CE QU'IL FAUT PENSER DE LUTHER
Le mouvement que Luther opéra ne vint point de son génie : il n'avoit point de génie; il faut se souvenir que le mot de génie au temps de Bossuet ne signifioit pas ce qu'il signifie aujourd'hui. Luther, je l'ai dit, avoit seulement beaucoup d'esprit et surtout beaucoup d'imagination. Il céda à rirascibilité de son caractère, sans comprendre la révolution qu'il opéroit, et laquelle même il entrava en s'obstinant à la concentrer dans sa personne : il eût échoué comme tous ses prédécesseurs si la dépouille du clergé ne se fût trouvée là pour tenter la cupidité du pouvoir.
Après l'événement on a systématisé la réformation; le caractère de notre siècle est de systématiser tout, sottise, lâcheté, crime: on fait honneur à la pensée de bassesses ou de forfaits auxquels elle n*a pas songé , et qui n'ont été produits que par un instinct vil ou un dérèglement brutal : on prétend trouver du génie dans l'appétit d'un tigre. De là ces phrases d'apparat , ces maximes d'échafaud, qui veulent être profondes ; qui , passant de l'histoire ou du roman au langage vulgaire, entrent dans le commerce des crimes au rabais, des assassins pour une timbale d'argent, ou pour la vieille robe d'une pauvre femme.
SUR LA UTTÉRATURE ANGLOISE
Oo a iirélendQ que le libre examen fut le prin- 6pt constitutif de la réfonnation. 11 faudroit d'abord seuteodre sur ce qu'on appelle le libre exa- K€M : te libre examen de quoi? de la religion, des idées philosophiques? il y avoit longtemps que roo en avoit usé. Le libre examen des quesdnos sociales, de la liberté politique? non certes! et c'est ce que je montrerai dans le chapitre SBlvant.
n est même douteux que le libre examen en wtinion ait hâté cette révoluUon anlichrctienne qw^'cst au fond de la pensée de ceux dont le Ui^ examen est la doctrine favorite. Bayle , qui ne sera pas suspect en cette matière , fait cette observation pleine de profondeur et de sa- ^lé : • On peut assurer que le nombre des es- . prits tièdes, indifférents, dégoûtés du christia- « nisme, diminua beaucoup plus qu'il n'augmenta . pv les troubles qui agitèrent TEurope à l'occa- . skm de Luther. Chacun prit parti avec chaleur : t ks uns demeurèrent dans la communion ro- . maioe, les autres embrassèrent la pi-otestante.
• Les premiers conçurent pour leur communion
• plus de zèle qu'ils n'en avoient, les autres fu- . rat tout de feu pour leur nouvelle créance. On
• oe sauroit nombrer ces personnes qui , au dire . de Coeffetcau, rejetoient le christianisme à la
• ^ue de tant de disputes. ^
Si l'on dit que , dans un temps donné , le libre examen de la vérité religieuse entraîna comme déduction, comme corollaire, le libre examen de la vérité politique; si l'on dit avec Voiture, que ce n'est qu'après Luther que les se- C9liers ont dogmatisé ; yen conyiendreA : mais » fût arrivé là par le progrès naturel de la civiiiation : on n'avoit nullement besoin de passer à traven les fureurs de la Ligue, les massacres de rirlande et de TÉcosse, les tueries des paysans de rAllemagne, les guerres civiles de la Suisse et la guerre de Trente ans. Ces torrents de sang, an lieu de précipiter la marche de l'esprit humain, l'oQt arrêtée deux riècles sur leurs bords et l'ont empêché d'avancer : les horreurs de 1793 retarderont pour des temps infinis l'émancipation des peuples. La réformation eut tout simplement pour origine rorgueilleuse colère d'un moine et Fafidîté des princes : les changements opérés depuis un siècle avant la réformation , dans les kfiscldans les moeurs, amenoient de nécessité des changements dans le culte ; Luther vint en iOQ temps, voilà tout C'est un exemple de plus
de cette renommée des choses et du hasard , qui s'attache a des capacités peu supérieures. Bayle encore fait cette autre remarque judicieuse :
« Wicleff et plusieurs autres n'avoient
« pas moins d'habileté ni moins de mérite que « Luther ; mais ils entreprirent la guér^son de « la maladie avant la crise. »
Berington, dans son Histoire littéraire j juge comme mol, que l'on fût arrivé à toutes les réformes nécessaires sans être obligé de passer par tant de malheurs. « Dans l'Angleterre , ma pa- « trie, dit-il, ces nobles édifices, qui étoient les « monuments de la généreuse piété de nos aneé* « très , auroient été préservés de la destruction R et seroient devenus, non l'asile de la fainéan- « tise monacale , mais celui du loisir studieux, « du mérite modeste et de la philosophie chré«
« tienne. »
Le protestantisme peut à bon droit revendis quer des vertus, il n 'est pas aussi heureux dans ses fondateurs : Luther, moine apostat , appro* bateurdu massacre des paysans; Calvin, docteur aigre qui brûla Servet; Henri VIII , réviseur du Missel, et qui fit périr soixante- douze mille hommes dans les supplices : voilà ses trois Christ.
