VARUGE. VIE PRIVÉE DE LUTHER
Luther devoit à ses opinions une démarche ^ en étoit la conséquence et la suite. Il avoit «nert la porte des cloîtres ; il en sortoit une foule dliommes et de femmes dont II ne savoit que fo: il se maria donc, tant pour leur donner oaboD exemple, que pour se débarrasser de ses teotatioos. Quiconque a enfreint les règles , cherté à entraîner les foibles avec soi , et à se cou- ^de la multitude : par ce consentement d*un 9ind Dombie , on se flatte de faire croire à la jus- ^ et au droit d'one action qui souvent ne fut ^ le résultat d'uu accident ou d'une passion ^'v^^flMiie. Des vœux saints furent doublement ^^; Luther épousa une religieuse. Tout cela ^pent-étre bien selon la nature ; mais il y a une
^?(iiAMB. Érasme, li* parUe. Revue des Deux Mondes, IS».
nature plus élevée : il est difficile , quelles que soient d'ailleurs les vertus de^deux époux, qu'ils inspirent la confiance et le respect en faisant le serment de l'union conjugale au même autel ou ils prononcèrent les vœux de chasteté et de solitude. Jamais le chrétien ne déposera dans le cœur d'un prêtre le fardeau caché de sa vie, si ce pré* tre à une autre épouse que cette Église mystérieuse qui garde le secret des fautes et console les douleurs. Le Christ, pontife et victime, vécut dans le célibat, et il quitta la terre à la fin de la jeunesse.
La religieuse que Luther épousa se nommoit Catherine de Bora : il l'aima, vécut bien avec elle, et travailla de ses propres mains pour la nourrir : celui qui fit des princes et dépouilla le clergé de ses richesses , resta pauvre ; il s'honora par son indigence , comme nos premiers révolutionnaires. On lit ces paroles touchantes dans son testament :
« Je certifie que nous n'avons ni argent comp- « tant, ni trésor d'aucune espèce. En cela rien « d'étonnant, si l'on veut considérer que noua « n'avons eu d'autre revenu que mon salaire et « quelques présents. »
On suit avec intérêt Luther dans sa vie privée et dans ses opinions particulières. Il a plusieurs belles pensées sur la nature , sur la Bible , sur les écoles , sur l'éducation , sur la foi , sur la loi. Ce qu'il dit de l'imprimerie est curieux. Une Idée individuelle le conduit à une vérité générale et à une vue de l'avenir :
« L'imprimerie est ledemier et le suprême don, « le summum eipostremum donum, par lequel « Dieu avance les choses de l'Evangile. C'est la « dernière flamme qui luit avant l'extinction du « monde. Grâce à Dieu , elle est venue à la fin. »
Il faut entendre Luther dans l'intimité des sentiments domestiques :
« Cet enfant ( son fils] et tout ce qui m'appar- « tient est haï de leurs partisans , haï des diables. « Cependant tous ces ennemis n^inquiètent guère « le cher enfant; il ne s'inquiète pas de ce que « tant et de si puissants seigneurs lui en veulent, « il suce gaiement la mamelle, regarde autour 4e « lui en riant tout haut , et les laisse gronder tant « qu'ils veulent. »
Ailleurs , parlant encore de ses enfants, il dit :
« Telles étoient nos pensées dans le paradis , «simples et naïves; innocents, sans méchan- « ccté ni hypocrisie, nous eussions été véritable-
ESSAI
« ment comme cet enfant quand il parle de Bien « et qu'il en est si sûr. »
« Quels ont dû 6tre les sentiments d'Abraham , •> lorsqu'il a consenti à sacrifier et égorger son « fils unique? Il n'en aura rien dit à Sara. »
Le dernier trait est d'une familiarité et d'une tendresse presque sublimes.
11 déplore la mort de sa petite fille Elisabeth :
« Ma petite fille Elisabeth est morte; Je m'é- « tonne comme elle m'a laissé le cœur malade , « un cœur de femme, tant je suis ému. Je n'au- « rois Jamais cru que l'âme d'un père fût si ten- « dre pour son enfant.
« Dans le plus profond de mon cœur sont en- « oore gravés ses traits, ses paroles , ses gestes, « pendant sa vie et sur son lit de mort ; mon n obéissante et respectueuse fille ! La mort même « du Christ ( et que sont tous les morts en com- « paraison) ne peut me l'arracher de la pensée, « comme elle le devroit....
