‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 32 sur 170 · FRANCE · texte numérisé non relu

FRANCE

" Je trouvai chez M. et madame Devoise Thospitaljté la plus généreuse et la société la plus aimable : ils eurent la bonté de me garder six semaines au sein de leur famille; et je jouis enfln d'un repos dont j'a vois un extrême besoin. On approchoit du carnaval , et Ton ne songeoit qu'à rire , en dépit des Maures. Les cendres de Didon et les ruines de Carthage entendoient le son d'un violon françois. On ne s'embarrassoit ni de Scipion, ni d'Annibal, ni de Marins, ni de Caton d'Utique, qu'on eût fait boire (car il almoit le vin ) s'il se fût avisé de venir gourmander rassemblée. Saint Louis seul eût été respecté en sa qualité de François ; mais le bon et grand roi n'eût pas trouvé mauvais que ses sujets s'amusassent dans le même lieu où il avoit tant souffert.

Le caractère national ne peut s'effacer. Nos marins disent que , dans les colonies nouvelles, les Espagnols commencent par bâtir une église ; les Anglois, une taverne ; et les François, un fort : et j'ajoute, une salle de bal. Je me trouvois en Amérique, sur la frontière du pays des Sauvages : j'appris qu'à la première journée je rencontrerois parmi les Indiens un de mes compatriotes. Arrivé cbez les Cayougas , tribu qui faisait partie de la nation des Iroquois, mon guide me conduisit dans une forêt. Au mflieu de cette forêt on voyoit une espèce de grange ; je trouvai dans cette gilmge une vingtaine de Sauvages, hommes et fenunes, barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tète , et des anneaux passés dans les narines. Un petit François, poudré et frisé comme autrefois, habit vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, radoit un violon de poche , et faisoit danser Madelon Friquet à ces Iroquois. M. Violet ( c'étoit son nom ) étoit maître de danse chez les Sauva* ges. On lui payoit ses leçons en peaux de castors et en jambons d'ours : 11 avoit été marmiton au service du général Rochambeau pendant la guerre d'Amérique. Demeuré à New-York après le départ de notre armée, il résolut d'enseigner les beauxarts aux Américains. Ses vues s'étant agrandies avec ses suocès , le nouvel Orphée porta la civili-

sation jusque cbez les hordes errantes du Noik veau-Monde. En me parlant des Indiens, il me disoit toujours : « Ges messieurs Sauvages et ces dames Sauvagesses. >* 11 se louoit beaucoup de la légèreté de ses écoliers : en effet, je n'ai jamaii vu fiiire de telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon entre son menton et sa poitrine, accordoit l'instrument fatal ; il crioit en iroquois : A vos places! Et toute la troupe sautoit comme une bande de démons. Voilà ce que c'est qœ le génie des peuples.

Nous dansâmes donc aussi sur les débris de Carthage. Ayant vécu à Tunis absolument comme en France, je ne suivrai plus les dates de mon journal. Je traiterai les sujets d'une manière générale et selon l'ordre dans lequel ils s'offriront à ma mémoire. Mais avant de parler de Carthage et de ses ruines , je dois nommer les différentes personnes que j'ai connues en Barbarie. Outre M. le consul de France, je voyois souvent M. Lessing, consul de Hollande : son beau-frère, M. Homberg, offider-ingénieur hollandois, commandoit à la Goulette. C'est avec le dernier que j'ai visité les ruines de Carthage; j'ai eu infiniment à me louer de sa complaisance et de sa politesse. Je rencontrai aussi M. Lear, consul des États-Unis. J'avois été autrefois recommandé en Ansériqoe au général Washington. M. Lear avoit occupé une place auprès de ce grand homme : Il voulut bien, en mémoire de mon illustre patron, me faire donner passage sur un schooner des États- Unis. Ceschooner me déposa en Espagne, comme je le dirai à la fin de cet Itinéraire. Enfin, je lis à Tunis , tant à la légation que dans la ville, plusieurs jeunes François à qui mon nom n'étoit pas tout à fait étranger. Je ne dois point oublier les restes de Tintéfessante famille de M. Aodanson.

Si la multitude des récits fatigue l'écrivain qui veut parler aujourd'hui de l'Egypte et de la Judée , il éprouve , au sujet des antiquités de l'AfKque, un embarras tout contraire par la disette des documents. Ce n'est pas qu'on manque de Voyages en Barbarie : je connois une trentaine de Relations des royaumes de Maroc, d'Alger et deTunis. Toutefoisoesrelationssont insuffisantes. Parmi les anciens Voyages , il faut distinguer V4frica iUustrata de Grammaye, et le savant ouvrage de Shaw. Les Missions des Pères de to Trinité et des Pères de la Merci renferment des miracles de charité : mais elles ne parlent point, et ne doivent point parler, des Romains et des

DE PARIS A JÉRUSALEM

Cartfaagiiiois. Les MéoMrtres imprimés à la suite des Voyages de Paui Lucas ne contiennent que k récit d'une guerre civiie à Tunis. Sliaw auroit fu suppléer à tout , s*il avoit étendu ses redierà l'histoire; maUieureusement ii ne la conque sous les rapports géographiques. Il toache à peine ^ en passant , les antiquités : Cartbi^, par exemple , n'occupe pas, dans ses obnnratioDS, plus de place que Tunis. Parmi les voyageurs tout à fait modernes, lady Montagne, rabbé Poiret , M. Desfontaines , disent quelques mots de Garthage , mais sans s'y arrêter aucunemeat On a publié à Milan, en 1806, Tannée même de mon voyage, un ouvrage sous ce titre : Kagguaglio di alcuni Monumenti di Antichiia edAfti, raecolii negli ultimi Viaggi d'un dileU

Je crois qu'il est question de Garthage dans ce llTTe : j*ea ai retrouvé la note trop tard pour le faire venir d'Italie. On peut donc dire que le sujet que je vais traiter est neuf ; j'ouvrirai la route; ks habiles viendront après moi.

Avant de parier de Garthage , qui est ici le seul oliiet intéressant , il faut commencer par nous débarrasser de Tunis. Gette ville conserve à peu près son nom antique. Les Grecs et les Latins l'appeloicnt TuneSy et Diodore lui donne l'épithète de Blanche , Aeuxov, parce qu'elle est bâtie sur une coliine crayeuse : elle est à douze milles des mines de Garthage, et presque au bord d'un lac dont l'eau est salée. Ge lac communique avec la BMT, au moyen d'un canal appelé la Gaulette, et ee canal est défendu par un fort. Les vaisseaux marchands mouillent devant ce fort , où ils se mettent à l'abri derrière la jetée de la Gouiette, en payant un droit d'ancrage considérable.

Le lac de Tunis pouvoit servir de port aux flottes des anciens; aujourd'hui une de nos barques « bien de la peine à le traverser sans échouer. Il faut avoir soin de suivre le principal canal qu'in- ^iîquent des pieux plantés dans la vase. Abulfeda 3iarque dans ce lac une lie qui sert mainteuant 4e lazaret. Les voyageurs ont parlé des flamants ou phéniooptères qui animent cette grande flaque d'eau y d'ailleurs assez triste. Quand ces beaux ^^iteaux volent à rencontre du soleil , tendant le ^ en avant , et allongeant les pieds en arrière , ib ont l'air de flèches empennées avec des plumes douleur de rose.

Des bords du lac , pour arriver à Tunis , il faut

* YojvL 11 Préfaoe de la troisième édition.

traverser un terrain qui sert de promenade aux* Francs. La ville est murée; elle peut avoir une lieue de tour, en y comprenant le faubourg extérieur, Bied-el-Had-rah. Les maisons eûsont basses; les rues, étroites; les boutiques, pauvres; les mosquées, chétives. Le peuple, qui se montre peu au dehors , a quelque chose de hagard et de sauvage. On rencontre sous les portes de la ville ce qu'on appelle des Siddi ou des Sainis : ce sont des négresses et des nègres tout nus, dévorés par la vermine , vautrés dims leurs ordures , et mangeant iosolemment le pain de la charité. Ces sales créatures sont sous la protection immédiate de Mahomet. Des marchands européens, des Turcs enrôlés à Smyme, des Maures dégénérés, des renégats et des captifs , composent le reste de la population.

La campagne aux environs de Tunis est agréable : elle présente de grandes plaines semées de blé et bordées de collines qu'ombragent des oliviers et des caroubiers. Un aqueduc moderne , d'un bon effet, traverse une vallée derrière la ville. Le bey a sa maison de campagne au fond de cette vallée. De Tunis même on découvre , au midi , les collines dont j'ai parlé. On voit à l'orient les montagnes du MaméUfe : montagnes siDgulièrement déchirées, d'une figure bizarre, et au pied desquelles se trouvent les eaux chaudes connues des anciens. A l'ouest et au nord, on aperçoit la mer, le port de la Gouiette, et les ruines de Garthage.

Les Tunisiens sont cependant moins cruels et plus civilisés que les peuples d'Alger. Ils ont recueilli les Maures d'Andalousie , qui habitent le village de Tub-Urbo, à six lieues de Tunis, sur la Me-Jerdah ^ Le bey actuel est un homme habile : il cherche à se tirer de la dépendance d'Alger, à laquelle Tunis est soumise depuis la conquête qu'en firent les Algériens en i 757 . Ge prince parle italien , cause avec esprit , et entend mieux la politique de l'Europe que la plupart des Orientaux. On sait au reste que Tunis fut attaquée par saint Louis en 1270, et prise par Gharles-Quint en 1535. Gomme la mort de saint Louis se lie à l'histoire de Garthage,j'en parierai ailleurs. Qiiant à Gharies-Quint , il défit le fameux Barberousse, et rétablit le roi de Tunis sur son trône, en l'obligeant toutefois à payer un tribut à l'Espagne : on peut consulter à ce sujet l'ouvrage de Robert-

X La Bagnida de l'autiqnité , aabord de laquelle Régulât tua le lameux serpent

ITlNËbAIRË

son *. Charlefl-Qoint garda le fort de la Goalette, mais les Tures le reprirent en 1574.

Je ne dis rien de la Tunis des anciens , parce qn'on va la voir flgarer à Tinstant dans les guerres de Rome et de Carthage.

Au reste, on m'a fait présent à Tunis d'un ma* nuserit qui traite de Tétat actuel de ce royaume , de son gouvernement , de son commerce , de son reveou , de ses armées , de ses caravanes. Je n'ai point voulu profiter de ce manuscrit ; Je n'en connois point Tauteur; mais, quel qu*il soit, il est Juste qn*il recueille l'honneur de son travail. Je donnerai cet excellent Mémoire à la fin de 1'/tinéraire '. Je passe maintenant à Thistoire et aux ruines de Carthage.

L'an 888 avant notre ère, Didon, obligée de fuir sa terre natale, vint aborder en Afrique. Carthage, fondée par l'épouse de SIchée, dut ainsi sa naissance à Tune de ces aventures tragiques qui marquent le i)erceau des peuples , et qui sont comme le germe et le présage des maux , fruits plus ou moins tardifs de toute société humaine. On connott l'heureux aDachronisme de V Enéide* Tel est le privilège du génie , que les poétiques malheurs de Didoo sont devenus une partie de la gloire de Carthage. A la vue des ruines de cette cité, on cherche les flammes du bûcher funèbre; on croit entendre les imprécations d'une femme abandonnée ; on admire ces puissants mensonges qui peuvent occuper l'imagination , dans des lieux remplis des plus grands souvenirs de l'iiistoire. Certes, lorsqu'une reine expirante appelle dans les murs de Carthage les divinités ennemies de Rome, et les dieux vengeurs de l'hospitalité; lorsque Vénus, sourde aux prières de l'amour, exauce les vœux de la haine , qu'elle refuse à Didon un descendant d'Énée, et lui accorde Annibai : de telles merveilles, exprimées dans un merveilleux langage , ne peuvent plus être passées sous silence. L'histoire prend alors son rang parmi les Muses, et la fiction devient aussi grave que la vérité.

Après la mort de Didon , la nouvelle colonie adopta un gouvernement dont Aristote a vanté les lois. Des pouvoirs balancés avec art entre les deux premiers magistrats, les nobles et le peuple, eurent cela de particulier qu'ils subsistèrent pendant sept siècles sans se détruire : à peine fùrent-ils ébranlés par des séditions populaires et

> Histoire dt Charleê-Quini , liv. v.

* Ce mémoire méritoit bteo de ttx«r ralienUon des criU- <juc8, et personhe ue l'a remarqué.

par quelques conspirations des gnmds. Goinoie les guerres civiles, source des crimes publiis, sont cependant mères des vertus partlciiUères,li république gagna plus qu'elle ne perdit à ces orages. Si ses destiuées sur la terre ne forent pas aussi longues que celles de sa rivale, ds moioi à Carthage la liberté ne succomba qu'avec II patrie.

Mais, comme les nations les plus libres sont aussi les plus passionnées, nous trouvons, arant la première guerre Punique, les Carthaginois engagés dans des guerres honteuses. Ils âcDDèrent des chaînes à ces peuples de la BéUque, dont le courage ne sauva pas la vertu ; ils s'allièrentaTee Xerxès, et perdirent une bataille contre Géloo, le même Jour que les Lacédémonienssticcoml)èreut aux Tbermopyles. Les hommes, malgré leurs préjugés, font un tel cas des sentiments nobles, que personne ne songe aux qaatre-vin«t mille Carthaginois égorgés dans les champs de la Sicile, tandis que le monde entier s entretient des trois cents Spartiates morts pour obéir m saintes lois de leur pays. C'est la grandeur de la cause, et non pas celle des moyens, qui conduit à la véritable renommée, et Thonneur alàR dans tous les temps la partie la plus solide de k gloire.

Après avoir combattu tour à tour AptiKide en Afrique et Pyrrhus en Sicile, les CartbaginA en vinrent aux mains avec la république remaioe. La cause de la première guerre Punique Ait légère , mais cette guerre amena Réguhis aax \fX' tes de Carthage.

Les Romains , ne voulant point interrompre le cours des victoires de ce grand homme , ni en* voyer4es consuls Fulvius et M. Émiilus prend» sa place, lui ordonnèrent de rester en Afri(|oe, en qualité de proconsul. Il se plaignit de ce» honneurs; il éerivit au sénat, et le pria ios* tamment de lui 6ter le commandement de l'arroée : une affaire importante aux yeux de Ré* gulus demandoit sa présence en Italie* Il ^"^^ un champ de sept arpents à Pupinium : le fermier de ce champ étant mort , le valet du fermier s'étoit enAii avec les bœufe et les instruraenti da lid)Gnrage. Ré^^ulus représeotoit aux sénateari que si sa ferme defôeiirott en fHcbe, il lui serolt impossible de faire vivre sa femme et sesenltois* Le sénat ordonna que le champ de Régulas seroit cultivé aux frais de la république; qu'eotireroit du trésor l'argent nécessaire pour rucMçr

DE PARIS A JERUSALEM

iltf

les objets Tolés, et que les enfants et la femme

du proeonsQl seraient, pendant son absence,

Doorris aux dépens du peuple romain. Dans une

Juste admiration de cette siroplicié, Tite-Live

ft*écrie : « Ob! combien la vertu est préférable

« SOI richesses 1 Celles-ci passent avec ceux qui

« kspossèdent ; la pauvreté de Régulus est encore

t rn vénération ! »

Régulus, marcbant de victoire en victoire, s*empani bientôt de Tunis; la prise de cette ville Jeta la eonsternation parmi les Carthaginois; ils demandèrent la paix au proconsul. Ce laboureur romald prouva qu'il est plus facile de conduire la charrue après avoir remporté des victoires, que de diriger d*une main ferme une prospérité éclatante : le véritable grand homme est surtout fkit pour briller dans le malheur ; il semble égaré dans le succès, et paraît comme étranger à la foitone. Régulus proposa aux ennemis des conditions si dures, qu'ils se virent forcés de contiouer la guerre.

