‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 59 sur 170 · JOURNAL · texte numérisé non relu

JOURNAL

La route est assez triste en sortant de Lyon. Depuis la Tour du Pin jusqu'à Pont de Beauvolsin , le pays est frais et bocager. On découvre , en approchant de la Savoie, trois rangs de montagnes, à peu près parallèles, et s'élevant les unes au-dessus des autres. La plaine, au pied de ces montagnes, est arrosée par la petite rivière le Gué. Cette plaine, vue de loin, parolt unie; quand on y entre on s'aperçoit qu*elle est semée de col* lines irrégulières : on y trouve quelques futaies , des champs de blé et des vignes. Les montagnes qui forment le fond du paysage sont ou verdoyantes et moossuei , ou terminées par des roches en forme de cristaux. Le Gué coule dans un encaissement si profond , qu'on peut appeler son lit une vallée. En effet , les bords intérieurs en sont ombragés d'arbres. Je n'avois remarqué cela que dans certaines rivières de l'Amérique , particulièrement à Niagara.

Dans un endroit on o6toie le Gué d'assez près : le rivage opposé du torrent est formé de pierres qui ressemblent à de liautes murailles romaines , d*une arcliitecture pareille à celle des arènes de Nîmes '.

Quand vous êtes arrivé aux Échelles , le pays devient plus sauvage. Vous suivez, pour trouver une issue, des gorges tortueuses dans des rochers plus ou moins horizontaux, inclinés ou perpendiculaires. Sur ces rochers fiimoient des nuages blancs, comme les brouillards du matin qui sortent de la terre dans les lieux bas. Ces nuages a*élevoient au-dessus ou s'abalssoient au-dessous des masses de granit, de manière à laisser voir la dme des monts ou à remplir l'intervalle qui se trouvoit entre cettecime et le ciel. Le tout formoit un chaos dont les limites indéfinies sembloient n'appartenir à aucun élément déterminé.

Le plus haut sommet de ces montagnes est oc-

< le o'aTolt |Mtt «Doore tu le Colliée.

cupé par la OrandO'Chartreuse , et au pied de ces montagnes se trouve le chemin d'Emmanuel : la religion a placé ses bienfaits près de celui qui est dans lêê deux; le prince a rapproché les siens de la demeure des hommes.

Il y avoit autrefois dans ce lieu une inseription annonçant qu'Emmanuel, pour le bien public, avoit fait percer la montagne. Sous le règne révolutionnaire , l'inscription fut effacée; Buonaparte l'a fait rétablir : on y doit seulement i\|outer son nom : que n'agit-on toujours avec autant de noblesse I

On passolt anciennement dans l'intérieur même du rocher par une galerie souterraine. Cette galerie est abandonnée. Je n'ai vu dans ce lieu que de petits oiseaux de mcmtagne qui voltlgeoient en silence à l'ouveiture de la caverne, comme ces songes placés à l'entrée de l'enfer de Virgile :

.... FolitMiae sab otralbos hcerent

Chambéry est situé dans un bassi d dont les bords rehaussés sont assez nus ; mais on y arrive par un défilé charmant, et on en sort par une belle vallée. Les montagnes qui resserrent cette vallée étoient en partie revêtues de neige; elles se cachoient sans cesse sous un ciel mobile, formé de vapeurs et de nuages.

