‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 72 sur 170 · AB. IPSO. CONSTANTEB. HABITA · texte numérisé non relu

AB. IPSO. CONSTANTEB. HABITA

ET. OBSEBVATA.

VIXlT. AlfNOS.... MENSES.... DIES....

HARROKliB. ttONTiBUS. RATA.

IHIirt..M BIB.... I^BRSIS..».

ÀlfRO. DOMIRI. M. D.CCC. \

La simplicité de cette épitaphe , et surtout la note qui raccompagne, me semblent extrêmement toudiantes.

Pour cette fois , J'ai fini ; Je vous envoie ce monceau de mines, faite»«n tout ce qu*il vous plaira. Dans la Description des divers objets dont Je vous ai parlé, Je crois n'avoir omis rien de remarquable, si ce n'est que le Tibre est toujours le flanus lïberinus de Virgile. On prétend qu*il doit cette couleur limoneuse aux pluies qui tombent dans les montagnes dont 11 descend. Souvent, par le temps le plus serein, en regardant couler

* Sic inscribendum, me, ut opinor tt opto, prdemofiente ; $ed, aliter Jubénte Dco, aliter inscribenduià i

Qui. Juxta. eam. urcophago. on».

CoMÛtuiu crtt fiudBpriinum.

I « Id Kposê Hélolte B. 8t oomteiM d*AI., irhitfre put m» é aïeux , célèbre par les sréeei et sa persomne , par les agr^ a ments et son esprit, et par la oamlear InooBBparabfe de • ton àme. Inhonée près de Victor Alfleri , dans on même k tombean ^, Il la préféra pendant Hngt-slx anse tontes In m choses de la terre. Mortelle, elle Ait constamment servie k et honorée par lui comme si rite eât été vne divinité.

«Hée àMons;cHeTécnt..etmoantt In... »

** AtBsl J'ai écrit , espérant , désirant mourir le premier ; mais sH flaa à DIen 4*et ortonaer autrement. M fendra aan-tawa tertre :

fi^àmm^pmt k^v•^^nii4êflt!iorJi^f^Êri,fm^mi^è^mmmêe' veH préi d'elle dont un mime tombeau, \

'\ I M 1 1 1 1 .i ri w- ;r ;

résje mesuisreprésatéusvis au milieu des orages: lecestedeMii cours passe en vain sous un del pur; le fleuve demeute teint des eaux de la teo^le qui reoi troublé dans sa course*

(ADVERCHB.)

VOYAGE A CLERMONT

s, s, 4, fteteaeètieoi.

Me voici au berceau de Pascal et au tombeai de Hasslllon. Que de souvenirs! les aneiens roii d'Auvergne et Tinvaslon des Romains, César el ses légions , Vercingetbrix , les derniers eHbHs de la liberté des Gaules contre un tyran étranger, puis les Visigoths , puis les Francs , puis les évé* ques , puis les comtes et les Dauphins d'An w gne, etc.

G^f^ot^a^ o^'tlkm Gef^otTfei, n'est pas G^ mont s sur eette colline de Gergoye que \^\ns* cols au sud-est , étoit la véritable Gergovie. YdH Mont-Rognon , JToii^ Rît§ù9i» , dont César s'akH para pour couper les vivres aux Gaulois reofer^ mes dans Gergovie. Je ne sais quel Dan^n Mil sur le Mont^Rugosîts un château dont les miaei subsistent.

Clermont étcrft Nemossus, à supposer qaH n^ ait pas de fkusse lecture dans Strabou; il éMt encore Netnetum, Angnsîo Nemehtm, Amm urbSf ûivitas Atvemaj ùppiâumAtverntm, témoin Pline, Ptolémée, la carte de Peutinger, ete.

Mais d'où lui vient ce nom de dermdntf et quand a-t-11 pris ce nom ? Dans le neuvième siècle, disent Loup de Ferrières et GniHaume da Tyr : il y a quelque chose qui tranche mieux ia question. L'Anonyme, auteur des Gestes de Pipin, ou, comme nous prononçons. Pépin, dit : Maximam partem Aqmtaniœ t«stofw, nsfus urbem Arvemam, cum otnni exefciXu veaâMi (Ptptntf^) CLABfe MoNTitic ensUmm tûphm} aiguë succensum bellanâo cepit.

Le passage est curieux en ce qui! dMi^ ^ ville, urbem Arvemam, du château CStofv Coft* tem castrum. Ainsi la ville romaine étdt aa bas du monticule, et elle étoit défendue par un ché* teau bâti sur le monticule : ce château A^tiplietoit CiêrmmU Les habitants de la ville basas au de la ville romaine, Arvemi urbs, fatigués d'étie sans cesse ravagés dans nne vHte ouverte, se tttirèrent peu à peu autour etsous kprotectkmda

VOYAGE A CLERMOIfT.

«bateau, Ube nouvelle ville du nom de Clermont s'éleva dans Tendroit où elle est aujoard'hui , ^rera le mllIeQ do huitième sièele , un sièele avant r^ioque fixée par 6nlUaume de Tyr.

