‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 12 sur 283 · RETOUR PAR LA LOI A LA LANGUE NATIONALE · texte numérisé non relu

RETOUR PAR LA LOI A LA LANGUE NATIONALE

Edouard in,au moment où le françois prenoit le dessus par les victoires mêmes de ce monarque , par la permanence des armées angloises sui le sol françois, par l'occupation des villes enlevées à notre patrie; Edouard, ayant besoin de lapédaille et de la ribaudaille angloises, accorda l'usage de l'idiome insulaire dans les plaidoiries civiles; toutefois les arrêts résultants de ces plaidoiries se rendoient toujours en françois. L'acte même du parlement de 1 362, qui ordonne de se servir à l'avenir de l'idiome anglois, est rédigé en françois. Les fléaux du ciel furent obligés de se mêler à la puissance des lois pour tuer la langue des vainqueurs : on remarque que le françois commença à décliner dans la grande peste de

Tandis qu'Edouard toléroit, dans son intérêt, on usage fort borné de l'anglo-saxon , lui et sa cour continuoient à parler françois. Il étoit fils d'une princesse de France, au nom de laquelle il réclamoit la couronne de saint Louis : sur les champs de batail le on n'aperçoit aucune différence entre les combattants ; dans les deux ai*mées , les frères sont opposés aux frères, les j^res aux enfants; Crécy , Poitiers , Azincourt, ne présentent que les désastres d'une vaste guerre civile. Philippine de Hainaut , femme d'Edouard III , parloit françois; elle avoit Froissard pour secrétaire, et le curé de Lestines écrivoit dans un françois charmant les amours d'Edouard et d'Alix de Salisbury.

Les convives du vmi du héron parlent françois : le trop fameux Robert d'Artois est le héros de la fête.

Edouard, entre les mains de Philippe de Vr« lois, avoit accepté par le mot voire (oui) ce serment françois qu'il viola : « Sire , vous devenez

« bomme du roi de France , mon aeigneor, de la « Gnienne et de ses «ppartenanœs, i^ue vous re- « connoissez tenir de iui, comme pair de France, « selon la forme des paix faites entre ses prédé- « eessears et les vôtres, selon ce qae voos et vos « ancêtres avez fait pour te même duché à ses « devanciers rois de France. »

Après la bataille deCrécy, on fit le recensement des morts ; c'est un Angids, Michel de Morthburgh, qui parle de la sorte (Avesbur. hist.) : « Furent mortsie roi de Bohaigne (de Bohème), le « duc de Loreigne, le counte d'Alescun (d'Alen- « çon), le counte de Flandres, le counte deBloys, « le countedeHarcourtet ses II filtz ; et Phelippe « de Valois et le markis qu*est appelé le elitz (élu) « des Romayns, eschapperent navfrés , à ceo qe « homme (on) dit. La summe des bonnes gentz « d'armesqui furent morts en le chaumpe à ceste « jour, sans comunes et pédailles (gens de pied) , « amonte à mille DXLII acomptes. »

Les Anglais, en faisant ea français le dénom* brement des morts de Varmée française, purent se souvenir quHls n'avoient pas toiiy'ours été vainqueurs, et qu*iis conservoient dans (eur langue la preuve même de leur asservissement et de l'inconstance de la fortune.

Dans les actes de Ry mer, les originaux , depuis Tan 1101 jusque vers Tan i 460, sont presque exclusivement latins et françois. Les nombreux statuts des règnes de Henri IV, Henri V, Henri VI et Edouard IV, furent composés , transcrits sur les rôles, et promulgués en françois. Il faut descendre aussi bas que l'an 1425 pour trouver le premier acte angiois de la chambre des communes. Cependant, lorsque Henri Vassiégeoit Rouen '^nl418 , les ambassadeurs qu'il sembloit vouloir ^nvoyer aux conférences du Pont de l'Arche, déclinèrent la mission sous prétexte qu'ils ignaraient la langue du pays; mais ce fait n'a aucune valeur : Henri ne voulait pas la paix. Après sa mort, on voit les soldats de son armée s'exprimer dans la même langue que la Pucelle, et déposer comme témoins à charge dans le procès de cette femme héroïque.

