‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 16 sur 283 · ATTAQUES CONTRE LE CLEKGÉ · texte numérisé non relu

ATTAQUES CONTRE LE CLEKGÉ

Avec les hérésies contre l'Église marehoient de tout temps , comme je l'ai dit ailleurs , les satires contre le clergé, mêlées aux reproches fondés qu'on ponvoit fidre aux prêtres. Luther sur ce point encore n'approcha pas de ses devanciers. Les pasteurs s'étoient dépravés comme le troupeau ; si l'on veut pénétrer à fond Tintérieur de la société de ces temps-là , il faut lire les conciles et les eharUê d'aboiiHùn (lettres de grêee accordées par les rois); là se montrent à nu les plaies de la société : les conciles reproduisent sans cesse les plaintes contre la licence des mœurs ; les char" tes (TcAoliiion gardent les détails dès Jugemei^ et des crimes qui motivoient les lettres-royaux* Les capitulaires de Charlemagne et de ses successeurs sont remplis de dispositi<ms pour la réforme du clergé.

On conaott l'épouvantable histoire du prêtre Anastase , enfermé vivant avec un cadavre, par la vengeance de l'évêque Cauiin. (GRÉcoinB db TouBS.) Dans les canons ajoutés au premier concile de Tours , sous l'épiscopat de saint Perpert ,

ESSAI

on lit : « Il nous a été rapporté, ce qnt est hor- « rible (quod ne/as) y qu'on établissoit des aubère « ges dans les églises , et que le lieu où l'on ne « doit entendre que des prières et des louanges de « Dieu , retentit du bruit des festins, de paroles « obscènes , de débats et de querelles. »

Baronius, si favorable à la cour de ftome, nomme le dixième siècle le siècle de fer, tant il Toitdedésordresdans l'Église. L'illustre et savant Gberbert , avant d'être pape sous le nom de Sylvestre II ,< et n'étant encore qu'archevêque de Beims, disoit : « Déplorable Rome! tu donnas à nos ancëtr^i les lumières les plus éclatantes , et maintenauttun'as plus qued'horribles ténèbres. .... Mous avons vu Jean Octavien conspirer, au milieu de mille prostituées , contre le même Othon qu'il avoit proclamé empereur. Il est renversé , et Léon le Néophyte lui succède. Othon s'éloigne de Rome, et Octavien y rentre ; il chasse Léon, coupe les doigts, les mains et le nez au diacre Jean , et , après avoir 6té la vie à beaucoup de personnages distingués, il périt bientôt lui-même.... Sera-t-il possible de soutenir encore qu'une si grande quantité de prêtres de Dieu , dignes par leur vie et leur mérite d'éclairer l'univers, se doivent soumettre à de tels monstres, dénués de toute connoissance des sciences divines et humaines? »

Saint Bernard ne montre pas plus d'indulgence aux vices de son siècle ; saint Louis ftit obligé de fermer les yeux sur les prostitutions et les désordres qui régnoient dans son armée. Pendant le règne de Philippe le Bel, un concile est convoqué exprèspour remédier au débordement des mœurs. L'an 1351 , les prélats et les ordres mendiants exposent leurs mutuels griefs à Avignon devant Clément Vtl. Ce pape, favorable aux moines, apostrophe les prélats : « Parleres-vous d'humi- « iité, vous , si vains et si pompeux dans vos mon^ « tures et vos équipages? Parlerez- vous de pau- « vreté , vous , si avides , que toiis les bénéfices du <t monde ne vous suffiroiént pas? Que dirai-Je « de votre chasteté? ...vous haïssez les mendiants, « vous leur fermez vos portes , et vos maisons « sont ouvertes à des sycophantes et à des infâ- « mes. {Lenanibus et truffatoribus.) »

La simonie étoit générale ; les prêtres violoient presque partout la règle du célibat; ils vi voient avec des femmes perdues, des concubines et des chambrières; un abbé de Noreïs avoit dix -huit enfants. En ffiscaye on ne vouloit que des prêtres

qui eussent des cùmmèrest c*est-à«dire des femmes supposées légitimes.