Faut-ii croire que les anciens Arvemes, les Auvergnats d*aiyourd'hui , avolent fait des ineuraioDS en Italie, avdnt l'arrivée du pieux Énée, au Csnt-il croire, d'après Lueain, que les Arveraes descendole&t tout droit des Troyeos? Alors, Ils ne se seroient guère mis en peine des imprécations de Udoo , puisqu'ils s'étoient faits les al* liés d'Annibal et les protégés de Garthage. Selon Jes druides , si toutefois nous savons ce que disoient les druides, Pluton auroK été le père des Arvemes : cette fable ne pourroi^elle tirer son origine de la tradition des anciens volcans d'Auvergne?

Faut-il croire , avec Athénée et Strabon , que Loerius, roi des Arvemes, donnoit de grands repas à tous ses sHjets, et qu'il se promenolt sur un char élevé, en jetant des sacs d'or et d'argent à la foule? Cependant les rois gaulois ( Cœsar. Cornu) vivoieat dans des espèces de huttes faites de hokA et de terre, comme nos montagnards d'Auvergne.

Faut-il croire que les Arvemes a voient enrégimeaté des chiens , lesquels manœu vroient comme des troupes régulières, et que Bituitus avolt un «asea grand nombre de ces chiens pour manger toute une armée romaine?

Fautpil croire que ce roi Bituitus attaqua avec deux eent mille combattants le consul Fabius qui n'avoit que trente mille hommes? Nonobstant ce, les trente mille Romains tuèrent ou noyèrent dans le Rhône cent cinquante mille Auvergnats, ni plus ni moins. CkNnptons :

Cinquante mille noyés, c'est beaucoup.

Cent mUle tués.

Or, oomme il n'y avoit que trente mille Ro» aalas, chaque légionnaire a dû tuer trois Au vergnats, ee qui fisit quatre-vingt-dix mille Auver^ gnats.

BcalCBt dix mille tués à partager entre les plus fbrts tueurs, ou les madiines de l'armée de Fabltts»

Bien entendA que les Auvergnats ne se sont pas déhodos du tout, que If^ors dilens enrégi*nacHléa nVmt pas Ibit meilieurt continance; qu'un seul coup d!épée, de pllum, de flèche ou de frottde , dament ajissté dans une partie mortelle, a suffi pour tuer son homme ; que les Auvergnats

n'ont ni fui, ni pu fàir; que les Romains n'ont pas perdu un seul soldat, et qu'enfin quelques heures ont suffi matériellement pour tuer avec le glaive cent mille hommes; le géant Robastre étoitun Myrmidon auprès de cela. A l'époque de la victoire de Fabius, chaque légion ne trainoit pas encore après elle dix machines de guerre de la première grandeur, et cinquante plus petites.

Faut-il croire que le royaume d'Auvergne, changé en république , arma, sous Vercingeto^ rix, quatre cent mille soldats contre César?

Faut-il croire que Nemetum étoit une tille Immense qui u*avoit rien moins que trente portes?

En fait d'histoire , Je suis un peu de l'humeur de mon compatriote le père Hardouin , qui avoit du bon : il prétendoit que l'histoire ancienne avoit été refaite par les moines du treizième siècle, d'après les Odes d'Horace, les Géorgiques de Virgile, les ouvrages de Pline et de Cicéron. Il se moquoit de ceux qui prétendoient que le soleil étoit loin de la terre : voilà un homme rai^ sonnable.

La ville des Arvemes, devenue romaine sous le non d*AugîutO'Nemetum, eutun capitole, un amphithéâtre, un temple de Wasso-Galates, un colosse qui égaloit presque celui de Rhodes : Pline nous parle de ses carrières et de ses sculpteurs. Elle eut aussi une école célèbre, d*où sortit le rhéteur Fronton , maître de Marc- Aurèle. AugusUh-Nemetum^ régie par le droit lie tin , avoit u n sénat ; ses citoyens, citoyens romains, pottvoient être revêtus des grandes charges de l'État : c'était encore le souvenir de Rome repu* blicaine qui donnoit la puissance aux esclaves de l'empire.

Les collines qui entourent Clermont étolent couvertes de bols et marquées par des temples : à Champturgues un temple de Bacchus , à Mont* Juset un temple de Jupiter, desservi par des femmes-fées (fatums fatitUeœ ) , au Puy de Mon« taudon un temple de Mercure ou de Tentâtes; (Montaudon, Mans Tentâtes)^ etc.

Nemetum tomba avec toute l'Auvergne sous la domination des Visigoths, par la cession de l'empereur Népos ; mais Alaric a3'ant été vaincu à la bataille de Youillé, l'Auvergne passa aux Francs. Vinrent ensuite les temps féodaux , el ^ le gouvernement souvent indépendant des évé* ques, des comtes et des Dauphins.

Le premier apôtre de l'Auvergne ftat saint Austreraolne : la GiUHa ehristiana compte quatre^

VOYAGE A CLEBHONT.

\lngt-8etze évèquea depuis ce premier évèque Jusqu'à Massilion. Trente et un ou trente-deux de ces cvéques ont été reconnus pour saints ; un d*entre eux a été pape, sous le nom d'innocent YI. Le gouvernement de ces évéques n'a rien eu de remarquable : Je parlerai de Caulin.

