‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 73 sur 170 · PAYSAGES DE MONTAGNES · texte numérisé non relu

PAYSAGES DE MONTAGNES

Btei ■'Mt IMBU «M It frai , !• tnl teot «C aIMMc.

FlD d*aoôt 1806.

Tai VU beaucoup de montagnes en Europe et en Amérique , et îl m'a toujours paru que, dans les descriptions de ces grands monuments de la nature , on alloit au delà de la vérité. Ma dernière expérience à cet égard ne m'a point fait changer de sentiment. J'ai visité la vallée de Chamouny, devenue célèbre par les travaux de M. de Saussure ; mais je ne sais si le poète y trouveroit le speciosa deserli comme le minéralogiste. Quoi qu'il en soit, j'exposerai avec simplicité les réflexions que j'ai faites dans mon voyage. Mon opinion, d'ailleurs , a trop peu d'autorité pour qu'elle puisse choquer personne.

Sorti de Genève par un temps assez nébuleux, j^arrivai à Servez au moment où le ciel commencoit à s'éclaircir. La crête du Mont-Blanc ne se découvre pas de cet endroit, mais on a une vue distincte de sa croupe neigée, appelée le Dôme. On franchit ensuite le passage des Montées, et Ton entre dans la vallée de Chamouny. On passe au-dessous du glacier des Bossons; sespyramides se montrent à travers les branches des sapins et des mélèzes. M. Bourrit a comparé ce glacier, pour sa blancheur et la coupe allongée de ses cristaux, à une flotte à la voile; j'ajouterois, au milieu d'un golfe bardé de vertes forêts.

Je m'arrêtai au village de Chamouny, et le lendemain je me rendis au Montanvert. J'y mon* tai par le plus beau jour de l'année. Parvenu à son sommet, qui n'est qu'une croupe du Mont- Blanc , je découvris ce qu'on nomme très-improprement la Mer de Glace.

Qu'on se représente une vallée dont le fond est entièrement couvert par un fleuve. Les mon- 1

lagnes qui forment cette vallée laissent pendK au-dessus de ce fleuve une masse de rochers, la aiguilles du Dru, du Boehard, des Chsnaoï. Dans renfoncement , la vallée et le fleave se divisait Ml deux branehes , dont Pane va aboatir à une haute montagne , le Goi du Géant , et l'flfr tra aux rochers des Joraases. Au bout oppoié di eette vallée se trouve une pente qid reganie li vallée de CbanKHiny . Cette pente , preique nrtieale, est oeeupée par la portion de la mer defiiaee qu'on appelle le Glacier des Bais. Supposes donc un mde hiver survenu; le fleave qui remplit la ▼allée , iet inflexions el ses pentes, a été |^ jusqu'au fond deaon lit^ lae sonunets des nanti voiaine se sont ehargés de neige partout oè iei plans du granit ont été asaes horùonUox poor retenir les eaux congelées ; voilA la Mer de fibee et son sUe. Ce n'est point^oomme on le voit, sne mer ; c'est un fleuve ; c'est^ si l'on veut , k Uls glaeé ; la Mer de Criace S(nra son cours , et le Gii* der des Bois , sa ehute à Lanfen.

Lorsqu'on est sur la Mer de Giaoe, lasurfue, qui TOUS en paroiasoit unie du haut du Ifootio* vert, offre une multitude de pointes et d'anfiie> tnosités. Ces pointoa imitent les formes et Ja déchiruras de la haute enoaiote de mes qsiiBrplombent de ttnites parts : c'est eonuae le idtf en marbre blanc des montagnes envirouosatet. Parlons maintenant des montagnes en géoénL Il y a deux manières de les voir : avec les Wh ges, ou sans les nuages.

Avec les nuages, la sotan est plus animée; mais alors elle est obscure, et souvent d'une telle confosion , qu'on peut à pein« y distinguer qael^ ques traits.