C'est à Chambéry qu'un homme fut accueilli par une femme, et que, pour prix de l'hospitalité qu'il en reçut, de l'amitié qu*elle lui porta, il se crut philosophiquement obligé de la déshonorer. Ou Jean-Jacques Rousseau a pensé que la conduite de madame de Warens étoit une chose ordinaire, et alors que deviennent les prétentions du citoyen de Genève à la vertu? ou fi a été d'opinion que cette conduite étoit repréhensU)Ie , et alors il a sacrifié la mémoire de sa bienfaitrice à la vanité d'écrire quelques pages éloquentes; ou , enfin , Rousseau s'est persuadé que ses éloges et le charme de son style feroient passer par-dessus les torts qu'U Impute à madame de Warens, et alors c'est le plus odieux des amours-propres. Tel est le danger des lettres : le désir de faire du bruit l'emporte quelquefois sur des sentiments nobles et généreux. SI Rousseau ne fût jamais devenu un homme célèbre, fi auroit enseveli dans les vallées de la Savoie les fbiblesses de la femme qui l'a voit nourri ; Il seserolt sacrifié aux défhuts mêmes de son amie; il l'aurolt soulagée dans ses vieux ans, au Heu de se contenter de lui donner une tabatière d'or et de s*enftiir. Maintenant que tout est fini pour Rousseau , quimporte à Fauteur

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des CmfBSsiansqjoeËAfcmtiènmAilgoorétoa fameuse? Ah ! que la ?oix de l'amitié trahie ne s'élève jamais coûtre mon tomlieau!

Les souvenirs historiques entrent pour beaucoup dans le plaisir ou dans le déplaisir du voyageur. Les princes de la maison de Savoie, aventureux et chevaleresques, marient hîen leur mémoire aux montagnes qui couvrent leur petit empire.

Après avoir passé Ghambéry, le cours de 11sère mérite d'être remarqué au pont de Montmélian. Les Savoyards sont agiles, assez bien fiiits , d'une complexion pâle, d'une figure r^;ulière; ito tiennent de l'Italien et du François : ils ont l'air pauvre sansindigence, comme leurs vallées. On rencontre partout dans leur pays des croix sur les ciiemlns et des madones dans le tronc des pins et des noyers : annonce du caractère religieux de ces peuples. Leurs petites égUses, environnées d'arbres, font un contraste touchant avec leurs grandes montagnes. Quand les tourbillons de l'hiver descendent de ces sommets chargés de glaces éternelles , le Savoyard vient se mettre à l'abri dans son temple champêtre, et prier sous un toit de chaume celui qui commande aux éléments.

Les vallées où l'on entre au-dessus de Montmélian sont bordées par des monts de diverses formes , tantôt demi-nus , tantôt revêtus de forêts. Le fond de ces vallées représente assez pour la culture les mouvements du terrain et les anfractuosltés de Mariy , en y mêlant de plus des eaux abondantes et un fleuve. Le chemin a moins l'air d'une route publique que de l'allée d'un parc. Les noyers dont cette allée est ombragée m^ont rappelé ceux que nous admirions dans nos promenades deSavigny. Cesarbres nous rassembleront-ils encore sous leur ombre ' ? Le poète s*est écrié dans un mouvement de mélancolie :

Beaux arbres qui m'avez va naitre , Bientôt vous me verrez mourir !

Ceux qui meurent à l'ombre des arbres qui les ont vus naître sont-ils donc si à plaindrai

Les vallées dont Je vous parle se terminent au village qui porte le joli nom d'Aigue-Belle. Lorsque je passai dans ce village , la hauteur qui le domine étoit couronnée de neige : cette neige , fondant au soleil, avoit descendu en longs rayons tortueux dans les concavités noires et vertes du rocher : vous eussiez dit d'une gerbe do. fusées,

* U$ ne DOW oot point raMeiiibléf«

on d'un essaim de beaux lerpcots blancs qui i^élançoient de la cime des monts dan% la vallée.

Algue-Belle semble clore les Alpes; mais bîea- IM en tournant un gros rocher isolé, tombé dans le chemin, vous apereevea de nouvelles vallées qui s'enfoncent dans la chaîne des monts attachés an cours de l'Arche. Ces vallées prennent un caractère phis sévère et plus sauvage.