Fendant ces négociations, la destinée amenoit an travers des mers un homme qui devoit changer le cours des événements : un Lacédémouieu nommé Xantippe vient retarder la chute de Car» thage ; II livre bataille aux Romains sous les murs de Tunis, détruit leur armée, fait Régulus prisonnier, se rembarque , et disparaît sans laisser d'autres traces dans l'histoire '.

Régulus, conduit à Carthage , éprouva les traitements les plus inhumains; on lui fit expier les dnrstribmphes de sa patrie. Ceux qui trafnoient à ieors chars avec tant d*orgueil des rois tombés du trAne, des femmes, des enfants en pleurs, pou* volent-ils espérer qu'on respectât dans les fers un dtoyen de Rome?

La fortune redevint favorable aux Romains. Carthage demanda une seconde fois la paix ; elle envoya des aml>assadeurs en Italie : Régulus les accompagnolt. Ses mattres lui firent donner sa parole qu'il reviendrait prendre ses chaînes si les négociations n'avoient pas une heureuse issue : on Hpéroit qu'il plaiderait fortement en faveurd'une paix qui lui devoit rendre sa patrie.

Régulus, arrivé aux portes de Rome, refusa ^'entrer dans la ville. Il y avolt une aneienne loi^ ^i défendoit à tout étranger d'introduire dans le ^at les ambassadeurs d'un peuple ennemi : Ré- Mus, se regardant comme un envoyé des Car-

* Quelques aateun accusent les Carthaginois de l'avoir fait ^h par palmiste de M gloire/ <d>'< <^^ ^^^ V^ prouvé.

thaginois , fit revivre en cette occasion l'antique usage. Les sénateurs fuirent donc obligés de s'assembler hors des murs de la eité. Régulus leur déclara qu'il venoit, par l'ordre de ses maîtres, demander au peuple romain la paix ou l'échange des prisonniers.

Les ambassadeurs de Carthage, après avoir exposé l'objet de leur mission, se retirèrent : Régulus les voulut suivre; mais les sénateurs le prièrent de rester à la délibération.

Pressé de dire son aVis,il représenta fortement toutes les raisons que Rome avoit de continuer la guerre contra Carthage. Les sénateurs, admi* rant sa fermeté , désiroient sauver un tel citoyen i le grand pontife soutenoit qu*on pou voit le dégager des serments qu'il avoit faits.

« Suivez les conseils que Je vous al donnés , dit «t rillustra captif, d'une voix qui étonna TassenH « blée, et oubliez Régulus : je ne demeurerai point « dans Romeaprès avoir été l'esclave de Carthage. « Je n^attirerai point sur vous la colère des dieux. « J'ai promis aux ennemis de me remettre entre «( leurs mains si vous rejetiez la paix; Je tiendrai « mon serment. On ne trompe point Jupiter par « de vaines expiations; le sang des taureaux et « des brebis ne peut effacer un mensonge, et I0 « sacrilège est puni tôt ou tard.

« Je nignora point le sort qui m*attend ; mais « un crime flétrirait mon âme : la douleur ne « brisera que mon corps. D'ailleurs il n'est point « de maux pour celui qui sait les souffrir : s'ils pas- « sent les forces de la natura , la mort nous en dé^ A livre. Pères cimscrits, cessez de me plaindra : A j'ai disposé de moi , et rien ne pourra me faire « changer de sentiments. Je retourne à Carthage ; « Je fais mon devoir, et je laisse foire aux dieux. »

Régulus mit le comble à sa magnanimité : afin de diminuer l'intérêt ^u'on pranoit à sa vie, et pour se débarrasser d'une compassion Inutile, il dit aux sénateurs que les Carthaginois lui avdent fait boire un poison lent avant de sortir de prison : « Ainsi , ajouta-t-il , vous ne perdrez de moi que « quelques instants qui ne valent pas la peine. « d'étra achetés par un parjura. » Il se leva, s'éloigna de Rome sans proférer une parole de plus^ tenant les yeux attachés à la tenre , et repoussant sa femme et ses enfants, soit qu'il craignit d'être attendri par leurs adieux, soit que, oomme esi clave carthaginois , il se trouvât indigne des em* brassements d'une matrone romaine. Il finit set Jours dans d'affreiix supplices, si toutefois le .si-

ITmËRAIRE

lenc6 de Polybe et de Diodore ne balance pas le récit des liistoriens latins. Régulus fut an exemple mémorable de ce que peuvent , sur une âme courageuse, la religion du serment et Tamour de la patrie. Que si l'orgueil eut peut-être un peu départ à la résolution de ce mâle génie, se punir ainsi d'avoir été vaincu , c*étoit être digne de la victoire.

Après vingt-quatre années de combats, un traité de paix mit fin à la première guerre Punique. Mais les Romains n'étoient déjà plus ce peuple de laboureurs conduit par un sénat de rois, élevant des autels à la Modération et à la Petite- Fortune : c*étoient des bommes qui se sentoient faits pour commander, et que l'ambition poussoit incessamment à Finjustice. Sous ud prétexte frivole, ils envahirent la Sardaigne, et s'applaudirent d'avoir fait, en pleine paix , une conquête sur les GarthagiQois. Ils ne savoient pas que le vengeur de la foi violée étoit déjà aux portes de Sagonte, et que bientôt il parottroitsur les collines de Rome : ici commence la seconde guerre Punique.

Anuibal me parott avoir été le plus grand capitaine de l'antiquité : si ce n'est pas celui que l'on aime le mieux , c'est celui qui étonne davantage. Il n'eut ni l'héroïsme d'Alexandre, ni les talents universels de César; mais il les surpassa l'un et l'autre comme homme de guerre. Ordinairement l'amour de la patrie ou de la gloire conduit les héros aux prodiges : Annibal seul est guidé par la haine. Livré à ce génie d'une nouvelle espèce, il part des extrémités de l'Espagne avec une armée composée de vingt peuples divers. Il franchit les Pyrénées et les Gaules, dompte les nations ennemies sur son passage, traverse les fleuves , arrive au pied des Alpes. Ces montagnes sans chemins, défendues par des Rarbares, opposent en vain leur barrière à Annibal. Il tombe de leurs sommets glacés sur l'Italie, écrase la première armée consulairesur les bords du Tésin, frappe un second coup à la Trébia , un troisième à Trasimène, et du quatrième coup de son épée il semble immoler Romedans la plaine de Canoës. Pendmt seize années il fait laguerre sans secours au sein de l'Italie ; pendant seize années, il ne lui échappe qu'une de ces fautes qui décident du sort des empires, et qui paroissent si étrangères à la natured'un grand homme, qu'on peut lesattribuer raisonnablement à un dessein de la Providence.

Infatigable dans les périls, mépuisable dans

les ressources , fin , ingénieux , éloquent , satant même, et auteur de plusieurs ouvrages, Annibal eut toutes les distinctions qui appartiennent à la supériorité de Tesprit et à la force du caractère; mais il manqua des hautes qualités du cœur : froid , cruel, sans entrailles, né pour renverser et non pour fonder des empires, il fut en magna* nimlté fort inférieur a son rivai.

Le nom de Scipion l'Africain est un desl)eaiii noms de l'histoire. L'ami des dieux , le généreoi protecteur de l'infortune et de la beauté, ScipioQ a quelques traits de ressemblance avec nos anciens chevaliers. £n lui commence cette urbanité romaine, ornement du génie de Cicéron, de Pompée, de César, et qui remplaça chez ces citoyens illustres la rusticité de Caton et de Fabricius.

Annibal et Scipion se rencontrèrent aux champi de Zama; l'un célèbre par ses victoires, l'autit fameux par ses vertus : dignes tous les deux de représenter leurs grandes patries, et desedispn* ter l'empire du monde.

Au départ de la flotte de Scipion pour rAfrique, le rivage delà Sicile étoit bordé d'un peuple immense et d'une foule de soldats. Quatre cents vaisseaux de charge et cinquante trirèmes coa* vroient la rade de Lilybée. On distinguoità» trois fanaux la galère de Lélius, amiral de la ilotle. Les autres vaisseaux, selon leur grandeur, po^ toient une ou deux lumières. Les yeux du monde étoient attachés sur cette expédition qui dévot arracher Annibal de l'Italie, et décider enfin da sort de Rome et de Carthage. La cinquième et la sixième légion , qui s'étoient trouvées à la bataille de Cannes, brûloient du désir de ravager les foyers du vainqueur. Le général surtout attiroit les regards : sapiétéenvers les dieux,ses exploits en Espagne, où il avoit vengé la mort de son oncle et de son père, le projet de rejeter la guerre en Afrique , projet que lui seul avoit conçu contre l'opinion du grand Fabius ; enfin, cettcfaveor que les hommes accordent aux entreprises hardies, à la gloire, à la beauté , à la jeunesse, faisoient de Scipion l'objet de tous les vœux oomme de toutes les espérances.

Le jour du départ ne tarda pas d'arriver. An lever de l'aurore , Scipion parut sur la poupe de la galère de Lélius , à la vue de la flotte et de U multitude qui couvroit les hauteurs du rivage. Un héraut Içva son sceptre, et fit faire silence :

« Dieux et déesses de la terre , s'écria Sciploo,

DE PARIS A JÉRUSALEM

• et VOQS divinités de la mer, accordez une heu- « reose issue à mon entreprise ! que mes desseins « toornentàma gloire et à celledn peuple romain ! « Que, pleins de joie, nous retournions un jour « dans nos foyers , chargés des dépouilles de l'en- «nemi; et que Cartilage éprouve les malheurs > dont elle avoit menacé ma patrie ! »

Gela dit, on égorge une victime; Sdpion en jette les entrailles fumantes dans la mer : les voîks se dépl<rfent au son de la trompette; un vcDt fiivorable emporte la flotte entière loin des rivages de la Sicile.

Le lendemain du départ , on découvrit la terre d* Afrique et le promontoire de Mercure : la nuit survint, et la flotte fut obligée de jeter Fancre. Au retour du soleil , Scipion apercevant la côte, demanda le nom du promontoire le plus voisin des vaisseaux. « Cest le cap Reau, » répondit le pilote. A ce nom d'heureux augure, le général, saluant la fortune de Rome, ordonna de tourner la pnme de sa galère vers rendrait désigné par les dieux.

Le délNirquement s'accomplit sans obstacles; la consternation se répandit dans les villes et dans les campagnes; les chemins étoient couverts d^hommes, de femmes et d*enfants qui fùyoient avec leurs troupeaux : on eût cru voir une de ces grandes migrations des peuples , quand des nations entières , par la colère ou par la volonté du eiel, abandonnent les tombeaux de leurs aïeux. L'épouvante saisit Carthage : on crie aux armes, t» ferme les portes; on place des soldats sur les mors, comme si les Romains étoient déjà prêts à donner Tassant.

Cependant Scipion avoit envoyé sa flotte vers Ltique; il marchoit lui-même parterre à cette ville dans le dessein de l'assiéger : Masinissa vint le refoindre avec deux mille chevaux.

Ce roi Numide , d'abord allié des Carthaginois, avoit fait la guerre aux Romains en Espagne; par une suite d'aventures extraordinaires, ayant perdu et recouvré plusieurs fois son royaume , il se trouvoit fugitif quand Scipion débarqua en Afrique. Syphax, prince des Gétules, qui avoit épousé Sophooisbe $ fille d'Asdrubal, venoit de s'emparer des États de Masinissa. Celui-ci se jeta dans les ^ras de Scipion, et les Romains lui durent en tertie le succès de leurs armes.

Après quelques combats heureux , Scipion mit W siège devant Utique. Les Carthaginois, com- ^liandés par Asdrubal et par Syphax , formèrent

deux camps séparés à la vne du camp romain. Scipion parvint à mettre le feu à ces deux camps dont les tentes étoient faites de nattes et de ro« seaux , à la manière des Numides. Quarante mille hommes périrent ainsi dans une seule nuit. Le vainqueur, qui prit dans cette circonstance une quantité prodigieuse d'armes, les fit brûler en l'honneur de Yulcain.

Les Carthaginois ne se découragèrent point : ils ordonnèrent de grandes levées. Syphax,tOQché des larmes de Sophonisbe, demeura fidèle aux vaincus, et s'exposa de nouveau pour la patrie d'une femme qu'il aimoit avec passion. Toujours favorisé du ciel, Scipion battit les armées ennemies , prit les villesde leur dépendance , s'empara de Tunis , et menaça Carthage d'une entière des^ truction. Entraîné par son fatal amour, Syphax osa reparoltre devant les vainqueurs, avec un courage digne d'un meilleur sort. Abandonné des siens sur le champ de bataille , il se précipite seul dans les escadrons romains : il espéroit que ses soldats, honteux d'abandonner leur roi, toumeroient la tête et viendroient mourir avec lui : mais ces lâches continuèrent à fuir; et Syphax, dont le cheval fut tué d*un coup de pique, tomba vivant entre les mains de Masinissa.

C'étoit un grand sujet de joie pour ce dernier prince de tenir prisonnier celui qui lui avoit ravi la couronne : quelque temps après, le sort des armes mit aussi au pouvoir de Masinissa Sophonisbe, femme de Syphax. Elle se jette aux pieds du vainqueur.

« Je suis ta prisonnière : ainsi le veulent les « dieux , ton courage et la fortune ; mais par tes « genoux que j'embrasse, par cette main triom- « phante que tu me permets de toucher, je t'en « supplie, 6 Masinissa, garde-moi pour ton es- « clave, sauve-moi de l'horreur de devenir la proie « d'un Barbare. Hélas I il n'y a qu'un moment que ij'étois, ainsi que toi-même, environnée delà « majesté des roisl Songe que tu ne peux renier « ton sang; que tu partages avec Syphax le nom « de Numide. Mon époux sortit de ce palais par « la colère des dieux : puisses-tu y être entré sous « de plus heureux auspices ! Citoyenne de Carie thage, fille d'Asdrubal , juge de ce que je dois « attendre d'un Romain. Si je ne puis rester dans A Tes fers d'un prince né sur le sol de ma patrie, « si la moct peut seule me soustraire au joug de n l'étranger, donnemoi cette mort : je la compte- « rai au nombre de tes bienfaits. »

ITINÉRAIRE

. MaBini9sa fut touché des pleurs et du sort de Sophonisbe : elle étoildans tout Féclat de la Jeunesse et d'une incomparable beauté. Ses suppliea* lions , dit Tite-Live , étoient moins des prières que des caresses. Masinissa vaincu lui promit tout , et, non moins passionné que Syphax , il 0t son épouse de sa prisonnière.

Syphax chargé de fers fut présenté à Seiplon. Ce grand homme, qui naguère avoit vu sur un trAne celui qu*ii eontemploit à ses pieds , se sentit touché de compassion. Syphax avoit été autrefois Taillé des Romains ; il rejeta la faute de sa défection sur Sophonisbe. « Les flambeaux de mon « fatal hyménée , dit-ii , ont réduit mon palais en « cendres; mais une chose me console : la ftirie « qui a détruit ma maison est .passée dans \p. • couche de mon ennemi ; elle réserve à Masinissa « un sort pareil au mien. »

Syphax cachoit ainsi, sous l'apparence de la haine, la Jalousie qui lui arrachoit ces paroles, car ce prince aimoit encore Sophonisbe. Scipion n'étoit pas sans inquiétude ; il craignoit que la fille d'Asdrubal ne prit sur Masinissa l'empire qu'elle avoit eu sur Syphax. La passion de Masinissa pnroissoit déjà d'une violence extrême : il s'étolt hâté de célébrer ses noces avant d'avoir quitté les armes ; impatient de s'unir h Sophonisbe , il avoit allumé les torches nuptiales devant les dieux domestiques de Syphax , devant ces dieux accoutumés à exaucer les vœux formés contre les Romains. Masinissa étolt revenu auprès de Scipion : celui-ci , en donnant des louanges au roi des Numides, lui fit quelques légers reproches de sa eonduite envers Sophonisbe. Alors Masinissa rentra en lui-même, et, craignant de s'attirer la disgrâce des Romains, sacrifia son amour à son ambition. On l'entendit gémir au fond de sa tente, et se débattre contre ces seiàtlments généreux que rhomme n'arraclie point de son cœur sans violence. Il fit appeler l'officier chargé de .garder le poison du roi : ce poison servoit aux princes africains à se délivrer de la vie quand ils étoient tombés dans un malheur sans remède : ainsi , la couronne, qui n'étoit point chez eux à l'abri des révolutions de la fortune, étoit du moins à l'abri du mépris. Masinissa mêla le poison dans une coupe pour l'envoyer à Sophonisbe. Puis, s'adressant à l'officier chargé du triste message : « Dis à la reine que si J'avois été le maître, Jamais « Masinissa n'eût été séparé de Sophonisbe. Les <t dieux des Romains en ordonnent autrement.