Les nuages drapent les rodiers de mille roaniè' res. J'ai vu au-dessus de Servez un piton ehaofe et ridé qu'une nue traversoit obliquement comme un^oge ; on l'aurolt pris pour la statue eoiesaale d'un vieiilard romain. Dans un autre endroit ^ on apercevoit la pente défrichée de la montagne; une barrière de nuages arrètoit la vue à la naissance de celte pente , et au-dessus de cette tai^ rière s'élevaient de noires ramifioations de rocbeis imitant des gueules de Chimère, des eorps de Sphinx , des tètes d'Annbis, diverses fermes dei monstres et des dieux de l'Egypte.

Quand les nues sont chassées par le vent, ks monts semblent fuir derrière ce rideaa vMMk : ils se cachent et se découvrent tour à tour ; tantôt un bouquet de verdure se inontre subitement

VOYAfiE AU MOKT-ËUNC.

Il*

à ronfwliire d^m «Mige ^ comme une fie raspendae dans le elel ; tantôt un rocher se dévdie avec tenteur, et poroe pea à peu la vapeur profonde eomoM un ftmtAme. Le voyageur attristé n'en* tnd que le bourdonnement du vent dans les pins , la Imdt des torrents qui tombent dans les glaciers, par intervalle la chute de l'avalanche y ^ quelquefois le sifllement de la mannotte effrayée qui a vu Tépervier dans la nue.

Lorsque le del est sans nuages, et que Tamphitbéâtre des monts se déploie tout entier à la vue, un seul accident mérite alors d*ètre observé : les sommets des montagues , dans la haute région où ils se dressent , offrent une pureté de lignes , une netteté de plan et de profil que n'ont point les olfjets de la plaine. Ces cimes anguleuses, SQQS le déme tranq^arent du del, ressemblent à de superbes 0M>roeaQX d'histoire naturelle , àde beaux arbres de coraux, à des girandoles de statafitite, renfermés sous un globe du cristal le plus por. Le montagnard cherche dans ces découpures élégantes Timage des objets qui luisout ibmIUers : de là ces roches nommées les Mulets ^ les Charmosj ou les Chamois^ de là ces appelbtions empruntées de la religion , les sommets des Croix f le rocher du Reposoir, \e glacier des Pèlerins; dénominations naïves qui prouvent que , si Thomme est sans cesse occupé de l'idée de ses besoins , il aime à placer partout le souvenir de ses consolations.

Quant aux arbres des montagnes, Je ne parlerai que du pin, du sapin et du mélèze, parce qu^ils font, pour ainsi dire , Tunique décoration des Alpes.

Le pin a quelque chose de monumental; ses branches ont le port de la pyramide, et son tronc , celui de la colonne. Il imite aussi la forme des rochers oà il vit : souvent Je Tai confondu Bur les redans et les corniches avancées des ■Mntagnes, avec des flèches et des aiguiftes élaneées ou éehevelées comme loi. Au revers du Gol de Balme , à la descente du glacier de Trient, on rencontre un bols de pins, de sapins et de mélèzes : chaque arbre , dans cette famille de gésnts , compte plusieurs slèeies. Cette tribu alpine a un roi que les guides ont soin de montrer aux voyageurs. Cest un sapin qui poorroit servir de mit au plus grand vaisseau. Le monarque aeul est sans blessure , tandis que tout son peuple autour de lui est mutilé : un arbre a perdu sa tète y un autre ses bras ; celui-ci a le front sillonné

par la foudre , cèlul-là , le j^ed noirel par le feu des pâtres. Je remarquai deux Jumeaux soitis du même tronc , qui s'élançoient ensemble dans le ciel : ils étoient égaux en hauteur et en âge ; mais l'un étoit plein de vie , et l'autre étoit desséché.

Daucia , Larlde Thymberqae , simillima proies , lodiscreU tait, gratiuque paventiboa error : ▲t ouoc dura dédit vobis dJacrliniiui Pallaa.