« Chère Catherine, songe pourtant où elle est « allée. Elle a certes fait un heureux voyage. La « chair saigne sans doute, c'est sa nature; mais « l'esprit vit et se trouve selon ses souhaits. Les « enfants ne disputent point ; comme on leur dit , « ils croient; chez les enfeuits tout est simple. Ils « meurent sans chagrin ni angoisses, sans dis- <( putes , sans tentations de la mort , sans douleur « corporelle, tout comme s'ils s'endormoient. »
En lisant des choses si douces , si religieuses , si pénétrantes , on se sent désarmé ; on oublie la fougue du sectaire.
On trouve, sur la mort de son père , ces paroles d'une profondeur et d'une simplicité bibliques :
n Je succède à son nom ; voici maintenant « que je suis pour ma famille le vieiix Lutlier : R c'est mon tour, c'est mon droit de le suivre « par la mort. »
Luther, devenu malade et triste, disoit :
« L'empire tombe , les rois tombent ; les pré- «^tres tombent, et le monde entier chancelle, N conmie une grande maison qui va crouler au- « nonce sa ruine par de petites lézardes. »
La mort de Luther fut paisible; il désiroit mourir, et disoit :
« Que Notre-Seigneur vienne donc vite et m'em- « mène. Qu'il vienne surtout avec son jugement « dernier. Je tendrai le cou ; qu'il lance le ton-
« nerre et que je repose
« Fi de nous ! sur notre vie nous ne
« donnons pas même la dime à Dieu ; tt nous croi-
« dons avec nos bonnes œuvres mériter le del ! « Qu'ai-je fait, moi?
« Ce petit oiseau a choisi son abri et va dormir bien paisiblement; il ne s'inquiète pas; il ne* songe point au gîte du lendemain ; il se tient bien tranquille sur sa petite branche , et laisse Dieu songer pour lui. »
• Je te recommande mon âme, A mon Seigneur Jésus-Christ ! Je quitterai ce corps terrestre, je' vais être enlevé de cette vie, mais Je sais que je resterai éternellement auprès de toi. y « Il répéta encore trois fois : In manus tuas eommendo spiritum meum ; redemisU me, Domine, Deus veritatis. Soudain il ferma les yeux , et tomba évanoui. Le comte Albrecht et sa femme, ainsi que les médecins, lui prodiguèrent des secours pour le rendre à la vie ; ils n*y parvinrent qu'avec pehie. Le docteur Jonas lui dit alors : « Révérend père, mourez-vous avec constance dans la foi que vous avez enseignée? Il répondit par un oui distinct, et se rendormit. Bientôt il pâlit, devint froid, respira encore une fois profondément, et mourut '. »
PORTRArr DE LUTHER.
Voilà le oui final qui suivit le non prononcé ^ Worms. Oui, Luther persista, et avec lui les sectes dont il fut le père ; mais la preuve qu'il ne sentoit pas la portée du mouvement qu'il avoit produit, c'est qu'il se refusa à tout accord avec ces sectes. Ainsi chez le landgrave de Hesse , il ne voulut rien céder à Zwingll , à Bocer et à GEcolampade, qui le supplioient de s'entendre avec eux ; ils lui auroient donné la Suisse et les bords du Rhin : ainsi il blâma Mélanchton, qui essayoit entre les catholiques et les protestants une conciliation à peu près pareille à celle dont s'occupa Bossuet avec Leibnitz : aUisi il condamna les paysans de la Souabeet les anabaptistes de Munster, beaucoup moins à causedes désordres dont iis s'étœent readus coupables , que parce qu'ils ne vouloient pas se renfermer dans le cercle par lui tracé. Un homme à grandes conceptions , détirant changer la fisce du monde, se seroit élevé au-dessus de ses propres opinions ; il n'aurait pas arrêté les esprits, qui cherchoient la destruction de ce que lui-même prétendoit détruire. Luther fut le, premier obstacle à la réformation de Luther.
■ Extrait de la RelaUoH de Jontu et de Cmbitte, daoi M. Hi*
CHELET*
SUB LÀ LITTÉBATURE AN6L0ISE.
