A M. DE FONTANES
Home, le lo janvier ISOI.
J'arrive de Naples , mon cher ami , et je vous porte un fruit de mon voyage, sur lequel vous avez des droits : quelques feuilles du laurier du tombeau de Virgile. « Tenei nnnc Parthenope, » Il y a longtemps que j*aurois dû vous parler de cette terre classique, faite pour intéresser un génie tel que le vôtre; mais diverses raisons m'en ont empêché. Cependant je ne veux pas quitter Rome sans vous dire au moins quelques mots de cette ville fameuse. Nous étions convenus que Je vous écrîrois au hasard et sans suite tout ce que je penserols de l'Italie , comme je vous dlsois autrefois l'impression que faisoient sur mon cœur les solitudes du Nouveau-Monde. Sans autre préambule, je vais donc essayer de vous peindre ies dehors de Rome, ses campagnes et ses ruines.
Vous avez lu tout ce qu*on a écrit sur ce sujet ; mais je ne sais si les voyageurs vous ont donné une idée bien Juste du tableau que présente la oam*
pagne de Rome. Figoretf-Tous quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylene, dont psrle l'Éerltnre ; un aliénée et une solitude aussi vartei que le bruil et le tumulte des hommes qui te presooient jadis sur ee soi. On croit y entendre retentir cette malédicti<m du prophète : VemeiU Ubé du» hme auMo in He umm^ itetUUasei vidMas *i Voué apercevez çà et là quelques boatt de voies romaines dans des Ueuz eè il ne paen plus personne^ qudques traces dcsséAées dei torrents de Fhiver : ces traees, vues de loin, est elles-mêmes l'air de grands ehemms battus el fréquentés , et elles ne sont que le lit désert d'une onde orageuse qui s'est écoulée comme le peuple romain. Apeine découvrez-vous quelques arbres, mais partout s'élèvent des ruines d'aquedaes et de tombeaux; ruines qui semblent être les forêts et les plantes indigènes d^une terre composée de la poussière des morts et des débris des empiiei. Souvent, dans une grande plaine, j'ai eni ^oir de riches moissons ; je m'en approchols : des ]le^ bes flétries a voient trompé mon oeil. Parfais, sens ces moissons stériles , vous distinguez les trseei d'une ancienne culture. Point d'oiseaux, point de laboureurs, point de mouvements champêtres, point de mugissements de troupeaux, point de villages. Un petit nombre de fermes délabrées se montrât sur la nudité des champs , les fenêtres et les portes en sont fermées; il n'en sort ni fomée, ni bruit, ni habitants. Une espèce de Sauvage, presque nu , pâle et miné par la fièvre, garde ces tristes chaumières , comme les spectres qui, dans nos histoires gothiques, défendent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin Ton diroit qu'aucune nation n'a osé succéder aux maîtres du monde dans leur terre natale, et que ces champs sont tels que les a laissés le soc de Oncinnatus, ou la dernière charrue romaine.
C'est du milieu de ce terrain inculte que domine et qu'attriste encore un monument appelé par la voix populaire le tombeau de Néron '^ que s'élève la grande ombre de la Ville Élemclie* Déchue de sa puissance terrestre, elle semble, dans son orgueil , avoir voulu s'isoler : elle s'est séparée des autres cités de la terre ; et, comme une reine tombée du trône , elle a noblement caché ses malheurs dans la solitude.
Il me seroit impossible de vous dire ce qu'on
' <t DeuK choses te viendront à la foU dans ua wQljoor, « stérilité et veuvage. » IsaIe. .
' Le vérilabte tombeaa de Iférao éSoK à la porte tftf Peu pie, dans rendroit même où Ton a it&tt depuis llIgUie de Santa Maria del Popolo.
VOYAOÈ EN ITALIE.