Enfin le parlement , convoqué le 30 janvier 1483 à Westminster, sous Richard III, rédigea les bills en angiois, et son exemple fut suivi par les parlements qui lui succédèrent. Il n'a tenu à rien que les trois royaumes de la Grande-Bretagne ne parlassent françois : Shakespeare auroit écrit dans la langue de Rabelais.

CUAUCEIU BOWBE. iAUBOOL

En même temps que les tribunaux retourné* rent par ordonnance au dialecte du soi, Chaucer ftit appelé à réhabiliter la harpe des bardes ; mais Bower, son devancier de quelques années, (t sonrival,oompoaoit6ncoredanslesdeox langues : il réttssissoit beaucoup mieux en françois qu'en angiois. Froissard, contemporain de Bower, n'a rien qui puisse se comparer, pour l'élégance et la grâce, à cette ballade du poète d'outre^mer :

Amour est chose merrèlleose Dont oui pom aToir le droit certain :

Amour de soi est la foi trichereuse Qoi pitts promet, et moins aporte en main ; Le ricbe eatpovre, et le coartoia vilain; L*épine est moUe , et la rose est ortie : En toutz erroars Tamour se justifie.

L'amer est doulz, la doulceur furieuse ;

Labour est aise , et le repos grevein ;

Le doel piesaat, la searté perileiue;

Le hait est bas ; si est le bas baltein ,

Quant l'en mieulx quide avoir, tout est en vein ;

Le ris en ploor, le aens tourne en folie:

En toutz errours l'amour ae justifie.

Ore est amour saWage , ore est soulein , N'est qui d'amour poet dire la sotie ; Amour est serf, amour est souverein :

En toutz errours amour se justifie.

La langue angloise de Chaucer est loin d'avoir ce poli du vieux françois, lequel a déjà quelque chose d'achevé dans ce petit genre de littérature. Cependant l'idiome du poète auglo-saxon, amas hétérogène de patois divers, est devenu la souche de l'anglois moderne*

Courtisan, lancastrien, ^icleflste, infidèle à ses convictions, traître à son parti, tantôt banni, tantôt voyageur, tantôt en faveur, tantôt eu disgrâce, Chaucer avoit rencontré Pétrarque à Padoue : au lieu de remonter aux sources saxonnes, il emprunta le goût de ses chants aux troubadours provençaux et à Tamant de Laure, et le caractère de ses contes, à Boccace.

bans la Cour et amour, la dame de Chaucer lui promet le bonheur au mois de mai : tout vient à point à qoi sait attendre. Le 1®' mai arrive : les oiseaux célèbrent l'offlce en Thonneur dePamour du poète menacé d*étre heureux ; l*aigle entonne le Veni Creator, et le rossignol soupire le Domine, labia mea aperies.

Le Plough-man (toujours le canevas du vieux

Pierre Plauman) a de la verve : le clergé, les

ladles et les lords sont l'objet de Tattaque du

poète :

Sttclie as can nat ysay ther crede , WiUi prtyir abul be made preiaies;

SUR LA LITTÉRATURE ANGLOISE

as

Mher cune tiid liie groêpell rede y Swlieshiil now weldin bie estâtes.

Ttere «vas mofe ncrey in Mixlmine Aad Nero tbat never was gpôe , Than there is now in some of tliero , Yhaa he bath on bis furred-bode.

« Tel qai ne sait pas son Credo est fait prélat " par des sollicitations; tel qui ne peut pas lice < ITvangile est pourvu d'un riche état forestier.

• Il y avoit plus d'humanité dans Maxime et

• dans Néron , qui ne fut Jamais l)on, qu*on n'en

• troQve dans tel d'entre eux aussitôt qu'il porte sa

• hotte fourrée [Chaperon). »

Le poète écrivoit à son château de Dunnington , soQS le chêne de Chaucer^ ses Contes de Cantorbèry dans la forme du Décaméron. A son début, la littérature angloise du moyen âge. Ait défigurée par la littérature romane ; à sa naissance , la littérature angloise moderne se masqua en littérature Italienne.

En France , cette rage d'imitation enleva peu^ être au siècle de Louis XIV une originalité regrettable : heureusement Racine, Boileau, Bossuet, Fénelon, n'ayant étudié que les grecs et les latins, le génie dn grand roi et le génie de Rome et d*Athenes se marièrent; il résulta de cette haute alliance des ouvrages qui eurent des modèles et qui en serviront à Jamais.