LA. RËFORMATION.
Mais, laissant à part l'ouvrier, et.»e considérant que l'œuvre, Il est des vérités qu'il sercHt, injuste de nier. La réformation , en ouvrant les siècles modernes, les sépara du siècle limitrophe et Indéterminé qui suivit la disparition du moyen âge : elle réveilla les idées de l'antique égalité : elle servit à métamorphoser une société toute militaire en une société rationnelle, civile et industrielle; elle fit naître la propriété moderne des capitaux, propriété mobile, progressive, sans bornes , qui combat la propriété bornée, fixe . et despotique de la terre. Ce bien est immense : il a été mêlé de beaucoup de mal , et ce mal l'impartialité historique ne permet pas de le^ taire.
Lh christianisme commença chez les hoamies par les classes plébéiennes , pauvres et ignorant tes. JésusXlhrist appela les petits, et ils allèrent à leur maître. La foi monta peu à peu dans les hauts rangs , et s'assit enfin sur le trône Unpérial. Le christianisme éloît alors catholique ou univer sel ; la religion , dite catholique , partit d'en bas pour arriver aux sommités sociales : la papauté n'étoit que le tribunat des peuples , lorsque Vàgt I politique du christianisme arriva.
ESSAI
Le protestantisme suivit nue route opposée : Il s'introduisit par la tête du corps politique, par les princes et les nobles, par les prêtres et les magistrats, par les savants et les gens de lettres , et U descendit lentement dans les conditions inférieures ; les deux empreintes de ces deux origines sont restées distinctes dans les deux communions. La communion réformée n'a Jamais été aussi populaire que le culte catholique; de race prin« clère et patricienne , elle ne sympathise pas avec la foule. Équitable et moral , le protestantisme est j exact dans ses devoirs , mais sa bonté tient plus de la raison que de la tendresse : il vêtit celui qui : est nu , mais il ne le réchauffe pas dans son sein ; il ouvre des asiles à la misère , mais il ne vit pas et ne pleure pas avec elle dans ses réduits les plus abjects ; ilsoulage l'infortune , maisiln*y compatit pas. Le moine et le curé sont les compagnons du pauvre ; pauvres comme lui, ils ont pour leurs compagnons les entraillesdeJésus-JChrist: les haillons, la paille y les plaies , les cachots , ne leur inspirent ni dégoût ni répugnance ; la charité on a parfumé rindlgenee et le malheur. Le prêtre catholique est le successeur des douze hommes du peuple qui]prêchèreut Jésus-Christ ressuscité ; il bénit le corps du mendiant expiré , comme la dépouille sacrée d*un être aimé de Dieu et ressuscité à Téternelle vie. Le pasteur protestant abandonne le nécessiteux sur son lit de mort; pour lui, les tombeaux ne sont point une religion , car il ne croit pas à ces lieux expiatoires où les prières d'un ami vont délivrer uneéme souffrante. Dans ce monde , le ministre ne se précipite pointeau milieu du feu, de la peste; il garde pour sa famille particulière ces soins affectueux que le prêtre de Rome prodigue à la grande famille humaine.
Sous le rapport religieux , la réformation conduit insensiblement à rindifférence ou à Fabsenee complète de/oi : la raison en est que Tindépendance de Tesprit aboutit à deux abtmes : le doute ou rincrédulité.