Pétrarque écrit à l'un de ses amis : « Avignon « est devenu un enfer, la sentine de toutes les « abominations. Les maisons , les palais , les égli- « ses, les chaires du pontife et des cardinaux^ Fair « et la terre , tout est imprégné de mensonge ; on « traite le monde futur, le Jugement dernier, les « peines de l'enfer, les Joies du paradis de fables « absurdes et puériles. » Pétrarque cite à l'appui de ces assertions des anecdotes scandaleuses sur les débauches des cardinaux.

Dans un sermon prononcé devant le pape, en 1 364 , lêdocteur Nicolas Orem prouva que l'Antéchrist ne tarderoit pas à parottre , par six raisons tirées de la perte de la doctrine , de l'orgueil des prélats, de la tyrannie des chefs de l'Église et de leur aversion pour la vérité.

Ces reproches, perpétués de siècle en siècle , furent reproduits par Érasme et Rabelais. Tout le monde apercevoit ces vices qu'un pouvoir longtemps sans contrôle et la grossièreté du moyen âgeintroduisirent dans l'Église. Les rois ne sesoamettoient plus au Joug des papes ; le long schisme du quatorzième siècle avoit attiré les regards de la foule sur le désordre et l'ambition du gouvernement pontifical : les magistrats faisoient lacérer et brûler les bulles ; les conciles mêmes s'occupoient des moyens de remédier aux abus.

Ainsi lorsque Luther parut, la réformation étoit dans tous les esprits ; il cueillit un fruit mûr et près de tomber. Mais voyons quel étoit Luther : il nous ramènera naturellement à Henri YIII, car il tient à ce roi par ses innovations religieuses, et par les querelles qu'il eut avec le fondateur de l'Église anglicane.

LDTHER.

Martin Luther, créateur d'une religion de princes et de gentilshommes, étoit fils d'un paysan. Il raconte en peu de mots son histoire , avec cette humilité effrontée qui vient du succès de toute une vie» :

« J'ai souvent conversé avec Mélanchton , et « lui ai raconté ma vie de point en point. Je suis « fils d'un paysan; mon père, mon grand-père, « mon aïeul, étoient de vrais paysans. M<m père « est allé à Manfeld et y est devenu mineur. Moi , « J'y suis né. Que Je dusse être ensuite bachelier, « docteur, etc. , cela n'étoit point dans les étoiles.

' Ce qoe Je Tais citer de LoUier est tiré en grande parUe de roa viftge demièrament pablié par M. BCichelet et InUtalé , Mémoim de Luther,

SUR LA LITTÉRATURE ANGLOISE

SS

• Tai-je pas étonné des gens en me faisant moine ;

• pais en quittant le bonnet brun pour un au-

• tre? Cela vraiment a bien chagriné mon père,

• et lui a fait mal. Ensuite je me suis pris aux

• dieveux avec le pape; j*ai épousé une nonne

• ecbappée, et J*en ai eu des enfants. Qui a vu

• cela dans les étoiles? Qui m'auroit annoncé d*a- - Tance quHI en dût arriver ainsi? »

>'é à Eisleben le 10 novembre 1483, envoyé dès l'âge de six ans à Técole à Eisenach , Luther chaotoit déporte en porte pour gagner son pain : < Et moi aussi, dit-il, J'ai été un pauvre men- « diant; j*ai reçu du pain aux portes des mai- « sons. » Une dame charitable, Ursule Schweickard, en eut pitié et le fit élever ; il entra en 1 501 à runlversité d'Erfurth : enfimt pauvre et obscur, il oo>Tît cette ère nouvelle qui commence à lui ; ère que tant de changements et de calamités de- Tcrient rendre impérissable dans la mémoire des hommes.

Luther se livra d'abord à Tétude du droit ; il la prit en aversion et s'occupa de théologie , de Bosiqae et de littérature : il vit un de ses compagnons tué d*on oeup de foudre , promit à sainte Anne de se faire moine, et le 17 Juillet 1505, entra la nuit dans le couvent des augustins à Erforth : il s*ettferma dans le cloître avec un Plante et un Virgile pour changer le monde chrétien*

Deux ans après il ftit ordonné prêtre. « Lors- « que je dis une première messe, j'étois presque ' mort, car je n*avois aucune foi; puis vinrent ' les dégoftts, les tentations, les doutes. » Dans le dessein de raffermir ses croyances, Luther partit pour Rome.