IM
éprrave iordqiiè RMOti vdos dp{»i«tl todt û ccmp av millea de ses royanoies tides , inania régna y et qu'elle a Tatr de se lever pour tous de la tombe 00 elle étoH eooeMe. Tâches de toi» flgorer ce troable et oel éUmneaieiit qat saisiMoient les propliètes, lersqoe Dieu letr ^Tojoit la viston de qm^oe eité à laqoelie 11 aToit attaché les destiiiéee de son peuple : Quasi aspêcius spiendoris '. La dniltttade des souvenirs, rdxyndance Ûea sentiments, vons oppressait ; votre âme est bonleversée à Paspeét de cette Rotne qui a recifeilli deu fois la soecesskm dn monde , comme héritière de Satame et de lacob '.
YoQB croira peut-être , mon ehet ami , d'après eetle deserlpHon , qu'il n*y ir rien de plus affreux qne les campagnes romaihes? Tons vous trom* fierles beancoop ; elleso&t one inconce vidule grandeur : Où est tonfonrsprét^ en leê regatrdant, à 8*éerfer avee Yirglie :
Salve, magna luutéDl fragaoi, Satarnla telloâ,
Si voos les voyez en éconinniste, elles vons désoiemit; si voos les contemples en aitiste, en poète , et même en philosophe, vons ne voudriez pent-étre pas qu'elles fassent autrement L'aspect d*on champ de blé ou d'un coteau de vignes ne vons donneroit pas d'aussi fortes émotions que la vue de cetfe terre dont la culture moderne n'a pas rajeuni le sol, et qui est demeurée antique comme les mines qui la couvrent.
Bien n'est comparable pour la beauté aux lignes de rhorizon romain, à la douce inclinaison des plans, aux contours suaves et fuyants des montagaes qui le terminent. Souvent les vallées dans la campagne prennent la forme d'une arène , d'un cirque, d'un hippodrome ; les coteaux sont taillés en terrasses, comme si la main puissante des Romains avolt remué toute cette terre. Une vapeur particulière, répandue dans les lointains, arrondit les objets et dissimule ce qu'ils pourrolent avoir de dar ou de heurté dans leurs formes. Les ombres ne sont jamais lourdes et noires; il n'y a pas de masses si obscures de rochers et de feuillages ,
> « Cétolt comme ane vMod de splendear. » txtcn,
^ Montaigne décrit ainsi la campagne de Rome, teiie qu'elle éUM il y 8 eirvlron deox cents ans :
« Nous avions loin , sar nostre main gauche , 1* Apennin , le « prospect du pays mal plaisant , bossé, plein de profondes • fondaces , Incapable d'y recevoir nulle conduite de gens de « gnene en ordonnance : le terroir nu , sans arbres , une « boom partie stérile, le pays fort ouvert tout autour, et « plus de dix milles à la ronde; et quasi tout de cette sorte, « tan pea peuplé de nalaont. »
' « Salut, terre féconde , terre de Saturne, mère des grands m faommes ! »
dafls lesquefles II ne s'Instnae toujours un peu de lumière. Une teinte slngiiHèremetit harmonieuse marie la terre , le ciel et les eaux : toutes les surfaces, au moyen d'unegradltioninsensibledccoo' leurs , s'unissent par leurs extrémités , suis qu'on puisse déterminer le point oti une nuance finit et ob l'autre connnenee. Vous avez sans doute ad* miré dans les paysages de Claude Lorrain cette lumière qui semble idéale et plus belle que naturc? eh bien 1 c'est la lumière de Borne 1
Je ne me lassais point de voir à la trilla Bor* ghèse le soleil se coucher sur les cyprès du mont Marins et sur les pins de la iHlla Pamphili , plantés par le nostre. J*ai souvent aussi remonté le Tibre À Poote^^fole , pour Jouir de cette grande scène de là fin du Jour. Les sommets des montagnes de la Sabine apparolssent alors de lapis-lazulietd'opale, tandisque leurs baseset leurs flancs sont noyés dans une vapeur d'une teinte violette et purpurine. Quelqnefoisdebeaux nuages comme des chars légers, portés sdr le vent du soir avee une grâce