Cl&iiping disoit à Thierry, qui vouloit détruire Ciermont : « Les murs de cette cité sont très-forts , « et remparés de lx>ulevards inexpugnables; et, • afin que Votre Mi\jesté m*eotende mieux , Je parle « des saints et de leurs églises qui environnent « les murailles do cette ville. »

Ce fut au concile de Ciermont que le pape Urbain II prêcha la première croisade. Tout Tauditoire s*écria : ^Diex elvoltf «et Aymar, évèque du Puy, partit avec les croisés. Le Tasse le fiiit tuer par Clorinde,

ru del sangue sacio

Su r trine femminlU, «inpio lavacro.

I^ comtes qui régnèrent en Auvergne , ou qui en ftircnt les premiers seigneurs féodaux , produisirent des hommes assez singuliers. Vers le milieu du dixième siècle , Guillaume , septième csomte d* Auvergne, qui, du c6té maternel, desoendolt des Dauphins viennois, prit le titre de ihiuphin et le donna à ses terres.

Lo llls de Guillaume s*appela Robert ^ nom des avt^ntures et des romans. Ce second Dauphin d'Auvergne favorisa les amours d'un pauvre chevalier. Robert avoit une sœur, femme de Ber^ trand T*, sire de Mercœur; Pérob, troubadour, almoit cette grande dame; il en fit Tayea à Robert, qui ne s'en fâcha pas du tout : c'est l'histoire du Tasse retournée. Robert lui-même étoit poète, et échangeoit des sirventes avec Richard Cœur de Lion.

Le petit-flls de Robert, commandeur des templiers en Aquitaine , fut brûlé vif à Paris : il expia avec courage dans les tourments un premier moment de foiblease. Il ne trouva pas dans Philippe le Bel la tolérance qu'un troubadour avoit rencontrée dans Rol)ert : pourtant Philippe, qui brûioit les templiers , faiaoit enlever et souffleter les papes.

Une multitude de souvenirs historiques s'attachent à différents lieux de l'Auvergne. Le village de la Tour rappelle un nom à Jamais glorieux pour la France, la Tour d'Auvergne.

Marguerite de Valois se oonsoloit un peu trop gaiement à Usson de la perte de ses grandeurs et des malheurs du royaume; elle avoit séduit le

marquis deCai^llac, qui la gardoitdanscedi&teau. Elle falsoit semblant d'aimer la femme de Canillac : « Le bon du Jeu, dit d'Aubigaé, fiit « qu'aussitost que son mari (Canillac) eut le doi « tourné pour aller à Paris, Marguerite la des* « pouiila de ses beaux Joyaux , la renvoya oomoM « une péteuse avec tous ses^'gardes, et ae rendit « dame et maistresse de la place. Le marqub se « trouvabeste,etservitderiséeauroideNavarre.» Marguerite almoit beaucoup ses amants tBmdii qu'ils vivoient ; à leur mort elle les pleurait, fÉisoildesYcrs pour leur mémoire, dédaroitqo'dk leur seroit toujours fidèle : Mentem Venus ips$ dedU:

Atys, de qui la perte attriste BesaDoéH; Atys, digne des voeux de tant d'Ames bien nées, Que favois élevé pour montrer aux hamains Une ceuvre de mes mains.

Si Je cesse d*almer, qu*on cesse de prétendre : Je ne veux désormais être prise, ni pcéndie.

Et, dès le fuAr même, Marguerite étolt prise et mentoit à son amour et à sa muse.

Elle avoit aimé la Molle, décapité avec Gooonas : pendant la nuit, elle fit enlever la tête de ce Jeune homme, la parfuma, Fenterradeses propres mains, et soupira ses regrets an bel Hyacinthe. » Le pauvre diable d'Aubiae, en « allant à la potence, au lieu de se souvenir de « son ame et de son salut, baisoit un maDchoo « devoleurs raz bleu qui lui restoit des bieofiiits « de sa dame. » Aubiac, en voyant Marguerite pour 4a première fois, avoit dit : « Je vondrois « avoir passé une nuit avec elle, à peine d*étit « pendu quelque temps après. >» Martiguesportirit aux comliats et aux assauts un petit chien qoe lui avoit donné Marguerite.

D'Aubigné prétend que Marguerite avoit fidt faire à Usson les lits de ses dames extrêmement hauts, » afin de ne plus s'escorcher, comme elle « soulolt,lesespauieseos'yfourrantàquatrepieds

« pour y chercher Pominy , > fils d'un diaudroanier d'Auvergne , et qui , d*enjhnt de choeur qa*il étoit, devint secrétaire de Marguerite.

Le même liistorien la prostitue dès l'âge deoBze

ans à d'Antragues et àCharin; il la livre àses deux frères, François, duc d'Alençon, et Henri III; mais il ne faut pas croire entièrement les satires de d'Aubigné, huguenot hargnenxi ambitieux mécontent , d'unesprit caustique : Pibracet Brantôme ne parlent pas conome lui.

Marguerite n*aim<Mt point Henri IV, qu'elle trouvoit malpropre. Elle reeevoit Champvalloii

VOYAGE A CLERMONT

IfS

« dansiiQ IH ëdairé avec des flambeaux, et^tre « denxlinoeols de taffetas noir . » Elle avoit écouté M. de Mayenne, bon compagnon gros et gras, ei voluptueux comme elle ; et ce grand degousté de vicomte de Turenne, et ce vieux rufian de Fibracy dont elle montroit les lettres pour rire à Henri IY;etcepetUchie6n de valet de Provence, Daie^ qu'avec six aulnes d'étoffe elle avoit anobli ikme Vsson; et ce bec-Jaune de Bajaumont, le dernier de la longue liste qu'avoit commencée d'Antragoes, et qu'avoiant oontinaée, avec les ftvoris déjà cités , le duc de Guise , Saint-Luc et Bussy.