Là , il trouva l'incrédulité assise sur le tombeau de saint Pierre, et le paganisme ressuscité au Vatican. Jules II , le casque en tête , ne révoit que combats ; et les cardinaux, cicéroniens de langage,

es en poètes , en diplomates et en . La papauté, prête à devenir gibeline^ avoît, sans s'en apercevoir, abdiqué l'autorité spirituelle : le pape , en se fiiisant prince à la manière des antres princes, avoit cessé d'être le représentant de la république chrétienne; il avoit renoncé ace terrible tribunat des peuples, dont il étolt auparavantinvestiparl'élection populaire. Luther fie vit pas cela ; il ne saisit que le petit cêté des rinces ; il revint en Allemagne , frappé seulement da scandale de Tathéismeet des mœurs de la cour de Rome.

A Joies II succéda Léon X , rival de Luther;

GB%T1!4F«:i%^l>. — TOUE V.

le siècle fut divisé entre le pape et le moine : Léon X lui imposa son nom ; Luther, sa puissance.

Il s'agissoit de faire achever Saint-Pierre ; l'ar*» gent manquoit. Sans avoir la foi qui faisoit au moyen âge Jaillir des trésors, on se souvint à Rome du temps où la chrétienté contribuoit de ses aumônes à la construction des cathédrales et ded abbayes. Léon X fit vendre en Allemagne, par les dominicains , les indulgences que vendoient auparavant les augustins. Luther, devenu vicaire provincial des augustins, s'éleva contre l'abus de ces indulgences. Il s'adressa à l'évoque de Brandebourg, à rarchevêquede Mayence : il n'obtint qu'une réponse évasive du premier ; le second ne répondit point. Alors il proposa publiquement les thèses qu'il prétendoit soutenir contre les indulgences. L'Allemagne fut ébranlée : Tetzel brûla les propositions de Luther ; les étudiants de Wlttemberg brûlèrent les propositions de Tetzel. Étonné de son succès , Luther auroit volontiers reculé.

Léon X entendit de loin un bruit qui s'élevoit de Tautre côté des Alpes , une rumeur survenue chez des Barbares : « Rivalité de moines , » disoit-* il. Les Athéniens se moquoient des Barbares de la Macédoine. Le goût du prince de l'Église pour les lettres l'emportoit sur de plus hautes consi* dérations; il trouvoit que frère Luther étoit un beau génie : » Fra Martino haveva un beUis^ simo ingenio \ Néanmoins, pour complaire à ses théologiens , i^ somma le beau génie de comparoî* tre à Rome.

Luther, fort de Tappui de l'électeur de Saxe, éluda cet ordre. Cité à Augsbourg, il y vint avec un sauf-conduit de l'empereur. Il disputa avec lo légat Caietano de Vio. On ne s'entendit point ; on ne s'entendoit Jamais dans ces Joutes de paroles. Luther en appehi au pape mieuxinformé : il avoue qu'avec un peu moins de hauteur de la part du légat , il se fût rendu , parce que dans ce temps-là il vayoit encore bien peu les erreurs du pape»

Léon X sollicitoit l'électeur de Saxe de lui livrer Luther : Frédéric résista. Luther rassuré écrivit au pape : « J'en atteste Dieu et les hom- « mes ; Je n'ai Jamais voulu. Je ne veux pas davan- « tage aujourd'hui toucher à l'Église romaine ni « à votre sainte autorité. Je reconnois pleinement « que cette Église est au-dessus de tout, et qu'on ne n peut rien préférer, de ce qui est au ciel et sur la « terre, si ce n'est Jésus-Christ , Notre-Seigneur. »

* BAlUffiLLO.

14 CSS4t

Luther étolt sincère , «{Uolque les apparences fussent contre lui ; car, en même temps qu'il s^ex* plique ainsi avec le pape , il disoit à Spalatin : « Je f ne sais si le pape n'est pas TAntechrist ou Ta- « plôtre de l'Antéchrist. » Bientôt il publia son livre de la CaptivUé de Babylone. 11 y déclare que l'Église est captive, le Clirist profané dans ridolâtrie de la messe , méconnu dans le dogme de kl transsubstantiation , et prisonnier du pape.