« Fils Jumeaux de Daucus, rejetons semblables , «6 Laris et Thymber! vos parents mêmes ne « pou voient vous distinguer, et vous leur causiez « de douces méprises 1 Mais la mori mit entre « vous une cruelle différence. »

Ajoutons que le pin annonce la solitude et Tindigence de la montagne. Il est le compagnon du pauvre Savoyard , dont il partage la destinée : comme lui , il erott et meurt inconnu sur des sommets inaceessibles où sa postérité se perpétue également ignorée. C'est sur le mélèze que rabeiile cueille ce miel ferme et savoureux, qui se marie si bien avec la crème et les framboises du Montanvert. Les bruits du pin, quand Ils sont légers, ont été loués par les poètes bucoliques; quand ils sont violents, ils ressemblent au mugissement de la mer : vous croyez quelquefois entendre gronder TOcéan au milieu des Alpes. Enfin , l'odeur du pin est aromatique et agréable; elle a surtout pour moi un charme particulier, parce que Je l'ai respirée à plus de vingt lieues en mer sur les côtes de la Virginie: aussi réveille^t-elle tot^ours dans mon esprit l'idée de ce Nouveau-Monde qui me ftit annoncé par un souffle embaumé , de ce beau ciel , de ces mers brillantes où le parfiim des forêts m'étoit apporté par la brise du matin ; et , comme tout s*enchalne dans nos souvenirs, elle rappelle aussi dans ma mémoire les sentiments de regrets et d'espérance qui m'occupoient , lorsque appuyé sur le bord du vaisseau Je revois à cette patrie que J*avois perdue, et à ces déserts que J*alloîs trouver.

Mais , pour venir enfin à mon sentiment particulier sur les montagnes , Je dirai que , comme il n*y a pas de beaux paysages sans un horizon de montagnes, il n*y a point aussi de lieux agréables à habiter ni de satisfaisants pour les yeux et pour le cœur, là où l'on man(|ue d*air et d'espace; or, c'est ce qui arrive dans l'intérieur des monts. Ces lourdes masses ne sont point en harmonie avec les facultés de Thomme et la foi^ blesse de ses organes.

VOYAGE AU MONT-BLANC

On attribue aux paysages des rnootagues la sablimité : celle-ci tient sans doote à la grandeur des objets. Biais, si Ton Broove que cette grandeur, très-réelie en effet, n*est cependant pas sensible au regard , que devient la sublimité?

Il en est des monuments de la nature comme de ceux de Tart : pour jouir de leur beauté, il faut être au véritable point de perspective; autrement les formes, les couleurs, les proportions , tout disparolt Dans intérieur des montagnes, comme on touche àrobjetmème, et comme le champdei'optiqueesttropresserré, lesdimensions perdent nécessairement leur grandeur : chose si vraie, que Ton est continuellement trompé sur les hauteurs et sur les distances. J'en appelle au voyageur : le Itfont-Blanc leur a-t-il paru fort élevé du fond de la vallée de Chamouny? Souvent un lac immense dans les Alpes a Tair d*un petit étang; vous croyez arriver en quelques pas au haut d'une pente que vous êtes trois heures à gravir; mie journée entière vous suffit à peine pour sortir de cette gorge, à l'extrémité de laquelle il vous sembloit que vous topchiez de la main. Ainsi cette grandeur des montagnes , dont on fait tant de bruit, n'est réelle que par la fatigue qu'elle vous donne. Quant au paysage, il n'est guère plus grand à l'œil qu'un paysage ordinaire.

Mais ces monts qui perdent leur grandeur apparente quand ils sont trop rapprochés du spectateur, sont toutefois si gigantesques qu'ils écrasent ce qui pourroit leur servir d'ornement. Ainsi , par des lois contraires , tout se rapetisse à la fois dans les défilés des Alpes, et l'ensemble et les détails. Si la nature avoit fait les arbres cent fois plus grands sur les montagnes que dans les plaines ; si les fleuves et les cascades y versoient des eaux cent fois plus abondantes, ces grands bols, ces grandes eaux pourroient produire des effets pleins de mf\jesté sur les flancs élargis de la \ terre. Il n'en est pas de la sorte; le cadre du ta- \ bleau s'accroît démesurément, et les rivières, V les forêts, les villages, les troupeaux gardent les proportions ordinaires : alors il n'y a plus de rapport entre le tout et la partie, entre le théâtre et la décoration. Le plan des montagnes étant vertical devient une échelle toujours dressée où l'œil rapporte et compare les objets qu'il embrasse ; et ces objets accusent tour à tour leur petitesse sur cette énorme mesure. Les pins les plusaltiers, par exemple, se distinguent à peine dans l'escari^

ment des valloBs, où ils paraissait ariléseonne des flocons de suie. La trace des eaux plavlsla est marquée dans ces bois grêles et noirs par de petites rayures jaunes et parallèles ; et ks tormU les plus larges, les cataractes les plus élevées, ressemblent à de maigres filets d'eau ou à des npeurs bleuâtres.