SeloQ le père Lacoste , la seule vue de l'ivoire dm bras de Marguerite triompha de Ganillac.

Pour finir ce notable commentaire, qui m'est esehappéd^unftux de caquet, comme parle Montaigne, je dirai qne les deux lignées royales des d*OrléBiis et des Valois avoient peu de mœurs, mus qu'elles avoient du génie ; elles aimoient les lettres et les arts : le sang françois et le sang italien se méloient en elles par Valentine de Milan et Catherine deMédicis. François Y' étoit poète, témoin ses vers charmants sur Agnès Sorel ; sa SKor, la rogne de Navarre, contoit à la manière de Booeaoe ; Cliarles IX rivalisoit avec Ronsard ; les chants de Marguerite de Valois , d'ailleurs tolérante et humaine (elle sauva plusieurs victi* mes à la Saint-Barthélémy), étoient répétés par tonte la ooar : ses Mémoires sont pleins de dignité, de grâce et d'intérêt.

Le siècle des arts en France est celui de François 1^ en descendant jusqu'à Louis XIII , nullement le siècle de I/rais XIV : lepetit palais des Toileries, le vieux Louvre, une partie de Fontainebleau et d'Anet, le palais du Luxemhourg, sont on étoient fort supérieurs aux monuments dn grand roi.

C*étoft tout on autre personnage que Marguerite de Valois^ ce chancelier de l'Hospital , né à AIgneperse , à quinze ou seize lieues d'Usson. « G*estoit un autre censeur Gaton, celui-là, dit « Brant^e^tet qui savoit très-bien censurer et cor- « riger le monde corrompu. Il en avoit du moins m toute l'apparence avec sa grande barbe blanche, « son visi^ pasie , sa façon grave , qu'on eust dit « à le voir que c'estoit on vrai portrait de saint • Jérosme.

« Il ne failoit pas se jouer avec ce grand Juge « et rude magistrat; si estoit-il pourtant doux < ^peiquefoiS) là où il voyoit de la raison,.... Ces

< belles-lettres humaines lui rabattoient beaucoup « de sa rigueur de Justice. U estoit grand orateur « et fort disert ; grand historien , et surtout très* « divin poète latin, comme plusieurs de ses œu-»

< vres l'ont manifesté tel. »

Le chancelier de l'Hospital, peu aimé de la cour et disgracié , se retira pauvre dans une petite maison de campagne auprès d'Étampes. On i'ac* cusoit de modération en religion et en politique : des assasstais furent envoyés pour le tuer lora du massacre de la Saint-Barthéiemy. Ses domestiques vouloient fermer les portes de sa maison : « Non, non, dit-il; si la petite porte n'est bas* « tante pour les faire entrer, ouvrez la grande. »

La veuve du duc de Guise sauva la fille du chancelier, en la cachant dans sa maison; il dut luimême son salut aux prières de la duchesse de Savoie. Nous avons son testament en latin ; Brantôme nous le donne en françois : il est curieux; et par les dispositions et par les détails qu'il renferme.

« Ceux , dit l'Hospital , qui m'avoient chassé , « prenoient une couverture de religion; et eux* « mesmes estoient sans pitié et religion ; mais Je « vous puis assurer qu'il n'y avoit rien qui les « esmust davantage que ce qu'ils pensoient que a tant que Je serois en charge il ne leur seroit per- R mis de rompre les edits du roi , ni [de piller ses « finances et celles de ses sujets.

« Au reste , il y a presque cinq ans que Je mené « ici la vie de Laërte... et ne veux point rafrais- « chir ia mémoire des choses que j'ai souffertes en « ce despartement de la cour. »

Les murs de sa maison tomboient ; il avoit de ia peine à nourrir ses vieux serviteurs et sa nombreuse famille ; il se consoloit , comme Gicéron , avec les Muses : mais il avoit désiré voir les peuples rétablis dans leur liberté , et il mourut lorsque les cadavres des victimes du fanatisme n'avoient pas encore été mangés par les vers, ou dévorés par les poissons et les vautours.

Je voudrois bien placer Ghâteauneuf de Ran* don en Auvergne ; il en estsi près I G'est laque du Guesclin reçut sur son cercueil les clefs de la forteresse ; nargue des deux manuscrits qui ont fait capituler la place quelques heures avant la mort du connétable. « Vous verrez dans l'histoire de « ce Breton une ame forte, nourrie dans le fer, « pétrie sous des palmes, dans laquelle Mars fit « escholc longtemps. La Bretagne en fut l'essai ; « l'Angiois, son boute-hors; laGastlIle, son chef-

VOYAGE A CLEBMORT.

« d'oBQvre : doot les actloDS n^estoientqneheraQlts

• de u gloire ; lesde&veart, tbeastres élevés à sa

• ooQStaiice ; le cereuef I , emtesemeot d'an im* « mortel trophée. •

L'Auvergne a subi le jong des Vlslgoths et des Francs , mais elle n'a été colonisée que par les Romains ; de sorte que, s'il y a des Gaulois en France, il faut les chercher en Auvergne, mon» tes Oeiiorum. Tous ses monuments sont celtiques ; et ses anciennes maisons descendent ou des ftimilles romaines consacrées à Tépiscopat, ou des ûuniUes indigènes.

