sfax , et me rendre de là à Tuais par terre ; mais le capitaine n'osa chercher le port de Sfax , dont l'entrée est en effet dangereuse. ?ious restâmes huit jours â l'ancre dans la petite syrte , où je vis commencer Tannée 1807. Sous combien d'astres, et dans combien de fortunes diverses j'avois déjà vu se renouveler pour moi les années qui passent si vite ou qui sont si longues! Qu'ils étoient loin de moi ces temps de mon enfance où je recevois avec un cœur palpitant de joie la bénédiction et les présents pater-^ ùels 1 Gomme ce premier jour de l'année étoit attendu I Et maintenant, sur un vaisseau étranger, au milieu de la mer, à la vue d'une terre Wbare , ee premier jour s'envoloit pour moi ^ tans témoins, sans plaisirs, sans les embrasse** inents de la fiimille, sans ces tendres souhaits de bonheur qu'une mère forme pour son fils avee

tant de sincérité! Ce jour, né du sein des tempêtes , ne laissoit tomtier sur mon front que des soucis , des regrets et des cheveux blancs.

Toutefois nous crûmes devoir chômer sa fête, non comme la fête d'un hôteagréable, maiscomme celle d'une vieille connoissance. On égorgea le reste des poulets, à l'exception d'un brave coq, notre horloge fidèle, qui n'avolt cessé de veiller et de chanter au milieu des plus grands périls. Le rabbih , le Barbaresque et les deux Maures sortirent de la cale du vaisseau, et vinrent recevoir leurs étrennes à notre banquet. C'étoit là mon repas de famille! Nous bûmes à la France : nous n'étions pas loin de i'fledes Lotophages où les compagnons d'Ulysse oubliètent leur patrie 3 je ne conliois point de fruits assez doux pour me faire oublier la mienne.

Nous touchions presque aux lies Kerkeni , le^r CerciniB des anciens. Do temps dé Strabon il y avoit des pêcheries en avant de ces lies, comme aujourd'hui. Les Cereinœ furent témoins de deox^ grands coups de la fortune; car elles virent passer tour à tour Annibal et Marins Aigltlfs. Nous étions asses près d'Africa (Turri^ Annûbalis ), où le premlerde ces deux grands hommes Alt obligé de s'embarquer pour échapper à l'ingratitude des Carthaginois. Sfax est une ville moderne : selon le docteur Shaw, elle tire son nom do mot l^akouse^ à cause de la grander quantité de concombres qui croissent dans son territoire.

I^ 6 janvier 1807, la tempête étant enfin apai^ sée , nous qulttâm^ la petite syrte , nous remon* tâmes la côte de Tunis pendant trois fours , et le 1 0 nous doublâmes le cap Bon, l'objet dé toutes nos espérances. Le 11 , nous mouillâmes sous le cap de Garthage. Le 13, nous jetâmes l'ancre de» vant la Goulette , échelle ou port de Tunis. Où envoya la chaloupe à terre; j'écrivis à M« De voise^ consul françois auprès du bey. Je craignois de subir encore une quarantaine ; mais M. Devoise m'obtint la permission de débarquer le 1 8 Ce Ait avec une vraie joie que je quittai le vaisseau. Je louai des chevaux à la Goulette ; je fis le tour du lac, et j'arrivai à ckiq heures du soir ehes mon nouvel hiMe.

ITIMËBAIRE

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