« Je lui tiens du moins une de mes promeaes; « elle ne tombera point vivante entre les maini « de ses ennemis si elle se soumet à sa fortane « en citoyenne de Garthage, en tille d'Asdrabal « et en femme de Syphax et de Masinissa. >

L'ofHcier entra chez Sophonisbe, et loi transmit l'ordre du roi. « Je reçois oe don nuptial avM « Joie , répondit-elle , puisqu'il est vrai qu un « mari n'a pu faire à sa femme d'autre présent « Dis à ton maître qu'en perdant la vie, j^aarois « du moins conservé l'honneur, si Je n'eusse point ^ épousé Masinissa la veille de ma mort : > Elle avala le poison.

Ce fut dans ces conjonctures que les Carthaginois rappelèrent Annibal de l'Italie : il versa des larmes de rage, il accusa ses concitoyens, il s'en prit aux dieux, il se reprocha de. n'avoir p» marché à Rome après la bataille de Cannes. Jamais homme en quittant son pays pour aller en exil n'éprouva plus de douleur qu' Annibal en s'arrachant d'une terre étrangère pour rentrer dans sa patrie.

Il débarqua sur la côte d'Afrique avec les vienx soldats qui avoient traversé , comme lui, les Espagnes, les Gaules, l'Italie; qui montroientpto de faisceaux ravis à des préteurs, à des génèaiK, à des consuls, que tous les magistrats de Rome n'en faisoient porter devant eux. Annibal avoit été trente-six ans absent de sa patrie : il en étoit sorti enfant; il y revenoit dans un âge avancé, ainsi qu'il le dit lui-même à Scipion. Quelles dorent être les pensées de ce grand homme quand Il revit Garthage , dont les murs et les habitants lui étoient presque étrangers ! Deux de ses frères étoient morts; les compagnons de son enfance avoient disparu ; les générations s'étoient succédé : les temples chargés delà dépouille des R(h mains furent sans doute les seuls lieux qu' Annibal put reconnoître dans cette Garthage nonvelle. Si ses concitoyens n'a volent pas été aveuglés par l'envie, avec quelle admiration ils auroîent contemplé ce héros qui, depuis trente ans, versoit son sang pour eux dans une r^on lointaine, et les cou vroit d'une gloire ineffaçable ! Mais, qnand les services sont si éminents qu'ils excèdent les bornes de la reconnoissance , ils ne sont pare que par l'Ingratitude. Annibal eut le malheor d'être plus grand que le peuple cheziequci il étort né ; et son destin fut de vivre et de mourir en terre étrangère.

Il conduisit son armée à Zama. Scipion rappw*

DE PARIS A. JÉRUSALEM

ehafon camp de celui d^Anuibal. Le général ca^ thaginoU eut un pressentiment de Tinûdélité de la fiNtone; car il demanda une entrevue au général romain , afin de lui proposer la paix. On fixa le lien dn rendez- vous. Quand les deux capitaines furent en présence, ils demeurèrent muets et saisis d'admiration Tuu pour Tautre. Annibal fcit enfin la parole :

• Sdpion, les dieux ont voulu que votre pare ait été le premier des généraux ennemis à qui je me sois montré en Italie , les armesà la main ; ces mêmes dieux m'ordonnent de venir aujourd'hui, désarmé, demander ia paix à son fils. Vousavea vu les Carthaginolscampésaux portes de Rome : le bruit d'un camp romain se fait entendre a présent jusque dans les murs de Carthage. Sorti enfant de ma patrie, j'y rentre plein de jours; une longue expérience de la bonne et de la mauvaise fortune m'a appris à jQger des choses par la raison et non par Tévénnnent. Votre jeunesse, et le bonheur qui ne TOUS a pomt encore abandonné , vous rendront peut-être ennemi du repos; dans la prospérité on ne songe point aux revers. Vous avez l'âge que j'avoSs à Cannes et à Trasimène. Voyez ce que j*ai été, et connoissez , par mon exemple , l'inconstance du sort. Celui qui vous parle en suppliant est ce même Annibal qui , campé entre le Tibre et le Téveron , prêt à donner Tassant à Rome, délibéroit sur ce qu'il feroit de votre patrie. J'ai porté l'épouvante dans les diamps de vos pères, et je suis réduit à tous prier d'épargner de tels malheurs à mon pays. Rien n'est plus incertain que le succès des armes : un moment peut vous ravir votre gloire et vos espérances. Consentir à la paix, c'est rester vous-même l'arbitre de vos destinées; eombattre, c^est remettre votre sort entre les mains des dieux. »

A ce discours étudié, Scipion répondit avec plus de franchise, mais moins d'éloquence : il rejeta comme insuffisantes les propositions de paix qnc lui faisolt Annibal , et l'on ne songea plus qn*à combattre. Il est probable que l'intérêt de la pairie ne fut pas le seul motif qui porta le général romain à rompre avec le général carthaginois, et que Sciplou ne put se défendre du dé- *lr de se mesurer avec Annibal.

Le lendemain de cette entrevue , deux armées , Proposées de vétérans^ conduites par les deux Mua grande capitaines des deux plus grands peu- .

pies de la terre, s'avancèrent pour se disputer, non les murs de Rome et de Carthage , mais l'empire du iponde, prix de ce dernier combat.

Scipion plaça les piquiersau premier rang, les princes au second, et tes trialres au troisième. Il rompit ces lignes par des intervalles égaux , afin d'ouvrir un passage aux éléphants des Carthaginois. Des ventes répandus danscës intervalles dévoient , selon l'occasion , se replier derrière les soldats pesamment armés, ou lancer sur les éléphants une grêle de flèches et de javelots. Lélius couvroit l'aile gauche de l'armée avec la cavalerie latine, et Masinissa commandoit à l'aile droite les chevaux numides.

Annibal rangea quatre-vingts éléphants sur le firent de son armée, dont la première ligne étdt composée de Liguriens, de Gaulois, de Baléares et de Maures; les Carthaginois venoient au second rang; des Bruttlens formoient derrière eux une espèce de réserve, sur laquelle le général comptoit peu. Annibal opposa sa cavalerie à la cavalerie des Romains, les Carthaginois à Lélius, et les Numides à Masinissa.

Les Romains sonnent les premiers la charge. Ils poussent en même temps de si grands cris, qu'une partie des éléphants effrayés se replie sur l'aile gauche de l'armée d' Annibal , et jette la confusion parmi les cavaliers numides. Masinissa aperçoit leur désordre, fond sur eux, et achève de les mettre en fuite. L'autre partie des éléphants qui s'étoient précipités sur les Romains est repoussée par les vélites, et cause, à l'aile di^oite des Carthaginois , le même accident qu'à l'aile gauche. Ainsi, dès le premier choc, Annibal demeura sans cavalerie et découvert sur ses deux flancs : des raisons puissantes, que l'histoire n'a pas connues, l'empêchèrent sans doute de pensera la retraite.

L'infanterie en étant venue aux mains, les soldats de Scipion enfoncèrent facilement la première ligue de l'ennemi, qui n'étoit composée que de mercenaires. Les Romains et les Carthaginois setrouvèrentalorsfaceaface. Les premiers, pour arriver aux seconds, étant obligés de passer sur des monceaux de cadavres, rompirent leur ligne , et furent au moment de perdre la victoire. Scipion voit le danger, et change son ordre de bataille. Il fuit passer les princes et les trialres an premier rang, et les place à la droite et à la gatiiche des piquiers ; il déborde par ce moyen le front de l'armée d' Annibal , qui avoit déjà perdu sa

ITINÉRAIRE

cavalerie et la première ligne de ses fantassins. Les vétérans carthaginois soutinrent la gloire qu'ils s'étoient acquise dans tant de batailles. On reconnoissoit parmi eux, à leurs couronnes, de simples soldats qui avoient tué , de leurs propres mains, des généraux et des consuls. Mais la cavalerie romaine , revenant de la poursuite des ennemis, charge parderrière les vieux compagnons d'Annibal. Entourés de toutes parts, ils comlmttent Jusqu'au dernier soupir, et n'abandonnent leurs drapeaux qu'avec la vie. Annibal lui-même, après avoir fait tout ce qu'on peut attendre d'un grand général et dun soldat intrépide , se sauve avec quelques cavaliers.

Resté maître du champ de bataille, Sclpion donna de grands éloges à l'habileté que son rival avoit déployée dans les événements du combat. Étoit-ce générosité ou orgueil ? Peut-être Tune et l'autre ; car le vainqueur étoit Scipion, et le vaincu Annibal.

JjBL bataille de Zama mit fin à la seconde guerre Punique. Garthage demanda la paix , et ne la reçut qu'à des conditions qui présageoient sa ruine prochaine. Annibal, n'osant se fier à la foi d'un peuple ingrat, abandonna sa patrie. Il erra dans les cours étrangères, cherchant partout des ennemis aux Romains, et partout poursuivi pareux; donnant à defoibles rois des conseils qu'ils étoient incapables de suivre, et apprenant par sa propre expérience qu'il ne faut porter chez les hôtes couronnés ni gloire ni malheur. On assure qu'il rencontra Scipion à Éphèse, et que, s'entretenant avec son vainqueur, celui-ci lui dit : « A vo- « tre avis, Annibal, quel a été le premier capitaine « du monde? — Alexandre , répondit le Gartha- « ginois. — Et le second ? repartit Scipion. — Py r- « rhus. ^- Et le troisième? — Moi. — Que se- « roitce donc, s'écria Scipion en riant, si vous « m'aviez vaincu? — Je me serois placé, réponn dit Annibal, avant Alexandre. » Mot qui prouve que rillustre banni avoit appris dans les cours l'art de la flatterie, et qu'il avoit à la fois trop de modestie et trop d'orgueil.

Enfin les Romains nepurent se résoudre à laisser vivre Annibal. Seul , proscrit et malheureux , il leur sembloit balancer la fortune du Capitole. Ils étoient humiliés en pensantqn'il y avoit au monde un homme qui les avoit vaincus, et qui n'étoit point effrayé de leur grandeur. Ils envoyèrent une ambassade Jusqu'au fond de l'Asie demander au roi Prusias la mort de son suppliant. Prusîas eut

la lâcheté d'abandonner Annibal. Alors ce grand homme avala du poison , en disant : « Déliviou « les Romains de la crainte que leinr cause on « vieillard exilé, désarmé et trahi. >

Scipion éprouva comme Annibal les peines attachées à la gloire. Il finit ses Jours à Utene, dans un exil volontaire. On a remarqué qn'Ân* nibal, Philopœmen et Scipion moururent à pet près dans le même temps , tous trois victimes de l'ingratitude de leur pays. L'Africain fit granr sur > son tombeau cette inscription si comme :

INGBÀTB PàTEIB,

TU «'auras pas mss os.

Mais, après tout, la proscription et rexiI,qQi peuvent faire oublier des noms vulgaires, attirent les yeux sur les noms illustres : la vertu heureuse nous éblouit ; elle charme nos reg^ds looqu'dle est persécutée.

Carthageelle-même ne survécut pas longtemp a Annibal. Scipion Nasica et les sénateurs lesplos sages vouloient conserver à Rome une riTsle; mais on ne change point les destinées des empires. La haine aveugle du vieux Gaton remporta, et les Romains, sous le prétexte le plus frivole, commencèrent la troisième guerre Punique.

Ils employèrent d'abord une insigne periilie pour dépouiller les ennemis de leurs armes. Les Carthaginois, ayant en vaia demandé lapaii, résolurent de s*ensevelir sous les ruines de leur cité. Les consuls Marcius et Manilius paroreat bientôt sous les murs de Garthage. Avant d*ea former le siège, ils eurent recours à deux cérémonies formidables : révocation des divinités tutélaires de cette ville, et le dévouement de la patrie d'Annibal aux dieux infernaux.

« Dieu ou déesse, qqi protégez le peuple et la « république de Garthage, génie à qui la défense « de cette ville est confiée, abandonnez vos an- « ciennes demeures; venez habiter nos temples « Puissent Rome et nos sacrifices vous être ph0 « agréables que la ville et les sacrifices des Car « thaginois I »

Passant ensuite à la formule de dévouement :

« Dieu Pluton, Jupiter malfaisant, dieux HA- « nés, frappez de terreur la ville de Garthage; « entraînez ses habitants aux enfers. Je voos « dévoue la tête des ennemis , leurs biens, leurs « villes , leurs campagnes ; remplissez mes vœsJ) « et Je vous immolerai trois brel^ noires. Terre,

• mère des hommes , et vous, Jupiter, je vous « atteste. »

Cependant les consuls ftirent repoussés avec Tigueur. Le génie d*Annibai s'étoit réveillé dans la Tille assiégée. Les femmes coupèrent leurs eheveox ; elles en firent des cordes pour les arcs et pour les machines de guerre. Scipion, le second Africain, servoit alors comme tribun dans Farinée romaine. Quelques vieillards qui avoient vu le premier Scipion en Afrique vivoient encore, entre autres le célèbre Masinissa. Ce roi numide, égé de pins de quatre-vingts ans , invita le Jeune Scipion à sa cour ; c'est sur la supposition de cette entrevue * que GIcéron composa le beau morceau de sa KépuôHgue, connu sous le nom du Songe de Scipion. Il fait parler ainsi TÉmilien à Lélius, à Philos y à Manilius et à Scévola :

• J'aborde Masinissa. Le vieillard me reçoit dans ses bras et m'arrose de ses pleurs. Il lève les yenx au dei et s'écrie : « Soleil , dieux célestes. Je vous remercie I Je reçois, avant de monrir, dans mon royaume et à mes foyers, le digne héritier de l'homme vertueux etdu grand capitaine toujours présent à ma mémoire I » « La nuit , plein des discours de Masinissa , je rêvai que l'Africain s'offroit devant moi : je tremUois , saisi de respect et de crainte. L'A* frJeain me rassura , et me transporta avec lui au plus haut du ciel , dans un lieu tout brillant â*étoiles. Il me dit :

• Abaissez vos regards et voyez Carthage : je la forçai de se soumettre au peuple romain; dans deux ans vous la décruirez de fond en comble, et vous mériterez par vous-même le nom d'Africain que vous ne tenez encore que de mon héritage.... Sachez , pour vous encourager à la vertu , qu'il est dans le ciel un lieu destiné à l'homme juste. Ce qu'on appelle la vie sur la terre , c'est la mort. On n'existe que dans la demeure étemelle des âmes , et l'on ne parvient à cette demeure que par la sainteté , la religion , Injustice , le respect envers ses parents, et le dévouement à la patrie. Sachez surtontmépriserlesrécompensesdesmortels. Vous voyex d'ici combien cette terre est petite, oominen les plus vastes royaumes occupent peu de place sur le globe que vous découvrez à peine , combien de solitudes et de mers divisent les peuples entre eux I Quel seroit donc l'objet de

■ SeipioD «voit TQ aaiMiravant MasinUsa. Sa dernière eutfenw ii*cot poa iiea» car MaainiaBa étolt mort quand Sciploo arriva à sa coar.

caATBAUinuAia». — rose it.