Ceux qui ont aperçu des diamants , des topizes , des émeraudes dans les glaciers, sont plus heureux que moi : mon imagination n'a Jamais pa découvrir ces trésors. Les neiges du bas da Glacier des Bois , mêlées à la poussière de granit, m*ont paru semblables à de la cendre ; on potu" roit prendre la Mer de Glace , dans plosieiin endroits, pour des carrières de chaux et de plâtre; ses erevasses seules offrent quelques teintes Ai Iprisme , et quand les couches de glace sont appuyées sur le roc , elles ressemblent à de groi verres de boutelHe.

' Ces draperies blanches de^ Alpes ont d'ainenn un grand inconvénient ; elles noircissent tontee qui les environne , et jusqu'au ciel dont elles rembrunissent l'azur. Et ne croyez pns que Ton soit dédommagé de cet effet désagréable par lesbean accidents de la lumière sur les neiges. La codeur dont se peignent les montagnes lointaines est nulle pour le spectateur placé à leur pied. U pompe dont le soleil couchant couvre la cime des Alpes de la Savoie n'a lieu que pour rbahitafit de Lausanne. Quant au voyageur de la taliée de Chamouny, c'est en vain qu'il attend ce brillant spectacle. Il voit, comme du fond d'un entonnoir, au-dessus de sa tête , une petite portion d'un ciel bleu et dur, sans couchant et sans aorore; triste séjour où le soleil jette à peine nn regard à midi par-dessus une barrière glacée.

Qu'on me permette, pour me faire mieux en* tendre, d'énoncer une vérité triviale, llfaots»* toile pour peindre : dans la nature le ciel est la toile des paysages; s'il manque au fond da tableau, tout est confus et sans effet. Or, les monts, quand on en [est trop voisin , obstruent la pivs grande parUe du ciel. Il n'y a pas asses d'air autour de leurs dmes; ils se font ombre Ton â l'autre et se prêtent mutuellement les ténèbres qui résident dans quelque enfoncement de leort rochers. Pour savoir si les paysages d« iw^ttgnes a voient une supériorité si marquée, il *»* flsoit de consulter les peintres : ils ont toojoo^ jeté les monts dans les lointains, en ouvrant «

T0YA6E AU MONT-BLANC

TcbII un paysage 8Qr les bois et sur les plaines.

Un seul aoddent laisse aux sites des montagnes leur majesté naturelle : c'est le clair de lune. La ^rqpre de ce demi-Jour sans reflets et d'une seule teinte est d'agrandir les objets en isolant les masses et en faisant disparottre cette gradation de couleurs que lie ensemble les parties d'un tableau. Alors plus les coupes des monuments sont firancbes et décidées, plus leur dessein a de longueur et de hardiesse, et mieux la blancheur de la lumière profile les lignes de l'ombre. C'est pourquoi la grande architecture romaine , comme les contours des montagnes , est si belle à la clarté de la lune.

Le grandiose j et par conséquent l'espèce de sublime qu'il feit naître , disparott donc dans l'intérieur des montagnes : voyons si le gracieux s'y trouve dans tin degré plus éminent.