La féodalité poussa néanmoins de vigoureuses racines en Auvergne ; toutes les montagnes se hérissèrent dechâtaaux. Dansces châteaux s'établirent des seigneurs qui exercèrent ces petites tyrannies , ces droits Miarres, enfhnts de l'ar» bitraire, de là grosslèreié desmours et de l'ennuL A Langeae , le Jour de la fête de saint Galles , un ehàtelain Jetolt un millier d'œafli à la tétt des paysans, comme en Bretagne, chez un autre seigneur, on apportoit un œuf garrotté dans un grand chariot tratné par six bœufs.

Un seigneur de Toumemine, assigné dans scm manoir d'Auvergne par un huisrier appelé lotip, lui fit couper le poing , disant que Jamais loup ne s'étoit présenté à son château , sans qu'il n'eût laissé sa pâte clouée à la porte. Aussi arriva*t-ii qu'aux grands jours tenus à Clermont en 1666, ces petites firedaines produisirent douze mille plaintes rendues en Justice criminelle. Presque toute la noblesse Ait obligée de ftiir, et l'on n*a point oublié Thomme aux doute apAres, Le cardinal de Richelieu lit raser une partie des châteaux d'Auvergne ; Louis XIV en acheva la destruction. De tous ces donjons en ruine, un des plus célèbres est celui de Murât ou d'Armagnac. Là fut pris le malheureux Jacques, duc de Ne« moors. Jadis lié d'amitié avec ce Jean V, comte d'Armagnac, qui avolt épousé put)liquement sa propre sœur. En vain le duc de Nemours adressa* t*ii une lettre bien humble à Louis XI, itrite en laçage de fo BaslMe^fX^éslepaiwfre Jacques; il fût décapité aux halles de Biris, et ses trois

Jeunesflls, placés sous l'échafaud,fàrent couverts du sang de leur père.

Charles de Valois , doc d'Augouléme , fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet, fi-ère utérin de la marquise de Vemeuil, fut investi du comté de Clermont et d'Auvergne. Il entra dans ks complots de Bifon, dont la mort et Justement

reprochée à Henri IV. A la mortdeHsari III) Henri IV avolt dit à Armand de Gontand, bsns deBiron : CestàeesteheunpCUfmi^fsêvm metiieMia main droite à ma couronne; venep moi servir de père et d'ami contre cet gens fd n'aiment ni vous ni moi. Henri aun^ dû guder la mémoire de ces paroles ; il auroit dû se wm* nir que Charles de Oontaud,fll8d'Amiand,svak été son compagnon d'armes; il auroit dâiem» venir que la télé de celui qui avoit mis /à suai dwOe à sa oounmne avoit été emportée psr n boulet : ce n'était pas an Béamols à JoioAitlâ tête du fils à la tête du père.

Le tomte d'Auvergne , pour de nouvellsilstrigues, fût arrêté à Clermont; sa maltrcsn, h dame de Châteaugay , menaçoit de tuer de ceot eoops de pistolet et de cent coups d*^ ttm et Murât qui avolent saisi le comte : elle as tn personne. Le comte d'Auvergne Ait misa Isl» tille; il en sortit sous LouiaXIII, et véoBtJeBqi'M 1650 : c'étoit ia derniers goutte du sangdœ Va* lois.

Leduc d'Angoniême était brave, légeret lettré comme tous les Valois. Ses Mémoires eeaUeBaest une relation toudiantede la mortde Heacl 10)<t un récit détaillé du combat d'Arqués, aoqsil Wi duc d'Angouléme, s'étoit trouvé à l'âgedsKiii ans. Chu-geant Sagonne , ligueur décidé ,q«i M crioit :« Du Ibuet I du fouet I petit garçon I » il tsi cassa lacuissed'unooup de pistolet, etobUotlci prémices de la victoire.

L'Auvergne fût presque toujours en réfslte sous la seconde race ; elle dépendoit de l' AqaitalM] et la charte d'AaIon a prouvé que les prenlen ducs d'Aquitaine descendolent enllgaedirscleiii la race de Clovf s ; ils combattoient doae les O lovingiens comme des usurpateurs du trône. Sosi la troisième race, lorsque la Guyenne, fief de II couronnede France, tomlM parallianeeet hMtage à la couronne d'Angleterre , i^Àuvergnsse trosvi anglolse en partie : elle fût alors ravagée psr i« grandes compagnies , par leséooreheurs, ele. Os chantoit partout des complaintes httnes ssrta malheurs de la France :

Plange regni respublica , Tua sctM et MhlMMtlM Datolatttr, eUi.

Pendant les guerres de la Ligue, PAuvergsi eut beaucoup à souffHr. Les sièges tfisssirc »st fnneux : le capitaine Merle , partisan pfotesîastj fliécereher vift tMis rdigieux de VMèyt fb^

Voyage a glermont.

ta

iolre. Ge ii*étoll pas la peine de crier si haut contre les violences des catholiques.