1 Et par une réaction naturelle , la réformation , I à sa naissance , ressuscita le fanatisme catholique I qui s'éteignoit : elle pourroit donc être accusée ' d'avoir été la cause indirecte des meurtres de la Saint-Barthélémy, des fureurs de la Ligue, de l'assassinat de Henri IV, des massacres d'Irlande, de la révocation de Tédit de Nantes, et des dragonnades. Le protestantisme crioit à llntolérance de Rome, tout en égorgeant les catholiques en Angleterre et en France, en Jetant au vent les cendrer |
des morts, en allumant des bûchers à Genève en se souillant des violences de Munster, en die tant les lois atroces qui ont accablé les Irlandois à peine aujourd'hui délivrés après trois siècle d'oppression. Que prétendoit la réformation rela tivement au dogme et à la discipline 7 Elle pen soit bien raisonner en niant quelques mystère de la foi catholique, en même temps qu'elle ei retenoit d'autres tout aussi difficiles à comprcD dre. Elle attaquoit les abus de la cour de Rome 1 Mais ces abus ne se seroient-ils pas détroits pai le progrès de la civilisation ? Ne s*élevott-on pai de toutes parts et depuis longtemps contre ce abus, comme Je viens de le montrer?
La réformation, pénétrée de l'esprit de soc fondateur, se déclara ennemie des arts ; elle sa& cagea les tombeaux , les églises et les monuments elle fit en France et en Angleterre des monceauj de ruines. En retranchant l'imagination des facul tés de l'homme , elle coupa les ailes au génie et U mit à pied. Elle éclata au sujet de quelques au< mônes destinées à élever au monde chn^ien U basilique de Saint-Pierre. Les Grecs auroîent-lli refusé les secours demandés à leur piété pour bâ tir un temple à Minerve ?
Si la réformation, à son origine, eût obtenu ni plein succès, elle aurait établi, du moins pen dant quelque temps , une autre espèce de barba rie : traitant de superstition la pompe des autels d'idolâtrie les chefs-d'œuvre de la sculpture, d< l'architecture et de la peinture, elle tendoit h fain disparottre la haute éloquence et la grande poésie à détériorer le goût par la répudiation des modèles à introduire quelque chose de froid , de sec, d< doctrinaire, de pointilleux dans Tesprit; à subs tituer une socfété guindée et toute matérielle, i une société aisée et tout intellectuelle, à mettn les machines et le mouvement d'une roue en plac^ des mains et d'une opération mentale. Ces véri tés se confirment par l'observation d'un fait.
Dans les diverses branches de la religion ré formée, cette communion s*est plus ou moins rapprochée du beau , selon qu'elle s'est plus ou moiii) éloignée de la religion catholique. En Angleterre où la hiérarchie ecclésiastique s'est maintenue les lettres ont eu leur siècle classique. Le luthé ranisme conserve des étincelles d'imaginatioi que cherche à éteindre le calvinisme, et ainsi d^ suite endescendantjusqu'au quaker , qui voudrolt réduire la vie sociale à la grossièreté des manlèrei et k la pratique des métiers^
SUR LA LITTÉBÂTURE A^GLOIS£.
Shakespeare, selon totttes les probabilités , s*il ctoit quelque chose, étoit catholiqQe; Pope et Drydro le forent ; Milton a imité quelques parties es poèmes de Saint- A\itc et de Masenius; KlopitDck a emprunté la plupart des croyances romaion. De nos Jours , en Allemagne , la haute Iroagl- Batkm oe s*est manifestée que quand l'esprit du pmrestàntisme s'est alfoibil et dénaturé : les Goê- ÀeetlcsSehlIler ont montréleur génie en traitant des Mjets cstholiqiies. Rousseau et madame de $tBêl,en France, font une brillante exception à Il règle ; mais étoient-ils protestants à la manière es premiers disciples de Calvin? C'est à Rome q«e les peintres , les architectes et les sculpteurs àa caltes dissidents , Tiennent aujourd'hui eheréa des inspinitions que la tolérance universelle kv permet de recaeiilir.