inimitable, font comprendre l'apparition des habitants de l'Olympe sous ce ciel mythologique; quelquefois l'antique Rome semble avoir étendu dans l'occident toute le pourpre de ses consuls et de ses Césars , sous les derniers pas du dieu du jour. Cette riche décoration ne se retire pas aussi vite que dans nos climats : lorsque vous croyez que ses teintes vont s'effacer, elle se ranime sur quelque autre po^nt de l'horizon; un crépuscule succède à un crépuscule, et la magie du couchant se prolonge. Il est vrai qu'à cette heure du repos des campagnes, l'air ne retentit plus de chants bucoliques; les bergers n'y sont plus, Duicia linquimus arva! mais on voit en* core les grandes victimes du Œyiumne , des bœufs blancs ou des troupeaux de cavales demisauvages qui descendent au i)ord du Tibre et viennent s'abrenver dans ses eaux. Vous vous croiriez transporté au temps des vieux Sabinsou au siècle de l'Ârcadien Évandre , TrotfAiveç XaT^iv ^ , alors que le Tibre s'appeloit Albuia % et que le pieux Énée remonta ses ondes inconnues.
Je conviendrai toutefois que les sites dcNaples sont peut-être plus éblouissants que ceux de Rome : lorsque le soleil enflammé, ou que la lune large et rougle, s'élève au-dessus du Vésuve, comme un globe lancé par le volcan , la baie de Naples avec ses rivages bordés d'orangers , les montagnes de la Pouille, File de Caprée, la c6te du Pausilype,
' « Pateum des peuples, v Houer.
» Fid. Ttt.-Liv.
VOYAGE EN ITALIE
Baies, Misène, Cames, rAyenie, les Champs- Elysées , et toute cette terre Virgilienne , présentent un spectacle magique; mais il n'a pas selon moi le grandiose de la campagne romaine. Du moins est-il certain que l'on s'attache prodigieusement à ce sol fameux. Il y a deux miile ans que Cicéron se croyoit exilé sous le ciel de FAsie, et qu'il écrivoit à ses amis : Urbetn, mi Rufi, cole; in isia luce vive \ Cet attrait de la belle Ausottie est encore le même. On cite plusieurs exemples de voyageurs qui, venus à Rome, dans le dessein d'y passer quelques jours, y sont demeurés toute leur vie. Il follut que le Poussin vint mourir sur cette terre des beaux paysages : au moment même où Je vous écris, j'ai le lx>nheur d*y connoitre M. d'Agincourt, qui y vît seul depuis^vingt-cinq ans,. et qui promet à la France d'avoir aussi son Winckelman.
Quiconque s'occupe uniquement de l'étude de l'antiquité et des arts , ou quiconque n*a plus de liens dans la vie, doit venir demeurer à Rome. Là il trouvera pour société une terre qui nourrira ses réflexions et qui occupera son cœur, des promenades qui lui diront toujours quelque chose. La pierre qu'il foulera aux pieds lui parlera, la poussière que Je vent élèvera sous ses pas renfermera quelque grandeur humaine. S'il est malheureux , s'il a mêlé les cendres de ceux qu'il aima à tant de cendres illustres, avec quel charme ne possera-t-il pas du sépulcre des Scipions au dernier asile d'un ami vertueux, du charmant tombeau de Cecilia Metelli^ au modeste cercueil d*une femme infortunée ! Il pourra croire que ces mânes chéris se plaisent à errer autour de ces monuments avec Tombre de Cicéron, pleurant encore sa chère Tullie, ou d'Agrippine encore occupée de l'urne dcGermanicus. S'il estchrétien, ah! comment pourroit-il alors s'arracher de cette terre qui est devenue sa patrie , de cette terre qui a vu naître un second empire, plus saint dans son berceau, plus grand dans sa puissance que celui qui l'a précédé; de cette terre où les amis que nous avons perdus, dormant avec les martyrs aux catacombes, sous l'œil du Père des fidèles, paroissent devoir se réveiller les premiers dans leur poussière, et semblent plus voisins des deux ?