On a faeaaooup cité , et avec raison , la réponse do gouverneur de Bayonne à Gliarles IX qui lui ordonnoit de massacrer les protestants. Mont-» moriB, commandant en Auvergne à la même époque , fit éclater la même générosité. La noble famille qui avoit montré un si véritable dévouement à son prince , ne Ta point démenti de nos jours; elle a répandu son sang pour un monarque aussi vertueux que Charles IX fut criminel.

Voltaire mus a conservé la lettre de Montmo^ fin»

«Sire,

« J'ai reçu un ordre , sous le sceau de Votre « Majesté, de faire mourir tous les protestants « qui sontdans ma province. Je respecte trop Vo- • tre Majesté pour ne pas croire que ces lettres « sont supposées; et st, ce qu'à Dieu ne plaise, « Tordrecst véritablement émané d'elle , Je la res- « pecte aussi trop pouf lui obéir. »

Cest de Clermont que nous viennent les deux .ptas aoctau historiens de la France, Sidoine ApotUnalre cl Grégoire de Tours. Sidoine , natif de Lyott et évéqne de Glermont , n'est pas seul^ BMttt on pofte , c'est un écrivain qui nous apprend coBimcnt les rois francs célébroient leurs noces dans un fourgon, comment ils s'habilloient et qud étoit leur langage; Grégoire de Tours nous dit, sans compter le reste, ce qui se passoit à CienBont de son temps ; il raconte , avec une ingénvlté de détails qui fait firémir, l'épouvantable hiatofre du piètre Anastase , enfermé par Févéque Gttiilin dans un ton^Mau avee le eadavre d'un viciliard. L*aneoâole des deux amants est aus^ fort célèbre : les deux tombeaux dl^juriosus et de Scholastlque se rapprochèrent, en ^gne de Tétroite unton de deux ehasies époux, qui ne eraignoient plus de manquer à leur serment Quelque chose de semblable a été dit depuis d'Alieilard et d'Hélolse : onn'a pas la même conâanœ dans Je fait» Grégoire de Tours, naïf dans ses pensées, bartiore dans son langage, ne laisse pas que li*élre fleuri et rhétorieien dans son style.

L'Auvergne a vu naître le eiianceiier de THoa* filai, Demat, Pascal, le cardinal de Folignae, ï'sMé Gérard, le père Sirmond ; et de nés Jours la Fayette, Deaidx, d'Estalng, GhanfiM, ThoiBas^rahbéIlelille,Cbabfol,Dulaure, Montiosier d Bamte. J'eoUiois de compter ce Liaet 9 ferme

dans la prospérité, lâche au malheur, fUsant brûler les protestants , requérant la mort pour le connétable de Bourbon , et n'ayant pas le courage de perdre une place.

Maintenant que ma mémoire ne fborttit plus rien d'essentiel sur l'histoire d'Auvergne, parlons de la cathédrale de Clermont, de la Umagne et do Puy-de-Dôme.

La cathédrale de Clermont est un monument gothique qui , comme tant d'autres, n'a Jamais été achevé. Hugues de Tours'commença à la faire bâtir en partant pour la Terre-Sainte, sur un plan donné par Jean de Caropis. La plupart de ces grands monuments ne sefinissoientqu'à force de siècles, parce qu'ils coûtoient des sommes immenses. La chrétienté entière payoît ces som* mes du produit des quêtes et des aumônes.

La voûte en ogive de la cathédrale de Clermont est soutenue par des piliers si déliés qu'ils sont effrayants à l'œil : c'est à croire que la voûte va fondre sur votre tête. L'église, sombre et religieuse, est assez bien ornée pour la pauvreté actuelle du culte. On y voyoit autrefois le tableau de la Conversion de saint Paul, un des meilleurs de Lebrun; on Ta ratissé avec la lame d'un sabre : Tïifba mil! Le tombeau de Massillon étoit aussi dans cette église; on l'en a fait disparottre dans un temps où rien n'étoit à sa place, pas même la mort.

Il y a longtemps que la Limagne est célèbre par sa beauté. On cite toujours le roi Childebert à qui Grégoire de Tours fait dire : << Je voudrois « voir quelque Jour la Limagne d'Auvergne, que « Ton dit être un pays si agréable. » Salvien appelle la Limagne la moelle des Gaules, Sidoine en peignant la Limagne d'autrefois semble peindre la Limagne d'aujourd'hui. Taceo territorii peculiarem jucfinditatem, viatoribus molle ^ frftcîuosnm aratoribus, venatoribits voluptuO" sum; quod montium cingunl dorsa pascuisy lor fera Dînetis, terrena villis, saxosa casleltts, opacu tustris, aperta cnlturiSy concavafonUbus, (ibnipîa fluminibus : quod denique ht^jusmodi esty ut semel visum advenis, muttis patri.c

OfiLtViONBBt S^Pt PCaStAnBAT,

On croit que la Limagne a été un grand lac; que son nom vient dû grec Xcfjisv : Grégoire de 'Tours écrit alternativement Idmane et Ztmantà. Quoi qull en soit, Sidoine, Jouant sur le mot, disoit dès le quatrième siècle, œquoragtxh rum î» fuOf sine peritulo^ quœsiuosœjbteimmi

-ste

VOYA&E A GLERMONT.

in segeiibus undœ. Cest en effet une mer de moissons.