£t tenant à constater qu'il attaquoit encore plus la papauté que le pape, il disoit dans une nouvelle lettre à Léon X : « Il fout bien qu'une « fois pourtant, très*honorabie père, Je me sou- % vienne de toi. Ta renommée tant célébrée des

• gens de lettres , ta vie irréprochable , te met- « troient au-dessus de touteattaque. Je ne suis pas « si sot que de m'en prendre à toi , lorsqu'il n'est % personne qui ne te loue. Je t'ai appelé un Dankl « dans Babylone; j'ai protesté de ton innocence.... « Oui, cher Léon, tu me fais l'effet de Daniel « dans la fosse, d'Ézéchiel parmi les scorpions. « Que pourrois>tu seul contre ces monstres ? AJou-

• tons encore trois ou quatre cardinaux , savants « et vertueux. Vous seriez empoisonnés Infailli- « blement, si vous osiez entrepredre de remédier « à tant de maux.... C'en est fait de la cour de « Rome. »

Il y a plus de trois siècles que cette prédletion est échappée à Luther, et la cour de Renne eiiste encore.

Les lettres du moine trou volent Léon X occupé avec Michel-Ange à élever Saint-Pierre, et écrivant à Raphaël : « Vous ferez l'honneur de mon « pontificat. » Léon X, dit Palaficini , con tnag^ §ior cura chiamo coioro à cui fesser noie le favoie délia Grecia e le delizie de* Poeli, che Vistorie délia ehiesa^ et la dottrina de' Padri.

Les croassements germaniques de Luther impatientoient le Médicis au milieu des arts , sous le beau ciel d'Italie. Pour étouffer ces bruits importuns , et ne se pouvant persuader qu'il s'agtssoit d'un schisme, il prépara la bulle de condamnation.

La bulle, arrivée en Allemagne , le peuple se soulève : à Erfurth, on la Jette à l'eau; elle est brûlée à W ittemberg : première flamme d'un embrasement qui , de l'Europe , devoit se répandre dans les autres parties de la terre.

Ici un beau combat entre Luther et Luther, car, encore une fois, Luther étolt un homme de convictiou. Ce combat est bien reproduit dans M.

Micfaelet , la part faite à la traduction , qui donna inévitablement et nécessairement à la littérature et aux idées l'expression de la littérature moderne et des idées de notre siècle.

Au conuneneement de sou Tmité de Serifo ar* hUrio^ Luther dit à Érasme :

« Sam doute tu te fleiîs quelque peu arrêté « en présence d'une suite si nomlMreuse d'érudlts, « devant le consentement de tant de siècles , où « brillèrent des hommes si habiles dans les let- « très sacrées, où parurent de si grands martyrs, « gloriflés par de nombreux miracles. Ajoute en - « oore les théologiens plus récents , tant d'acadé- « mies, de conciles, d'évèques, de ponlifira. De, « ce e6té se trouvent l'érudillon, le g^|f 4 le nom « bre, la grandeur, la liauteur, la force, la sala* « teté, les miracles; et que n'y a-t-ii pas? Du « mien, Wiclef et Laurent Vaila (et aussi Au- « gustin , quoique tu l'oublies ) , puis Luther, un « pauvre homme, né d'hier, seul avec quelques « amis qui n'ont ni tant d*érudiUon , ni tant de « génie, ni le nombre, ni la grandeur, ni la « sainteté, ni les miracles : à eux tous.ils ne pour- « roient guérir un cheval boiteux.... •

Dans ce traité de Servo arbiiriOy Luther se déclare pour la grâce contre le libre arbitre; celui qui étendit , s'il n'établit pas le libre examen, chargeoit la volonté |de cliatnes : ees eontradic- Uons sont naturelles aux hommes. Il n'y a d'ailleurs aucune liaison directe entre la fatalité providentielle et le despotisme social ; oe sont deux ordres de faits distincts : l'un appartient au domaine de la philosophie et de la théorie, l'autre est du ressort de la politique et de la pratique.