Quant au caractère , le réformateur D*en manqu pas; mais après tout il ne fit point éclater (c oograge dominateur que montrèrent dans la religion catholique et dans l'hérésie tant de mart;fn et d'enthousiastes ; II ne Ait ni l'invincible Anus, ni Findomptable Jean Huss : il ne s'expose qu'une fois, aprte laquelle il se tient à l'écart, oKDace beaucoup de loin, s'écrie qu*il bravera tout et ne brave rien. Il refuse d*aller à la diète d'Angsboorg et denieure prudemment renfermé dans la forteresse de Cobourg. Il dit souvent qu'il est seul, qu'il va descendre de son Sinal , de sa SMn,et ily reste. Quand il disoit cela, loin d'être Kidy il étoit derrière les ducs de Mecklembourg et de Bmnswicfc , derrière le grand mattre de Tordre Teutonique, derrière l'électeur de Saxe, k landgrave de Hesse ; il avoit devant lui l'incendie par Ini-méme allumé , et l'on ne pou voit plus fatteindre à travers cette barricade de flammes.
Reconnoissons dans Luther un homme d'esprit et d'imagination, écrivain, poète, musicien, et d'ailleurs très-bon homme. Il a fixé la prose allemande; sa traduction de la Bible, infidèle parce qoll savait mal l'hébreu , est restée : on àaote cDOore dans les églises luthériennes ses paumes composés d'après les Saintes Écritures. Il étoit désintéressé, doux mari, père tendre, abstraction faite du moine et de la nonne épouiée. On srat en lui cette candide et simple nature allemande, pleine des meilleurs sentiments de ilnunanité , et qui inspire la confiance au premier abord; mais aussi on retrouve en Luther la gnnsièreté germanique, ces vertus et ces talents, lesquels s'inspirent , encore même aujourd'hui , de ce/ovx Baeckus maudit par un autre réformateur, Julien l'Apostat
Lotiier étoit de bonne fol ; il ne tomba dans le schisme qu'après de longs combats; il exprime soQ^ent ses doutes, presque ses remords; il conserre les tentaUons du clottre. Un homme léger, fv se bit religieux pour avoir vu on de ses amis tué d*Dn coup de foudre , peut bien Jeter le frœ poor avoir assisté à la vente des indulgences : il Be faut prêter à tout cela ni hautes idées, ni vues profondes. Cétolt très-sérieusement que Luther Kcrqyoit attaqué du diable; il le combattoit la Boit à ta sueur de son front : Mulias noctes tnihi ^ii amarulcnta9 et acerbas reddere ille notii. Quand il étoit trop tourmenté du démon , il le mettott en fuite en lui disant trois mots que Je B*<Meroisrépéter, et qu'onpeut lire dans les curieux
extraits de M. Michelet * . Le Christ avoit parlé autrement à Satan ; il s'étoit contenté de lui dire r « Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu. » Quelquefois Luther, dans son exaltation, se peusoit envahi par la Divinité, se dépouilloit de son' moi, et s'écrioit : « Je ne connois pas Luther : que' <« le diable emporte Luther ! »
Luther ne composoit pas son éloquence de ter- ' mes choisis, et à propos du pape il se souvient trop du lama. Sa doctrine en faveur des grands est aussi relâchée que son éloquence est quelquefois souillée : il admit presque la polygamie, et permit deux femmes au landgrave de Hesse. S'il n'eût renoncé à i*autorité papale, il auroit pu s'appuyer d*une décrétale de 762 , du pape Gré-' goire II.
rORTEAIT DE UJTHER PAR MAIMBOUEG, BOSSUET
jiT VOLTAIRE.
On peut remarquer, à l'honneur des écrivains* eatholiques et des prêtres , la Justice qu'ils ontrendue à Luther dans les portraits qu'ils ont &it» de lui.
