LES ONONDAGAS
Nous étions arrivés ^u bord du lac auquel les Onondagas, peuplade Iroquoise, ont donné leur nom. Nos chevaux avoient besoin de repos. Je choisis avec mon Hollandois un lieu propre à 'établir notre camp. Nous en trouvâmes un dans une gorge de vallée, à l'endroit où nue rivière sort en bouillonnant du lac. Cette rivière n*a pas couru cent toises au nord en directe ligne qu'elle se replie à Test, et court parallèlement au rivage du lac, en dehors des rochers qui servent de ceinture à ce dernier.
Ce Alt dans la courbe de la rivière que nous dressâmes notre appareil de nuit : nous fichâmes deux hauts piquets en terre; nous plaçâmes horiiontaiement dans la fourche de ces piquets une longue perche ; appuyant des écorces de bouleau, un bout sur le sol, Tautre bout sur la gaule transversale , nous eûmes un toit digne de notre palais. Le bûcher de voyage fut allumé pour faire cuire notre souper et chasser les maringouins. Nos selles nous servoient d'oreiller sous Vqfoupa, et nos manteaux , de couverture.
Nous attachâmes une sonnette au cou de nos chevaux, et nous les lâchâmes dans les bois. Par un instinct admirable, ces animaux ne s'écartent jamais asses loin pour perdre de vue le feu que leurs maîtres allument la nuit, afin de chasser les lusectes et de se défendre des serpents.
Du fond de notre hutte nous jouissions d*une vue pittoresque. Devant nous s'^tendoit le lac assez étroit et bordé de forêts et de rochers ; autour de nous la rivière , enveloppant notre presqu'île de ses ondes vertes et limpides , balayoit ses rivages avec impétuosité.
Il n'étoit guère que quatre heures après midi lorsque notre établissement fut achevé. Je pris mon fusil et j'allai errer dans les environs. Jesui vis d'abord le cours de lari vière ; mes recherches botaniques ne furent pas heureuses : les plantes étoient peu variées. Je remarquai des fBtmilles
nombreusesdep/anla^o-pifyîiHea, ctâeqadqses autres beautés deprairiestoutesasseseomnranrs; je quittai les bords de la rivière pour les cdtes du lac, et je ne fus pas plus chanceux. A rexcefiHoD d'une eçèoe de ibododendrum, je ne troinrai rien qui valût la peine de m'arréter : lesfleunde cet arbuste , d'un roae vif , fUsolent un effet (^ mant avec l'eau Meue du lac où elles se mirotent, et le flanc brun du rocher dans lequel elles enfoncotent leurs racines.
U y avolt peu d'oiseaux ; je n'apereos qa'mi couple solitaire qui voltigeoit devant moi , et qoi taembloit se plaire à répandre le mouvement et h'amour sur l'immobilité et la firoideur deœs sita La couleur du mâle me fit reeonncrftre Vaksm blanc, ou W passer nivoHs des omithologisla. J'entendis aussi la voix de cette espèce d'orihie que l'on a fort bien caractérisée par cette définition, strix exclamator. Cet dseau est ioqnet comme tous les tyrans : je me fiitigaai vainemeot à sa poursuite.
Le vol de cette orfraie m'avoft conduit à tnvers les bois jusqu'à un vallon resserré par des collines nues et pierreuses. Dans*ce lieu extrêdwment retiré on voyoit une méchante cabane de Sauvage bâtie à mi-cûte entre les rochers : uoe vache maigre paissott dans un pré au-dessoos.
J'ai toujours aimé ces petits abris : l'animal blessé se tapit dans un coin; l'infortuné craint d'étendre au dehors avec sa vue des sentiments que les hommes repoussent. Fatigué de ma conrse, je m'assis au haut du coteau que je parooorois, ayant en face la hutte indienne sur le coteau opposé. Je couchai mon ftisil auprès de moi, et je m'abandonnai à ces rêveries dont f ai souvent goûté le charme.
J'avois à peine passé ainsi quelques minutes, que j'entendis des voix au fond du vallon. J'ape^ eus trois hommes qui conduisoient cinq on six vaches grasses. Après les avoir mis paître dans les prairies, ils marchèrent vers la vache maigrci qu*ils éloignèrent à coups de bâton.
L'apparition de ces Européens dans un Heu si désert me fut extrêmement désagréable ; leur violence ïne les rendit encore plus importuns, tt chassoient la pauvre bête parmi les roches en riant aux éclats , et en l'exposant à se rompre les jambes. Une femme sauvage , en apparence aussi misérable que sa vache , sortit de la hutte isolée, s'avança vers l'animal effrayé, Tappcto doucement et lui oflirit quelque diose à manger.
yOYAGE EN AMÉRIQUE.
la TBcfae coanit à elle en'alloflgeant le cou a^ec ira petit mogissement de joie. Les colons nienacèrcDt de loin l'Indienne, qui Tevint à sa cabane. La vache la sniyit. Elle s*arrèta à la porte , où son amie la flattoit de la main , tandis que ranimai reoonnolssant léeboit cette main seconrable. Les colons s*étoient retirés.