Quoique Rome, vue intérieurement, offre l'as-
> Il C^est à Rome quMl faut habiter, mon cher Rufiis, c*eftt « h cette lumière qu*il faut vivre. » Je crois que c'est dans le premier ou dans le second livre des ÊpUrei familières. Comme J*ai cité partout de mémoire, on voudra bien me pardonner s'il se troaye quelque inexactitude dans les citaUons.
peet de la plupart des villes européennes, toutefois elle conserve encore un caractère particaiier : aucune autre cité ne présente un pareil mélange d'architecture et de ruines , depuis le Panthéon d' Agrippa jusqu'aux murailles de Bélisaire, depuis les monuments apportés d'Alexandrie jusqu'au dôme élevé par Michel-^Ange. La beanté des femmes est un antre trait distioetif deRome: elles rappellent par leur port et leur démarclie les Clélie et les Comélle ; on croiroit voir des sta- ' tues antiques de Junon ou de Pallas, descendues de leur piédestal et se promenant autour de km temples. D'une autre part, on retrouve ches les Romains ce ton des chairs auquel les"peintres ont donné le nom deeouleur historique, et qnlls emploient-dans leurs tableaux. Il est naturel qoe des hommes dont les aïeux ont joué un si grand r61e sur la terre aient servi de modèle ou de type aux Raphaël et aux Dominiquin, pour r^réseoter les personnages de l'histoire».'
Une autre singularité de la ville de Rome, ee sont les troupeaux de chèvres, et surtout ces attelages de grands bœufs aux cornes énormes; couchés au pied des obélisques égyptiens, parmi les débris du Forum , et sous les arcs où ils passoient autrefois pour conduire le triomphateur romain à ce Capitole que Qcéron appelle /e Coftseil public de Vunivers :
Romanos ad templa Deùm duxere triumpbot.
A tous les bruits ordinaires des grandes cités , se mêle ici le bruit des eaux que l'on entend de toutes parts , comme si l'on étoit auprès des fontaines de Blandusie ou d'Égérie. Du haut des collines renfermées dans l'enceinte de Rome, on à l'extrémité de plusieurs rues , vous apercevez la campagne en perspective , ce qui mêle la vHte et les champs d'une manière pittoresque. En hiver les toits des maisons sont couverts d'herbes, comme les toits de chaume de nos paysans. Ces diverses circonstances contribuent à donner à Rome je ne sais quoi dé rustique, qui va bien à son histoire : ses premiers dictateurs conduisoient la charrue; elle dut l'empire du monde à des laboureurs , et le plus grand de ses poètes ne dédaigna pas d'enseigner l'art d'Hésiode aux enfants de Romulus :
Ascneumque cano romana per oppida carmeiu
Quant au Tibre, qui baigne cette grande cité, et qui en partage la gloire, sa destinée est tout à fait bizarre. Il passe dans un coin de Ro me
VOYAGE EN ITALIE
CM&ne if il vty étoit pas; on n'y daigne pas Jeter ks yeux, on n*en parle Jamais; on ne lM>it point ses eaox , les femmes ne s'en servent pas poor laver ; il se dérobe entre de méchantes maisons qui le oiéhent, et eoort se précipiter dans la mer, honteox de s'appeler le Tevere.
D faut maintenant , mon cher ami , tous dire ifiielqae chose de ces mioes dont vous m*avez recommandé de vous parier, et qui font une si grande partie des dehors de Rome : je les ai vues en détail, soit à Rome, soit à Naples, excepté pourtant les temples de Pa^tum , que Je n'ai pas en le temps de visiter. Vous sentez que ces ruines doivent prendre différents caractères , selon les souvenirs qui s'y attachent.