La positton de Clermont est une des plus belles du monde. ^

Qu'on se représente des montagnes s*arrondlssant en un deml-oercle; un monticule attaché à la partie concave de ce demi-cercle ; sur ce monticule Clermont ; au pied de Clermont, laLimagne , formant une vallée de vingt lieues de long, de six , huit et dix de large.

La place du ' ofire un point de vue

admirable sur cette vallée* En errant par la ville au hasard, Je suis arrivé à cette place vers six heures et demie du soir. Les blés mûrs ressembloient à une grève immense, d un sable plus ou moins blond. L'ombre des nuages parsemoit cette plage Jaune de taches obscures , comme des couches de limon ou des bancs d'algue : vous eussiez cru voir le fond d*une mer dont les flots venoient de se retirer.

Le bassin de la Limagne n'est point d'un niveau égal ; c'est un terrain tourmenté dont les bosses de diverses hauteurs semblent unies quand on les voit de Clermont, mais qui, dans la vérité , offrent des inégalités nombreuses et forment une multitudede petits vallons au sein de la grande vallée. Des villages blancs, des maisons de campagne blanches, de vieux châteaux noirs, descollines rougeâtres, des plants de vignes, des prairies bordées de saules, des noyers isolés qui s'arrondissent comme des orangers, ou portent leurs rameaux comme les branches d'un candélabre, mêlent leurs couleurs variées à la couleur des froments. Ajoutez à cela tous les Jeux de la lumière.

A mesure que le soleil desçendoit à l'occident, Tombre couloit à l'orient et envahissoit la plaine. Bientôt le soleil a disparu; mais baissant toujours et marchant derrière les montagnes de Touest, il a rencontré quelque défilé déboucliant sur la Limagne : précipités à travers cette ouverture, ses rayons ont soudain coupé l'uniforme obscurité de la plaine par un fleuve d'or. Les monts qui bordent la Umagne au levant retenoient encore la lumière sur leur cime; la ligne que ces monts traçoient dans l'air se brisoit en arcs dont la partie convexe étoit tournée vers la terre. Tous ces arcs se liant les uns aux autres par les extrémités, imitoient à l'horizon la sinuosité d'une guir^

* Je n*ai Jamais pu lire le nom k demi «fTacé dans Torigiliai éertt «a crayoo ; c'tU Hoa doute la plaee de lande.

lande, ou les festons de ces dnq^eries qae roa suspend aux murs d'un palais avec des roses de bronze. Les montagnes du levant dessinées de la sorte, etpeintes,oommeje l'ai dit, des reflets du soleil opposé, ressembloient à un rideau de moire bleue et pourpre ; lointaine et dernière décoratioii du pompeux spectacle que la Limagne étaloit à mes yeux.

Les deux degrés de différence entre la latitude de Clermont et celle de Paris sont déjà sensibles dans la beauté delà lumière : cette iomièpe est plus fine et moins pesante que dans la Yallée de la Seine ; la verdure s'aperçoit de plus loio et parolt moins noire :

Aâkn donc , Chamonat ! adiea , frais payiages ! n semble qa*an autre air parfume vos rirages; n semble que leur vue ait ranimé oms sens, M*ait redonné la Joie, et rendu mon prlntempi.

Il faut en croire le poète de l'Auvergae.

J'ai remarqué ici dans le style de rarchiteclnn des souvenirs et des traditions de l'Italie : kstdts sont plats, couverts en tuiles à canal; les Ugoes des murs, longues ; les fenêtres, étroites etpeitès haut; les portiques, multipliés; les fontaines, fréquentes. Rien ne ressemble plus aux villesetanx villages de l'Apennin que ies villes et les vilkgei des montagnes de Thiers, de fautre côté de la Lî* magne, au bord de ce Lignon où Céladonoeie noya pas , sauvé qu'il fût par les trois nyopha Sylvie, Galatée et Léonide.

Il ne reste aucune antiquité romaine à Clo^ mont, si ce n'est peut-ètreun sarcophage, ao boot de voie romaine, et des ruines d'aquedoe; ptf un fragment de colosse , pas même de tmœsdes nmisons , des bains et des Jardins de Sidoiae. Nemetum et Clermont ont soutenu an moins sept sièges, ou, si l'on veut, ils ont âé pris et détroits une vingtaine de fols.

Un contraste assez frappant existe entre les femmes et les hommes de cette provinee. La femmes ont les traits délicats, la taille légère et déliée; ies hommes sont construits fortemeot,et il est impossible de ne pas reeonnottre un véritable Auvergnat à la forme de la mâchoire inférleorc- Une provinee, pour ne parler que des morts, doot le sang a donné Turenne à Tannée, TBospital à la magistrature, et Pascal aux sdenoes et aox lettres, a prouvé qu'elle a une vertu supérieare.

Je suis allé au Puy-de-Dôme par pore sAire de conscience. Il m'est arrivé ce à quoi Je m'étois attendu : la vue du haut de cette montagae est beaucoup moins belle que celle dont on ]p^

VOYAGE A CLERMONT

de ClemKMit. La perspective à vol d'oiseau est plate et vague ; l'objet se rapetisse daus la même proportion que l'espace s'étend.