« votre ambition ? Le nom d'un Romain a-t-li « jamais franchi les sommets du Caucase ou les « rivages du Gange? Que de peuples à l'orient , à « l'occident, au midi, au septentrion , n'enten- « dront jamais parler de l'Africain! Et ceux qui « en parlent aujourd'hui, combien de temps en « parleront-ils? Ils vont mourir. Dans le boule- « versement des empires , dans ces grandes révo- ^ lutlons que le temps amène , ma mémoire périra « sans retour. 0 mon fils 1 ne songez donc qu'aux « sanctuaires divins où vous entendez cette iiar- « monie des sphères qui charme maintenant vos « oreilles ; n'aspirez qu'à ces temples étemels « préparés pour les grandes âmes et pour ces « génies sublimes qui, pendant la vie, se sont « élevés à la contemplation des choses du ciel. <» « L'Africain se tut et je m'éveillai. >

Cette noble fiction d'un consul romain, surnommé le Père de la patrie , ne déroge point à la gravité de l'histoire. Si l'histoire est faite pour conserver les grands noms et les pensées du génie , ces grands noms et ces pensées se trouvent ici '•

Scipion l'Émilien , nommé consul par la faveur du peuple , eut ordre de continuer le siège de Carthage. Il surprit d'abord la ville basse, qui portoit le nom de Mégara ou de Magara '. Il voulut ensuite fermer le port extérieur au moyen d'une chaussée. Les Carthaginois ouvrirent une autre entrée à ce port, et parurent en mer au grand étonnementdes Romains. Ils auraient pu brûler la flotte de Scipion ; mais l*heure de Carthage étoit venue , et le trouble s'étoit emparé des conseils de cette ville infortunée.

Elle fat défendue par un certain Asdrubal , homme cruel , qui commandoit trente mille mercenaires, et qui traitoit les citoyens avec autant de rigueur que les ennemis. L'hiver s'étant passé dans les entreprises que j'ai décrites , Scipion attaqua au printemps le port intérieur appelé le Cothon.

Bientôt maître des murailles de ce port, il s'a* vança jusque dans la grande place de la ville; Trois rues s'ouvroient sur cette place et mdntoient en pente jusqu'à la citadelle connue sous le nom de Byrsa, Les habitants se défendirent dans les maisons de ces rues : Sdpion fut obligé de les assiéger et de prendre chaque maison tour à tour.

' Ce songe est une ImttaUoo d*ao passage de la République de Platon.

* Je ne ferai la descripUon de Carlbage qa*ea parlant de ses ruines.

tS6

ITINÉRAIRE

Ce combat dura six jours el six nuits. Une partie des soldats romains forçoit tes retraites des Carthaginois , tandis qu'une autre partie étoit occupée à tirer avep des crocs les corps entassés dans les maisons ou précipités dans les rues. Beaucoup de TiTants furent Jetés péle*méie dans les fossés ayec les morts.

Le septièmejour, des députésparurent en habits de suppliants ; ils se bomoicDt à demander la vie des citoyens réfugiés dans la citadelle. Scipion leur accoi'da leur demande , exceptant toutefois de cette grâce les déserteurs romains qui avoient passé du c6té des Carthaginois. Cinquante mille personnes, hommes, femmes, enfants et vieillards , sortirent ainsi de Byrsa.

Au sommet de la citadelle s'élevoit un temple consacré à Esculape. Les transfuges, au nombre de neuf cents , se retranchèrent dans ce temple. Asdrubal tes commandoit ; il avoit avec lui sa femme et ses deux enfonts. Cette troupe désespérée soutintquelque temps les efforts desRomains; mais, chassée peu à peu des parvis du temple, elle se renferma dans le temple même. Alors Asdrubal , entraîné par l*amoor de la vie , abandonnant secrètement ses compagncms d*infortune,sa femme et ses enfants , vint , un rameau d'olivier à la main , embrasser les genoux de Scipion. Scipion le fit aussitôt montrer aux transfuges. Ceuxei , pleins de rage, mirent le feu au temple, en faisant contre Asdrubal d'horribles imprécations.

Comme les flammes conmtençcMeut à sortir de l'édiflce, on vit parottre une femme couverte de ses plus beaux habits, et tenant par la main deux enfants : c'étoit la femme d'Asdrubal. Elle promène ses regards sur les ennemis qui entouroient la citadelle, et reeonnoissant Scipion : « Romain,

• s'écrla-t-elle , Je ne demande point au ciel qu'il « exerce sur toi sa vengeance : tu ne fais que

• suivre les lois de ta guerre; mais puisses-tu , « avec les divinités de mon pays, punir le perfide m qui trahit sa femme, ses enfants, sa patrie et « ses dieux ! Et toi , Asdrubal, Rome déjà prépare ft lechâtimeut de tes forfaits 1 Indigne chef de « Carthage, cours te faire traîner au char de ton

• vainqueur, tandis que ce feu va nous dérober, « mol et mes enfants , à l'esclavage I »

En achevant ces mots, elle égorge ses enfonts, les Jette dans les flammes , et s'y précipite après eux. Tous les transfuges imitent son exemple.

Ainsi périt la patrie de Didon, de Sophooisbe

et d'Annibal. Florus veut que Ton Juge de la grandeur du désastre par l'embrasement qui dan dix-sept Jours entiers. Sdpioa versa des pleon sur le sort de Carthage. A l'aspect de rinoeodie qui cottsumoit cette ville naguère si florissante , il songea aux révolutions des empires, et proDonçi ces vers d'Homère en les appliquant auxdestlDées futures de Rome : « Un temps viendra où l'os • verra périr, et les sacrés murs d'Iiion, et le « belliqueux Priam, et tout son peuple, v Coristhe fut détruite la même année que Carthage, et un enfant de Corinthe répéta, comme Scipioo, un passage d^Homère, à la vue de sa patrie en oendres. Quel est donc cet homme que toute l'antiquité appelle à la chute des États et «o spectacle des calamités des peuples^ comme à rien ne pouvoit être grand et tragique sans a présence ; comme si toutes les doifleurs humatoes étoient sous la protection et sous l'empiredu chantre d'Ilion et d'Hector?

Carthage ne fut pas plutôt détruite, qQ'iiB dieu vengeur sembla sortir de ses ruines : Rome perd ses mœurs ; elle voit nattre dans son aeindei guerres civiles ; et cette corruption et ces discordes commencent sur les rivages Puniques. Etd'abord Scipion, destructeur de Carthage, meurt asBacBoè par la main de ses proches ; les enfants deee toi Masinissa , qui fit triompher les Romains , a'égo^ gent sur le tombeau de Sophooisbe ; lesdépouiiiei de Syphax servent à Jugurtha à pervertir et à vaincre les descendants de Réguhis. « 0 cité vé- •« nale! s'écrie le prince Africain en sortant do « Capitule : 6 cité mûre pour ta ruine , si tu troa- < ves un acheteur 1 » Bientôt Jugurtha fait passer une armée romaine sous le Joug , presque à la v« de Carthage , et renouvelle cette honteuse cérémonie, comme pour r^ouir, les mânes d'Anuibai; il tombe enfin dans les mains de Mafius, et perd l'esprit au milieu de ia pompe triomphale. Les licteurs le dépouillent , lui arrachent ses pes* dants d'oreilles, le Jettent nu dans une fosse, oo ce roi Justifie Jusqu'à son dernier soupir ce qu'il avoit dit de l'avidité des Romains.

Mais la victoire obtenue sur le descendant de Masinissa a fait nattre entre SyilaetUariuscette Jalousie qui va couvrir Rome de deuil. Obligé de fuir devant son rival, Marins vint cbercber os asile parmi les tombeaux d'Hannon et d'Hamil* car. Un esclave de Sextilius, préfet d'Afrique, apporte à Marins l'ordre de quitter les débris qnl lui servent de retraite : « Va dire à ton maître}

DE PARIS A JERUSALEM

« répond le terrible consul, que tu as vu Marins « ftigitif assis sur les mines de Cartilage. » « Marius et Carthage , disent un historien et

• un poète , se oonsoioient mutuellement de leur « »rt ; et, tombés Tunet l'autre, ils pardonnoient

• aox dieux. »

Enfin la liberté de Rome expire aux pieds de Carthage détruite et enchatnée. La vengeance est oomplète : c'est un Sdpion qui succombe en Afrique sous les coups de César; et son corps est le jouet des flots qui portèrent les yaisseaux Momphants de ses aïeux.

Mais Caton vit encore à Utlque, et avec loi Borne et la tiberté sont encore debout. César approche : Caton Juge que les dieux de la patrie ae sont retirés. Il demande son épée ; un endeuit b loi apporte ; Caton la tire du fourreau , en toudie la pointe et dit : « Je suis mon maître I » Ensuite il se couche , et lit deux fois le dialogue de Platon sur Timmortalité de l'âme , après quoi 0 s^endort Le chant des dseaux le réveille au point du Jour : il pense alors qu'il est temps de ebanger une vie libre en une vie immortelle; il ae donne un coup d'épéeao-dessous de l'estomac : il tombe de son lit , se débat contre la mort. On aceoiurt , on bande sa plaie : il revient de son évanouissement , déchire l'appareil et arrache ses mtnullea. Il aime mieux mourir pour une cause aainte, que de vivre sous un grand homme.

Le destin de Rome républicaine étant accompli, les hommes, les Ids, ayant changé, le sort de Carthi^ changea pareillement. Déjà Tibérius firaeehus avott établi une colonie dans l'enceinte déserte de la ville de Didon ; mais sans doute cette colonie n'y prospéra pas, puisque Marius ne tfoava à Carthage que des cabanes et des ruines. Jules César, étant en Afrique , fit un songe : il crut voir pendant son sommeil une grande armée ^pii l'appeloit en répandant des pleurs. Dès lors, Il forma le projet de rebâtir CoHnthe et Carthage, dont le rêve lui avoit apparemment offert les guerriers. Auguste , qui partagea toutes les ftireors d'une révolution sanglante, et qui les répara iDotes , accomplit le dessein de César. Carthage sortit de ses ruines , et Strabon assure que de son temps elle étoit déjà florissante. Elle devint la métropole de l'Afrique, et fût célèbre par sa poHtesse et par ses écoles. Elle vit naître tour à tour de grands etd'heureux génies. Tertollien lui adressa son Apologétique contre les Gentils. Mais ) toujours cruelle dans sa religion, Carthage

persécuta les chrétiens innocents, comme elle avoit jadis brûlé des enfants en l'hcmneur de Sa* tume. Elle livra au martyre l'illustre Cyprien , qui faisoit refleurir l'éloquence latine. Amobe et Lactanoe se distinguèrent à Carthage : le dernier y mérita le surnom de Geérùn ehrétien.

Soixante ans après, saint Augustin puisa dans la capitale de l'Afrique ce goût des voluptés sur lequel, aiusi que le roi-prophète, il pleura le reste de sa vie. Sa belle imagination , touchée des fictions des poètes, aimoit à chercher les restes du palais de Didon. Le désenchantement que rage amène, et le vide qui soit les plaisirs, rappelèrent le fils de Monique à des pensées plus graves. Saint Ambroise acheva la victoire, et Augustin, devenu évèque d'Hippone, fût un modèle de vertu. Sa maison vessembloit à une espèce de monastère où rien n'étoit affecté ni en pauvreté ni en richesse. Yètu d'une manière modeste , mais propre et agréable, le vénérable prélat rejetoit les habits somptueux , qui ne convenolent , disoit*il, ni àson ministère, ni à son corps cassé de vieillesse, ni à sescheveux blancs. Aucune flemme n'entroit chez lui, pasmémesasoeur, veuve et servante de Dieu. Les étrangers trouvoient à sa table une hospitalité libérale ; mais, pour lui , il ne vivoit que de fruits et de légumes. Il faisoit sa principale occupation de l'assistance des pauvres et de la prédication de la parole de Dieu. Il fut surpris dans l'exereice de ses devoirs par les Vandales, qui vinrent mettre le siège devant Hi^^ne, l'an 481 de notre ère, et qui changèrent la fiice de l'Afrique.

Les Barbares avolent déjà envahi les grandes provinces de l'empire; Rome même avoit été saccagée par Alaric. Les Vandales, ou poussés par les Visigoths, ou appelés par le comte Bonl« fhee, passèrent enfin d'Espagne en Afrique. Ils étoient , selon Procope , de la race des Ooths , et Joignoient à leur férocité naturelle le fanatisme religieux. Convertis an christianisme , mais ariens de secte, ils persécutèrent les catholiques avec une rage inouïe. Leur cruauté fut sans exemple : quand ils étoient repousses devant une ville. Ils roassacrolent leurs prisonniers autour de cette ville. Laissant les cadavres exposés au soleil , ils chargeoient , pour ainsi dire , le vent de porter la peste dans les murs que leur rage n'avoit pu frapper. L'Afrique fut épouvantée de cette race d'hommes, de géants demi-nus , quifaisoient des peuples vaincus des espèces de bêles de somme,

ITIMÉBAIRE

les chassoient par troiipeaiix devant eux , el les ^rgeoient quand ils en étoient las.

Genseric établit à Gartbage le siège de son empire : Il étoit digne de commmder aux Barbares que Dieu lui avoit soumis. Cétoit un prince sombre, sujet à des accès de la plus noire mélaneolie , et qui paroissoit grand dans le naufrage général du monde civilisé , parce qu*ii étoit monté sur des débris.

Au milieu de ses malheurs , une dernière vengeance étoit réservée à la ville de Didon. Genseric traverse la mer et s'empare de Rome : il la livre à ses soldats pendant quatorze Jours et quatorze nuits. Il se rembarque ensuite; la flotte du nouvel Annibal apporte à Gartbage les dépouilles de Rome, comme la flotte de Scipion avoit apporté à Rome les dépouilles de Gartbage. Tous les vaisssaux de Genseric , dit Procope , arrivèrent heureusement en Afrique, excepté celui qui portoit les dieux. Solidement établi dans son nouvel empire, Genseric en sortoit tous les ans pour ravager Tltalle, la Sicile, Tlllyrie et la Grèce. Les aveugles conquérants de cette époque sentoient Intérieurement qu'ils n'étoient rien en eux-mêmes, qu'ils n'étoient que des instruments d'un conseil étemel. De là les noms qu'ils se donnoient de Fiéau de Dieu, de Ravageur de r espèce humaine; de là cette fureur de détruire dont ils se sentoient tourmentés, cette soif du sang qu'ils ne ponvoient éteindre; de là cette combinaison de toutes choses pour leurs succès , bassesse des hommes , absence de courage, de vertus, de talents, de génie : car rien ne devoit mettre d'obstacles à l'accomplissement des arrêts du ciel. La flotte de Genseric étoit prête; ses soldats étoient embarqués : où alloit-il? Il ne le savoit pas luimême. « Prince, lui dit le pilote, queb peuples « allez vous attaquer? — Geux-là, répond le « Barbare, que Dieu regarde à présent dans sa « eolère. »

Genseric mourut trente-neuf ans après avoir prisCarthage. C'étoit la seule ville d'Afrique dont il n'eât pas détruit les murs. U eut pour successeur Honoric , l'un de ses fils.

Après un règne de huit ans , Honoric fut remplacé sur le trône par son cousin Gondamond : celui-ci porta le sceptre treize années, et laissa la couronne à Transamond son frère.

Le règne de Transamond fut en tout de vingtsept années. Ilderic, fils d'flonoric et petit-fils de Gi ns3r ic , hérita du royaume de Gartbage. Gé-

limer, parent d'Ilderic, confqpira contre loi, et le fit jeter dans un cachot. L'empereur Justiaieii prit la défense du monarque détrôné, et Bâisaire passa en Afrique. Gélimer ne fit presque poiot de résistance. Le général romain entra victorieux dans Gartbage. Il se rendit au palais , où , par on jeu de la fortune , il mangea des viandes mêmes qui avoient été préparées pour Gélimer, et fat servi par les officiers de ce prince. Bien n'éloît changé à la cour, hors le maître ; et c'est peu de chose quand 11 a cessé d'être heureux.