On s'extasie sur les vallées de la Suisse ; mais il faut bien observer qu'on ne les trouve si agréables que par comparaison. Certes , l'œil fatigué d'errer sur des plateaux stériles ou des promontoires couverts d'un lichen rougeâtre , retombe avec grand plaisir sur un peu de verdure et de végétation. Mais en quoi cette verdure consiste-t-elie? en ^elques saules chétifis, en quelques sillons d'orge et d'avoine qui croissent péniblement et mûrissent tard, en quelques arbres sauvageons qui portent des fruits âpres et amers. Si une vigne végète péniblement dans un petit abri tourné au midi , et garantie avec soin des vents du nord , on vous fait admirer cette fécondité extraordinaire. Vous élevez-vous sur les rochers voisins , les grands traits des monts font disparottre la miniature de la vallée. Les cabanes deviennent à peine visibles , et les compartiments cultivés ressemblent à des édumtillons d'étoffes sur la carte d'un drapier.

On parle beaucoup des fleurs des montagnes , des violettes que l'on cueille au bord des glaciers , des fraises qui rougissent dans la neige , etc. Ce sont d'imperceptibles merveilles qui ne produisent aucun effet : l'ornement est trop petit pour des colosses.

Enfin, Je suis bien malheureux , car Je n'ai pu ▼oir dans ces fameux chalets enchanta par l'imagination de J. J. Rousseau que de méchantes cabanes remplies du fumier des troupeaux , de Todeur des fromages et du lait fermenté; Je n'y ai trouvé pour habitants que de misérables montagnards qui se regardent comme en exil et aspirent À descendre dans la vallée.

COATEAUBRIAIO». — TOVB IV.

De petits oiseaux muets , voletant de glaçons en glaçons , des couples assez rares de corbeaux et d'éperviers, animent à peine ces solitudes de neiges et de pierres, on la chute de la pluie est presque toujours le seul mouvement qui frappe vos yeux. Heureux quand le pivert, annonçant l'orage , fait retentir sa voix cassée au fond d'un vieux bois de sapins I Et pourtant ce triste signe de vie rend plus sensible la mort qui vous environne. Les chamois, les bouquetins, les lapins blancs sont presque entièrement détruits ; les marmottes même deviennent rares, et le petit Savoyard est menacé de perdre son trésor. Les bétes sauvages ont été remplacées sur les sommets des Alpes par des troupeaux de vaches qui regrettent la plaine aussi bien que leurs maîtres. Couchés dans les herbages du pays de Caux , ces troupeaux oft^iroient une scène aussi belle , et ils auroient en outre le mérite de rappeler les descriptions des poètes de l'antiquité.

Il ne reste plus qu'à parler du sentiment qu'on éprouve dans les montagnes. Eh bien I ce sentiment , selon moi , est fort pénible. Je ne puis être heureux là où Je vois partout les fatigues de l'homme et ses travaux inouïs qu'une terre ingrate refuse de payer. Le montagnard , qui sent son mal , est plus sincère que les voyageurs ; il appelle la plaine le bon pays ^ et ne prétend pas que des rochers arrosés de ses sueurs, sans en être plus fertiles, soient ce qu'il y a de meilleur dans les distributions de la Providence. S'il est très-attaché à sa montagne, cela tient aux relations merveilleuses que Dieu a établies entre nos peines, l'objet qui les cause et les lieux où nous les avons éprouvées; cela tient aux souvenirs de l'enfance, aux premiers sentiments du cœur, aux douceurs , et même aux rigueurs de la maison paternelle. Plus solitaire que les autres hommes, plus sérieux par l'habitude de souffrir, le montagnard appuie davantage sur tous les sentiments de sa vie. Il ne faut pas attribuer aux charmes des lieux qu'il habite l'amour extrême qu'il montre pour son pays ; cet amour vient de la concentration de ses pensées, et du peu d'étendue de ses besoins.

Mais les montagnes sont le séjour de la rêverie? J'en doute ; Je doute qu'on puisse rêver lorsque la promenade est une fatigue; lorsque l'attention que vous êtes obligé de donner à vos pas occupe entièrement votre esprit. L'amateur de la solitude qui hayeroit aux chimères ' en gravissant le Mon-

> La Fontaine.

