‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 61 sur 170 · CH4TEAVBBUND. — TOME IT · texte numérisé non relu

CH4TEAVBBUND. — TOME IT

un de ces piliers est composé de boue séchée et de pierres entassées au hasard, l'autre est fait d'un beau tronçon de colonne cannelé; mais pour dérober la magnificence de ce second pilier, et le rapprocher de la rusticité du premier, la nature a jeté dessus un manteau de lierre. Un troupeau de porcs noirs fouilloit et bouleversoit le gazon qui recouvre les gradins du théâtre : pour ébranler les sièges des maîtres de la terre, la Providence n'avoit eu besoin que de faire croître quelques racines de fenouil entre lesjointuresdecessiéges, et de livrer l'ancienne enceinte de l'élégance romaine aux immondes animaux du fidèle Eu* mée.

Du théâtre, en montant par l'escalier de la ferme, je suis arrivé à. la Paleslrine, semée de plusieurs débris. La voûte d'une salle conserve dei^ ornements d'un dessin exquis.

Là commence le vallon appelé par Adrien la Vallée de Tempe :

Est nemos jEmoni», pnerapta quod undiqae elaudit Sylva.

J'ai vu à Stowe, en Angleterre , la répétition de cette fantaisie impériale ; mais Adrien avoit taillé son jardin anglois en homme qui possédoit le monde.

Au bout d'un petit bois d'ormes et de chénesverts , on aperçoit des ruines qui se prolongent le long de la vallée de Tempe ; doubles et triples portiques, qui servoient À soutenir les terrasses àe& fabriques d'Adrien. La vallée continue à s'étendre à perte de vne vers le midi; le fond en est planté de roseaux, d'oliviers et de cyprès.. La colline occidentale du vallon, figurant la chaîne de l'Olympe , est décorée par la masse du Palais, de la Bibliothèque , des Hospices , des temples d'Hercule et de Jupiter, et par les longues arcades festonnées de lierre, qui portoient ces édifices. Une colline parallèle, mais moins haute, borde la vallée à l'orient; derrière cette colline s'élèvent en amphithéâtre les montagnes de Tivoli , qui dévoient représenter VOssa.

Dans un champ d'oliviers , un coin de mur de la villa de Brutus fait le pendant des débris de la villa de César. La liberté dort en paix avec le despotisme : le poignard de l'une et la hache de l'autra ne sont plus que des fers rouilles ensevelis sous les mêmes décombres.

De l'immense bâtiment qui, selon la tradition, étoit consacré à recevoir les étrangers , on par- ' vient , en traversant des salles ouvertes de toutes

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pftrls ^ à reiHfMcemeBt de la BlbHothèqne. Là eommeiKse an dédale de rniiieB entrecoupées de j^mnes taillis, de bonqaets de pins, de ehamiM d'oIlTiers , de plantations dltwses , qui cbarmeiit les jreox et attristent le ttmf.

Un fràginent, détaehé totrt à eonp de la voMe de la BibHothèqtie , a roulé à mes j^leds, eomme Je passois : «n peo de poussière s'est élevé ) quelqnes plantes ont été déchirées et entraînées dans sa ehnte. Les plantes renaîtront demain ; le httût et la poussière se sont dissipés à Tinstant : TOlId ce nouveau débris eouehé pour des siècles auprès de ceux qui parolssoient Tattendre. Les empires se plongent de la sorte dans Téternité , où ils gisent silencieux. Les hommes ne ressemblent pas mal anssi à ces ruines qui viennent tour à tour Joneher la terre : la seule différenee qu'il y ait entre eux , comme entre ces ruines , c'est que les nns se précipitent devant quelques spectateurs, et que les autres tombent sans témoins.