Il y avoit autrefois sur le Puy-de-Dôme une chapelle dédiée à saint Barnabe ; on en voit encore les fondements : une pyramide de pierre de dix ou donxe pieds marque aii^ourd'hui remplacement de cette cbapelle. C'est là que Pascal a foit les premières expériences sur la pesanteur de l'air. Je me représentois ce puissant génie cherchant à découvrir, sur ce sommet solitaire, les secrets de la nature, qui dévoient le conduire à la oonnois* sance des mystères du Créateur de cette même nature. Pascal se fraya, au moyen de la science, le diemin à l'ignorance chrétienne ; il commença par ébre un homme soblime , pour apprendre à devenir un simple enftint.

Le Puy-de-Dôme n'est élevé que de huit cent 'Vingt-cinq toises au-dessus du niveau de la mer ; cependant Je sentis à son sommet une difficulté de re^rifer que Je n'ai éprouvée ni dans les Allégfaany, en Amérique , ni sur les plus hautes Alpes de la Savoie. J'ai gravi le Puy-de-Dôme avec autant de peine que le Vésuve ; il faut près d'une iieore pour monter de sa base au sommet par un chemin roide et glissant; mais la verdure et les fleurs vous suivent La petite fille qui me servoit de goidem'avoitcueilliunbouqttetdes plus belles

pensées; J*ai moi-même trouvé sous mes pas des oeillets ronges d'une élégance parfaite. Au sommet du mont, on voit partout de larges feuilles d*ane plante bulbeuse, assez semblable au lis. J*ai rencontré , à ma grande surprise , sur ce lieu élevé, trois femmes qui se tenoient par la main et qmchantoient un cantique. Au-dessous de moi, des troupeaux de vaches paissoient parmi les montleules que domine le Puy-de-Dôme. Ces troupeaux montent à la montagne avec le printemps, et en descendent avec la neige. On voit partout les burms ou les chalets de l'Auvergne , mauvais abris de pierres sans ciment , ou de bois gazonné. Chantez les chalets, mais ne les habitez pas.

Le patois de la montagne n'est pas exactement cehii de la plaine. La musette , d'origine celtique , sert à accompagner quelques airs de romances, qui ne sont pas sans euphonie , et sur lesquels on a ihlt des paroles françoises. Les Auvergnats , eoomie les habitants du Rouergue, vont vendre des mules eu Catalogne et en Aragon ; ils rapportent de ce pays quelque chose d'espagnol qui se

marie bien avec la solitude dé leurs montagnes; ils font pour leurs longs hivers provision de soleil et d'histoires. Les voyageurs et les vieillards aiment à conter, parce qu'ils ont beaucoup vu : les uns ont cheminé sur la terre, les autres, dans la vie.

Les pays de montagnes sont propres à conser« ver les mœurs. Une famille d'Auvergne, appelée les Guittard'Pinony cultivoit en commun des terres dans les environs de Xhiers ; elle étoit gouvernée par un chef électif, et ressembloit assez à un ancien clan d'Ecosse. Cette espèce de république champêtre a survécu à la révolution ; mais elle est au moment de se dissoudre.

Je laisse de côté les curiosités naturelles de l'Auvergne , la grotte de Royat , charmante néanmoins par ses eaux et sa verdure; les diverses fontaines minérales, la fontaine pétriflante de Saint-Allyre, avec le pont de pierre qu'elle a formé , et que Charles IX voulut voir ; le puits de la poix, les volcans éteints, etc.

Je laisse aussi à l'écart les merveilles des siècles moyens, les oi^es, les horloges avec leur carillon et leurs têtes de Maure ou de More, qui pu? vroient des bouches effroyables quand l'heure venoit à sonner. Les processions bizarres, les Jeux mêlés de superstition et d'indécence , mille autres coutumes de ces temps , n'appartiennent pas plus à l'Auvergne qu'au reste de l'Europe gothique.

J'ai voulu , avant de mourir, Jeter un regard sur l'Auvergne, en souvenance des impressions de ma Jeunesse. Lorsque J'étois enfant dans les bruyères de ma Bretagne , et que J*entendo!s parler de l'Auvergne et des petits Auvergnats , Je me figurois que l'Auvei^e étoit un pays bien loin, bien loin, où l'on voyoit des choses étranges, où Ton ne pouvoit aller qu'avec de grands périls , en cheminant sous la garde de la mère de Dieu. Une chose m'a frappé et charmé à la fois : J'ai retrouvé dans l'habit du paysan Auvergnat le vêtement du paysan Breton. D'où vient cela? C'est qu'il y avoit autrefois pour ce royaume , et même pour l'Europe entière , un fond d'habillement commun. Les provinces reculées ont gardé les anciens usages , tandis que les départements voisins de Paris ont perdu leurs vieilles mœurs : de là cette ressemblance entre certains villageois placés aux extrémités opposées de la France , et qui ont été défendus contre les nouveautés par leur indigence et leur solitude.

Je ne vois jamais sans une sorte d*attendrisse-

VOYAGE AU IIOMT^BUDNC.

ment œt p«tit9 Auvergnats qui ymt cherdwr fortuBe dans ee grand inonde , avec une botte et quelques méohantes paires de ciseaux. Pauvres enfants qui dévaleni bien tristes de leurs montagnes, et qui priftreront toujours le pain Ui et la bourrée aux prétendues Joies de la plaine. Ils n*avoient guère que l'espérance dans leur botte en descendant de leurs rochers ; heureux s'ils la rapportent à la chaumière paternelle !

VOYAGE AU MONT-BLANC

Page 1