V0YA6B AU MONT-BUNC

taDvert pourroit bisa tomber daBsquolQQ^ P^^s ) oomma l'astFologue qui préleodiMt lira w-d«MQS de sa tête et iiBpouvoit voira Mâfpieda,

Je sais que les poètes oat désiré lee vallées et les bQis pour eouverser avec les Muses. Mais écoutons Virgile :

Rara mihi et rlgoi plaeeant tn TaHibas amnes : Flumioa amem sylvuque iogloilMf.

D'abord il se plairoit aux champs , rura mihi; Il chercheroit les vallées agréables, riantes, gracieuses, va//f ^5 amnes; il aimeroit les fleuves, flumina amem (non pas les torrenti^, et les forêts où il vivroit sans gloire , sylvasque inglorius. Ces forêts sont de belles futaies de chênes, d'ormeaux , de hêtres , et non de tristes bois de sapins ; car il n'eût pas dit :

Et ingenti ramoram protegat umlra^

« Et iVnn feuillage épah ombragera ma tète. »

Et OÙ veut-il que cette vallée soit placée? dans un lieu où il y aura de beaux spuvenirs , des noms harmonieux , des traditions de la Fable et de l'Histoire :

. O qbf eampi,

Sperchfosqae, et vlrginibus bacchata lacsnis Taygeta! O qui me gelidis in vallibus Hœmi SUUl!

Dieux ! i|ue ne suis-J® assit au bord du Sperehios | Quand pourrai-Je fouler les beaux vallons d'Hémus ! Oh ! qui me portera sur le riant Taygète !

Il se seroit fort peu soucié da la vallée de Cbamouny , du glacier de Taconay , de la petite et de la grande Jorasse , de l'aiguille du Dru et du rocher de la Tête-Noire.

Enfln , si nous en croyons Rousseau et ceux qui ont recueilli ses erreurs sans hériter de son éloquence, quand on^rrive au sommet des montagnes on se sent transformé en un autre homme. « Sur les hautes montagnes , dit Jean- Jacques, les t méditations prennent un caractère grand > su- « blime, proportionné aux objets qui nous frap- « peut; je ne sais quelle volupté tranquille qui n'a « rien d'acre et de sensuel. Il semble qu'en s'éle- « vaut au-dessus du séjour des hommes , on y n laisse tous les sentiments bas et terrestres.... Je « doute qu'aucune agitation violente pût tenir « contre un pareil séjour prolongé^ etc. »

Plût à Dieu qu'il en fût ainsi ! Qu'il seroit doux de pouvoir se délivrer de ses maux en s'élevant à quelques toises au-dessus de la plaine I Malheureusement l'âme de l'homme est indépendante de l'air et des sites ; un cœur chargé de sa peine n'est pas moins pesant sur les hauts lieux que

daos I»s vallées. L'aiitfqaitéy qu'il biA tonjran citer quand il s'agit de vMté da seatiniatB, ne peosoit pas ooouBe BaossAa» sur les meatagna; elles les représente au ooptralre eomsis la s^'our de la désolation et de la douleur : si ïvmsX de Julie aublie ses ebagrtM parmi les reehen éi Valais, l'époux d'Eurydiea naïufit ses doelesn sur les mimts de la Tliraoe. Malgré le talent da philosophe genevois, Jedoute que la voixdsSiint- Preux retentisse aussi longtemps dans l'avenir que la lyre d'Orphée. Œdipe, ce parfeit modèle des calamités royales , cette image aooompiie de tous les maux de l'humanité, cherche ami Ici sommets déserts :

Un,

...... 4a Cytl)^OQ rementant vers les dsiu,

Sur le malheur de Thomme interroger les dieux.

Enfin une autre antiquité plus lylle encore et plus sacrée nous offre les mêmes exemples. L'Écriture , qui connolssoit mieux la nature de l'homme que les faux sages du siècle , nous moih tre toujours les grands infortunés , les prophètes, et Jésus-Christ même se retirant au jour de l'affliction sur les hauts lieux. La fille de Jephté, avant de mourir , demande à son père la permis* sion d'aller pleurer sa virginité sur les montagnes de la Judée : Super montes assumamy dit Jérémie ,^^t^m ac lamenium, « Je m'élèverai sur les « montagnes pour pleurer et gémir. » Ce iîitsnr le mont des Oliviers que Jésus-Christ bqt le calice rempli de toutes les douleurs et de toutes les larmes des hommes.