Les monts des deux côtés se dressent; lenrs flancs deviennent perpendiculaires; leurs sommets stériles commencent à présenter quelques g^ciers : des torrents, se précipitant de toute part, vont grossir l'Arche qui court follement Au milieu de ce tumulte des eaux j'ai remarqué une cascade l^re et sUendeuse, qui tombe avec une grâce infinie sous un rideau de saules. Cette draperie hundde, imitée par le vent, aoroit pu représenter aux poètes la robe ondoyante delà Naïade , assise sur une roche élevée. Les andens n'auroient pas manqué de consacrer un autd aox Nymphes dans ce lieu.

Bientôt le paysage atteint toute sa grandear : les forêts de pins , jusqu'alors assez jeunes , vieillissent; le chemin s'escarpe, se plie et se replie sur des abtmes ; des ponts de bois servent à traverser des gouffres ou vous voyez bomUonner l'onde , où vous l'entendez mugir.

Ayant passé Saint- Jean de Maurienne, et étant arrivé vers le coucher du soleil à Saint-André, je ne trouvai pas de chevaux , et fus oblige de m'arréter. J 'allai me promener hors du village. L'air devint transparent à la crête des monts; leurs dentelures se traçoient avec une pureté extraordinaire sur le ciel , tandis qu'une grande nuit sortoit peu à peu du pied de ces monts, et s'élevoit vers leur cime.

J'entendois la voix du rossignol et le cri de l'aigle ; je voyois les aliziers fleuris dans la vallée et les neiges sur la montagne : un château , ouvrage des Carthaginois , selon la tradition populaire, montroU ses débris sur la pointe d'un roc. Tout ce qui vient de l'homme dans ces lieux est chétif et fragile ; des parcs de brebis formés de joncs entrelacés , des maisons de terre bâties en deux jours : comme si le chevricr de la Savoie , à l'aspect des masses étemelles qui l'environnent, n'avoit pas cru devoir se fatiguer pour les besoins passagers de sa courte vie! comme si la tour d'Annibal en ruine l'eût averti du peu de durée et de la vanité des monuments !

Je ne pouvois cependant m'empècfaer, eu «o^

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sidérant ce désert, d'admirer avec effroi la haine d'un homme, plus puissante que tous les obstacles , d'un homme qui , du détroit de Cadix , s'étoit frayé une route à travers les Pyrénées et les Alpes , pour venir chercher les Romains. Que les récits de l'antiquité ne nous indiquent pas Fendroit précis du passage d'Annibal , peu importe ; ii est certain que ce grand capitaine a franchi ces monts alors sans chemins, plus sauvages encore parleurs habitants que par leurs torrents , leurs rochers et leurs forêts. On dit que je oomprendrai mieux à Rome cette haine terrible que ne purent assouvir les batailles de la Trébie , de Trasimènes et de Cannes : on m'assure qu'aux bains de Caracaila , les murs , jusqu'à hauteur d*homme, sont percés de coups de pique. Est-ce le Germain, le Gaulois, le Cantabre, le Goth, le Vandale , le Lombard, qui s'est acharné contre ces murs? La vengeance de l'espèce humaine devolt peser sur ce peuple libre qui ne pouvoit bâtir sa grandeur qu'avec l'esclavage et le sang du reste du monde. .

Je partis à la pointe du jour de Saint- André , et J'arrivai vers les deux heures après midi à Laos le Bourg , au pied du montCénis. En entrant dans le village, je vis un paysan qui tenoit un aiglon par les pieds , tandis qu'une troupe impitoyable frappoit le jeune roi, insultoit à la foiblesse de l'âge et à la majesté tombée : le père et la mère du noble orphelin avoient été tués. On me proposa de me le vendre, mais il mourut des mauvais traitements qu'on lui avoit fait subir avant que Je le pusse délivrer. N'est-ce pas là le petit Louis XVII, son père et sa mère?