J'ai passé de la Bibliothèque au cirque du Lycée : on venolt d'y couper des broussailles pour faire du feu. Ce cirque est appuyé contre le temple des Stoïciens. Dans le passage qui mène à ee temple, en jetant les yeux derrière moi, j'ai aperça les hauts murs lézardés de la Bibliothèque , lesquels dominoient les murs moins élevés du Cirque. Les premiers , à demi cachés dans des cimes d^oliviers sauvages, étoient eux-mêmes dominés d'un énorme pin à parasol, et au-dessus de ce pin 8*éle voit le dernier pic du mont Cal va , coiffé d'un nuage. Jamais le ciel et la terre*, les ouvrages de la nature et ceux des hommes, ne se sont mieux mariés dans un tableau.

Le temple des Stoïciens est peu éloigné de la Place d'Armes. Par l'ouverture d'un portique , on découvre, comme dans un optique, au bout d'une avenue d'oliviers et de cyprès, la montagne de Palomba, couronnée du premier village de la Sabine. A gauche du Pœelle , et sous le Pœelle même, on descend dans les Cento-Celiœ des gardes prétoriennes : ce sont des loges voûtées de huit pieds à peu près en carré , à deux, trois et quatre étages , n'ayant aucune eomraanicatlon entre elles, et recevant le jour par la porter Un fossé règne le long de ces cellules militaires, où il est prc^iable qu'on entroit au moyen d'un pont mobile. Lorsque les cent ponts étoient abaissés, que les prétoriens passoient et repassoient sur ces ponts, cela de voit offrir un spectaele singulier, au milieu des jardms de l'em*

pereur philosophe qtd mit un dieu de plus dos rOlympe. Le laboureur du patrimoliie de saint Pierre fait aujoùrd'hfd séelier sa nwlsaon ésm it caserne du Kgloitiiaire Romain. Qasaid le peQpi^ roi et s» mdltres élevolent tant de monnmeDUfa» taeux y Us ne se doutoient guère qu'ils bâtiswIeBt les caves et les greniers d'uii ehevrier de la Sabine et d'un farnrier d'Albano;

Après avoir j^reouru une partie des Onl»- Ceilœ, j'ai mis un assez longtemps à me renàfc dans la partie du jardin dépendante des Thermes des femmes : là , j'id été surpris par la ploie '.

Je me suis souvent fait deux qoestlons m mi* lieu des ruines romaines : les maisons des particuliers étoient composées d'ntie multitude de ptn^ tiques, de chambres voûtées, de chapelles, de salles, de galeries souterraines, de passages obscurs et secrets : à quoi pou voit servir tant de logement pour un seul maître? Les offiees des esclaves, des hôtes, des clients , étoient presipie toujours construites à part.

Pour résoudre cette première question, je me figure le citoyen romain dans sa maison coauDe une espèce de religieux qui s'étoit bâti des elottrès. Cette vie intérieure , indiquée par la seule forme des habitations, ne seroit-elle poiat ose des causes de ce calme qu'on remarque dans les écrits des anciens? Cicéron retrouvoitdaosks longues galeries de ses habitations , dans les temples domestiques qui y étoient cachés, la paix qu*il avoit perdue au commerce des hommes. Le jour même que l'on recevoit dans ces demeures sembloit porter à la quiétude. Il descendoit presque toujours de la voûte oa des fenêtres percées très-haut ; cette lumière perpendiculaire, si égale et si tranquille, avec laquelle nous éclairoDS nos salons de peinture, servoit , si j'ose m*exprimer ainsi, ser voit au Romain à contempler le tablera de sa vie. Nous , il nous faut des fenêtres snrdes rues, sur des marchés et des carrefours. Toatce qui s'agite et fait du bruit nous plait; le recoeillement, la gravité , le silence , nous eomiie&t

La seconde question que je me fais est celled : Pourquoi tant de monuments consacrés aux nièmes usages? on voit incessamment des salles pour des bibliothèques , et il y avoit peu de livres ches les anciens. On rencontre à chaque pas des Thermes : les Thermes de Néron, de Titus, de Caracalla, de Dioclétien, etc. Quand Rome eût été trois fois plus peuplée qu'elle ne l'a Jamais ete,

t Voyez cl-A]irèa la Lettre sur RomeéiM. defbiiliacs.