LTQFope; que dis-je? le monde est couvert demoDuments de la religion catholique; on lui kà cette architectnre gothique qui rivalise par les idaib et qui efface en grandeur les monuments de la Grèce. Il y a plus de trois cents ans que le fnlestaatisoieestné ;il est puissanten Angleterre, a Allemagne, en Amérique; il est pratiqué de pissirars raillions d*hammes. Qu*a-t-il élevé? il vous DOBtrera les mines qu'il a feites , au milieu daqoeiles il a planté quelques Jardins , ou établi qsetqoes mannfactares. Rebelle à l'autorité des tndidoDs, i rexpérience des éges, à l'antique salisse des^Tieiilards, le protestantismese détacha du faacti planta «ne société sans racines. Avouant pnr père un moine allemand du seizième siècle , )t réformé renonça à la(magniflque généalogie qui fut remonter le catholique, par une suite de saints rt de grands hommes , Jusqu'à Jésus-Christ , de iiJQsqa'aux patriarches et au berceau de l'univers. U siècle prolestant dénia h sa première apparition loite parenté avec le sièele de ce Léon , protecteur do monde civilisé contre Attila, et avec le âede decet antre Léon qui, mettant fin au monde Wrinre, embellit la société lorsqu'il n'étoit plus Bêeessaire de la défendre.
Si la réformation rétrécissoit le génie dans fcloqoeDce, la poésie et les arts , elle comprîmoit Is grands cœurs à la guerre ; l'héroïsme est TlmaçinatiûQ dans Tordre militaire. Le catholicisme avoit produit les chevaliers ; le protestantisme fit ^ eapiiidnes , braves et vertueux comme la !*boe, mais sans élan (Falkland excepté) , souvent cmels à froid et austères moins de mœurs V* d*esprit : les GhitUlon furent toujours effacés
par les Guise. Le seul guerrier de mouvement et de vie que les protestants comptassent parmi eux , Henri lY, leur échappa. La réformation ébaucha Gustave-Adolphe, Charles XII et Frédéric; elle n auroit pas fait Buonaparte : de même qu'elle avorta de Tillotson et du ministre Claude, et n'enfanta ni Fénelon ni Bossuet ; de même qu'elle éleva Inigo Jones et Webb , et ne créa point Raphaël et Michel-Ange.
On a écrit que le protestantisme avoit été favorable à la liberté politique; qu'il avoit émancipé les nations : les faits parlent-ils connue les écrivains?
II est certain qu'à sa naissance la réformation fut républicaine , mais dans le sens aristocratique, parce que ses premiers disciples furent des gentilshommes. Les calvinistes rêvèrent pour la France une espèce de gouvernement à principautés fédérales , qui i'auroit fait ressembler à l'empire germanique : chose étrange I on auroit vu renaître la féodalité par le protestantisme. Les nobles se précipitèrent par instinct dans ce culte nou? veau , et à travers lequel s'exhaloit jusqu'à eux une sorte de réminiscence de leur pouvoir évanoui . Mais cette première ferveur passée, les peuples ne recueillirent du protestantisme aucune liberté politique.
Jetez les yeux sur le nord de TEurope , dans les pays où la réformation est née , où elle s'est maintenue, vous verrez partout i'nnique volonté d'un maître : la Prusse , la Saxe , sont restées sous la monarchie absolue ; le Danemark étoit devenu un despotisme légal.
Le protestantisme échoua dans les pays républicains ; il ne pénétra point dans la monarchie élective et républicaine de Pologne ; il ne put envahir Gènes ; à peine obtint-il à Venise et à Ferrare une petite église clandestine qui mourut : les aris et le beau soleil du Midi lui étoient mortels.
En Suisse, il ne réussit (pie dans les cantons aristocratiques, analogues à sa nature, et encore avec une grande effusion de sang. Les cantons populaires ou démocratiques, Schwitz, Uri et Underwald , berceau de la llberié helvétique, le repoussèrent.
En Angleterre , il n'a point été le véhicule de la constitution, formée bien avant le seizième siècle dans le giron de la foi catholique. Quand la Grande-Bretagne se sépara de la cour de Rome, le pariement avoit déjà Jugé et déposé des, rois; les trois pouvoirs étoient distincts; Timpôt et l'armée
ESSAI
ne se levoient que du conseDtement des communes et des lords ; la monarchie représentative étoit trouvée et marcboit : le temps, la civilisation, les lumières croissantes, y auroient (\jouté les ressorts qui lui manquoient eacore, tout aussi bien sous Tinfluence du cuite catholique que sous Templre du culte protestant. Le peuple anglois fut si loin d'obtenir une extension de ses libertés par le renversement de la religion de ses pères , que Jamais le sénat de Tibère ne fut plus vil que le parlement de Henri YIII : ce parlement alla jusqu'à décréter que la seule volonté du tyran , fondateur de rÉglise anglicane, avoit force de loi. L'Angleterre fut-elle plus libre sous le sceptre d'Elisabeth que sous celui de Marie? La vérité est que le protestantisme n'a rien changé aux institutions : là oùil atrouvé une monarchie représentative ou des républiques aristocratiques , comme en Angleterre et enfuisse, il les adoptées; là où il a rencontré des gouvernements militaires, comme dans le nord de l'Europe , il s'en est accommodé , et les a même rendus plus absolus.