Ici on commence à gravir le mont Cénis' , et Ton quitte la petite rivière d'Arche qui vous a conduit au pied de la montagne : de l'autre côté du mont Cénis , la Doria vous ouvre l'entrée de ritalie. J'ai eu souvent occasion d'observer cette utilité des fleuves dans mes voyages. Non-seulement ils sont eux-mêmes des grands chemins gui marchent, comme les appelle Pascal, mais ils tracent encore le chemin aux hommes et leur facilitent le passage des montagnes. C'est en côtoyant leurs rives que les nations se sont trouvées ; les premiers habitants de la terre pénétrèrent, à l'aide de leurs cours, dans les solitudes du monde. Les Grecs et les Romains offroient des sacrifices aux fleuves; la Fable faisoit les fleuves

' On travalHoit à la roate; die n*étoit pas aclievée, et Ton ft bisolt encore rafnatfer.

enfants de Neptune, parce qu'ils sont formés des vapeurs de l'Océan , et qu'ils mènent à la découverte des lacs et des mers; flls voyageurs, ils retournent au sein et au tombeau paternels.

Le mont Cénis, du côté de la France , n'arien de remarquable. Le lac du plateau ne m'a paru qu'un petit étang. Je fus désagréablement frappé au commencement de la descente vers la Novalaise ; je m'attendois , Je ne sais pourquoi , à dé« couvrir les plaines de l'Italie : je ne vto qu'un goujffre noir et profond , qu'un chaos de torrents et de précipices.

En général, les Alpes, quoique plus élevées que les montagnes de l'Amérique septentrionale, ne m'ont pas paru avoir ce caractère original , cette virginité de site que l'on remarque dans les Apalaehes, ou même dans les hautes terres du Canada : la hutte d'un Siminole sous un magnolia , ou d*un Chipowois sous un pin, a tout un autre caractère que la cabane d'un Savoyard sous un noyer.

A M. JOUBERT

LETTRE DEUXIÈ\fE.

MUan, lundi maUo, 21 Juio 1809.

Je vais toujours commencer ma lettre , mon cher ami , sans savoir quand J'aurai le temps de la finir.

Réparation complète à ritalie. Vous aurez vu par mon petit journal daté de Turin, que jen'avoispas ététrès-frappéde lapremière vue. L'effet des environs de Turin est beau , mais ils sentent encore la Gaule ; on peut se croire en Normandie, aux montagnes près. Turin est une ville nouvelle, propre, régulière, fort ornée de palais, mais d'un aspect un peu triste.

Mes jugements se sont rectifiés en traversant la Lombardie : l'effet ne se produit pourtant sur le voyageur qu'à la longue. Vous voyez d'abord un pays fort riche dans l'ensemble, et vous dites : « Cest bien ; u mais quand vous venez A détailler les objets, l'enchantement arrive. Des prairies, dont la verdure surpasse la fraîcheur et la finesse des gazons anglois, se mêlent à des champs de mais , de riz et de froment ; ceux-ci sont surmontés de vignes qui passent d'un échalas à l'autre, formant des guirlandes au-dessus des moissons : le tout est semé de mûriers, de noyers, d'ormeaux , de saules , de peupliers , et arrosé de rivières et

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decananx.Dlipenés tarées temdns^deipajnaiii et des payiamies , les pieds nos , un grand cba« peau de paille sur la tète) fauelient lea prairiea, coupant les eéréalea, ohantent, eondnlsent dee attelages de bœufs , ou font remonter et descendre des barques sar les courants d'eau. Cette scène se prolonge pendant quarante lieues, en augmentant toujours de richesses Jusqu'à Milan , centre du tableau. A droite onaperçoit l'Apennin, à gauche, les Alpes.

On voyage très- vite : les chemins sont excellents : les auberges, supérieures à celles de France, valent presque celles de l'Angleterre. Je commence à croire que cette France si policée est un peu barbare*.