L'Allemagne est le pays de rhoonéteté , du génie et des songes : plus les abstractions des e»- . prits brumeux sont inintelligibles , plus elles excitent l'enthousiasme parmi les rêveurs qui les croient comprendre. Les compatriotes de Luther firent , des opinions de saint Augustin ressuscitées , la règle de leur foi. Luther s'adressa surtout aux nobles : il dédia sa défense des articles condamnés au seigneur Fabien de Feilitzsch : « Que cet écrit me recommande à toi et À toute « votre noblesse. » Il publia son pamphlet : A la noblesse chrétienne d'Allemagne sur Vamélio^ ration de la chrétienté. Les principaux nobles, amis de Luther, étoieot Sil vestre de Schauenberg, Franz de Sickingen , Taubenhelm et Uirick de Hutten. Le margrave de Brandebourg soilicitoit la faveur de v<Hr te nouvel apAtre. C'est ainsi

Sim U LltTÉBAtURÈ ANGLOISË.

fi'tt fifiMSe et eu Angleterre les réformistes ftamtdei rois, desprinœset des nobles : en France, h MEOf de Françob 1*' , Jeanne d'Albret , Henri IV, les CliAUllon , les Bouillon, les lftohan;en Âii^eterre, Henri VIII ,' ses évéques et sa cour.

Quand j'avançai cela dans les Éludes historiées, j'eus le malheur , contre mon intention , de blesser des susceptibilités : j'en conviens , dans DOS temps de démocratie , il est peut-être dur pour ceux qui se disent les fondateurs de la lii)erté populaire , de se trouver , par origine , des arislaerates descendus d'une race de princes et de nobles : qu'y fiiire 7 c'est la stricte vérité ; lA U poorroit appuyer d'une masse de faits irréeosafafoL

La àttàe Worms fut le triomphe de Luther : il T comparut devant l'empereur Charles-Quint , ili électeurs , un arcbidue, deux landgraves, TîBgt-sept ducs 9 un grand nombre de comtes , d'aichevéqueset d'évêques. Il entra dans la ville, BODtésur un char, escorté de cent gentilshommes armés de tontes pièces. On chantoit devant lui un kjmne, la Marseilloise du temps :

RoCn Dieu Ml one IbrtereHe , Une épée et ude bonne armure '.

Le peuple étoit monté sur les toits pour voir pûsser Martin. Ferme et modéré, le docteur ne fMJot rien rétracter de ce quïl avoit avancé tmehant les doctriaes, mais U offrit de désavouer ce (pu ponvoil lui être échappé d'inconvenant «Botre tes personnes. Ainsi, coauneTa dit M. Uignet d'une manière remarquable , Luther , dit SOS au pape, non à l'empereur. Cela prouve de la coQvictioa et du courage , mais de ce coulage &cîle quand on est bien défendu, quand « est environné de beaucoup d'éclat, quand « est excité par l'ambition de devenir chef de Kcte, et par l'espoir d'une grande renommée. Ao nrpitts, tous les sectaires ont dit non. L'hénae d'Arias dura plus de trois siècles dans sa visoear et subsiste encore ; elle divisa le monde civilisé et s'empara de tout le monde barbare, les FraDGs de Qovis exceptés : Alaric et Genseric, qui saccagèrent Rome catholique, étoient ariens. Arias avoit dit non bien avant Luther, dont les ^\Des n'ont pas encore atteint Tâge de celles io prêtre d'Alexandrie.

Lather étoit encouragé dans le sein de la diète >^ : des nobles et des comtes étoient allés k visiter. « Le pape, dit Luther, avoit écrit à

' M- HcHK, Uewe tfrt Dense Mon^t»,

t Tempereur de ne point obsèilVêr te sauf-conduit. « Les évéques y poussoient ; mais les princes et les « états n'y voulurent point consentir; car il en « fût résulté bien du bruit. J'avois tiré un grand « éclat de tout cela; ils dévoient avoir peur de « moi plus que je n^avois d^eux. En effet , le « landgrave de Hesse, qui étoit encore un jeune "Seigneur, demanda à m'entendre, vint me « trouver, causa avec moi, et me dit à la fin : « Cher docteur, si vous avez raison, que Notre- « Seigneur Dieu vous soit en aide I »

Quoi qu'il en soit, l'apparition de Luther à la diète montroit quelque force d'dme , car Jean Huss, malgré le passe-port d'un empereur, n'en avoit pas moins été brûlé vif. Quand le Christ parut devant Pilate, il étoit seul, abandonné même de ses douze disciples : toutes les puissances de la terre s'éievoieat contre lui, et l'on n'eut point égard au sauf-conduit qu'il avoit dueiel.