Je me levai , Je descendis la colline , Je traversat le vallon ; et , remontant la colline opposée , J'arrivai à la hutte , résolu de réparer autant qu'il étoit en moi la brutalité des hommes blancs. La ▼acbe m'aperçut et fit un mouvement pour ftiir ; je m'avançai avec précaution , et Je parvins , sans qn*elle s'en allât, Jusqu'à Tbabltation de sa mal-
L'Iodienne étoit rentrée chez elle. Je proaonçal le salut qu'on m'avoit appris : Siègoh ! JesuiÊvenu/ Llndieane , au lieu de me rendre mon salut par la répétition d'usage : Vous êtes tenu! ne répondit rien. Je Jugeai que la visite d'an de ses tyrans lui étoit importune. Je me mis alors à mon tour à caresser la vache. L'Indienne parât étonnée : je vis sur son visage Jaune et attristé des signes d'attendrissement et presque de gratitude. Ces mystérieuses relations de i'inlortone remplirent mes yeux de larmes : il y a de la doQceur à pleurer sur des maux qui n'ont été pleures de personne.
Mon htone me regarda encore quelque temps avee un reste de doute, comme si elle craignoit qoe je ne cherchasse à la tromper ; elle fit ensuite quelques pas , et vint elle-même passer sa main ■or le front de sa compagne de misère et de solitude.
Encouragé par cette marque de confiance, Je dis en anglols, car J'avois épuisé mon indien : « Elle estbton maigre I • L'Indienne repartit aussitôt en mauvais anglols : < Elle mange fort peu. » She eais very lUiie. « On Ta chassée rudement, » repris-Je. Et la iSmime me répondit : « Nous som- • mes accoutumées à cela toutes deux , bot h, » Je repris : • Cette prairie n'est donc pas à vous? » Elle répondit : « Cette prairie étoit à mon mari , « qui est mort. Je n'ai point d*enfants , et les « blancs mènent leurs vaches dans ma prairie. «
Je n'avols rien à offrir à cette indigente créature : mon dessein eAt été de réclamer la Justice en sa faveur ; mais à qui m'adresser dans un pa3rs on le mélange des Européens et des Indiens rendait lesautoritéseonftises, oà ledroit de la force ente voit rind^pendanoa an Sauvage , et où l'homme
policé, devenu à demi sauvage, avoit secoué le joug de l'autorité eivile ?
Nous nous quittâmes , moi et l'Indienne , après nous être serré la main. Mon hôtesse me dit beaucoup de choses que Je ne compris point , et qui étdent sans doute des souhaits de prospérité pour l'étranger. S'ils n'ont pas été entendus du ciel , ce n'est pas la faute de celle qui prioit , mais la fiiute de celui pour qui la prière étoit offerte : toutes les âmes n'ont pas une égale aptitude au bonheur, comme toutes les terres ne portent pas également des moissons.
Je retournai à mon ajoupa, oit je fis un assez triste souper. La soirée fut magnifique ; le lac , dans un repos profond , n'avoit pas une ride sur ses flots ; la rivière baignoit en murmurant notre presqu'île , que décoroient de faux ébéniers non encore défleuris ; l'oiseau nommé coucou des Caroiines répétoit son chant monotone; nous Tentendlons tantôt plus près, tantôt plus loin, suivant que l'oiseau changeoit le lieu de ses appels amoureux.
Le lendemain J'allai avec mon guide rendre visite au premier sachem des Onondagas, dont le village n'étoit pas éloigné. Nous arrivâmes à ce village à dix heures du malin. Je fus environné aussitôt d'une foule de jeunes Sauvages qui me parloient dans leur langue, en y mêlant des phrases angloises et quelques mots françois : ils faisoient grand bruit et avoient l'air fort joyeux. Ces tribus indiennes, enclavées dans les défrichements des blancs, ont pris quelque chose de nos mœurs : elles ont des chevaux et des troupeaux ; leurs cabanes sont remplies de meubleset d'ustensiles achetés d'un côté à Québec, à Montréal, à Niagara , au Détroit ; de l'autre dans les villes des États-Unis.
Le sachem des Onondagas étoit un vieil Iro- j qu6is dans toute la rigueur du mot : sa personne gardoit le souvenir des anciens usages et des anciens temps du désert : grandes oreilles découpées, perle pendante au nez, visage bariolé de diverses couleurs , petite touffe de cheveux sur le sommet de la tète , tunique bleue, manteau de peau , ceinture de cuir, avec le couteau de scalpe et le casse-téte, bras tatoués, mocassines aux pieds, cha]^let ou collier de porcelaine à la main.
n me reçut bien et me fit asseoir sur sa natte. Les Jeunes gens s'emparèrent de mon fusil ; ils en démontèrent la batterie avec un adresse sur*
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VOYAGE EN
prenante, et replacèrent les pièces avec la même dextérité : c'étoit un simple fusil de chasse à deux
coups.