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la dixième partie de c^ bàinâ âuroit suffi aux besoins publics.

Je me réponds qu*il est probable que ces monuments furent, dès Tépoque de leur érection, de véritables ruines et des lieux délaissés. Un empereur renversoît ou dépouilIoiC les ouvrages de son devancier, afin d'entreprendre lui-même d'autres édifices, que son successeur se hâtoit à son tour d'abandonner. Le sang et les sueurs des peuples fàrent employés aux inutiles travaux de la vanité d*un homme Jusqu'au jour où les vengeurs do monde, sortis du fond de leurs forêts, vinrent planter Thumble étendard de la Croix sur ces monuments de Forgueil.

La pluie passée. J'ai visité le Stade, pris connoîssance du temple de Diane, en face duquel selevoit celui de Vénus, et J'ai pénétré dans les décombres du Palais de l'Empereur. Ce qu'il y a de mieux conservé dans cette destruction informe , est une espèce de souterrain ou de citerne formant un carré, sous la cour même du palais. Les mors de ce souterrain étoient doubles : chacun des deux murs a deux pieds et demi d'épaisseur, et l'intervalle qui les sépare est de deux pouces.

Sorti du palais , je l'ai laissé sur la gauche derrière moi en m*avançant à droite vers la campagne romaine. À travers un champ de blé , semé surdes caveaux, J'ai abordé les Thermes, connus encore sous le nom de Chambres des philosophes ou de SaUes prétoriennes : c'est une des ruines les plus imposantes de toute la villa, La beauté , la hauteur, la hardiesse et la légèreté des voûtes, les divers enlacements des portiques qui se croisent, se coupent ou se suivent parallèlement, le paysage qui joue derrière ce grand morceau d'architecture , produisent un effet surprenant. La viila Adriana a fourni quelques restes précieux de peinture. Le peu d'arabesques que J'y lai vues est d*une grande sagesse de composition , et d*un dessin aussi délicat que pur.

La Naumachie se trouve derrière les Thermes , bassin creusé de main d'homme, où d'énormes loyaux, qu'on voit encore, amenoient des fleures. Ce bassin, mahitenant à sec, étoit rempli fl*eai] , et l'on y figurolt des batailles navales. On sait que, dans ces fêtes, un ou deux milliers d'hommes s'égorgeoient quelquefois pour divertir la populace romaine.

Autour de la Naumachie s'élevoient des terrasses destinées aux spectateurs : ces terrasses

étoient àpptiyées par des portiques qui serv oient de chantiers ou d'abris aux galères.

Un temple Imité deoelai de Sérapis en Egypte omoit cette seèue. La moitié du grand dôme de ee temple est tombée. A la vue de ces piliers sombres , de ces cintres coneentriqueâ , de ces espèces d'entonnoirs où nniglssôit l'oracle , oti sent qu'on Éi'hablte plus l'Italie et la Orèee , que le génie d'un autre peuple a présidé d ce monument. Un vieux sanctuaire offre , suf ses murs verdAtres et humides, quelques traces du pinceau. Je ne sais quelle plainte errolt dans rédiOee abandonné.

J'ai gagné de là le temple de Fluton et de Pro* serpine, vulgairement appelé VEnMe de VEn» fer. Ce temple est maintenant la demeure d'un vigneron ; je ni'ai pu y pénétrer ; le dialtre comme le dieu n'y étoit pas. Au-dessous de l'Entrée de l'Enfer s'étend un vallon appelé le Vallon du Palais : on pourroit le prendre pour TÉlysée. En avançant vers le midi, et solvant un mur qui sootenoit les tetraises attenantes au temple de Pluton , j'ai aperçu les dernières ruines de la tdlla^ situées à plus d'une lieue de distance.