La diète publia le ban impérial ; il frappoit Luther et ses adhérents. Voltaire prétend que Charles-Quint hésita entre le moine d'Ei*furth et Borne. Le sauf«conduit fut maintenu dans l'acte du ban. Le même Charles-Quint, qui accorda une audience solennelle à Luther, refusa d'entendre Femand Cortès.

Le réformateur se retira : Télecteur de Saxe , pour le isoustraire atout danger, et peut-être d'accord avec Martin lui-même, le ût enlever et renferma dans le château de Wartbourg. Du haut de sa forteresse, Luther lauça une multitude d'écrits, imitant Athanase, qui combattoit pour la foi, du fond des grottes de l'Egypte. 11 étoit tenté : sa chair indomptée te brûloit d'un feu dévorant. Dans son Pathmos ( ainsi ce nouveau saint Jean appelle-t-il le château de Wartbourg), il croyoit ouïr, la nuit , des noisettes se heurter dans un sac , et entendre un grand bruit sur les marches d'un escalier, que fermoient des chaînes et une porte de fer : c'étoit l'apostasie qui revenoit. Luther, rendu impétueux par cette captivité bienveillante qui lui donnoit l'air d'un nuirtyr, ne parloit plus que de briser les cèdres, d^abaisser les pharaons superbes et endurcis. Il écri voit rudement à l'archevêque deMayence , et datoit ainsi : « Donné en mon désert , le di- « manche après la sainte Catherine, 26 novembre « 1521. » Le cardinal archevêque de Mayence, répondoit humblement, ou fièrement : « Cher a docteur, j'ai reçu votre lettre... Je souffre vo*

ESSAI

« lontiers une réprimalide fraternelle et chrétt tienne. »

Préchant son nouvel évangile , Martin disott : <( J'espère qu'ils me tueront; mais mon heure « n'est pas venue; il faut qu*auparavant je rende « encore plus furieuse cette race de vipères. » Il hésite d'abord à se prononcer contre les vœux monastiques; puis se fortifiant dans ses idées, il déclare qu'il a formé « une vigoureuse conspira- <e tion pour les détruire et les mettre au néant. »

Il n'approuvoit pas les théologiens démagogues qui marchoient sur ses traces et brisoient les images. « Si tu veux éprouver leurs inspirations , « écrit*il à Mélanchton, demande s'ils ont ressenti « ces angoisses spirituelles et ces naissances di- « vines , ces morts et ces enfers. »

Il avoit commencé à publier sa traduction de la Bible : des princes et des évéques la prohibèrent; comme sectaire et comme auteur, il s'irrita ; la colère lui donna la prévision de l'avenir. « Le peuple s'agite de tous côtés , et 11 a les yeux «ouverts; il ne veut plus, il ne peut plus se n laisser opprimer. Cest le Seigneur qui mène « tout cela et qui ferme les yeux des princes sur « ces symptômes menaçants ; c'est lui qui oon- « sommera tout par leur aveuglement et leur « violence; il me semble voir l'Allemagne nager « dans le sang.

« Qu'ils sachent bien que le glaive de la guerre « civile est suspendu sur leurs tètes. »

Et qui suspendoit le glaive de la guerre civile sur la tète de ces princes, si ce n'étoit Luther?

Dans cette année 1522, Henri VIII, encore orthodoxe, fit parottre le livre dont je parlerai ailleurs, et qu'il avoit fait faire ou revohr peutêtre par son chapelain et ses ministres théologiens. Le moine réformateur malmène son collègue le roi réformateur. « Quel est donc ce Henri , ce nou- « veau thomiste, ce disciple du monstre, pour « que je respecte ses blasphèmes et sa violence? « II est le défenseur de l'Église I oui , de son église A à lut, qu'il porte si haut; de cette prostituée « qui vit dans la pourpre, ivre de débauches; de « cette mère de fornications. Moi, mon chef est « Christ t je frapperai du même coup cette église « et son défenseur, qui ne font qu'un ; je les bri- « serai. » Henri VUl , ne pouvant brûler Luther, répliqua : ses bûchers étoient plus redoutables que ses écrits. '