Le sachem parloit anglois et eutendoit le irançois : mon interprète savoit Tiroquois, de sorte que la conversation fut facile. Entre autres choses le vieillard me dit que, quoique sa nation eût toujours été en guerre avec la mienne, elle l'avoit toujours estimée. 11 m'assura que les Sauvages ne cessoient de regretter les François ; il se plaignit des Américains , qui bientôt ne laisseroient pas aux peuples dont les ancêtres les a voient reçus, assez ide terre pour couvrir leurs os.
Je parlai au sachem de la détresse de la veuve indienne : il me dit qu*en^ effet cette femme étoit persécutée, quMl avoit plusieurs fois sollicitéàson sujet les commissaires américains, mais qu'il n'en avoit pu obtenir justice; il ajouta qu'autrefois les Iroquois se la seroient faite.
Les femmes indiennes nous servirent un repas. L'hospitalité est la dernière vertu sauvage qui soit restée aux Indiens au milieu des vices de la civilisation européenne. On sait quelle étoit autrefois cette hospitalité : une fois reçu dans une cabane on devenoit inviolable : le foyer avoit la puissance de l'autel ; il vous rendoit sacré. Le maître de ce foyer se fût fait tuer avant qu'on touchât à un seul cheveu de votre tête.
Lorsqu'une tribu chassée de ses bois, ou lorsqu'un homme venoit demander rhospitalité, l'étranger commençoit ce qu'on appeloit la danse du suppliant. Cette danse s'exécutoit ainsi :
Le suppliant avançoit quelques pas , puis s'arrêtoit en regardant le supplié, et reculoit ensuite jusqu'à sa première position. Alors les hôtes entonnoient le chant de l'étranger : « Voici l'étran- « ger, voici l'envoyé du Grand-Esprit. » Après le chant, un enfant alloit prendre la main de l'étranger pour le conduire à la cabane. liOrsque l'enfant touchoit le seuil de la porte, il disoit <i Voici l'étranger! » et le chef de la cabane répondoit : « Enfant, introduis l'homme dans ma « cabane. » L'étranger, entrant alors sous la protection de l'enfant , alloit , comme chez les Grecs, s'asseoir sur la cendre du foyer. On lui présentoit le calumet de paix ; il fumoit trois fois , et les femmes disoient le chant de la consolation : « L'étranger a retrouvé une mère et une femme : « le soleil se lèvera et se couchera pour lui comme « auparavant. >» *
On reroplîssoit d'eau d'érable une coupe coo» crée : c étoit une calebasse ou un vase de pierre qui reposoit ordinairement dans le coin de la cheminée , et sur lequel on mettoit une cooroime de fleurs. L'étranger buvoit la moitié de l'eau, et passoit la coupe à son hête qui achevoit de la vider.
Le lendemain de ma visite au chef des Ododdagas je continuai mon voyage. Ce vieox^hef s'étoit trouvé à la prise de Québec : il avoit aaâsté à la mort du général Wolf. Et moi, qui sortois de la hutte d'un Sauvage , j'étois nouvellement échappé du palais de Versailles , et je venois de m'asseoir à la table de Washington.
A mesure que nous avancions vers Niagara, la route , plus pénible , étoit à peine tracée par des abatis d'arbres : les troncs de ces arbres servoieot de ponts sur les ruisseaux ou de fascines dans les fondrières. La population américaioe se por* toit alors vers les concessions de Génésée. La gouvernements des États-Unis vendoient ceseoocessions plus ou moins cher, selon la bonté do sol, la qualité des arbres , le cours et la multitude des eaux.
Les défrichements offroient un corieux m lange de l'état de nature et de l'état civilisé. Dstf le coin d'un bois qui n'avoit jamais retenti qw des cris du Sauvage et des bmits de la bètefao^ on rencontroit une terre labourée; on apeicevojt du même point de vue la cabane d'un Indien et l'habitation d'un planteur. Quelques-unes de ces habitations , déjà achevées , rappeloient la pro* prêté des fermes angloises et hollandoises; d'aotrès n'étoient qu'à demi terminées , et n'afoieot pour toit que le dôme d'une futaie.
J'étois reçu dans ces demeures d'an Jonr; j'y trouvois souvent une famille charmante, avec tous les agréments et toutes les él^^ ces de l'Europe; des meubles d'acajoa, on piano, des tapis, des glaces; tout cela à qnstre pas de la hutte d'un Iroquois. Le soir, loi^* que les serviteurs étolent revenus des bois on des champs , avec la cognée ou la charrue, on ouvroîl le^^fenêtres; les jeunes filles de mon hôte ciiantoient, en s'accompagnant sur le piano, la 00* sique de Paësiello et de Gimarosa, à la vue do désert, et quelquefois au murmure lointain d'une cataracte.
Dans les terrains les meilleurs s*établissoieflt des bourgades. On ne peut se faire une idée da sentiment et du plaisir qu'on éprouve en voyant
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