Revemi sur mes pas , j'ai voulu voir l'Académie, formée d'un jardin, d'un temple d'Apollon et de divers bâtiments destkiés aux philosophes. Un paysan m'a ouvert une porte pour passer dans le champ d'un autre propriétaire, et je me suis trouvé à rOdéon et au théâtre grec : celui-ci est assez bien conservé quant à la forme. Quelque génie mélodieux étoit sans doute resté dans ce lieu consacré à l'harmonie, car J'y ai entendu siffler le merle le 12 décembre : une troupe d'enfants occupée à cueillir les olives faisoit retentir de ses chants des échos qui peut-être avoient ré" pété les vers de Sophocle et la musique de Timothée.

Là s'est achevée ma course, beaucoup plus longue qu'on ne la fait ordinairement : je devois cet hommage à un prince voyageur. On trouve plus loin le grand poriique , dont il reste peu de chose; pKis loin encore les débris de qtielques bâtiments inconnus; enfin, les Colle di San Ste* phano, où Se termine la villa , portent les ruines du Prytanée.

Depuis l'Hippodrome jusqu'au Prytanée , la villa Adriana occnpoit les sites connus à présent sous le nom de Roeea Bruna, Palazsay Aqua Fera et les Colle di San Stephano.

Adrien fut un prince remarquable , mais non un des plus grands empereurs romains; c'est

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pourtant on de ceux dont on se souvent le plus aujourd'hui. Il a laissé partout ses traces : une muraille célèbre dans la Grande-Bretagne, peutêtre Tarène de Nîmes et le pont du Gard dans les Gaules , des temples en Egypte , des aqueducs à Troye, une nouvelle- ville à Jérusalem et à Athènes, un pont où Ton passe encore, et une foule d'autres monuments à Rome, attestent le goût, l'activité et la puissance d'Adrien. 11 étoit lui-même poète, peintre et architecte. Son siècle est celui de la restauration des arts.

La destinée du Mole Adriani est singulière : les ornements de ce sépulcre servirent d'armes contre les Goths. La civilisation jeta des colonnes et des statues à la tête de la barbarie, ce qui n*empécha pas celle-ci d'entrer. Le mausolée est devenu la forteresse des papes ; il s'est aussi converti en une prison; ce n'est pas mentir à sa destination primitive. Ces vastes édifices élevés sur les cendres des hommes n'agrandissent *point les proportions du cercueil : les morts sont dans leur loge sépulcrale comme cette statue assise dans nn temple trop petit d'Adrien ; s'ils vouloleut se lever, ils se casseroient la tête contre la voûte.

Adrien , en arrivant au trône , dit tout haut à l'un de ses ennemis : « Vous voilà sauvé. » Le mot est magnanime. Mais on ne pardonne pas au génie comme on pardonne à la politique. Le jaloux Adrien, en voyant les chefs-d'œuvre d'Apoliodore, se dit tout bas : « Le voilà perdu ; » et l'artiste fdt tué.

Je n'ai pas quitté la villa Âdriana sans remplir d'abord mes poches de petits fragments de porphyre, d'albâtre, de vertantique, de morceaux de stucpeintetdemosaique;ensuitej'ai toutjeté.

Elles ne sont déjà plus pour moi, ces ruines, puisqu'il est probable que rien ne m'y ramènera. On meurt à chaque moment pour un temps , une chose , une personne qu'on ne reverra jamais : la vie est une mort successive. Beaucoup de voyageurs, mes devanciers, ont écrit leurs noms sur les marbres de la villa Adriana; ils ont espéré prolonger leur existence en attachant à des lieux célèbres un souvenir de leur passage; ils se sont trompés. Tandis que je m'efiforçois de lire un de ces nomsnouvellementcrayonné, etque je croyois reconnottre , un oiseau s'est envolé d'une touffe de lierre; il a fait tomber quelques gouttes de la pluie passée; le nom a disparu.

A demain la villa d'Est'.

* Voyez d-ftpiès la Min sar Bome.

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