Bélisaire au reste étoit digne de ses succès. C'étoit un de ces hommes qui paroissent de loin à loin dans les jours du- vice, pour intarompie le droit de prescription contre la vertu. Malheureusement ces nobles âmes qui brillent au milieu de la bassesse, ne produisent aucune révolutioa. Elles ne sont point liées aux affaires humaines de leur temps ; étrangères et isolées dans le présent , elles ne peuvent avoir aucune inflnenoe sur l'avenir. Le m<mde roule sur elles sans les entraîner ; mais aussi elles ne peuvent arrêter le monde. Pour que les âmes d'une haute nature soient utiles à la société, il faut qu'elles naissent chez van peuple qui conserve le goût de l'ordre , de la relh gion et des mœurs, et dont le génie et le caractère soient en rapport avec sa position morale et politique. Dans le siècle de Bélisaire, les événements étoient grands et les hommes petits. Ci pourquoi les annales de ce siècle , bien que plies de catastrcq^hes tragiques , nous révoltent et nous fatiguent. Nous ne cherdions point, dans rhistoire , les révolutions qui maîtrisent et écra^ sent des hommes, mais les honmies qui commandent aux révolutions, et qui soient plus poissants que la fortune. L'univers bouleversé par lei Barbares ne nous inspire que de l'horreur et du mépris ; nous sommes éternellement et justement occupés d'une petite querelle de Sparte et d'Athènes dans un petit coin de la Grèce.

Gélimer, prisonnier à Constantinople , servit an tricHnphe de Bélisaire. Bientôt après, ce monarque devint laboureur. En pareil cas , la philosophie peut consoler un homme d'une nature commune, mais elle ne fait qu'augmenter les regrets d*nn cœur vraiment royal.

On sait que Justlnien ne fit point crever les yeux à Bélisaire. Ce ne serolt après tout qu'un bien petit événement dans la grande histoire de l'ingratitude humaine. Quant à Gartbage, elle vit un prince sortir de ses murs pour aller s'asseoir

DE PARIS A JÉRUSALEM

sur k trtae des Gésan : oe ftit cet Héraclins qai renversa le tyran Phocas. Les Arabes firent , en 647, leur {nremière expédition en Afrique. Cette expédition fat suivie de quatre autres dans l'espace de cinquante ans. Cartilage tonbei sous le Joi^ mosulman en 696. La plupart des habitants ■e sanvëient en Espagne et en Sicile. Le patrice Icui, général de l'empereur Léonce ^ occupa la ville ea 697, mais les Sarrasins y rentrèrent pour toofeors en 698 ; et la fille de l^r devint la proie enfiuits dlsmaél. Elle fût prise par Hassan, le ealifiit d'Abd-el-Melike. On prétend que les Dooveaox maîtres de Carthage en rasèrent Jusqu'aux fondements. Cependant il en existoit encore de grands débris au commencement du neuvième siècle, s'il est vrai que des ambassadeurs de Chaiiemagne y découvrirent le corps de saint Cyprien. Vers la fin du même siècle , les infidèles formèrent une ligue contre les chrétiens , et ils avoient à leur tète , dit rhistolre , les Sarrasins de Carthage, Nous verrons aussi que saint Louis trouva nue ville naissante dans les ruines de cette antique dté. Quoi qu'il en soit , elle n*ofAre plus aujourd'hui que les débris dont Je vais parler. Efie n*est connue dans le pays que sous le nom de Bersach , qui semble être une oorruption du nom de Byrsa^ Quand on veut aller de Tunis à Carthage , il faut demander la tour d'Almenare ou taiorre de Mastinacès : ventoso gloria curruf

Il est assez difQcile de bien comprendre, d'après le récit des historiens, le plan de l'ancienne Carthage. Poiybe et Tite-Live avoient sans doute parlé fort au long du siège de cette ville, mais nous n'avons plus leurs descriptions. Nous sommes réduits aux abréviateurs latins , tels que Flo* ms et Veileius Paterculus, qui n'entrent point dans le détail des lieux. Les géographes qui vinrent par la suite des temps ne connurent que la Carthage romaine. L'autorité la plus complète sur ce sujet est celle du Grée Appien , qui florissoilprèsde trois siècles après l'événement , et qui, dans son style déclamatoire, manquede précision et de clarté. Rollin , qui le suit , en y mêlant peutêtre mal à propos l'autorité de Strabon, m'épargnera la peine d'une traduction.

• Elle étoit située dans le fond d'un golfe , en- « vironnée de mer en forme d'une presqu'île dont « le cd , c'est-à-dire l'isthme qui la Joignoit au • continent, étoit d'une lieue et un quart (vingt- « cinq stades). La presqu'île avoit de circuit dix* < huit lieues (trois cent soixante stades}. Du côté

« de l'occident il en sortoit une longue pointe de «terre, large à peu près de douze toises (un « demi-stade), qui, s'avançant dans la mer, la « séparait d'avec le marais , et étoit fermée de tous « côtés de rochers et d*une simple muraille. Du « côté du midi et du continent, où étoit la cita- « délie appelée Byrsa, la ville étoit close d'une « triple muraUle , haute de trente coudées , sans « les parapets et les tours qui la flanquoient tout « à l'entour par d'égales distances , éloignées « Tune de l'autre de quatre-vingts toises. Chaque « tour avoit quatre étages, les murailles n'en « avoient que deux; elles étoient voûtées, et dans « le bas il y avoit des étables pour mettre trois « cents éléphants , avec les choses nécessaires pour « leur subsistance , et des écuries au-dessus pour < quatre mille chevaux , et les greniers pour leur « nourriture. Il s'y trouvoit aussi de quoi y loger » vingt mille fantassins et quatre mille cavaliers. « Enfhi , tout cet appareil de guerre étoit renfermé « dans les seules murailles. Il n'y avoit qu'un en* « droit de la ville dont les murs fussent foibles et « bas : c'étoit un angle négligé qui commençoit « à la pointe de terre dont nous avons parlé, et « qui continuolt Jusqu'au port qui étoit du c6té « du couchant. Il y en avoit deux qui secommu- « niquoirat l'un àl'autre, mais qui n'avoient qu'une « seule entrée, large de soixante-dix pieds et fer- « mée par des chaînes. Le premier étoit pour les « marchands , où l'on trouvoit plusieurs et diver- « ses demeures pour les matelots. L'autre étoit le « port intérieur, pour les navires de guerre, au «t milieu duquel on voyoitunelle nommée Cothon, « bordée , aussi bien que le port , de grands quais « où il y avoit des loges séparées pour mettre à « couvert deux cent vingt navires ,et des magasins 'i au-dessus, où l'on gardoit tout ce qui étoit né- « cessaire à l'armement et à l'équipement des « vaisseaux. L'entrée de chacune de ces loges, « destinées à retirer les vaisseaux , étoit ornée de « deux colonnes de marbre d'ouvrage ionique ; de « sorte que tant le port que l'Ile représentoient des « deuxcôtésdeuxmagnifiquesgalerles. Danscette « tle étoit le palais de l'amiral; et, comme il étoit « vis-à-vis de l'entrée du port , il pouvoit de là dé- « couvrir tout ce qui se passoit dans la mer, sans « que de la mer on pût rien voir de ce qui se fai- « soit dans l'intérieur du port. Les marchands , de « même , n'avoient aucune vue sur les vaisseaux « de guerre , les deux ports étant séparés par une « double muraille , et il y avoit dans chacun une

mNÉRAniB

« {MMrtepartiealièrepoiirentrerdaDft la Tille sans

• passer j[»ar l'autre port. On peut donc distinguer « trois parties dam Carthage : le port qui étoit « donblei appelé quelquefois Coihonj à cause de « la petite Ile de ce nom; la citadelle, appelée « iïyrM; laville proprement dite, oii demeuraient « les habitants, qui enTironnoit la dtadelle, et n étoit nommée Mégara. »

Il ne resta yraisemblablement de cette première irllle que les dtemes publiques et particulières; elles sont d'nne beauté surprenante, et donnent une grande idée des monuments des Carthaginois ; mais je ne sais si Taqueduc qui conduisoit l'eau à ces citernes ne doit pas être attribué à la seconde Carthage. Je me fonde , pour la destruction entière de la cité de Didon, sur ce passage de Florus : Qmnta urbs deleta sit, ui de eœte-

• ris (aceamy vel iffnhim mora prabari pateêt. « Quippe per continuas XVIidies vixpoiuitin^ « cendinm exsOnguiy quod damibus ae (emplis « suis sponie hostes immiserani; ui quaienus « urbs eripi Romanis non paierai, iriumpkus « arderei* •

Appien ajoute que ce qui échappa aux flammesfàt démoli par ordredn sénat romain. « Borne,

• dit Vellelus Paterculus, déjà maîtresse du mon- « de, ne se croyoit pas en sAreté tant qne subsiste- « roit le nom de Carthage, > si nomen usguam manerei Carthaffinis,

Strabon , dans sa description courte et claire , mêle évidemment différentes parties de l'ancienne et de la nouvelle cité :

Kal Kapxi^i^v 8i hii xe^vr,ffou ttvoç tîpvrai,

' etc.

« Carthage, environnée de murs de toutes parts, « occupe une presqu^ile de trois cents stades de « tour, qu'elle a attachée à la terre ferme par un « isthme de soixante stades de largeur. Au milieu « de la ville s*élevoit une colline sur laquelle étoit « bâtie une citadelle appelée Byrsa. Au sommet « de cette citadelle on voyoit un temple consacré « à Esculape , et des malsons cou vroient la pente « de la colline. Les ports sont au pied de Byrsa , « ainsi que la petite lie ronde appelée Cothon, n autour de laquelle les vaisseaux forment un « cercle. »

Sur ce mot Karchédân de l'original, j'observe, après quelques écrivains, que, selon Samuel Bochard, le nom phénicien de Carthage étoit Cartha-Hadath ou Cartha-Hadtha, c'est-à-dire la

noQvelie Yille. Les Grecs en firent Kan^do^t et les Romains Carthage. Les noms des trais parties de la ville étoient égalementtirés du phé* nicien, Magara de Magary magasin ;i}y m ds bosra, forteresse ; et Coihon de mloim, coupure; car il n'est pas bien clair que le Gotixm ffttuiM lie.

Après Strabon , nous ne savons plus rien de Carthage, sinon qu'elle iXoki devenue «m des plus grandes et des plus belles villes da monde. Pline pourtant se oontente de dire : Go/bata ûl^ thagOf magnm in vestigOs Carihaginis. Pooh ponius Mêla , avant Pline, ne parait pas beaucoup plulb favorable : Jam qmdem iterum epulenia^ etiam nunc tamen priorum exeidio rerum, quam f^prœseniium clarior; mais Sotin dit : Alierum posi urbem Romam ierrarum dem.

D'autres auteurs la nommoat la Grande et tHeU' reuse : Carihago magna, feiieiiate reversnda. La nouvelle Carthage souffrit d'un incendie sous le règne de Maro-Aurèle ; car on voit ce prinee occupé À réparer les malheurs de la colonie.

Commode , qui mit une flotte en station à Carthage pour apporter à Borne les blés de rAfri* que , voulut changer le nom de Carthage en celd de ia ville Commodiofu, Cette folle de TindigM fils d'un grend homme fut bientôt oubliée.

Les deux Gordiens ayant été proclamés mpereurs en Afrique firent de Carthage la capitale du monde pendant leur règne d*nn moment II paroit toutefois que les Carthaginois en témoigné* rent peu de reconnoissance ; car, selon Capitoiin, ils se révoltèrent contre les Gordiens en fevenr de Capélius. Zosime dit encore que ces méoies Carthaginois reconnurent Sabinien pop r leur maître , tandis que le jeune Gordien succédoit dans Rome à Balbin et à Maxime. Quand on erolroit, d'après Zonare, que Carthage fut favorable au Gordiens, ces empereurs n'auraient pas en le temps d'embellir beaucoup cette cité.

Plusieurs inscciptions rapportée par le savant docteur Shaw prouvent qu'Adrien , Auréllen et Septime Sévère élevèrent des monuments en dif« férentes villes du Byzadum , et sans doute ils ne négligèrent pas la capitale de cette riche pnh Tince.

Le tyran Haxence porta la flamme et le fer en Afrique, et triompha de Carthage comme de l'antique ennemie de Borne. On ne voit pas sans frissonner cette longue suite d'insensés qui , presque sans interruption, ont gouverné le monde

DE PARIS A JÉRUSALEM

SSI

drpoisTlbëct Jtisqa'à Constantin , et qnl vont , après ee dernier prinee , se Joindre aux monstres de la Byzantine. Les peuples ne yaloient guère mieux que les rois. Une effroyable convention sembloit exister entre les nations et les souvenios : ceux-ci pour tout oser, celles-là pour tout UQfTrir.

Ainsi ee que nous savons des monuments ^e Cirtiage dans les siècles que nous venons de pareoarir se réduit à très-peu de chose : nous voyons seulement par les écrits de Tertullien , de saint Cvprien, de Lactance, de saint Augustin, par iei canons des ocmcUes de Carthage et par les AHes des Martyrs, qu'il y avoit à Gartliage des ampliithéâtres , des tliéAtres , des bains , des portiques. La ville ne ftit Jamais bien fortifiée, car Gordien le Vieux ne put s'y défendre; et, longtemps après, Genseric et Bélisaire y entrèrent SUIS difficulté.

l'ai entre les mains plusieurs monnoies des rois nndales qui pro uvent que les arts étoient tout à fut perdus sous le règne de ces rois : ainsi il l'est pas probable que Carthage ait reçu aucun embellissement de ses nouveaux maîtres. Nous avons an contraire que Genseric abattit les églises ef les théâtres ; tous le monuments païens furent renversés par se^ ordres : on cite entre autres le temple de Mémoire et la rue consacrée à la déesse Céleste. Cette rué étoit bordée de superbes édifices.

Jostinien , après avoir arraché Carthage aux Vandales, y fit construire des portiques, des thermes, des églises et des monastères, comme on le volt dans le livre des Édifices de Procope. Cet historien parie encore d'une église bâtie par les Carthaginois, au bord de la mer, en l'honneur de saint Cyprien. Voilà ce que J'ai pu recueillh* toQchant les monuments d'une ville qui occupe tui si haut rang dans l'histoire : passons maintenant à ses débris.

Le vaisseau sur lequel j'étois parti d'Alexandrie étant arrivé au port de Tunis, nous Jetâmes l'ancre en face des ruines de Carthage : Je les regardois uns pouvoir deviner ce que c'étoit; J'apercevois quelques cabanes de Maures , un ermitage musulman sur la pointe d'un cap avancé , des brebis Puissant parmi des ruines , ruines si peu apparentes, que Je les distlnguols à peine du sol qui les portoit : c'étoit là Carthage :

DevictA Carthaginis aroes FrocobiMR ; jacmt Infiosto In littore torrei

ET«n». Qoantam nia mfliii , quantom Ula latwnna .

Urbs dédit insultaos LatJo et Laarentibiu arvis! NuDc passim, vix reliquias, vix noinina servans, Obraltor, propiils non agnoacanda rainis.