Je ne m'étonne plus du dédain que les Italiens ont conservé pour nous autres Transalpins , Visigoths. Gaulois, Germains, Scandinaves, Slaves, Ànglo-Normands : notre ciel de plomb, nos villes enfumées, nos villages boueux, doivent leur faire horreur. Les villes et villages ont ici une tout autre apparence : les maisons sont grandes et d'une blancheur éclatante au dehors; les rues sont larges et souvent traversées de ruisseaux d'eau vive où les femmes lavent leur linge et baignent leurs enfants. Turin et Milan ont la régularité, la propreté, les trottoirs de Londres et l'architeeture des plus beaux quartiers de Paris : H y a même des rafnnements particuliers; au milieu des rues, afin que le mouvement de la Toiture soit plus doux , on a placé deux rangs de pierres plates sur lesquelles roulent les deux roues : on évite ainsi les inégalités du pavé.

La température est charmante ; encore me diton que Je ne trouverai le ciel de l'Italie qu'au delà de l'Apennin : la grandeur et l'élévation des appartements empêchent de souffrir de la chaleur.

J*ai vu le général Murât; il m'a reçu avec empressement et obligeance ; Je lui ai remis la lettre

■ Il feat se reporter k Vépoque où celle lettre a éié écrite (1803). S'il éloilii oomiiKNle il« foyager tlon dans l'Italie, qui ii*étoit qu*un camp delà Frauce, combien ai^ourd'hui, dans la pios profonde paix, ioraqa'itne multitude de nouveaux cliemlni ont été ouverts, o*eBt-il pas plus tscile encore de par^ courir ce beau pays ! Nous y sommes appelés par tous les vorax. I^ Francs est un singulier ennemi : on le trouve d'alwnl un peu insolent, an peu trop gai, un peu trop aoUf, trop remuant ; II n*est pas plutôt parti qu'on le regrette. Le •oUlat françûia se mêle aux travaux de TlkVte cfaex lequel li est logé ; sa t)oone humeur donne la vie et le mouvement à tout ; on s*aocoutanie à le regarder comme un conscrit de la famille. Quant «ox ohemliis et aux auberges de France, c*eit bien pis aujourd'hui au*en 1803. Nous sommes sous ce rapport, llspagne exeepCée, au-dessous de tous les peuples de l*Suiope.

de Teioellente madame Baeelochl *. J*al pnié ma Journée avec des aides de eamp et de Jeunes mi* Utalres; on ne peut être piss eonrtois : rarmée françoise est toi^oars la même; l'honnear ot lA tout entier.

J'ai dtné en grand gala ehes M. de Melii : fl s'agissoit d'une fête donnée à l'occasion du baptême de l'enfont du général Murât M. de Meiii a connu mon malheureux frère : nous en aveu parlé longtemps. Le yici^présldent a des manié* res fort nobles; sa maison est celle d'un priaee, et d'un prince qui i'auroit toujours été. Il m'a traité poliment et froidement , et m'a toat Joste trouvédansdesdispositions pardiiesanisieDiiei

Je ne vous parle point, mon cher ami, dai monuments de Milan , et surtout de la cathédrale qu*on achève ; le gothique , même de marbrs , me semble Jurer avec le soleil et les moeurs de lltalie. Je pars à l'instant ; je vous écrirai de Fkmnei' et de Rome.

A M. JOUBERT

LETTRE TR0I8I&MK.

Kome , t7 juin au soir, en arrivant, MOI

M'y voilà enfin ! toute ma froideur 8*eet évanouie. Je suis accablé , persécuté par ce que J*ai vu ; J'ai vu , Je crois , ce que personne n'a vu , ce qu'aucun voyageur n'a peint : les sots! les âmee glacées I les barbares! Quand ils viennent ici) n'ont-ils pas traversé la Toscane, Jardin anglote au milieu duquel il y a un temple, c'est-à-dire Florence? n'ont-ils pas passé en caravane avec les aigles et les sangliers, les solitudes de cette seconde Italie appelée VÉtal noma(nFTo^T(pâ ces créatures voyagent-elles? Arrivé comme le soleil se couchoit , J'ai trouvé toute la population allant se promener dans l'Arabie déserte à la porte de Rome : quelle ville! quels souvenirs!