Widef doit être compté parmi les auteurs anglois de répoque de Chaucer. Pour premier acte de sa réforme , il fit sur la Vulgate une traductkAi angloise de la Bible que l'on consulte encore comme monument de la langue. Luther, * marchant sur ses traces, traduisit en allemand la Bible , mais d'après l'hébreu.

Depuis Alfred le Grand, fondateur des libertés britanniques, la nation ne fût Jamais totalement exclue du pouvoir. Les poésies, les chroniqnes et les romans de l'Angleterre, ont un élément qui manquoitanciennement aux nôtres , l'élément populaire : l'action dramatique des ouvrages de nos volons en est vivifiée , et il en sort des beautés de contraste avec les mœurs religieuses , aristocratiques et chevaleresques. On est tout étonné de trouver dans TÉcossois Barbour, contemporain de Ouiacer, ces vers sur la liberté ; un sentiment immortel semble avoir communiqué au langage une immortelle Jeunesse , le style et les mots n'ont presque point vieilli :

Ah I freedom is a noble tbiogt Freedoni makes man to bave a lOdng ; Fraedon sH tolace to man gives.

He lives at eaae tbat freely iÎTes :

A noble heart may bare noue ease , Nor nougt ehe tbat may it please , IffteedomlaU.

« Ah I la liberté est une noble chose ! La liberté « rend l'homme content de lui; la lilierté donne à « l'homme toute consolation. 11 vit satisfait celui « qui vit libre. Un noble cœur ne peut avoir nf «Jouissance, ni rien qui puisse plaire, si la lift berté manque, v

Nos poètes , en France , étoient loin alors de la dignité de ce langage que Dante avoit fait connoltre à l'Italie.

SENTIMENT DE LA LIBERTE POLITIQUE; POURQUOI DIFFÉRENT CHEZ LES ÊCRIVAPNS ANGLOIS ET CHEZ LES ÉCRIVAINS FRANÇOIS DES SEIZIÈME ET DIX- SEPTIÈME SIÈCLES. PLACE OCCUPÉE t>AR LE PEU- PLE DANS LES ANUENNES INSTITUTIONS DES DEUX MONARCHIES.

Les institutions politiaues ont autant d*influence que le|,mœttnkJlu:.JA JîttàfrtJWe. Si le sentiment die la liberté se montre moins à cette époque dans les écrivains de notre nation que dans ceux de l'Angleterre, c'est que les deui^ peuples n*étoient pas placés dans des conditions semblables : arrivés à une portion différente de l'autorité publique par des routes diverses , ils ne pouvoient avohr le même hingage.

Ceci vaut la peine de s'arrêter un moment , pour foire sortir de la poésie la philosophie de l'histoire qui s'y trouve souvent cachée : nous sentirons mieux conmient les poètes françois et les poètes anglois ont été conduits à parler de la liberté ou à se taire sur elle, lorsque nous nous rappellerons mieux le rôle que chacun des deux peuples jouoit dans les hsstitutions nationales. En ce qui touche l'Angleterre , Je n'aurai qu'à transcrire quelques pages d'uu ouvrage fort court, mais excellent , intitulé : Vt^e générale de la consiitutian de FAngleterre^ par un Anglois* , ouvrage très^supérieur à tout ce que brocha Jadis le théoricien genevois Delohne, appuyé de Blakstone.

« Pendant plus de deux cents ans après Guil- « laume le Conquérant , le parlement anglois « étoit presque le même dans sa composition et « dans ses fonctions prUidpales que le parlement « de Paris , depuis Hugues Capet Jusqu'à saint « Louis, avec cette différence pourtant que le c parlement françois , quoique quelquefois censé « national, n'étoit réellement que le parlement

' Fmsel.