« G'étoit un homme d'un esprit vif et subtil , »' dit le père MainlMurg dans son style un peuvieilli ; « naturellement éloquent , disert et polt « dans sa langue , infiniment laborieux , et si as^ « sidu à l'étude, qu il y passoit quelquefois les^ « Jours entiers, sans même se donner le loi^r de* « prendre un morceau : ce qui lui acquit une « assez grande connoissance des langues et de^ • Pères, à la lecture desquels , et surtout à celle « de saint Augustin , dont il fit un très-mauvalsr « usage , il s'étoit fort attaché , contre l'ordinairer « des théologiens de son temps. Il avoit la com« « plexion forte et robuste pour durer au travail, < sans détriment de sa santé ; tempérament bi-** « lieux et sanguin , ayant l'oeil pénétrant et tout « de feu ; le ton de voix agréable, et fort élevé* « quand il étoit une fois échauffé; l'air fier, Iq- « trépide et hautain, qu'il savoit pourtant radou- « cir, quand il vouloit, pour contrefaire l'humble, « le modeste et le mortifié , ce qui ne lui arrivoit » pas trop souvent... Voilà le véritable caractère « de Martin Luther, dans lequel on peut dire qu'il « y eut un grand mélange de quelques bonnes et « de plusieurs mauvaises qualités, et qu'il fut « bien plus débauché encore dans l'esprit que « dans les mœurs et dans sa vie, laquelle il passa « toujours assez régulière. »
I Méffwiru tfe Luther, lom. rn, pag. 180, Uga. 4i
ESSAI
Bossuet a fait de Luther on portrait qu*on pourroit croire flatté à force â*être impartial :
« Les deux partis qui partagent la réforme Tout n également reconnu pour leur auteur. Ce n'a « pas été seulement les luthériens, ses sectateurs, « qui lui ont donné à Tenvi de grandes louanges ; « Calvin admire souvent ses vertus , sa magna- « nimité, sa constance , Tindustrie incomparable « qu il a fait paroître contre le pape : c'est la « trompette ou plutôt le tonnerre ; c'est la foudre « qui a tiré le monde de sa léthargie ; ce n'étoit « pas Luther qui parloit, c*étoit Dieu, qui fou- « droyoit par sa l)ouche. Il est vrai qu*il eut de « la force dans le génie , de la véhénience dans «ses discours, une éloquence vive et impé- « tueuse qui entratnoit les peuples et les ravissoit; « une hardiesse extraordinaire , quand il se vit « soutenu et applaudi , avec un air d'autorité qui « faisoit trembler devant lui ses disciples; de « sorte qu'ils n'osoient le contredire ni dans les « grandes choses ni dans les petites. Ce ne fut « pas seulement le peuple qui regarda Luther « comme un prophète , les doctes du parti le don- « noient pour tel. Mélanchton, qui se rangea sous •• sa discipline dès le commencement de ses dis- « putes, se laissa d'abord tellement persuader « qu'il y avoit en cet homme quelque chose d ex- « traordinaire et de prophétique, qu'il fut long- « temps sans en pouvoir revenir, malgré tous les « défauts qu'il découvroit de jour en Jour dans « son maître ; et il écrivoit à Érasme, en pariant « deLuther : VoussavezquHlfauiéprouveretnon « pas mépriser les prophètes. Cependant ce nou- « veau prophète s'emportoit à des excès inouïs. « Il outroit tout : parce que les prophètes, par « l'ordre de Dieu , faisoient de terribles invecti- « ves , il devint le plus violent de tons les hom- « mes et le plus fécond en paroles outrageuses. « Luther parloit de lui-même, de manière à faire « rougir tous ses amis. Enflé de son savoir, mé- <t diocre au fond, mais grand pour le temps, et « trop grand pour son salut et pour le repos de « l'Église , il se mettoit au-dessus de tous les hom-
• mes, et non-seulement de ceux de son siècle, « mais des plus illustres siècles passés. Il faut
• avouer qu'il avoit beaucoup àe force dans l'es- « prit : rien ne lui manquoit que la règle , que % Ion ne peut avoir que dans l'Église, et sous le « joug d'une autorité légitime. Si Luther se fAt
• tenu sous ce joug si nécessaire à toutes sortes t d'esprits, et surtout aux esprits bouillants et
« impétueux comme le sien ; s'il eût pu retrancher « de ses discours ses emportements, ses plaisante- « ries, ses arrogances brutales, ses excès, ou, pour « mieux dire, ses extravagances, la force avec « laquelle il manie la vérité n'auroit pas servi à « la séduction. Cest pourquoi on le voit encore « invincible , quand il traite les dogmes anciens « qu'il avoit pris dans le sein de relise ; mais l'or- « gueil suivoit de près ses victoires. >
Le patriarche de l'incrédulité y Voltaire, a traité Luther moins favorablement que le jésuite Mainbourg et l'évéque de Meaux.
«t On ne peut , dit-il , sans rire de pitié , lire la « manière dont Luther traite tous ses adversaires « et surtout le pape : Petit pape , petit papelio , « vous êtes un âne, un ânon; allez doucement, « il fait glacé ; vous vous rompriezies jambes, et « on diroit : Que diable est ceci ? le petit ânon de « papelinest estropié. Un âne sait qu'il est âne, une « pierre sait qu'elle est pierre; mais ces petits « ânons de papes ne savent pas qu'ils sont ânons. »
Ces moqueries de Voltaire sont justes , mais elles ne comptent pas.