« Les murs de Carthage vaincue et ses tours . « renversées gisent épars sur le rivage fatal. Quelle « crainte cette ville n'a-t-elle pas jadis inspirée à « Rome; quels efforts ne nous a-t-elle pas coûté « lorsqu'elle nous insultoit Jusque dans le Latium « et dans les champs de Laurente I Maintenant on « aperçoit à peine ses débris, elle conserve a peine « son nom , et ne peut être reconnue à ses propres « ruines. »

Pour se retrouver dans ces ruines , il est né* cessaire de suivre une marche méthodique. Je suppose donc que le lecteur parte avec moi du fort de la Gouiette, lequel , comme on sait et comme Je l'ai dit , est situé sur le canal par où le lac de Tunis se dégorge dans la mer. Chevauchant le long du rivage, en se dirigeant est-nord-eat, vous trouvez , après une demi-heure de chemin , des salines qui remontent vers l'ouest Jusqu'à un fragment de mur assez voisin des grande» citernes. Passant entre les salines et la mer, vous commencez à découvrir des Jetées qui s'étendent assez loin sous les flots. La mer et les Jetées sont à votre droite ; à votre gauche, vous apei^cevez sur des .hauteurs inégales beaucoup de débris; au pied de ces débris est un bassin de forme ronde assez profond, etquicommnniquoit autrefois avec la mer par un canal dont on voit encore la trace. Ce bassin doit être, selon moi, le Cothon, ou le port intérieur de Carthage. Les restes des immenses travaux que l'on aperçoit dans la mer indi^ queroient, dans ce cas, le m6le extérieur. Il me semble mèmequ'on peut distinguer quelques piles de la levée que Scipion fit construire afin de fermer le port. Tai remarqué aussi un second canal intérieur, qui sera , si l'on veut , la coupure faite par les Carthaginois lorsqu'ils ouvrirent un autre passage à leur flotte.

Ce sentiment est directement opposé à celui du docteur Shaw , qui place Tancien port de Carthage au nord et au nord-ouest de la péninsule, dans le marais noyé appelé El-Mersa, ou le havre. Il suppose que ce port a été bouché par les vents du nord-êst , et par le limon de la Bagrada. D'An ville, dans sa Géographie ancienne, et Bélidor, d^s son Architecture hydraulique , ont suivi cette opinion. Les voyageurs se sont soumis à ces grandes autorités. Je ne sais quelle est à

cet égard l'opinion du savant Italien dont Je n'ai pas vu l'ouvrage'.

J*avoue que Je suis effrayé d'avoir à combattre des liommcs d*un mérite aussi éminent que Shaw et d'Anville. L'un avoit vu les lieux , et l'autre les avoit devinés , si on me passe cette expression. Une chose cependant m'encourage : M. Humberg, commandant-ingénieur à la Goulette, homme très-habile , et qui réside depuis longtemps au milieu des ruines de Garthage , rejette absolument l'hypothèse du savant Anglois. Il est certain qu'il faut se défier de ces prétendus changements de lieux , de ces accidents locaux, à l'aide desquels on explique les difficultés d'un plan qu'on n'entend pas. Je ne sais donc si la Bagrada a pu fermer l'ancien port de Garthage , comme le docteur Shaw le suppose, ni produire sur le rivage d'Utique toutes les révolutions qu'il indique. La partie élevée du terrain au nord et au nord -ouest de l'isthme de Garthage n'a pas, soit le long de la mer, soit dans l'El-Mersa , la moindre sinuosité qui pût servir d'abri à un bateau. Pour trouver le Gothon dans cette position , il faut avoir recours k une espèce de trou qui , de l'aveu de Shaw, n'occupe pas cent verges en carré. Sur la mer du sud-est, au contraire, vous rencontrez de longues levées , des voûtes qui peuvent avoir été les magasins , ou même les loges des galères ; vous voyez des canaux creusésde main d'hommes, un bassin intérieur assez grand pour contenir les barques des anciens ; et , au milieu de ce bassin , une petite lie.

• L'histoire vient à mon secours. Scipion l'Africain étoit occupé à fortifier Tunis lorsqu'il vit des vaisseaux sortir de Garthage pour attaquer la flotte romaine à Utique. (Tite-^Live, liv. x.) Si le port'de Garthage avoit été au nord , de l'autre côté de l'isthme , Scipion , placé à Tunis, n'aùroit pas pu découvrir les galères desGarthaginois ; la terre cache dans cette partie le golfe d'Utique. Mais , si l'on place le port au sud-est , Scipion vit et dut voir appareiller les ennemis.

Quand Scipion rÉmilien entreprit de fermer le port extérieur, il fit commencer la jetée à la pointe du cap de Garthage. (App.) Or, le cap de Garthage est à l'orient, sur la baie même de Tunis. Appien ajoute que cette pointe de terre étoit près du port; ce qui est vrai si le port étoit au sud-est; ce qui est faux si le port se trouvoit au

* rai indiqué cet ouvrage plus haut.

SoD opinion paroit semblable àlamlenoe. Voyez la PréfMe de la troisième éditloo,

nord-ouest. Une chaussée, conduite de la pin longue pointe de l'isthme de Garthage pour ai* clore au nord-ouest ce qu*on appelle VEl-Mena^ est une chose absurde à supposer.

Enfin, après avoir pris le Gothon, Sdplon attaqua Byrsa, ou la citadelle (Appien); le Cotlum étoit donc au-dessous de la citadelle; or, cellftd étoit bâtie sur la plus haute colline de Garthage, colline que l'on voit entre le midi et l'orient. Le Gothon placé au nord-ouest auroit été trop éloigné de Byrsa, tandis que le bassin que J'indiqoe est précisément au pied de la colline du sud-est

Si je m'étends sur ce point plus qu'il n'est nécessaire à beaucoup de lecteurs, Il y en a d'autres aussi qui prennent un vif intérêt aux souvenirs de l'histoire, et qui ne éherehoit dans un ouvrage que des faits et des connoissances positives. N'esMI pas singulier que , dans une >1lle aussi fameuse que Garthage, on en soit à cherdier l'emplacement même de ses ports , et que ce qui fit sa principale gloire soit précisément ce qui est le plus oublié?

Shaw me semble avoir été plus heureux à l'égard du port marqué dans le premier livre de V Enéide. Quelques savants ont cru que ce port étoit une création du poëte ; d'autres ont pensé que Virgile avoit eu Tintention de représenter, ou le port d'Ithaque, ou celui de Gaithagène, ou la baie de Naples ; mais le chantre de Didon étoit trop scrupuleux sur la peinture des lieux pour se permettre une telle licence; il a décrit daosla plus exacte vérité un port à quelque distance de Garthage. Laissons parler le docteur Shaw :

« VArvah'Reahf l'Aquilaria des anciens, est « à deux lieues à i'est-nord-est de Seedy-Dou^, « un peu au sud du promontoire de Mercure : ce « fut là que Gurion débarqua les troupes qui fii- « rent ensuite taillées en pièces par Saburra. U « y a ici divers restes d'antiquités, mais il n'y « en a point qui méritent de l'attention. La mou* « tagne située entre le bord de la mer et le vil* « lage , où il n'y a qu'un demi-mille de distance, « est à vingt ou trente pieds au-dessus du niveau « de la mer, fort artistement taillée , et percée « en quelques endroits pour faire entrer l'air dans « les voûtes que l'on y a pratiquées : on voit en- « core dans ces voûtes à des distances réglées, « de grosses colonnes et des arches pour soutenir « la montagne. Ge sont ici les carrières dont parie « Strabon , d'où les habitants de Garthage, d'U- « tique et de plusieurs autres villes volsioes poQ^

DE PARIS A JÉRUSALEM

t Toient tirer des pierres pour leurs bâtiments ; > et, comiDe le dehors de la montagne est tout « eoavert d'arbres, qoe les voûtes qu'on y a faites « s'ooTrent du oAté de la mer, qu'il y a un grand « rocher de ehaque o6té de cette ouverture vis-à- « vis biqacileest l'Ile d'iEgimurus , et que de plus «floy trouve des sources qui sortent du roc, et t dnreposoirs pour les travailleurs, on ne sauroit « fRii|Qe douter, vu que les circonstances y ré- «poodent si exactement, que ce ne soit ici la « avene que Virgile place quelque part dans le < 9Dlfe, et dont il fait la description dans les vers « ninati, quoiqu'il y ait des commentateurs « qui ont cru que ce n'est qu'une pure fiction du «poète:

Ett iamem loo^o locut : Insnla portom ElBdt ol^eela laterum ; quibus omnis ab alto Pna^lur, loque sinus scindit sese uoda reductos. Jttwalqiie hloc vasta nipcs, gemiDique minaotur iBcslan soopuU, quorum lub Tertioe late fquon tala lilent : tam sylvis scena ooruscU Denpfr, horreottque atrum nemua immlnet umhra. PraoieKib advena, soopulte pendeuUbus antrum ; lUni aqua dnlnt , vlvoque sedilla saxo ; RjBphafiiii domus , etc.

(ViRC, iEneid,, lib. i, t. 169-168.)

A présent que nous connoissons les ports, le rate De nous retiendra pas longtemps. Je suppose qœ nous avons continué notre route le long de la mer Jusqu*à Tangle d'où sort* le promontoire de Carthage. Ce cap, selon le docteur Shaw, De flit Jamais compris dans la cité. Maintenant iKNBqnittons la mer, et , tournant à gauche , nous percoQions en revenant au midi les ruines de la ville, dbposées sur l'amphithéâtre des collines.

Noos trouvons d'abord les débris d'un trèsgrand édifice qui semble avoir fait partie d'un palais et d'un théâtre. Au-dessus de cet édifice, en montant à l'ouest , on arrive aux belles citernes qui passent généralement pour être les seuls restes de Carthage : elles recevoient peut-être les eaox d'un aqueduc dont on voit des fragments dans la campagne. Cet aqueduc parcouroit un espace de cinquante milles, et se rendoit aux soorces du Zavan ' et de Zungar. Il y avoit des temples au-dessus de ces sources : les plus grandes srehes de l'aqueduc ont soixante-dix pieds de haut; et les piliers de ces arches emportent [seize pieds sur chaque face. Les citernes sont immen- Ks : elles forment une suite de voûtes qui prennent naissance les unes dans les autres, et qui Mt bordées, dans toute leur longueur, par un corridor : c'est véritablement un magnifique outrage.

' On fvoooDce dans le payi Zawmn,

Pour aller des citernes publiques à la colline de Ryrsa , on traverse un chemin raboteux. Au pied de la colline, on trouve un cimetière et un misérable village, peut-être le Tents de lady Montagne *. Le sommet de l'Acropole offre un terrain uni , semé de petits morceaux de marbre , et qui est visiblement Taire d'un palais ou d'un temple. Si l'on tient pour le palais, ce sera le palais de Didon; si l'on préfère le temple, il faudra reconnoitre celui d'Esculape. Là , deux femmes se précipitèrent dans les flammes , l'une pour ne pas survivre à son déshonneur, l'autre , à sa patrie.

Soleil , dont les regards embrassent Tunlvers ,

Reine des dieux , âmoln de mes affreux revers.

Triple Hécate, pour qui dans Thorreur des ténèbres

Retentissent les airs de hurlements funèbres;

Pâles filles du Styx, vous tous, lugubres dieux.

Dieux de Didon mourante, écoutez tous mes vœux !

S*il faut qu'enfin ce monstre , échappant au naufrai^ ,

Soit poussé dans le port, Jeté sur le rivage;

Si c*est Tarrét du sort , la volonté des deux ,

Que du moins assalUi d*nn peuple audacieux ,

Errant dans les climats où son destin Texile,

Implorant des secours , mendiant un asile ,

Redemandant son fils arraché de ses bras,

De ses plus chers amis il pleure le trépas !...

Qu*une honteuse paix suive une guerre affreuse!

Qu*au moment de régner, une mort malheureuse

L*enlève avant le temps ! Qu*ll meure sans secours ,

Et que son corps sanglant reste en proie aux vautours !

Voilà mon dernier \<pu! Du courroux qui m*enflamme

Ainsi le dernier cri s^exhale avec mon âme.

Et toi , mon peuple , et toi . prends son peuple en horreur.

Didon au lit de mort te lègue sa fureur !

En tribut à ta reine offre un sang qu*elle abhorre !

Cest ainsi que mon ombre exige qu*on Tbonore.

Sors de ma cendre, sors prend la flamme et le fer,

Toi qui dois me venger des enfants de Teuœr !

Que le peuple latin , que les fils de Carthage ,

Opposés par les lieux , le soient plus par leur rage !

Que de leurs ports jaloux , que de leurs murs rivaux ,

Soldats contre soldats , vaisseaux contre vaisseaux.

Courent ensanglanter et la mer et la terre !

Qu'une haine éternelle éternise la guerre!

A peine elle achevoit, que du glaive cruel Ses suivantes ont vu partir le coup mortel , Ont vu sur le bûcher la reine défaillante , Dans ses sanglantes mains l*épée encor fumante.

Du sommet de Byrsa Tœil embrasse les ruines de Carthage , qui sont plus nombreuses qu'on ne le pense généralement : elles ressemblent à celles de Sparte, n'ayant rien de bien conservé, mais occupant un espace considérable. Je les vis au mois de février; les figuiers, les oliviers et les caroubiers donnoient déjà leurs premières feuilles; de grandes angéliques et des acanthes formoient des touffes de verdure parmi les débris de marbre de toutes couleurs. Au loin je promenois mes regards sur Tisthme, sur une double mer,

* Les écurie* de» éléphant» , dont parle lady Montague, sont des chambres souterraines qui n'ont rien de remarquable.

ITINÉRAIRE

sur des lies lointaines , sur mie campagne riante , sur des lacs bleuâtres, sur des montagnes azurées ; Je décou vrois des forêts , des vaisseaux , des aqueducs, des villages maures, des ermitages maiiométans, des minarets, et les maisons blanches de Tunis. Des millions de sansonnets , réunis en iNitaillons et ressemblant à des nuages, voloient au-dessus de ma tète. Environné des plus grands et des plus touchants souvenirs. Je pensofs à Didon, à Sophonisbe, à la noble épouse d'Asdrubal ; Je contemplois les vastes plaines où sont ensevelies les légions d'AnnilMl, de Scipion et de César; mes yeux vouloient l'econnottre remplacement d'Utique : Hélas I les débris des palais de Tibère existent encore à Caprée , et Ton cherche en vain à Utique ia place de la maison de Gaton ! Enfla , les terribles Vandales , les légers Maures passoient tour à tour devant ma mémoire, qui m*offroit pour dernier tableau saint Louis expirant sur les ruines de Carthage. Que le récit de la mort de ce prince termine cet Itinéraire : heureux de rentrer, pour ainsi dire , dans ma patrie, par UD antique monument de ses vertus, et de finir au tombeau du roi de sainte mémoire ce long pèlerinage aux tombeaux des grands hommes.

Lorsque saint Louis entreprit son second voyage d'outre mer, il n*étoit plus Jeune. Sa santé afloiblie ne lui permettoit ni de rester longtemps à cheval, ni de soutenir le poids d*une armure; mais Louis n'avoit rien perdu de la vigueur de i*âme. Il assemble à Paris les grands du royaume ; il leur feit la peinture des malheurs de la Palestine , et leur déclare qu'il est résolu d'aller au secours de ses frères ieschrétiens. En même temps il reçoit la croix des mains du légat, et la donne à ses trois fils afnés.

Une foule de seigneurs se croisent avec lui : les rois de l'Europe se préparent à prendre la bannière. Charles de Sicile, Edouard d'Angleterre , Gaston de Béam , les rois de Navarre et d'Aragon. Les femmes montrèrent le même zèle : la dame de Poitiers, la comtesse de Bretagne, lolande de Bourgogne , Jeanne de Toulouse , Isabelle de France , Amicle de Courtenay , quittèrent la quenouille que filoient alors les reines, et sui^ virent leurs maris outre mer.

Saint Louis fit son testament : il laissa à Agnès , la plus Jeune de ses filles , dix mille francs pour se marier, et quatre mille francs à la reine Marguerite ; il nomma ensuite deux régents du royaume , Matthieu , ébhé de Saint-Denis , et Si-

mon, sire de Nesle; après quoi il alla prendre Toriflamme.