28 juin, onze heures du soir.

J'ai couru tout ce jour, veille de la fête de »1dI Pierre. J'ai déjà vu le Coiisée, le Panthéon, la colonne Trajane , le château Saint Ange, Saint- Pierre ; que sais-Je I j'ai vu l'illumination et le feu d'artifice qui annoncent pour demain la grande cérémonie consacrée au prince des apôtres •' tandis qu'on prétendoit me faire admirer an feo

« Depuis princesse de Luoques, sœur aînée deBoowp»*»

qui , h cette époque , n'étolt epoore qun premier ^'^'■^'^^

» Les lellres écrites de Florence m se sont pu rctwe»^""

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placé au baut du Vatican , Je regardois l'effet de la lune sur le Tibre , sur cet maisons romaines , sur ces ruines qui pendent ici de toute part.

20jaiQ.

Je sors de FofQce à Saint-Pierre. Le pape a une figure admirable : pâle, triste, religieux , toutes les tribulations de l'Église sont sur son front. La cérémonie étoit superbe; dans quelques moments surtoutelle étoit étonnante; maischantmédiocre, église déserte ; point de peuple.

3 juillet 1803.

Je ne sais si toas ces bouts de ligne finiront par foire une lettre. Je serois honteux, mon cher ami , de vous dire si peu de chose, si Je ne voulols , avant d'essayer de peindre Jes objets , y voir un peu plus clair. Malheureusement J'entrevois défà que la seconde Rome tombe à son tour : tout

finit.

Sa Sainteté m'a reçu hier ; elle m'a fait asseoir auprès d'dle de la manière la plus affectueuse. Elle m'a montré obligeamment qu'elle lisolt le Génie du Christianisme ^ dont elle avoit un volume ouvert sur sa table. On ne peut voir un meilleur homme, un plus digne prélat, et un prince plus simple : ne me prenez pas pour madame de Sévigné. Le secrétaire d'État , le cardinal Gonsalvi, est un homme d'un esprit fin et d'un caractère modéré. Adieu. Il faut pourtant mettre tous ces petits papiers à la poste.

TIVOU ET LA VIIXA ADRIANA.

10 décembre 1809.

Je sois peut-être le premier étranger qui ait fiait la course deTivoli dans une disposition d'âme qu'on ne porte guère m voyage. Me voilà seul ar^ rivé à sept heures du soir, le 10 décembre, à ranberge du Temph de la Sibylle. J'occupe une petite chambre àl'extrémité de l'auberge ,en foce de la cascade, que j'entends mugir. J'ai essayé d> jeter un regard ; Je n'ai découvertdansla profondeur de l'obscurité que quelques lueurs blancbes produites par le mouvement des eaux. Il m'a semblé apercevoir an loin une enceinte formée d'arbres et de maisons, et autour de cette emseinte, un cercle de montagnes. Je ne sais ce que le Jour changera demain à ce paysage de

Doit.

Le lieu est propre à la réflexion et à la rêverie :

Je remonte dans ma vie passée; Je sens le poids du présent , et Je cherche à pénétrer mon avenir. Où serai«Je , que ferai-Je, et que serai-Je dans vingt ans d'ici? Toutes les ibis que l'on di»cend en soimême, à tous les vagues projets que l'on forme, on trouve un obstacle invincible, une incertitude causée par une certitude : cet obstacle , cette certitude , est la mort , cette terrible mort qui arrête tout , qui vous frappe vous ou les autres.