Dans une l)elle soirée du mois de Juillet dernier, j'étois allé m'asseoir au Cotisée , sur la marche d'un des autels consacrés aux douleurs de la BassiOB. Le soleil qui se couchoit versoit des fleuves d*or par toutes ces galeries où rouioit jadis k torrent des peuples ; de fortes ombres sortoient en même temps de l'enfoncement des loges et des eorridoirs , on tomboient sur la terre en larges bandes noires. Du haut des massifs de Tarchitectore, J'apercevois, entre les ruines du cAté droit de l'édifice, le Jardin du palais des Césars, avec un palmier qui semble être placé tout exprès sur ces débris pour les pdntres et les poètes. Au lieu des cris de Joie que des spectateurs féroces poos- MMcnt Jadis dans cet amphithéâtre , en voyant déchirer des chrétiens par des lions, on n'entendoit que les aboiements des chiens de Termite qui garde ces ruines. Biais aussitôt que le soleil disparut à l'horizon, la cloche du dôme de Saint- Pierre retentit sous les portiques du Cotisée. Cette correspondance établie par des sons religieux entre les deux plus grands monuments de Rome pàfenneetdeRome'chrétienne me causa une vive émotion : Je songeai que rédiilce moderne tomberait comme rédifloe antique ; Je songeai que les monuments se succèdent comme les hommes qui les ont élevés ; Je rappelai dans ma mémoire que ces mêmes Juifi qui, dans leur première captivité, travaillèrent aux pyramides de l'Egypte et aux mundlles de Babylone, avoient, dans leur dernière dispersion , bâti cet énorme amphithéâtre. Les voûtes qui répétolent les sons de la cloche chrétienne étoient l'ouvrage d'un empereur païen maitpié dans les prophéties pour la destruction finale de Jérusalem. Sont-ce là d'assezhauts sujets de méditation, et croyez-vous qu'une ville où de
CBATEAVniAMD. — TOME IT.
pareils effets se reproduisent à chaque pas soit digne d'être vue?
Je suis retourné hier, 9 Janvier, au Cotisée, pour le voir dans une autre saison , et sous un autre aspect : J'ai été étonné , en arrivant , de ne point entendre l'aboiement des chiens qui se montroient ordinairement dans les corridors supérieurs de l'amphithéâtre, parmi les herbes séchées. J'ai frappé à la porte de l'ermitage pratiqué dans le cintre d'une loge; on ne m'a point répondu : l'ermite est mort. L'inclémence de la saison, l'absence du bon solitaire , des chagrins récents , ont redoublé pour moi la tristesse de ce lieu ; j'ai cru voir les décombres d'un édifice que j'avois admiré quelques Jours auparavant dans toute son intégrité et toute sa fraîcheur. C'est ainsi, mon trèscher ami , que nous sommes avertis à chaque pas de notre néant : l'homme cherche au dehors des raisons pour s'en convaincre; il va méditer sur les ruines des empires , il oublie qull est lui-même une ruine encore plus chancelante, et qu'il sera tombé avant ces débris ' . Ce qui achève de rendre notre vie le songe d'une ombre % c'est que nous ne pouvons pas même espérer de vivre longtemps dans le souvenir de nos amis, puisque leur cœur, où s'est gravée notre image, est comme l'objet dont il retient les traits, une argile sujette à se dissoudre. On m'a montré à Portici un morceau de cendres du Vésuve, friable au toucher, et qui conserve l'empreinte, chaque Jour plus effacée, du sein et du bras d'une Jeune femme ensevelie sous les ruines de Pompela ; c'est une image assez Juste , bien qu'elle ne soit pas encore assez vaine , de la trace que notre mémoire laisse dans le cœur des hommes, eendr? et poussière^.
