CHANGEMENT DANS LA LFITÊRATURE. — LUTTE DES DEUX LANGUES
L'époque des bardes, des trouvères , des troubadours, des Jongleurs, des ménestrels anglo^alliques , anglo-saxons , anglo-normands , dura près de trois cents ans , de Guillaume le Ck)nquérant à Edouard in. La féodalité altéra peu à peu son esprit et ses coutumes ; les croisades agrandirent le œrcle des idées et des images ; la poésie suivit le mouvement des mœurs ; l'orgue , la harpe et la musette, prirent de nouveaux sons dans les abbayes , dans les châteaux et sur les montagnes. Selon la tradition populaire, Edouard P' ordonna de mettre à mort les ménestrels du pays de Galles, qui nourrissoient au fimd du cœur des vieux Bretons le sentiment de la patrie et la haine de l'étranger. Gray a fait dianter le dernier de ees bardes.
RuiD seîae tbee , ruthiesa kbg !
« Que la destruction te saisisse, roi cruel ! » Les lais, les sirventois, les romans versifiés, etc., devinrent des pièees de vers séparées, des histoires plus courtes proporti<mnées à retendue de la mémoire. On sent par la forme même des poèmes, autant que par le style et l'expressicm des sentiments, qu'une révdutiott s'est aecomplie, que déjà des siècles se sont écoulés.
L'introduction , à l'aide des troubadours et des Jongleurs pormands, de la poésie provençale et
• Pierre le Lahaurewesi an nom générique soos leqaél la ptapartdoi poètes do doonèBie et da qustorxIèBM sièdc ont donné leors nUret : ainsi on a la Fieiom de Pierfe Plownian, de Robert Langland, le Credo de Pierre Plowman, compote TCffs ran INO, ele. de. n nafàtit pa» eonlMdn ce» dhrer» onvragce
ESSAI
françolse, eut rincoDirénient d'enlever aux compositions saxonnes leur originalité native : elles ne furentplus qu'une imitation, quelquefois charmante, il est vrai, d*une nature étrangère. Un poète compare Tobjet de son amour à un oiseau dont le plumage ressemble à toutes sortes de pierreries et de fleurs. L'amant, trop discret pour faire connoltre sa maîtresse au profane vulgaire, dit gracieusement : « Son nom est dans une^note « du rossignol. »
Hir nome is in a note of the nyhtigale ;
et ce nom, il envole les curieux le demander à Jean,
La langue d*011 , en usage parmi les vainqueurs, tenoit le pouillé des richesses aristocratiques, célébroit les faits d'armes des chevaliers et les amours des nobles dames. Guillaume le Conquérant , dit Sugiilphe , détestoit la langue angloise. Il ordonna que les lois et les actes judiciaires fussent écrits en françois, et que Von enseignât aux enfants dans les écoles les premiers rudiments des lettres en
françois.
J'ai dit que les propriétés de France et d'Angleterre furent mêlées par la conquête, et que les propriétaires françois transportèrent leur Idiome avec eux. Voici la preuve du fait : des religieux bretons, manceaux, normands, possédoient des couvents et des abbayes dans la Grande-Bretagne ; les familles du Ponthieu, de la Normandie , de la Bretagne , et ensuite de toutes les provinces apportées par Léonore de Guienne , ou conquises par Edouard III et Henri V, eurent des terres dims le royaume anglo-normand.
Guillaume le Bâtard fit présent à Alain , duc de Bretagne, son gendre, de quatre cent quarante-deux seigneuries dans le Yorkshire; elles formèrent depuis le comté de Richemond [Doomesday-Book). Les ducs de Bretagne, successeurs d'Alain , inféodèrent ces domaines à des chevaliers bretons, cadets des familles de Rohan, de Tinteniac, de Chateaubriand, de Goyon, de Montlwucher, et longtemps après le comté de Richemond (honor Richetnundiœ) fut érigé en duché sous Charles II, pour un bâtard de ce roi.
La langue firançoise méprisoit et persécutoit la langue anglo-saxonne. « Tantôt c'étoit un évê- « que saxon chassé de son siège, parce qu'il ne < sa voit pas le françois; tantôt des moines dont « onlacéroit les chartes, comme de nulle valeur, M parce qu'elles étolent en langue saxonne ; tantôt
« un accusé que les|uges normandseondamnoient « sans vouloir l'entendre, parce qu'il ne parloit « qu'anglois; tantôt une famille dépouillée, et re- « cevant d'eux , à titre d'aumône , une parcelle de « son propre héritage: » (Aug. Thierry.)
Les deux langues rivales étoient comme les drapeaux des deux partissous lesquels on oombattoifc à outrance. Elles luttoient partout ; elles fournissoient aux barbarismes du latin d'alors. GuUiaimie Wyroesterécrivoit du duc d'York : e/ arrivavit apud Redbanke prope Ceslriam, et il arriva. « chez Redbank près Chester. » Jean Roux dit que le marquis de Dorset et le chevalier Thomas G rey furent obligés de prendre la fuite , pour avoir machiné la mort du duc (le duc d'York, r^ent sous Henri VI) , protecteur des Anglois ; quod ipsi GONTRivissBNT motietn ducis protecioris An* gliœ. CoRTRivB, mot anglols, machiner.