ESSAI

du duché de France et de quelques autres pays des environs, tandis que le parlement anglois étolt une assemblée des principaux personnages du royaume , et que son autorité étoit reconnue partout

« Les membres des deux parlements, anglois et françois, étoient les barons , les chevaliers et les prélats , et un certain nombre de gens de Justice, tous convoqués pour un temps limité, par des lettres du roi. Les deux parlements ne formolent chacun qu'une seule chambre, et étoient aussi bien une cour de justice suprême qu'une assemblée politique. Mais, tandis que les membres du pfu'lement d'Angleterre acquéroient tous les Jours plus d'importance politique , et que leur voix cotisitllaiive se changeoit insensiblement en voix déMéraiive, au point qu'ils finirent par établir légalement qu'ils pouvolent refuser toutes les demandes des rois, comme ceux-ci pouvoient refuser les leurs, les membres du parlement de Paris perdoient graduellement de leur considération par l'accroissement progressif du pouvoir royal : au lieu d'obtenir une voix délibérante dans les grandes affaires nationales , ils furent chaque Jour moins consultés sur les questions politiques', et ils finirent par être regardés principalement comme des Juges de la cour baronniale du duché de France

« Pliilippe-Auguste établit l'institution de la pairie, et rendit les pairs membres du parlement de Paris , pour en augmenter l'importance par un simulacre de l'ancien baronnage national, sans diminuer en rien, par ce moyen, l'influence royale. Si, en réunissant la Normandie à la couronne , il avoit donné aux principaux barons et ecléslastiques normands le droit d'être membres du parlement de Paris, et que ses successeurs eussent fait de même dans les différentes provinces dontils se rendirent successivement les maîtres, le parlement de Paris seroit devenu un vrai parlement national , comme celui d'Angleterre, et les députés des villes principales anroient fini naturellement par y être admis. Mais Philippe , comme ses successeurs, trouva qu'il valoit mieux de laisser exister séparément les parlements ou états des provinces qu'il réunit, que de les agréger au gouvernement de France. Les provinces aussi étoient Jalouses de la conservation de leurs parlements. Saint Louis appela une fois dans le <

« parlement un bon nombre de grands seigneurs

< et prélats de tout le royaume, et des députés « de plusieurs villes, de manière qne ce parle- « ment fut exactement pareil au parlement d'An-

< gleterre de la même époque ; mais cet exemple « ne fut suivi ni par lui-même, ni par son suc« « cesseur, Philippe le Hardi, qui, au contraire^ « dégoûta autant qu'il put les grands seigneurs « de se rendre au parlement.

a Ce fut Philippe le Bel qui donna le plus grand « coup à Tautorité du parlement par son inven* « tion des états généraux, lesquels, quoi qu'en « disent les auteurs à système, n'ont Jamais

< existé avant son règne. En ne laissant venir « aux états les prélats et les grands seigneurs t que par députation, et en les confondant ainsi t avec le reste de la noblesse et du clergé , il leur « êta toute leur importance; bornant aussi les a fonctions des états a émettre des doléances^ il n. les réduisit presque à rien

« Quelque temps après l'introduction régulière « des députés ou chevaliers des comtés dans le « parlement, il s'y opéra un changement oonsi* c dérable, qui eut des effets très-importants. Ce « chang^nent consista dans la formationjde la « chambre des communes ; formation due au ha- « sard , et dont les politiques d'alors ne prévirent « sûrement pas les résultats. En outre des subsi- « des fournis par le parlement, depuis que les c villes étoient devenues des corporations politi- « ques Jouissant de différents privilèges, les rois « étoient dans l'usage de leur demander de temps « en temps , et sans l'avis du parlement , différen- « tes sommes d'argent, selon le plus ou moins « d'importance et de richesse de ces villes. Ces « sommes d'argent étoient réglées de gré à gré « avec des commissaires royaux et les principaux « habitants de chaque ville. Enfin sous Henri HT, « vers le milieu du treizième siècle , le fameux « comtedeLeicesterfitconvoquerauparlementles « députés des villes principales, espérant par ce « moyen les mieux engager à lui fournir l'argent « dont il avoit besoin pour soutenir ses entrepri- « ses criminelles. Cet exemple pourtant ne fbt pas « suivi dans les parlements suivants. Ce ne fut « qu'à la fin du treizième siècle (Fan 1295) qu'É- « douard T" , pressé par le besoin d'argent , et fa- «I tigué des négociations partielles avec les bour* « geois des différentes villes, imagina de convot quer régulièrement deux députés de chaque ville « en même temps , et dans le même endroitque le