Avant de partir pour Napies , J'étois allé passer quelques Jours seul à Tivoli ; Je parcourus les ruines des environs, et surtout celles de la villa Adriana. Surpris par la pluie, au milieu de ma course , Je me réfugiai dans les salles des Thermes voisins du PœcUe4, sous un figuier qui avoit renversé le pan d'un mur en croissant. Dans un petit salon octogone , une vigne vierge perçoit la voûte de l'édifice, et son gros cep lisse, rouge et tortueux , montoit le long du mur comme un serpent. Tout autour de moi , à travers les arcades des rui-
• L'homme à qui cette Idtre est adreuëe n'est plu» !
{Note de Védition de I8S7.)
* PiNDJUtS.
» Job.
* MoDumeots de la villa. Voyes plos haot la deacriptton de TlvoU et de la villa Adriana, pag. 287 et suivanles.
V0VA6E EN ITALIE
nefl , s'oQvrolent des points de vue sar la campagne romaine. Des buissons de sureau rempliasoient les salles désertes où venoient se réfogler quelques merles. Les fragments de maçonnerie étoient tapissés de feuilles de scolopendre , dont la verdure satinée se dessinoit comme un travail en mosaïque sur la blancheur des marbres. Çà et là de hauts cyprès remplaçoient les colonnes tombées dans ce palais de la mort; l'acanthe sauvage rampoit à leurs pieds, sur des débris, comme si la nature s'étoit plu à reproduire sur les chefs^'œuvre mutilés de rarchitecture l'ornement de leur beauté passée. Les salles diverses et les sommités des ruines ressembloient à des corbeilles et à des bouquets de verdure : le vent agltolt les guirlandes humides , et toutes les juntes s'inclloolent sous la pluie du ciel.
Pendant que Je contemplois ce tableau, mille idées conftises se pressoient dans mon esprit : tantôt J*admirois, tantôt Je détestols la grandeur ronmine; tantôt Je pensois aux vertus, tantôt aux vices de ce propriétaire du monde , qui avoit voulu rassembler une imag« de son empire dans son Jardin. Jerappelois les événements qui avolent renversé cette villa superbe ; Je la voyois dépouillée de ses plus beaux ornements par le successeur d'Adrien ; Je vôyois les Barbares y passer comme un tourbillon ) s'y cantonner quelquefois, et, pour se défendre dans ces mêmes monuments qu'ils avoient à moitié détruits , couronner l'ordre grec et toscan du créneau gothique; enfin, des religieux chrétiens , ramenant la civilisation dans oes lieux, plantoient la vigne et conduisoient la charrue dans le temple des SiaSoiens et les salles de r Académie '. Le siècle des arts renaissoit , et de nouveaux souverains achevoient de bouleverwr ce qui restoit encore des ruines de oes palais, pour y trouver quelques chefs-d'œuvre des arts. A ces diverses pensées se méloit une voix intérieure qui me répétoit ce qu'on a cent ibis écrit sur la vanité des choses humaines. Il y a même double vanité dans les monuments de la villa Adriana; ils n'étoient, comme on sait, que les imitations d'autres monuments répandus dans les provinces de l'empire romain : le véritable temple de Sérapis à Alexandrie , la véritable Académie à Athènes, n'existent plus; vous ne voyez donc dans les copies d'Adrien que des ruines de ruines.
Il faudrolt maintenant, mon cher ami, vous
> Konottents <le]«i^f7to.V<iyttU dcscrlpftioodeeettiemV/a, page 389.