Quelquefois les deux langues alternent dans la même pièce de vers et riment ensemble; les jongleurs vantoient incessamment le beau françois ; il célébroient
Mainte belle dame ooartoiM Bien parlant en langue françdse.
Il est , disoient-lls ,
n est sage , biaux et courtois Et gentlel bom de par françoise Miex Yalt sa parole François Que de Glocestre la nooise
Seiz de bonere et cortois
Et sacliez bien parler françois.
L^ français amenoit toujours à la rime le eouf' ioiSy à la grande déplaisance des Anglo-Saxons.
Edouard I^ écouta très-respectueusement la lecture d'une bulle latine de Boni£aoe VIII , et ordonna de la traduire en français, parce qvCii ne l'avoit pas comprise.
Pierre de Blois nous apprend qu'au commencement du douzième siècle , Gillibert ne savoit pas l'anglois; mais, versédans le latin et Itfrançois, il prêchoit an peuple les dimanches et fêtes. Wadington, historien-poête du treizième sièx;le, déclare qu'il écritses ouvrages eu français , non en anglois, afin d'être mieux entendu despeiiis et des grands; preuve que l'idiome étranger étoit prêt à étouffer l'ancien idiome du pays.
On trouve en manuscrit dans* la bibliothèque harleîenne une grammaire françoise et épistolaire pour tous les états; une autre en vers françois et un glossaire roman-latin.
SUR LA LlTTÉftATURE ANGLOISE.
Od tradulsoit qnelqaefolsenaiiglois les ouvra« ga écrits en firanoois : c*étoit , comme le disoient ks poètes, par commisération pour les lewedj la disse basse et ignorante.
For lewed men I ondyrfoke
lo cBglyshe tooge to make this boke.
Les pauvres scaldes battus par les trouvères
des vainqueurs, et retirés au sein des vaincus,
travaîUoient à reprendre le dessus au moyen des
masses. Ilsdiantoient les aventures pl^iennes,
et mettoient en scène , dans une suite de tableaux ,
Peter Pioughman. Ainsi se partageoient les deux
muses et les deux peuples. La muse nationale re-
procfaoit au gentilhomme de ne se servir que du
firançols:
FKock ose Uiis gentiemaD And neTer Eogllsh caa.
« Ce gentilhomme ne fait usage que du franm çc^, et janmis de Fanglois.
Un proverbe disoit : « Il ne manque à Jacques ,
• pour Jouer le seigneur, que de savoir le fran-
«oois. »
Ces divisions venoient de loin. Le comte anglosaxon Goallève (c'est le célèbre Waltheof ) avoit été décapité , sous le règne du conquérant , pour s'être associé à la conspiration de Roger, comte de Hereford, et de Ralph, comte de Norfolk. Goallève, comte de Northampton, étoit (ils de Siwaid , duc de Northumbrie. Son corps fut transporté à Croyland par l'abbé Ulfketel. Quelques années après, le corps ayant été exhumé, on le trouva entier et la tête réunie au tronc : une petite ligne rouge indiquoit seulement au cou le passage du fer : à ce collier du martyre , les Anglo-Saxons reconnurent Guallève pour un saint. Les Normands se moquoient du miracle. Audin, moine de cette nation , s'écrioit que le fils de Siward n*avoit été qu'un méchant traître. Justement puni : Aodin mourut subitement d'une colique.
L'abbé Goisfred, successeur d'inguif , eut une vision : une nuit il aperçut au tombeau du comte rap6tre Barthélémy , et Guthlac l'anachorète , revêtus d'aubes blanches. Rarthélemy tenant la télé de Guallève, remise à sa place, disoit : « Il
• D*0t pas décapité. ^ Guthlac, placé aux pieds de Goallève, répondoit : « Il fut comte. » L'apôtre répUqooit : < Maintenant il estjroi. » Les populations anglo-saxonnes accouroient en pèlerinage au tombeau de leur compatriote. Cette histoire fait voir d'une manière frappante la séparation et l'antipathie des deux peuples. (OanaaiG Vital. )
Enfin , selon Milton, l'usagedu françoisremonte beaucoup plus haut , car il en fixe la date au règne d'Edouard le Confesseur. « Alors, dit-il, les An- « glois commencèrent à laisser de côté leurs anft ciens usages, et à Imiter les manières des Fmn- « çois dans plusieurs choses; les grands à par- « 1er françois dans leurs maisons, à écrire leurs ft acteset leurs lettres en françois, comme preuve « de leur politesse, honteux qu'ils étoient de leur « propre langage; présage de leur sigétion pro- « chaîne à un peuple dont ils affectoient les véte- « ments, les coutumes et le langage. »
(Hisior qf £ng. lib. vi.)