Si les colonies angloises ont formé la république plébéienne des États-Unis, elles n'ont point dû leur émancipation au protestantisme; ce ne sont point des guerres religieuses qui les ont délivrées ; elles se sont révoltées contre l'oppression de la mère patrie, protestante comme. elles. Le Maryland, État catholique et très-peuplé, fit cause commune avec les autres États, et aujourd'hui la plupart des États de l'Ouest sont catholiques : les progrès de cette communion dans ce pays passent toute croyance, parce qu'elle s'y est rajeunie dans son élément évan^éltque, la liberté populaire, tandis que les autres communions y meurent dans une indifférence profonde.
Enfin, auprès de cette grande république des colonies angloises protestantes viennent de s'élever les grandes républiques des colonies espagnoles catholiques : certes celles-ci , pour arriver à rindépendance , ont eu bien d'autres obstacles à surmonter que les colonies angio- américaines nourries au gouvernement représentatif, avant d'avoir rompu le foible lien qui les attachoit au sein maternel*
Une seule république s'est formée en Europe a l'aide du protestantisme , la république hollandoise; mais la Hollande appartenoit à ces communes industrielles des Pays-Bas qui , pendant plus de quatre siècles, luttèrent pour secouer (je joug de leurs princes, et s'administrèrent
en forme de républiques municipales, toutes zélées catholiques qu'elles étoient. Philippe II et les princes de la maison d'Autriche ne purent étouffer, dans la Belgique , cet esprit d'indépendance \ et ce sont des prêtres catholiques qui l'ont rendue un moment, aujourd'hui même, à l'état républicain.
Une branche du luthéranisme a seule été politique, la branche calviniste avec ses rameaux divers, en allant de l'anabaptiste au socinien; néanmoins cette branche n'a dans le fait rien produit pour la liberté populaire. En France , le calvinisme eut pour disciples des prêtres et des nobles. Si Knox et Buchanan, en Ecosse, prêchèrent la souveraineté du peuple , le jésuite Mariana , la Boëtie et Bodin répandirent les mêmes doctrines parmi les catholiques. On verra que Milton, ennemi de ces rois protestants qu'il ne put cependant empêcher de remonter sur le trêne, étoit aussi partisan de la répubiiqttè aristocratique et grand adversaire de l'égalité et de la démocratie.
Concluons de l'étroite investigation des faits, que le protestantisme n'a point affranchi les peuples : il a apporté aux hommes la liberté philosophique , non la liberté politique ; or la première liberté n'a conquis nulle part la seconde, si ce n'est en France , vraie patrie de la catholicité. Gomment arrive-t-ll que l'Allemagne, très-philosophique de sa uatur>e, et déjà armée du protestantisme , n'ait pas fait un pas vers la liberté politique dans le dix-huitième siècle, tandis que la France, très-peu philosophique de tempérament, et sous le joug du catholicisme, a gagné dans le même siècle toutes ses libertés?
Descartes, fondateur du doute raisonné, auteur de la Méthode et des Méditations j destructeur du dogmatisme scolastlque; Descartes, quisoutenoit que pour atteindre la vérité il falloit se défaire de toutes les opinions reçues ; Descartes fut toléré à Rome , pensionné du cardinal Mazarin, et persécuté par les théologiens de la Hollande.
L'homme de théorie méprise souverainement la pratique : de la hauteur de sa doctrine , jugeant les choses et les peuples , méditant sur les lois générales de la société , portant la hardiesse de ses recherches jusque dans les mystères de la nature divine, il se sent et se croit indépendant, parce qu'il n'a que le corps d'enchatné. Penser tout et ne faire rien , c'est à la fols le caractère et la vertu du génie philosophique : ce génie désire le bon-*
SUR LA LITTÉRATURE ANGLOISE
kof du genre homain; le spectacledelalibertéle darme, maispeu lui importe de le voir par les fenêtres daneprisoD. Gomme Socrate , le protestantjsneaété an accoucheur d*esprits ; malheureuleoeatlesintelligeaces qu'il a mises au jour n'ont (te jQsqa*iel que de belles esclaves.