décrire le temple de la Sibylle , à Tivoli, et Té* légant temple de Yesta, suspendu sur la cascade; mais le loisir me manque. Je regrette de m pouvoir vous peindre cette cascade célébrée par Horace : J'étois là dans vos domaines, vous l'héritier de Tà^XCa des Grecs, ou du simple» munditiis > du chantre de VAtt poèHque; mais Je l'ai vue dans une saison triste, et Je n'étoli pas moi-même fort gai *. Je vous dirai plus : jai été importuné du bruit des eaux , de ce brait qui m'a tant de fois charmé dans les lbrétsaniért> caioes. Je me souviens encore du plaisir que J'é« prou vois lorsque, la nnit, au milieu du déiert, mon lyôcher à demi éteint, mon guide domaDt, mes chevaux paissant à quelque distança, J'é* coutois la mélodie des eaux et des vents dans la profondeur des liois. Ces murmures, tantôt pin forts, tantôt plus foiblcs, croissant et décroiasant à chaque instant, me Daisoient tressaillir ; ehaqai arbre était pour moi une espàee de lyre harmonieuse dont les vents tiroient d'ineffables aeooids.
Ai^oord'hui Je m'aperçois que je suis heaocoup moins sensible à ces charmes de la aature; je doute quelaeataracte de Niagara meeanalt la même admiration qu'autrefois. Quand^attrèi^ Jeune , la nature muette parie beaucoup ; il y a aorabondanoe dans l'homme; tout son ateolrot devant lui (si mon Aristarq^ veut me passer «t expression) ;il espère oommuniqnersesseoaatloDS au monde, et il se nourrit demille chimèm. Hais dans un âge avancé, lorsque la perspective tpa nous avions devant nous passe derrière, que nous sommes détrompés sur une foule d'illusioDS, alors la nature seule devient plus froide et raotna parlante, les jardins parleni peu \
Pour que cette nature nous intéresse enoore, il faut qu'il s'y attache des souvenirs de la so« ciété ; lious nous suffisons moins à nous-mêmes : la solitude absolue nous pèse , et nous avons be« soin de oes conversations gui se font le seirà voix basse entre des amis ^.
Je n'ai point quitté TivoU sans visiter la mai< son du poète que Je viens de citer : elle étoit en face de la villa de Mécène; c'étoit là qu'il offroit floribus et vinogenium memorem brevis avi\ L'ermitage ne pouvoit pas être grand , car il est situé sur la croupe même du coteau; mais on
> « filéeut» simpifdié. m Hob.
' Voyez la deieri^n de TivoU, pag. as?.
' Lk Fontaine.
4 HORACB»
» N Des flean et da Tin aa génie qui ooiurappdieU briè- « veté de la vie. »
VOYAGE EN ITALIE
Mvt qo*oii d«volt être btan A l'abri dans ee lieq , •t que tout y étoit oommode quoique petit. Du Terger de?anl la maisou rœil embrassoit un pays ImoMifle : vraie retraite du poète à qui peu suffit, el qui Jouit de tout ee qui n'est pas à lui, sfathbrevi tpem longam reseees '. Après tout f I est fort aisé d*être philosophe eomme Horace. Il avoit une maison A Rome, deux PiUa A la campagne, l'une à Utique, l'autre à Tivoli. Il bQvoit d*un certain vin du consulat de Tullus avec ses amis : son In^ffel était couvert d'argenterie; il disoitftuniiièrement au premier ministre du maftre du monde : Je ne sens point les besoins ée tapasÊvreiéy tt si je voulois quelque chose de pius. Mécène j tu ne me le refuserais pas. » Avec cela on peut chanter Lalagé , se couronner de Us, gui vivent peu, parler de la mort en buvant le Fialame , et livrer au vent les chagrins.
Je remarque qu'Horace, Virgile, Tibulle, TIte-LWe, moururent tous avant Auguste, qui «ut en eeia le sort de Louis XIV : notre grand piAiei survécut un peu à son siècle , et se coucha It dernier dans la tomlM, comme pour s'assurer qu'il ne restolt rien après hii.