SUR LA LITTÉRATURE ANGLOISE

;. Ces députés ne faisoient pas partie de pariemeot et n'avoient aucune voix dans les déiibcntfioDs nationales. Leurs fonctions se bornoie^à flxer la somme d'argent qu'ilsponvoient fgninir entre enx pour le tailiage de leurs villes re^ediTes. Ces députés étoient en même temps autorisés à exposer les besoins de leurs villes; et, ponr les engager a payer le plus possible, on éeootoit leurs doléances avec attention , et on aeeoidoàt tontes oelles de leurs demandes qui paroissoient raisonnables. Çans les commencemcDlSy ils délibéroient séparés des barons et des chevaliers , et suivoient les instructions de leurs commettants pour les besoinsqu'ils avoient a exposer, et le maximum de rimp6t qu'ils dévoient accorder.

« On ne sait pas an Juste quand les députés des comtés s'assemblèrent pour la première fois dans la même salle avec les députés des villes. Quoique ces denx espèces de députés différasic&t beanooiip entre eux sous les rapports de leur eiistenee politique, ils se ressembloient cependant par leur qualité commune de mandaknres de lenrs concitoyens ; et il est probable que les cÀevoHen des comtés , aussi bien que les bourftoiê des villes , étoient souvent obligés de salvre les instructions de leurs commettants. On tnmva donc qu'il étoit plus commode , pour rexpédttkm des afEsires , de les assembler dans la même salle, et d'envoyer ensuite le résultat de leurs délibérations aux pairs , que de laisser les elievaliers délibérer à part dans la salie de CCS deniers. Il est probable aussi que les grands barons, qni commençoient à regarder les chevaliers comme leurs inférieurs, étoient bien aîMS d*avolr un prétexte honnête pour les éloigner de leur salie. Des raisons plus accidentelles, comme le plus ou le moins de grandeur de la salle où s'assembloient les pairs, peuvent avoir oeeasionné la séparation des membres du parlensent Quoi qu'il en soit, il est certain que les députés des comtés et ceux des villes cloieiit féimis dans la même salle au commeneemeotda quatoraième siècle. Cependant, maliré cette réunion , il exista nne très-grande difioaiee entre eux : les chevaliers des comtés fûBoieot partie intégrante du parlement et délibcfoient sur tontes les affaires quelconques de la même manière que lesgrands barons ou pairs, tttdis que les dépotés des villes n'avoi^t d'au-

« très ponvoirs que celui de régler l'impôt que < leurs commettants dévoient payer ; et une fols cette affaire terminée , ils pouvdent s'en aller sans attendre la fin de la session. Il est pourtant naturel de supposer qu'à mesure que les villes devenoient plus riches , leurs députés acquéroient plus d'importance , et qu'au lieu de retourner chez eux quand ils avoient réglé l'impôt, ils restoientpour écouter les délibérations des chevaliers sur les lois générales, dont aucune n'étoit sans intérêt pour eux. Peu à peu on les consulta sur ces lois. De la consuUation

à Indélibéraiion il n'y a qu'une nuance : aussi , vers lafln du quatorzième siècle, les députés des villes avoient acquis tous les droits politiques de ceux des comtés , et ils étoient tous confondus sous le nom général de députés des cam» munes. »

On ne peut exposer avec pins de netteté la manière dont le parlement anglois s'est formé , et comment, aux moment d'arriver aux mêmes institutions, nousfûmesjetésdansuneautre route. Le reste de la brochure , où l'auteur examine le principe de l'aristocratie angloise, la nature du prétendu veto, et la balance imaginaire des trois pouvoirs , est de la même rectitude de Jugement et de la même vérité de faits.

En France , le parlement dit de Paris et ensuite les états généraux ne se divisèrent pas en deux chambres : le clergé, formé en ordre , ne se mêla pas au barons , aux pairs , et à la noblesse de chevalerie; celle-ci ne se réunit pas aux députés des villes et resta avec les barons. Le tiers demeura à part. De là trois ordres qui se classèrent par numéros , premier, second , ti*oisième. Cette constitution des états généraux , dont la France entière ne reconnut Jamais le pouvoir national, se répétoit diMs les états particuliers des provinces, véritables souverains de ces provinces. Mais le tiers état , qui dans les états généraux ou particuliers n'acquit Jamais d'importance que dans les temps de troubles , s'emparoit du pouvoir public d'une autre manière.

