‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 60 sur 170 · KATEB. B. M. F · texte numérisé non relu

KATEB. B. M. F

LICINIA

ASELEBIO

TENIS.

Que peut-il y avoir de plus vain que tout ceci? Je lis sur une pierre les regrets qu'un vivant donnoit a un mort; ce vivant est mort à son tour, et , après deux mille ans, je viens, moi, barbare des Gaules, parmi les ruines de Rome, étudier ces épitaphes dans une retraite almih donnée, moi, indifférent à celui qui pleura comioe à celui qui fut pleuré, moi qui demiia m'éloignerai pour jamais de ces lieux, et qui disparoltrai bientôt de la terre.

Tous ces poètes de Rome qui passèrent à IIbur se plurent à retracer la rapidité de nos jouis ! Carpe diem, disoit Horace; Te spectemsuprema mihi cum venerit hora^ disoit Tibnlk; Virgile peignoit cette dernière heure : hvalidasgueiibi tendenSj heu! non tua,palmas,Q\iii 'n'a perdu quelque objet de son affection? Qui n'a vu se lever vers lui des bras défaillants? l^n and mourant a souvent voulu que son ami loi prit la main pour le retenir dans la vie, tandis qu'il se sentoit entraîné par la mort. Heul non tua! Ce vers de Virgile est admirable de tendresse et de douleur. Malheur à qui n'aime pas les poêla ! je dirois presque d'eux ce que dit Shakespctre des hommes insensibles à l'harmonie.

Je retrouvai on rentrant chez moi la solitode que j'avois laissée audehors. La petite terrasse de l'auberge conduit au temple de Vesta. Les pein* très connoissent cette couleur de siècles que le temps applique aux vieux monuments, et qu varie selon les climats : elle se retrouve au temple de Vesta. On fait le tour du petit édifice entre le péristyle et la cella en une soixantaine de pas. Le véritable temple de la Sibylle contraste avec celui-ci par la forme carrée et le style sévère de son ordre d'architecture. Lorsque la cliute de l'Anid étoit placée un peu plus à droite , comme on le. suppose, le temple devoit être îmmédlal^ ment suspendu sur la cascade : le lieu étoit propre à l'inspiration de la prêtresse et à l'émotion religieuse de la foule.

J'ai je^.un dernier regard sur les montagnes du nord que les broui llards du soir couvroicnt d'un

VOYAGE EN ITALIE

rideau blanc y sur la Tallée du midi , sur Teiiflemble du paysage; et je suis retourné à ma chambre solitaire. A une heure du matin, le vent soufflant avec violence , je me sois levé , et j'ai passé le reste de la nuit sur la terrasse. Le-ciel étoit chargé de nuages, la tempête méloit ses gémissements, dans les colonnes da temple, au bruit de la cascade : on eût cru entendre des voix tristes sortir des soupiraux de Tantre de la Sibyfle. Le vapeur de la chute de Teau remontoit vers moi du fond du gouffre comme une ombre blanche : c'étoit une véritable apparition. Je me croyois transporté au bord des grèves ou dans les bruyères de mon Armorique, au milieu d'une nuit d'automne; les souvenirs du toit paternel effaçoien t pour moi ceux des foyers de César : chaque homme porte en lui un monde composé de tout ce qu'il a vu et aimé , etoùil rentresanscesse, alorsméme qu'il parcourt et semble habiter un monde étranger.

Dans quelques heures je vais aller visiter la villa Adriana,

12 décembre.

La grande entrée de la villa Adriana étoit à l'Hippodrome , sur l'ancienne voie Tiburtine, à très-peu de distance du tombeau des Plautius. Il ne reste aucun vestige d'antiquités dans l'Hippodrome , converti en champs de vignes.

En sortant d'un chemin de traverse fort étroit, une allée de cyprès , coupée par la cime , m'a conduit à une méchante ferme, dont l'escalier croulant étoit rempli de morceaux de porphyre , de vert antique, de granit, de rosaces de marbre blanc, et de diversornementsd'architecturé. Derrière cette ferme se trouve' le théâtre romain, assez bien conservé : c*est un demi-cercle composé de trois rangs de sièges. Ce demi-cercle est fermé par un mnr en ligne droite qui lui sert comme de diamètre; l'orchestre et le théâtre faisoient face à la loge de l'empereur.

Le fils de la fermière , petit garçon presque tout nu , âgé d'environ douze ans, m*a montré la loge et les chambres des acteurs. Sous les gradins destinés aux spectateurs, dans un endroit où l'on dépose les instruments du labourage, j*ai vu le torse d'un Hercule colossal , parmi des socs, des herses et des râteaux : les empires naissent de la ebarrue et disparoissent sous la charrue.

L'intérieur du théâtre sert de basse-cour et de Jardin à la ferme : Il est planté de pruniers et de poiriers. Le puits que Ton a creusé au milieu est accoaipagné de deux piliersqui portent lesseaux :

Page 1