Cette bannière, que Ton eommenoe à voir pi« rottr& dans nos armées sous le règne de Louis le Gros, étoit un étendard de sole attaché aa bosk d'une lance : il étoit d'un vermeil samit^ à gutu de gonfanon à troie queues, etavoii autour de$ houpes de soie verte. On le dépoioit entempsde paix sur l'autel de l'abbaye de Saint-Denis , parmi les tombeaux des rois , comme pour avertir qw, de race en race, les François étoient fldèleB à Dieu , au prince et à l'honneur. Saint Louis prit cette bannière des mains de l'abbé , selon rasage. Il reçut en même temps l'escaroeHe * et le boo^ don* du pèlerin, que l'on appeloit alors la etm* solution et la marque du voyage^ : coutume si ancienne dans la monarchie, que Charlemagne fut enterré avee l'escarcelle dor qu'il avoltliabitude de porter lorsqu'il alloit en Italie.

Louis pria au tombcou des martyrs , et mit sod royaume sous la protection du patron de ia France. Le lendemain de cette cérémonie, il se rendit pieds nus , avee ses fils , du Palais de Jos* tice à l'église de Notre-Dame. Le soir du méae Jour il partit pour Vincennes, où il fit ses adieux à la reine Marguerite, gentille, bonne mue, pleine de grand simplece, dit Robert de Saiott' riaux; ensuite il quitta pour jamais ces vieoi chênes, vénérables témoins de sa justice et de a vertu.

« Maintefois ai vu que le saint homme roy s al- « lolt esbattre au bois de Vincennes, et s'asseymt « au pied d'un chesne, et nous falsoit seoir auprès « de lui, et tous ceux qui avoient affaire à loi «t venoient lui parler sans qu'aucun huissier leur « donnast empeschement.... Aussi plusieurs foisai « vu qu'au temps d'esté le bon roi venoit au jardin « de Paris, vestu d'une cotte de camelot, d'un « surcot de tiretaine sans manches et d'uninantel c par*dessus de sandçl noir ; et falsoit là estendie « des tfi^is pour nous asseoir auprès de lui, et là « faisoitdepeschersonpenplediligemmenteomme

« au bois de Vincennes ^ »

Saint Louis s'embarqua à Algues-Mortes le mardi l'*^ juillet 1270. Trois avis avoient été o» verts dans le conseil du roi avant de m^tre àk voile : d'aborder à SaintrJeana'Acre, d'atts* quer l'Egypte, de fiaire une descente à Tonls.

• Une ci*lntore.

* Ud t>Aton.

3 Solatia et indieia itineriê,

4 Sire de Joinville.

DE PARIS A JÉRUSAL£>1.

Malheiirrasetneiit saint Louis se rangea au der- Bier eyIs par une raison qui sembloit assez dédsire.

Tonis élolt alors sons la domination d'un prince . que Geoffroy de Beaulieo et Guillaume de Nangis nomment Omar^el^MtUey'Mostanea. Les historiens du temps ne disent point pourquoi ce pHnee feigoit de vouloir embrasser la religion des dnétiens; mais il est assez probable qu'apprenant rannementdes eroisés, et ne sachant ou tombcroit Forage 9 il crut le détourner en envoyant fa ambassadeurs en France, et flattant le saint roi d'oDeconvenion à laquelle il ne penaoit point. Cette tromperie de l'infidèle fut précisément ce qid attira sur lui la tempête qu'il prétendoit con* juer. Louis pensa qu*il sufOroit de donner à Omar une occasion de déclarer ses desseins, et qa*alore une grande partie de TAfrique se feroit chrétieaneà Tezemple de son prince.

Une raison pokitique se Joignoit à ce motif religinix : les Tunisiens infestoient les mers; ils ealevoient les secours que l'on faisoit passer aux priaeei chrétiens de la Palestine ; ils fournissoient tedievaax, des armes et des soldats aux soudm d'Egypte; ils étoient le centre des liaisons 40e Bondoe-Dari entretenoit avec les Maures de Maroc et de TEspagne. Il importoit donc de dé* traira oe repaire de brigands, pour rendre plus Aciles les expéditions en Terre^lnte.

Saint Louis entra dans la baie de Tunis au mois de Juillet 1370. En ce temps-là un prince maure avoit entrepris de rebâtir Garthage : pludeun maisons nouvelles s*élevoient déjà au milioi des ruines , et Ton voyoit un château sur la eolline de Byrsa. Les croisés furent frappés de la beaoté du pays couvert de bois d^oliviers. Onmr ne vint point aa-devant des François ; il les me* DSfa au contraire de faire égorger tous les chrétiens de ses États si r<m tentoit le débarquement. Ces menaces n'empêchèrent point l'armée de descendre ; elle campa dans l'isthme de Garthage, et l'aumAnier d'un roi de France prit possession de la patrie d'Annibal en ces mots : Je vous dis khan de Noêire-Seigneur Jesus^Christ, et de UmUy roy de France^ son sergent Ce même lieu avi^t entendu parler le gétule , le tyrien , le latin , le vandale , le grec et l'arabe , et toujours ks mêmes passions dans des langues diverses.

Saint Louis résolut de prendre Garthage avant d*aiBléger Tunis, qui étoit alors une ville riche , commerçante et fortifiée. Il chassa les Sarrasins

d'une tour qui défendoit les citernes : le château ftit emporté d'assaut, et la nouvelle cité suivit le sort de la forteresse. Les princesses qui accom* pagnoient leurs maris débarquèrent au port; et, par une de ces révolutions que les siècles amènent, les grandes dames de France s'établirent dans les ruines des palais de Didon.

Mais la prospérité sembloit abandonner saint Louis dès qu'il avoit passé les mers; comme s'il eût toujours été destiné à donner aux infidèles l'exemple de l'héroïsme dans le malh<eur. Il ne pouvoit attaquer Tunis avant d'avoir reçu les secours que devoit lui amener son frère, le roi de Sicile. Obligée de se retrancher dans l'isthme, l'armée Ait attaquée d'une maladie contagieuse qui en peu de Jours emporta la moitié des soldats. Le.soIefl de l'Afrique dévoroit des hommes accoutumés à vivre sous un ciel plus doux. Afin d'augmenter la misère des croisés, les Maures élevolent un sable brûlant avec des machines : livrant au souffle du midi cette arène embrasée , ils imi* toientpour les chrétiens les effets du kansim ou du terrible vent du désert : ingénieuse et épouvantable bvention, digne des solitudes qui en firent naître l'idée, et qui montre à quel point l'homme peut porter le génie de la destruction. Des combats continuels achevoient d*épuiser les forces de l'armée : les vivants ne sufflsoient pas à enterrer les morts ; on Jetoit les cadavres dans les fossés du camp , qui en furent bientôt comblés.

Déjà les comtes de Nenaours, de Montmorency et de Vendôme n'étoient plus; le roi avoit vu mourir dans ses bras son fils chéri , le comte de Nevers. Use sentit lui-même frappé. Il s'aperçut dès le premier moment que le coup étoit mortel ; que ce coup abattroit facilement un corps usé par les fatigues de la guerre, par les soucis du trône et par ces veilles religieuses et royales que Louis consacroit à son Dieu et à son peuple. Il tâcha néanmoins de dissimuler son mal et de ca* cher la douleur quMl ressentoit de la perte de son fils. On le voyoit , la mort sur le front, visiter les hôpitaux , comme un de ces pères de la Merci consacrés dans les mêmes lieux à la rédemption des captifli et au salut des pestiférés. Des œuvres du saint il passolt aux devoirs du roi , veilloit à la sûreté du camp, montroit à rennemi un visage intrépide , ou, assis devant sa tente , rendoit la Justice à ses sujets conune sous le chêne de Vincennes.

ITINÉRAIBE

Philippe, fllsaloé et successeur de Louis, ne quittoit point son père qu'il voyoit près de descendre au tombeau. Le roi fut enfin obligé de garder sa tente : alors , ne pouvant plus être luimême utile à ses peuples, il tâcha de leur assurer le bonheur dans Tavenir, en adressante Philippe cette instruction qu'aucun François ne lira jamais sans verser des larmes. Il l'écrivit sur son Ut de mort. Du Gange parle d'un manuscrit qui parott avoir été Toriginal de cette instruction : l'écriture en étoit grande, mais altérée : elle annonçoit la défaillance de la main qui avoit tracé l'expression d'une âme si forte.

« Beau filz, la première chose que Je t'enseigne « et commande à garder, si est que de tout ton « cœur tu aimes Dieu. Car sans ce, nul homme « ne peut estre sauvé. Et garde bien de faire chose « qui lui déplaise. Car tu devrois plutost désirer à « souffrir toutes manières de tourments, que de c pécher mortellement.

« Si Dieu f envoie adversité, reçois4a benigne- « ment, et loi en rends grâce : et pense que tu « Tas bien desservi, et que le tout te tournera à « ton preu. S'il te donne prospérité, si l'en re- « mercle très-humblement, et garde que pour ce a tun*en sois pas pire par orgueil, ne autrement. « Car on ne doit pas guerroyer Dieu de ses dons.

« Prends-toi bien garde que tu aies en ta oom- « pagnie prudes gens et loyaux, qui ne soient pohit « pleins de convoitises, soit gens d'église, de « religion , séculiers ou autres. Fuis la compagnie « des mauvais , et t'efforce d'escouter les paroles K de Dieu , et les retiens en ton cueur.

« Aussi fais droicture et Justice à chacun , tant « aux pauvres comme aux riches. Et à tes ser- « viteurs sois loyal , libéral et roide de paroles, « à ce qu'ils te craignent et aiment comme leur « maistre. Et si aucune controversité ou action se « meut, enquiers-toi jusqu'à la vérité, soit tant « pour toi que contre toi. Si tu es averti d'avoir « aucune chose d'autrui, qui soit certaine, soit « par toi ou par tes prédécesseurs , fais-la rendre « incontinent.

« Regarde en toute diligence comment les gens « et sujets vivent en paix et en droicture dessous « toi , par especial es tx>nnes ville3 et cités, et aii- « leurs. Maintiens tes franchises et libertés, es- « quelles tes anciens les ont maintenues et gardées, « et les tiens en faveur et amour.

« Garde-toi d'émouvoir guerre contre hommes « chrcstiens sans grand conseil , et qu'autrement

« tu n'y puisses obvier. Si guerre et débats y a « entre tes si^ets, apaise-les au plutost que ta a pourras* « Prends garde souvent à tes balllifs, prevosls et autres officiers, et t'enquiers de leur gpnvemement , afin que, si diosey a en eux à reprendre, quetu le fasses.

« Et te supplie, mon enfant, que , en mafin, tu ayes de moi souvenance , et de ma pauvre ame; et me secoures par messes, oraisons, prières, aumoones et bienfaits, par tout ton royaume. Et m'octroye partage et portioa en tous tes bienfaits, que tu feras.

« Et Je te donne toute bénédiction que jamais père peut donner à enfant, priant à toute la Trinité du paradis , le Père, le Fils et le Saint- Esprit , qu'ils te gardent et défendent de tou maux ; à ce que nous puissions une fois , après cette mortelle vie, estre devant Dieu ensemble, et lui rendre grâces et louange sans fin. > Tout homme près de mourir, détrorôpé sur les choses du monde , peut adresser de sages instar tions à ses enfants ; mais , quand ces instructions sont appuyées de l'exemple de toute une viedlonooence; quand elles sortent de la bouche d'en grand prince, d'un guerrier Intrépide, et du conr le plus simple qui Ait Jamais; quand elles mH les dernières expressions d'une âme divine qal rentre aux étemelles demeures , alors heureux le peuple qui peut se glorifier en disant : > L'hon- « me qui a écrit ces Instructions étoit le roi de « mes pèresl »

La maladiefaisantdes progrès, Loulsdemanda l'extrôme-onction. Il répondit aux prières des agonisants avec une voix aussi ferme que s'il eût donné des ordres sur un champ de bataille. Il se mit à genoux au pied de son lit pour re» voir le saint viatique, et on fut obligé de soat^ nir par les bras ce nouveau saint Jérôme , dans cette dernière communion. Depuis ce moment il mit fin aux pensées de la terre, et se crut acquitté envers ses peuples. Eh ! quel monarque avoit jamais mieux rempli ses devoirs ! Sa charité s'étendit alors à tous les hommes : il pria pour les infidèles qui firent à la fois la gloire et le malbeor de sa vie; il invoqua les saints patrons de la France, de cette France si chère à son âme royale. Le lundi matin, 26 août, sentant queson heure approchoit, il se fit coucher sur un lit de cendres, où il demeura étendu les bras croises sur la poitrine , et les yeux levés vers le cIeL

DE PARIS A JÉRUSALEM

Od n'a va qa'une fois , et Tonne i^verra Jamais an pareil spectacle : la flotte du roi de Sicile se moiitroit à l'horizon ; la campagne et les collines éloient couvertes de Tarmée des Maures. Au milieu des débris de Carthage le camp des chrétiens offrait l'image de la plus affreuse douleur : aucun bniitnes*yfiiisoit entendre, les soldats moribonds lortoient des hôpitaux , et se trainoient à travers les mines , pour s'approcher de leur roLexpirant Loais étoit entouré de sa famille en larmes , des priaoes consternés, des princesses défaillantes. Les députés de l'empereur de Gonstantinople se troovoieDt présents à cette scène : ils purent raconter à la Grèce la merveille d'un trépas que Socrateauroit admiré. Du lit de cendres où saint Loais reudoit le dernier soupir, on découvroit le rivage dTtique : chacun pouvoit faire la comparaisoD de la mort du philosophe stoïcien et du philosophe chrétien. Plus heureux que Gaton, saint Louis ne fa t point obligé de lire un traité de rimmortalité de L'âme pour se convaincrede l'existeaee d'une vie future : il en trouvoit la preuve invincible dans sa religion , ses vertus et ses malbeors. Enfin, vers lestroisheuresdel'après-midi, le nri, Jetant un grand soupir, prononça distinctement ces paroles : « Seigneur, J'entrerai dans •votre maison 9 et je vous adorerai dans votre « sainttemple* ; > et'son âme s'envola dans le saint temple qu'il étoit digne d'habiter.

On entend alors retentir la trompette des croisés de Sicile : leur flotte arrive pleine de Joie et ehargée d'inutiles secours. On ne répond point à lear signal. Charles d'Anjou s'étonne et commence i craindre quelque malheur. Il aborde au rivage, il voit des sentinelles, la pique renversée , exprimant encore moins leur douleur par ce deuil militaire que par l'abattement de leur visage. Il vole à la tente du roi son /rère : il le trouve étendu mort sur la cendre. Il se Jette sur les reliques sacrées , les arrose de ses larmes , baise avec respect les pieds du saint, et donne des marques de tendresse et de regretsqu'on n'auroit point attendues d'une âme si hautaine. Le visage de Louis avoit encore toutes les couleurs de la vie, et ses lèvres nième étoient vermeilles.

Charles obtint les entrailles de son frère , qu'il fit déposer à Montréal près de Saleme. Le cœur et les ossementsilu prince furent destinés à l'abbaye de Sahit-Denis, mais les soldats ne voulurent point laisser partir avant eux ces restes chéris,

disant que les cendres de leur souverain étoient le salut de l'armée. Il plut à Dieu d'attacher au tombeau du grand homme une vertu qui se manifesta par des miracles. La France , qui ne pouvoit se consoler d'avoir perdu sur la teri*e un tel monarque, le déclara son protecteur dans le ciel. Louis, placé au rang des saints, devint ainsi pour la patrie une espèce de roi étemel. On s'empressa de lui élever des églises et des chapelles plus magnifiques que les simples palais où il avoit passé sa vie. Les vieux chevaliers qui l'accompagnèrent à sa première croisade furent les premiers à reconnoltre la nouvelle puissance de leur chef : « Et j'ay fait faire, dit le sire de Joinville, « un autel en l'honneur de Dieu et de monseigneur « saint Loys. «

La mort de Louis, si touchante , si vertueuse, si tranquille, par où se termine l'histoire de Carthage , semble être un sacrifice de paix offert en expiation des fureurs, des passions et des crimes dont cette ville infortunée fût si longtemps le théâtre. Je n'ai plus rien à dire aux lecteurs; il est temps qu'ils rentrent avec moi dans notre commune patrie.