Il vous sera sans doute fort indifférent de savoir que la maison de Catulle est placée à Tivoli , aa-deitus de la mais<m d*Horaoe, et qu'elle sert maintenant de demeure à quelques religieux chré- 4iens; mais vous trooverei peut-étre assez re- «nrquable que i'Anoste soit venu composer ses fmbiês comiques ' au même lieu où Horace s'est Jo«é de toutes les ehoses de la vie. On se demande avec surprise comment il se fait que le chantre de Roland , retiré ehes le cardinal d'Est, à Ti* voii , ait oeosacré ses divines fdies à la France, et à la France demi-barbare, tandis qu'il avoft imis les yeux les sévères moqumeots et les graves souvenirs du peuple le plus sérieux et lé plus ci* vilisé de la terre. Au reste , la villa d'Est est la eenle ti<//a moderne qui m'ait intéressé au milieu deadébrisdeso<//ade tantd'empereurset de cta^ salaires. Cette maison de Ferrare a eu le bon* hear peu commun d^avoir été chantée par les deux plus grande poètes de son temps et les deux fh» beaux génies de l'Italie moderne.
Piaectavi , geoeroM Eroolta pvole , OfftttflMiilDctpltodor del Mflol immUo»
lppoliU>,«te.
Cest ici le cri d'un liomme heureux, qui rend
* ■ aMfcnwdaaten etpiMélioit tel kmgnci mpéniMe», »
Hoa.
* BOILCAU.
gréce à la maison puissante dont il recueille lee faveurs, et dont 11 flBdt lui-même les délices. Le Tasse, plus louchant, ftiit entendre dans son invocation les accents de la reconnoissanee d*un grand homme infortuné :
Ta magoamtiio Alfonso , Il qaal ritogU , e(c.
C'est faire un noble usage du pouvoir que de s'en servir pour protéger les talents exilés, et recueillir le mérite fugitif. Arioste et Hippolyte d'Est ont laissé dans les vallons de Tivoli un souvenir qui ne le cède pas en charme à celui d'Horace et de Mécène. Mais que sont devenus les protecteurs et les protégés? Au moment même où J'écris, la maison d'Est vient de s'éteindra; la vilia du cardinal d'Est tombe en ruine comme celle du ministre d'Auguste : c'est l'histoire de toutes les choses et de tous les hommes.
Ltoquenda tellus , el doomi , et pliMeqi Uxor ».
Je passai presque tout un Jour à cette superbe villa i Je ne pou vois me lasser d'admirer la pers^ pective dont on Jouit du haut de ses terrasses : au-dessous de vous s'étendent les Jardins avep leurs platanes et leurs cyprès; aprà les Jardins viennent les restes de la maison^de Méqèiie , placée au bord de l'Anio ' ; de l'autre c6té de la rit vière, sur la colline en face, règne un bois de vieux oliviers, où Ton trouve les débris de la vilia de Varus ' ; un peu plus loin , à gauche , dans la plaine , s'élèvent les trois monts ManiieelH, Sat^ Francesca et San^Angelo, et entre les somipets de ces trois monts voisins apparaît le commet lointain et azuré de l'antique Soracte ; à l'horizop et & l'extrémité des campagnes romaines, en décrivant un cercle par le couchant et le midi, oa découvre les hauteurs de Monte*-Fiescone,Bome| Civita-Vecchia, Ostie, la mer, Froscati, surmonté des pins de Tusculum ; enfin , revenant chercher Tivoli vers le levant, la circonférence entière de cette immense perspective se termine au mont Bipoli , autrefois occupé par les maisons de Brutus et d'Atticus , et au pied duquel se trouve la villa Adriana avec toutes ses ruines.
On peut suivre au milieu de ce tableau le cours du Teverone , qui descend vers le Tibre , Jusqu'au pont où s'élève le mausolée de la famille Plautia, bâti en ferme de tour. Le grand chemhi de Bome
' « nfaadra quitter la terre» une malaon^une épouse cbé* rie. » Hoa.
* AaJourd*hai le Teverone,
* Le Varus qui fut massaeré avee les légloas en Germanie, Voyez radmirable morceau de Tacite.