Ad surplus, la plupart de ces réflexions sur la leligiOQ réformée ne se doivent appliquer qu'au puaé : aujourd'hui les protestants , pas plus que te catholiques , ne sont ce qu'ils ont été ; les pre- DJen même ont gagné en imagination, en poésie, oékKioence, en raison , en liberté , en vraie piété , erqneiesseoondsont perdu. Les antipathies entre lesdiTerses communions n'existent plus; les enbots do Christ , de quelque lignée qu'ils provien- Mfit^se sont resserrés au pied du Calvaire , souét commune de la famille. Les désordres et fiflibitioD de kl ooar romaine ont cessé; il n'est phB resté au Vatican que la vertu des premiers erêqnes, la protection des arts et la majesté des soQTeoirs. Tout tend à recomposer l'unité catholii|Qe; avee quelques concessions de part et d'autre, Facoord seroit bientôt fiiit. Pour jeter un Mwel édat, le christianisme n'attend qu 'un génie npérieor venu à son heure et dans sa place. La reTigioQ ehrétienne entre dans une ère nouvelle ; nnuDe les institutions et les mœurs , elle subit la tnùièoie transformation; elle cesse d'ôtre politiqK selon le vieil édiflce social; elle marche au inad principe de rÉvangile, l'égalité démocra- ^oe Datorelie devant les hommes, comme elle Mt déjà reconnue devant Dieu; elle devient pliiiosophique, sans cesser d'être divine ; son cerdefleiible s'étend avec les lumières et les libertés, tandis que la croix marque à jamais son centR immobile.
COBIMENCEMEEn:'
te LA LITTÉRATURE PROTESTAPtTË.
KROX. BUCHANAN.
Qnaad une fois tine route est ouverte, il ne ^^^oque pas d'hommes qui s'y viennent précipi- ^; Henri VIII suivit bientôt Luther : en éta- ^'^t la plus mde des tyrannies religieuses apolitiques, il montra combien la réformation é^oit favorable à l'indépendance des opinions et «la liberté.
Bien que je vienne d'avancer que le beau sub-
sista de préférence dans les lettres là où les auteurs se rapprochèrent davantage do génie de l'Église romaine, il faut convenir toutefois que le changement de religion n'apporta pas une altération immédiate dans la littérature angloise : pourquoi? parce que la réformation eut lieu, comme je l'ai dit plus haut, avant que la langue fût sortie de la barbarie : tous les grands écrivains parurent après le règne de Henri VIIL
Mais si les innovations dans le culte , en raison de l'époque où elles furent introduites, n'établirent pas une ligne de démarcation très-visible dans l'échelle ascendante de la littérature, elles en tracèrent une très-profonde dans l'échelle descendante. La littérature en Europe fut coupée en deux par la réformation; chaque part forma une littérature rivale et souvent ennemie Tune de l'autre.
Ce seroit le sujet d'un ouvrage utile pour le goût, curieux pour la critique , philosophique pour l'histoire de l'esprit humain, que l'examen et la comparaison de la littérature catholique et de la littérature protestante , depuis la division des idées par ieschisme Mes lettres en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne, en Hollande, dans la France calviniste, ne sont ni les lettres dans la France restée fidèle à ses autels, ni les lettres en l'Espagne et en l'Italie. Qu'auroient été Milton, Addison, Hume, Robertson, catholiques? Que seroient devenus Racine, Rossuet, Massillon, Bourdaloue, protestants? Ces deux littératures opposées ont agi et réagi l'une sur l'autre. L'éloquence de la chaire, par exemple , a changé de route depuis la réformation : les pasteurs ont prêché la morale, les prêtres, le dogme; ces derniers ne parurent plus occupés qu'à se défendre, pressés entre Luther qui les poursuivoit, et Voltaire qui s'avançoit au-devant d'eux. Les protestants allèrent trop loin ; les catholiques restèrent trop en arrière.