Est-ce un ami que vous avez perdu? en vain avez- vous mille choses à lui dire : malheureux, isolé , errant sur la terre , ne pouvant confier vos peines ou vos plaisirs à personne, vous appelez votre ami , et il ne viendra plus soulager vos maux , partager vos joies ; il ne vous dira plus : « Vous avez eu tort, vous avez eu raison d'agir ainsi. » Maintenant il vous fout marcher seul. Devenez riche , puissant , célèbre , que ferez-vous de ces prospérités sans votre ami ? Une chose a tout détruit , la mort. Flots qui vous précipitez dans cette nuit profonde où Je vous entends gronder, disparoissez-vous plus vite que les Jours de l'homme, ou pouvez-vous me dire ce que c'est que l'homme , vous qui avez vu passer tant de générations sur ces bords?

Ce 11 décembre.

Aussitôt que le Jour a paru. J'ai ouvert mes fenêtres. Ma première vue de Tivoli dans les ténèbres étoit assez exacte; mais la cascade m'a paru petite , et les arbres que J'avois cru apercevoir n'existoient point. Un amas de vilaines maisons s'élevoit de l'autre côté de la rivière ; le tout étoit enclos de montagnes dépouillées. Une vive aurore derrière ces montagnes, le temple de Vesta , à quatre pas de moi , dominant la grotte de Neptune, m'ont consolé. Immédiatement audessus de la chute , un troupeau de bœufs , d'ânes et de chevaux , s'est rangé le long d'un banc de sable : toutes ces bêtes se sont avancées d'un pas dans le Teverone , ont baissé le cou et ont bu lentement au courant de l'eau qui passoit comme un éclair devant elles, pour se précipiter. Un paysan Sabin, vêtu d'une peau de chèvre, et portant une espèce de chlamyde roulée au bras gauche , s'est appuyé sur un bâton et a regardé boire son troupeau, scène qui contrastoit par son immobilité et son silence avec le mouvement et le bruit des

flots.

Mon déjeûné fini, on m'a amené un guide, et Je suis allé me placer avec lui sur le pont de la cascade : J'avois vu la cataracte du Niagara. Du

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pont 4e la cascade nous sommes descendus à la grotte de Neptune, ainsi nommée, je crois, par Vemet. L'Anio, après sa première chute sous le pont, s'engouffre parmi des roches, et reparolt dans cette grotte de Neptune, pour aller foire une seconde chute à la grotte des Sirènes.

Le bassin de la grotte de Neptune a la forme d*une coupe : J*y ai vu boire des colombes. Un colombier creusé dans le roc, et ressemblante l*aire d'un aigle plutôt qu'à Tabri d'un pigeon présente à ces pauvres oiseaux une hospitalité trompeuse ; ils se croient en sûreté dans ce lieu en apparence inaccessible , ils y font leur nid ; mais une route secrète y mène : pendant les ténèbres, un ravisseur enlève les petits qui dormoient sans crainte au bruit des eaux sous laile de leur mère : Observans nidOy implumes detraociL

De la grotte de Neptune remontant à Tivoli , et sortant par la porte Angelo ou de TAbrazze, mon cicérone m'a conduit dans le pays desSabins, pubemquesabellum. J'ai marché à l'aval de l'Anlo Jusqu'à un champ d'oliviers où s'ouvre une vue pittoresque sur cette célèbre solitude. On aperçoit à la fois le temple de Yesta, les grottes de Neptune et des Sirènes, et les cascatetles qui sortent d'un des portiques de la vil/a de Mécène. Une vapeur bleuâtre répandue à travers le paysage en adoucissoit les plans.

On a une grande idée de l'architecture romaine, lorsqu'on songe que ces masses bâties depuis tant de siècles ont passé du service des hommes à celui des éléments, qu'elles soutiennent aujourd'hui le poids et le mouvement des eaux , et sont devenues les inébranlables rochers de ces tumultueuses cascades.

Ma promenade a duré six heures. Je suis entré, en reveuant à mon auberge, dans une cour délabrée, aux murs de laquelle sont appliquées des pierres sépulcrales chargées d'inscriptions mutilées. J'ai copié quelques-unes de ces inscriptions :

DIS. MAIV.

ÎJLIiE PAULIN.

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