La réformation s'étendoit à l'aide de Timprimerie , qui sembloit avoir été découverte à temps

pour la propagation des nouvelles doctrines ; TÉglise luthérienne s'établissoit ; on sait cequ'elle a rejeté et ce qu'elle a conservé des dogmes de l'Église romaine. Mais le schisme entroit de toutes parts dans la nouvelle communion ; Calvin paroissoit à Genève, Luther se brouilloit avec Carlostadt , et écrivoit contre lui des pamphlets amers. Les paysans se soulevèrent contre leurs seigneurs et se jetèrent sur les biens des princes ecclésiastiques : de là les troubles de la Souabe , de Francfort , du pays de Bade , de l'Alsace , du Palatinat, de la Bavière , de la Hesse. En vain Luther fit ce qu'il put pour désarmer la foul^, en vain s'écrioitil que la révolte n'a jamais eu une bonne fin , que qui se sert de l'épée périra par l'épée : le glaive ctoit tiré; il ne devoit rentrer dans le fourreau qu'après deux siècles d'immolation.

Dans la réponse de Luther aux douze articles des paysans de la Souabe , il y a des choses justes et raisonnables ; il dit aussi aux seigneurs des vérités qui pou voient leur sembler hardies; mais, entrahié par le caractère de sa réformation ennemie du peuple, il se montre d'une dureté révoltante contre les paysans; il ne donne pas une larme à leurs malheurs.

« Je crois, dit-il , que tous les paysans doivent « périr plutôt que les princes et les magistrats, « parce que les paysans prennent l'épée sans l'au- « torité divine.... Nulle miséricoi*de, nulle tolé^ « rance n'est due aux paysans , mais l'indigna- « tion de Dieu et des hommes. ... Les paysans sont « dans le ban de Dieu et de l'empereur. On peut « les traiter comme des chiens enragés. »

Et cependant ces chiens enragés avoient été déchaînés par la parole de Luther. Pour ces hommes mis au ban de Dieu on ne sent dans Témancipateur de l'esprit humain aucune sympathie des lil)ertés populaires.

Il se brouilla avec tous les sectaires qui sortirent de sa réforme; il ne pardonna jamais à Érasme son libero arbitrio.

« Dès que je reviendrai en santé , je veux , avec t l'aide de Dieu , écrire contre lui , et le tuer. Nous « avons souffert qu'il se moquât de nous et nous « prît à la gorge ; mais aijyourd'hui qu'il en veut « faire autant au Christ , nous voulons nous met- « tre contre lui.... Il est vrai qu'écraser Érasme « c'est écraser une punaise ; mais mon Christ dont « il se moque m'importe plus que le péril d'E^t rasme.

« SI je vis , je veux , avec l'aide de Dieu , phr-

SUR LA LlTTËaATURË A^GLOlSE.

•gpr rÉglise de son ordure. Cest lui qui a semé < et &it naître Crotus, Egranus, Witzein, OEco-

• lampade, Campanus et d'autres visionnaires

• 00 qHCoriens. Je ne veux plus le reconnoître «dans rÉglise, qu*on le sache bien »

« SU prédie, cela sonne faux comme un vase

• lélë. li a attaqué la papauté, et maintenant il

• tire sa tète du sac. >

Érasme et Luther avoient été longtemps amis et regardés tous deux comme des hérétiques. • Voilà, dit très-bien M. Nisard, de petites

• qnestioDS pour les partisans du fatalisme his- « torique, qui grossissent et grandissent un hom-

• ne de tout ce qui s*est fait après lui , et par des «anses qu'il n*auroit ni voulues, ni prévues : t mais je ne les trouve pas déjà si mauvaises pour t rbeore où nous sommes. A cette heure-là en «effet, de qui pensez- vous qu*il soit demeuré le

• plus de choses, de Luther niant le libre arbi- « tre, et remplaçant le dogme par le dogme, ou «pins crament, la superstition par la supersti- ' tkm, oa d^Érasme revendiquant pour Thomme

• la liberté de la conscience ' 7 »

Les Tares ayant assiégé Vienne, Luther appela noblement les Allemands à la défense de h patrie. Puis vinrent les ligues de Smalkade , te anabaptistes de Munster. Ceux-ci prêchèrent contre le pape et contre Luther; ils préféroient Bême te premier au dernier : ils considéroient Lather comme Tami de la noblesse , et II fût maudit par eux, de même qu'il Tavoit été par les paysans de la Souabe.

Page 1