Je quittai M. Devoise , qui m'avoit si noble* ment donné l'hospitalité. Je m'embarquai sur le schooncr américain, où, comme je l'ai dit, M. Lear m'avoit fait obtenir un passage. Nous appareillâmes de la Goulette le lundi 9 mars 1 807, et nous fîmes voile pour l'Espagne. Nous prîmes les ordres d'une frégate américaine dans la rade d'Alger. Je ne descendis point à terre. Alger est bâti dans une position charmante, sur une côte qui rappelle la belle colline du Pausilype. Nous reconnûmes l'Espagne le 19 à sept heures du matin, vers le cap de Gatte, à la pointe du royaume de Grenade. Nous suivîmes le rivage, et nous passâmesdevant Malaga. Enfin nous vînmes Jeter l'ancre , le vendredi-sqfnt , 27 mars , dans le baie de Gibraltar.

Je descendis à Algésiras le lundi de Pâques. J'en partis le 4 avril pour Cadix , où J'arrivai deux Jours après , et où Je fus reçu avec une extrême politesse par le consul et le vice-consul de France , MM. Leroi et Canclnux. De Cadix je me rendis à Cordoue : j'admirai la mosquée, qui fait aujourd'hui la cathédrale de cette ville. Je parcourus l'ancienne Bétique , où les poètes avoient placé le bonheur. Je remontai Jusqu'à Andujar, et je revins sur mes pas pour voir Grenade. L'AIhambrameparutdigned*étre regardé, même après

NOTES

les temples de la Grèce. La vallée de Grenade est délicieuse, et ressemble beaucoup à celle de Sparte : on conçoit que les Maures regrettent un pareil pays.

Je partis de Grenade pour Ara^juès; je traversai la patrie de l'illustre chevalier de la Manche, que je tiens pour le plus noble , le plus brave , le plus aimable et le moins fou des mortels. Je vis le Tage à Aranjuès, et j'arrivai leai avrilàMadrld.

M. de Beauharuois, ambassadeur de France à la cour d'Espagne, me combla de bontés ; il avoit connu autrefois mon malheureux frère, mort sur i'échafaud avec son illustre aïeul < . Je quittai Madrid le 24. Je passai à TEscurial, bâti par Philippe II sur lés montagnes désertes de la Vieille-Castille. La cour vient chaque année s'établir dans ce monastère, comme pour donner à des solitaires morts au monde le spectacle de toutes les passions, et recevoir d'eux ces leçons dont les passions ne profitent jamais. C'est là que Ton voit encore la chapelle funèbre où les rojs d'Espagne sont ensevelis dans des tombeaux pareils, disposés en éc!ielons ; de sorte que toute cette poussière est étiquetée et rangée en ordre comme les curiosités d'un muséum. Il y a des sépulcres vides pour les souverains qui ne sont point encore descendus dans CCS lieux.

De TEscurial je pris ma route pour Ségovie ; l'aqueduc de cette ville est un des plus grands ouvrages des Romains ; mais il faut laisser M. de la Borde nous décrire ces monuments dans son beau Voyage. ABurgos, une superbe cathédrale gothique m'annonça l'approche de mon pays. Je n'oubliai point les cendres du Cid :

Don Rodrigue sartottt n'a trait à ion visage Qui d'un liomroede cœur ne soit la haute image, Et sort d'nne maison si féconde en guerriers, Qu'ils y prennent naissance au milieu des lauriers. Il adorolt Chlmène.

A Miranda, je saluai l'Èbrequi vit le premier pas de cet Annibal' dont j*avois si longtemps suivi les traces.

Je traversai Yittoria et les charmantes montagnes de la Biscaye. Le 8 de mai je mis le pied sur les terres de France : j'arrivai le 6 à Bayonne, après avoir fait le tour entier de la Méditerranée, visité Sparte, Athènes, Smyrne, Constantinople, / Bhodes , Jérusalem , Alexandrie , le Caire , Car- Ihage, Cordoue, Grenade et Madrid.

Quand les anciens pèlerins avoient accompli le voyage de la Terre^ainte , ils déposoient leur

• ILdeMalobertes.

bourdon à Jérusalem, et prenoient poar le r^oor un bAton de palmier : Je n'ai point rapportédans mon pays un pareil 8]rmbole de gloire , et je n'ai point attaché à mes derniers travaux une impo^ tanocf qu'ils ne méritent pas. Il y a vingt ansqoe Je me consacre à Tétode au milieu de tous ks hasards et de tous les chagrins , divena exiHa et désertas qttœrere terras : un grand nombrede feuilles de mes livres ont été traoéessous latente, dans les déserts^, au milieu des flots; J*ai soavc&t tenu la plume sans savoir comôumt je prol(»g^ rois de quelques instants mon existence : ce not là des droits à l'indulgence, et non des titres à la gloire. J'ai fait mes adieux aux Muses dans les Martyrs j et je les renouvelle dans ces Mémoirei, qui ne sont que la suite ou le commentaire de l'autre ouvrage. Si le ciel m'accorde un repn que je n'ai jamais gqàté , je tâcherai d'élever en silence un monument à ma patrie ; si la Providence me refuse ce repos , je ne dois songer qu'à mettre mes derniers jours à l'abri des soucis qui ont empoisonné les premiers. Je ne suis plus jeooe; je n'ai plus l'amour du bruit; je sais que lei lettres , dont le commerce est si doux quand il cit secret, ne nous attirent au dehorsquedes orages: dans tous les cas, j'ai assez écrit, si monoM doit vivre; beaucoup trop, s'il doit mourir.

NOTES

KoTE 1 , page 99.

Voici la description que le père Babiii fait da temple de Minerve :

« Ce temple, qui parott de fort loin , et qui est rédifiee « d'Athènes le plus éle?é au mUien de la dtadeUe, est oa « chef-d^œuTre des plus excellents arcl litoctes de raiiti(iutti « Il est long d'eaviroa cent rîogt pieds, et large de ds- « quante. On y Toit trois rangs de Toutes souteoues ds a fort hautes colonnes de marbre , saroir, k nef et lesdeni « ailes : en quoi il surpasse Sainte-Sophie , bâtie k Cooi' « tanUnople par l'empereur Justinien , quoique d'âillews « ce soit un miracle du monde. Mais j'ai pris garde qoe sei <t murailles par dedans sont seulement encroûtées et oof' « Tertes de grandes pièces de marpre qui sont tombées ce « quelques endroits des galeries d'en haut , où Ton Toil des « briques et des pienes qui étoient couvertes de marbre.

« Mais quoique ce temple d'Athènes soit si magnifique « pour sa matière, il est encore plus admirable poaraftres « et poor rartifice qu'on y remarque : Maieriam mperua bat opus, Kntre toutes les Toutes, qui sont de marbcei « il y ej3 a une qui est la plus remarquable, à cause qu'elle « est tout ornée d'autant de belles figures gravées sur ^ « marbre qu'elle en peut contenir.

I» . mw

NOTES

»«t longde U largeur da temple, et larg»

lions piedfl, au-dessoiu duquel il y a uae

1 plate qui semble élre an riche plaadier ou

e iambiis, car on j foit de longues pièces

m sembleat de longues et grosses pou très ,

ent d^utres grandes pièces de même made difertes figures et de personnages avec

«rveUleux.

pice da temple , qui est fort élevé au-dessus

Ile, est tel que j'ai peine à croire qu'il y en ait

lique et si bien travaillé dans toute la France.

et statues du chAtean de Richelieu, qui est le

le des ouvriers de ce temps, n'ont rien qui

le ces belles et grandes figures d'honmies , de

'4e ohevaox , qui paroissent environ au nom-

«te à ce frontispice, et autant à l'autre côté du

«rrière le lieu où étoit le grand autel du temps

èns.

fdu temple, il y a une allée ou galerie de cha>

, ,eù Ton passe entre les murailles du temple, et

tort hautes et ibrt grosses colonnes cannelées qui

|tf d'une seule pièce, mais de diverses grosses

ébeau marbre blanc, mises les unes sur leslui-

flire ces beaux piliers , il y a le long de cette ga-

Updite muraille qui laisse entre chaque colonne

iqiriieraitasses long etasses largiepour y laire un

Huas chapelle, comme on en voit aux côtés et pro-

i murailles des grandes églises.

feokmnes servent à soutenir en haut , avec des arcs-

|rts, les murailles du tegiple, et empêchent par de-

qu'elles ne se démanteUent par hi pesanteur des

m. Les murailles de ce temple sont embellies en

^ par dehors, d'une belle ceinture de pierres de

)iie , travaillées en perfection , sur lesquelles sont re-

imtés quantité de triomphes; de sorte qu'on y voit

lemi-relief une infinité d'hommes, de temmes, d'en-

k, de chevaux et de chariots, représentés sur ces

yres, qui sont si élevées, que les yeux ont peine à en

(sovrtf toutes les beauté, et à remarquer toute l'hi-

atrie des ardiitectes et des sculpteurs qui les ont fai-

p. Une de ces grandes pierres a été portée dans la mos-

lée, derrière la porte, où l'on voit avec admiration

aanlité de personnages qui y sont représentés avec un

Itifice Donpareil.

■ Toutes les beautés de ce temple , que je viens de décrire, sont des ouvrages des anciens Grecs païens. Les âtbéaieos , ayant embrassé le christianisme , changèrent tt temple de Mtaierve en une é^ise da vrai Dieu , et y (ijastèrent un trftne épiscopal et une ciialre de prédica- « teor, qui y restent encore , des autels qui ont été renver- " ses par les Turcs, qui n'offrent point de sacrifices dans « ienrs mosquées. L'endroit du grand autel est encore plus " bisQc que le reste de la muraille : les degrés pour y ■ moQter sont entiers et magnifiques. »

Cette description naïve du Parihénon , à peu près tel qu'il étoit du temps de Péridès, ne vaut-elle pas bien les descriptions plus savantes que l'on a faites des ruines de «bcairtemple?

Cette citafioQ étoit insérée dans ta note des deux premières éditions. "

NotbS, page 119.

Cette citation faisoit partie du texte dans les deux premières éditions*

« C<^)endant les capitaines et lieutenants du roy de Perse « Darius, ayant mis une grosse puissance ensemble, l'at- « tendoient au passage de la rivière de Granique. Si estoit « nécessaire de combattre là comme à la barrière de l'Asie , a pour en-gftigner l'entrée; mais la plupart des capitahies « de son conseil craignoient la profondeur de ceste rivière, « et la hauteur de l'autre rive qui estoit roide et droite , et « si ne la pouvoit-on gaigner ny y monter sans combattre : « et y en avoit qui disoient qu'il falloit prendre garde à l'ob- « servance ancienne des mois , pour ce que les roys de Mali cedoine u'avoient jamais accoustumé de metttre leur ara mée aux champs le mois de jumg , à quoy Alexandre leur « respondit qu'il y remedieroit bien, conunandant que l'on « l'appcUast le second mai. Davantage Parmenion estoit « d'avis que pour le premier jour il ne faUoit rien hasarder, « à cause qu'il estoit de^à tard; à quoy il luy respondit « que « l'Uellespont rougiroit de honte si luy craignoit de « passer une rivière, veu qu'il venoit de passer un bras « de mer; » et en disant cela, il entra luy niesme de- N dans hi rivière avec treize compagnies de gens de che- « val , et marcha la teste baissée à rencontre d'une infl- « nité de traicts que les ennemis lui tirèrent , montant « contre-mont d'autre rive, qui estoit conppée et droite, « et, qui pis est , toute couverte d'armes , de chevaux et « d'ennemis qui l'attendoient en bataUle rangée, poulsant « les siens à travers le fil de l'eau , qui resloit profonde , « et qui oouroit si roide, qu'elle les emmeuoit presque « aval , tellement que l'on estimoit qu'il y east plus de fu- « reur en sa conduite que de bon sens ny de conseil. Ce « nonobstant il s'obstma à Touloh' passer à toute Ibroe , et « feit tant qu'à la fin il gaigna l'autre rive à grande peine « et grande difliculté : mesmement pource que la terre y « glissoîtà cause de la fange qu'il y avoit. Passé qu'il fust, « il iSaUut aussi tost combattre pesle mesle d'homme à « homme , pour ce que les ennemis chargèrent incontment « les premiers passez, avant qu'ils eussent loisir de se ran- « ger en bataille , et leur coururent sus avec grands cris, « tenant leurs chevaux bien Joints et serrez l'un contre l'an- « tre , et combattirent à coups de javdines premièrement , « et puis à coups d'espée , après que les javelines furent « brisées. Si se ruèrent plusieurs ensemble tout à coup sur « luy , pour ce qu'il est oit Cadle à remarquer et cognoistre « entre tous les autres à son escu , et à la queue qui peu- « doit de son armet, à l'entour de laquelle il y avoit de , « coslé et dNMitre un pennacbe grand et blanc à nierveille. « Si fut atteinct d'un coup de javelot au default de hi cui- « rasse , mais le coup ne percea point ; et comme Roesaces « et Spithridates, deux des principaux captUmes persans , « s'adressassent ensemble à luy, il se destourna de l'un, « et picquant droit à Roesaces, qui estoit bien armé d'une « bonne cuirasse, luy donna un si grand coup de javeline, « qu'elle se rompit en sa mam, et meit aussi tost la main à « l'espée ; mais ainsi comme ils estoient accouplez ensem- « ble , Spithridates s'approchent de lui en flanc , se souleva a sur son cheval , et luy ramena de toute sa puissance un « si grand coup de hache barbaresque, qu'il oouppa la « creste de l'armet , avec un des oostez du pennacbe , et y « feit une telle faulsée , que le tranchant de la hache pénétra

NOTES

jasqnes aux che?ea\ : et aion comme il ea Touloit encore donoer un autre, le grand Clituslc prévint, qui lai passa une parthisane de part en part à travers le corps , et à l'instant mesme tomba aussi Roesaces, mort en terre d'un coup d*espée que lui donna Alexandre. Or, pendant que la gendarmerie combattoil en tel effort, le bataillon des gens de pied macédoniens passa la rivière , et commencèrent les deux batailles à marcher Tune contre Tautre : mais celle des P/erses ne sousteint point courageusement ny longuement, ains se tourna incontinent en fuite, exceptez les Grecs qui estoyent à la soude du roy de Perse , lesquelz se retirèrent ensemble dessus une motUî , et demandèrent que Ton les prist h mercy I Mais Alexandre donnant le premier dedans, plus par choiera que de sain jugement , y perdit son clie?al qui luy fut tué sous luy d'un coup d'espée à travers les flancs. Ce n'estoit pas Bucéphal, ains un autre ; mais tous cculx qui furent en celle journée tuez ou blecez des siens lei^furent en cest endroit-là, pource qu'il s'opiniastra à combattre obstineement contre hommes aggueriz et désespérez. L'on dit qu'en ceste première bataille il mourut du costé des Barbares vingt mille hommes de pied, et deux mille cinq cents de cheval : du costé d'Alexandre, Aristobolos escrit qu'il y en eut de morts trente et quatre en tout, dont douze estoyent gwis de pied, à tous lesquelz Alexandre voulut , pour honorer leur mémoire , que l'on dressast des images de bronze faites de la main de Lysyppus : et voulant faire part de ceste victoire aux Grecs , U envoya aux Athéniens parUcuUerement trois cents boucliers de ceulx qui furent gaignez en la baUiUe , et généralement sur toutes les autres despouUles; et sur tout le buthi feil mettre ceste très honorable inscription : Alexandre, fils de PhiUppus, et les Grecs, exceptez les Lacédémoniens, ont conquis ce butin sur les Barbares habitants en Asie. »

Note 3, page 122.

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