On parle toujours des trois ordres comme constituant essentiellement les états dits généraux. Néanmoins il arrivoit que les bailliages ne nommoient des députés que pour un ou deux ordres. En 1614, le bailliage d'Amboise n'en nomma ni pour le clergé, ni pour la noblesse; le bailliage de Ghâteauneuf en Thknerais n'envoya ni pour Hie clergé, ni pour le tiers état; le Puy , la Ro-

ESSAI

chelle, le Loraguais , Calais , la Haute-Marche, Chatelleraut, firent défout pour le clergé, et Montdîdier et Roy pour la noblesse. Néanmoins les états de 1 6 1 4 lurent appelés étais généraux. Aussi les anciennes chroniques, s*exprimant d'une manière plus correcte , disent en parlant de nos assemblées nationales, ou les ttxns états , ou les notables bourgeois, ou les barons et les énéqueSy selon l'occurrence , et elles attribuent à ces assemblées ainsi composées la même force législative.

Dans les diverses provinces , souvent le tiers , tout convoqué qu'il étoit, ne députoit pas, et cela par une raison inaperçue , mais fort naturelle : le tiers s'étoit emparé de la magistrature ; il en avoit chassé les gensd'épée ;il y régnoit d'une manière absolue, comme Juge, avocat, procureur, greffier, clerc , etc. ; il faisoit les lois civiles et criminelles , et , à l'aide de l'usurpation des parlements, il exerçoit même le pouvoir politique. Les ministres de la monarchie étoient aux trois quarts pris dans son sein; plusieurs fois il commanda les ar* mées dans la dignité militaire du maréchalat La fortune , l'honneur, la vie des citoyens relevoient de lui ; tout obéissoit à ses arrêts , toute tète tomboit sous le glaive de ses Justices. Quand donc i) jouLssoit seul ainsi d'une puissance sans bornes , qu'avoit-il besoin d'aller chercher une foible portion de cette puissance dans des assemblées où on l'avoit vu parottre à genoux ?

Le peuple, métamorphosé en moine, s'étoit réfugié dans les cloîtres , et gouvemoit la société par l'opinion religieuse ; le peuple, métamorphosé en collecteur, en ministre du commerce et des manufactures 9 s'étoit réfugié dans la finance, et gouvernoit la société par l'argent ; le peuple , métamorphosé en magistrat, s'étoit réfugié dans les tribunaux ^ et gouvemoit la société par la loi. Ce grand royaume de France, aristocrate dans ses parties, étoit démocrate dans son ensemble, sous la direction de son roi, avec lequel il s'entendoit à merveille et marchoit presque toujours d'accord : c'est ce qui explique sa longue existence.

Maintenant on comprend pourquoi le tiers état, en 1 789, s'est rendu subitement maître de la nation : il s*étoit saisi de toutes les hauteurs, emparé de tous les postes. Le peuple n'ayant pris que peu de part à la constitution de l'État, mais incorporé dans les autres' pouvoirs, s'est trouvé en mesure de conquérir la seule libojté qui lui man-

quoit, la liberté politique. En Angleterre, au contraire, le peuple occupant depuis plusieurs sièdes une place importante dans la constitution , ayant mis à mort des nobles et des rois , donné et retiré des couronnes, se trouve arrêté actuellement quil prétend étendre ses droits : Il a à se combattre lui-même; il se fait obstacle; il se trouve sur son propre ehemin. G'esf évidemment la liberté populaire britannique dans sa vieille forme qui lutte aujourd'hui contre la liberté populaire dans sa fbrme nouvelle.

Barbour a donc pu chanter cette ltt>erté dans les nobles vers que J'ai cités à la fin du dernier chapitre ; il a donc pu la chanter dans un temps où elle étoit' inconnue en France de l'auteur du Dictée del'Épinetle amoureuse, ballades, virelais, Plaidoyer de la rose et de la violette; liberté ignorée à cette même époque de la Vénitienne Christine de Pisan et du traducteur des fables d'Ésope , qui les publia sous le titre de Bestiaire.

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