C'est une chose digne d'être observée que dans les pages les plus raisonnables d'un écrivain qui s'étoit établi le défenseur de la morale, on distingue encore des traces de l'esprit desoD siècle. Ce changement supposé dç nos dispositions intérieures selon le séjour que nous habitons, tient secrètement au système de matérialisme que Rousseau prétendoit combattre. On faisolt de l'âme une espèce de plante soumise aux variations de l'air, et qui, comme un instrument, solvolt et marquoit le repos où l'agitation de l'atmosphère. Et comment Jean-Jacques luirméme auroit-il pu croire de bonne fol à cette lofluenee salutaire des hauts lieux? L'infortuné ne traîM- Ml pas sur les montagnes de la Suisse ses passions et ses misères?

Il n'y a qu'une seule circonstance où il soit vrai que les montagnes inspirent l'oubli des troubles de la terre .: c'est lorsqu'on se retire loin da monde, pour se consacrer à la religion. Un an»-

VOYAGE AU MONT-BLANC

dMrète qui te dévone aa service de l'humanité , un saipt qui veut méditer les grandeurs de Dieu en silence , peuvent trouver la paiK et la Joie sur des roches désertes ; mais ce n'est point alors la tranquillité des lien qui passe dans l'âme de œs solitaires , c*est au contraire leur âme qui répand sa sérénité dans la région des orages.

If'instmet des hommes a toujours été d'adorer fÉtemel sur les lieux élevés : plus près du del , il semble que la prière ait moins d'espace à franchir pour arriver au trôqe de Dieu. Il étoit resté dans le ebristianisme des traditions de ce culte antique; nos montagnes, et, à leur défeiut, nos eollines , étoient chargées de monastères et de vieilles abbayes. Du milieu d'une ville corrompue , l*homn9e qui marcholt peut-être à des crimes , ou du moins à des vanités, aperce voit, en levant les yeux , des autels sur les ooteaux voisins. La croix , dépkqrant au loin l'étendard de la pauvreté aux yeux du luxe , rappeloit le riche à des idées de souffrance et de commisération. Nos poètes conneiawf ent bien peu leur art lorsqu'ils se moquoien t de cis monts de Cal vaire , de ces missions, deoes retraites qui retraçolent parmi nous les sites de l*Orient , les mœurs des solitaires de la Thébalde , les miraeles d'une religion divine, et le souvenir d*Qne antiquité qui n'est point effacé par celui d'Homère.

Mais ceci rentre daus un autrej)rdre d'idées et de sentiments , et ue tient plus à la question générale que nous venons d'examiner. Après avoir fait le erttique des montagnes , il est Juste de finir par leur éloge. J'ai déjà observé qu'elles étolept néceslaires à un beau paysage , et qu'elles dévoient fo^ mer la chaîne dansles derniers plans d'un tableau. , Lears tètes chenues , leurs flancs décharnés , leurs membres gigantesques , hideux quand on les contemple de trop près, sont admirables lorsqu'au fond d'ua horizon vaporeux ils s'arrondissent et m eolorent dans une lumière fluide et dorée. AJoun tiooe, si l'on veut, que les montagnes sont la eoDrce des fleuves, le dernier asile de la liberté dans les temps d'esclavage, une barrière utile contre les invasionset les fléaux de la guerre. Tout ee que Je demande, e'est qu'on ne me force pas d*admirer les longues arêtes de rochers, les fondrières, les crevasses, les trous, les entortillemepts des vallées des Alpes. A cette condition , Je dirai qu'il y a des montagnes que Je visiterois encore avec un plaisir extrême : ce sont celles de la Grèce et de la Judée. J'aimerols à parcourir les

lieux dont mes nouvelles études me forcent de m'occuper chaquejour ; J'irois volontiers chercher sur le Tabor et le Taygète d'autres couleurs et d'autres harmonies, après avoir peint les monta sans renommée , et les vallées inconnues du Nouveau Monde*.

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