La politique et la philosophie envahirent la littérature de la réformation; cette littérature devint roide et raisonneuse. Knox, prêtre écossois, apostat, qui fit pleurer l'infortunée Marie Stuart par son menaçant fanatisme, qui publia le pre* mierson de la trompette contre le gouvernement desjemmesy qui établit le dogme de ta souveraineté du peuple en matière religieuse et politique : plebis est religionem reformare; principes oh justas causas deponi possuntj etc. L'évêquedè Luçon, depuis cardinal de Richelieu , réfuta \A
fiSSAt
principes de Knox dans u A ouvrage de contre verse : « Les vostres , dit-il, ont escrit que par droict divin « et humain, il est permis de tuer les roys impies ; « que c^est chose conforme à la parole de Dieu « qu'un homme privé par spécial instinct peut « tuer un tyran , doctrine détestable en tout poînct, « qui n'entrera Jamais en la pensée de TEgiise « catholique. »
Buchauan développa les mêmes principes que Knox dans son Traité de jure regni, apud Scoios; Knox et Buchanan vivoient au commencement de la réformation ; ilsétoientliésavec Calvin et Théodore de Bèze; tous deux^ contemporains de Henri VIII , avoient écrit conmie catholiques avant d'écrire comme protestants. — Knox fut prêtre^ Buchananprécepteur domestique de Montaigne : on peut voir, dans les écrits en prose du premier, et dans les poésies du second , comment les doctrines nouvelles avoient modifié leur génie.
HENRI Tlir AUTEUR.
On pourroit étudier, dans les propres ouvrages de Henri YIII , la môme métamorphose du style et des idées. 11 y avoit loin de « l'Instnietion « du chrétien » {Institution ofa Christian tnan); de« la Science du chrétien » (Erudition ofa Christian man)^ kVÀsseriio septemsacramenforum; traité, dit Hume, qui ne fait pas tort à sa capacité ( de Henri VIII) > « ivhich does no* discrédit to his capacity. » L*ap6tre-roi , dans son impartialité, faisoit brûler ensemble un luthérien et un catholique.
Nous avons vu comment la colère de Luther flit provoquée par l'outrage de Henri VIII. On ne sait guère aujourd'hui que ïAssertio eut une multitude d'éditions : publiée en 1521, on la trouve encore réimprimée quarante ans après , à Paris, en 1562. Elle est précédée d'une dédicace de Vinvincrbie Henriau pape Léon X. Heuri prie Sa Sainteté de l'excuser d'avoir, tout Jeune qu'il est (lui Henri), au milieu de l'occupation des armes, et des soins divers du trône, osé défendre la religion ; mais il n'a pu voir attaquer les cho ses saintes, Thérésie déborder de toutes parts, sans en être indigné : il envoie son travail au vrai Juge , afin qu'il le corrige s*ii y trouve des erreurs.
Le doux et bénin roi s'adresse ensuite aux lecteurs; il leur déclare que sans éloquence et sans savoir, seulement excité par la fidélité et la piété envers sa mère l'Église , épouse du Christ , il vient combattre pour elle ; il leur demande si Jamais une
pareille peste (la doctrine luthérienne) s*est répandue parmi le troupeau du Seigneur ; si Jamais serpent eut un poison pareil à celui que distille le livre de la Captivité de Babylone.
De là, entrant en matière, il dit un mot des indulgences et soutient la croyance du purgatoire. il met Luther en opposition avec lui-même et affirme qu'il falsifie le Nouveau Testament; il établit par l'autorité des canons et par la tradition historique le pouvoir universel de la papauté ; il argumente en faveur des sept saorements. Quant à Teucharistie il répond à l'objection contre T^ati, que si l'Église catholique mâle l'eau au vin dans le calice, c'est que du côté du Christ mourant il sortit du sang et de l'eau, quia aqua cum sanguine delateremorientis ej^^uxit. Ji invite enfin, dans sa péroraison, tous les chrétiens à se réunir contre Luther, comme ils se réuniroient contre |es Turcs, les Sarrasins et tous les infidèles , adversus Turcas, adversus Saraeenos, adversus qmcquid est uspiam infideHum consistèrent.
Le docteur Martin se fâcha et outragea le docteur Henri. Henri en écrivit à son cousin le due de Saxe. Celui-ci prêcha Luther , et le moine consentit à adresser au roi une lettre plus modelée : elle est datée de Wittemberg, le i*^ septembre 1525. A entendre le réformateur repentant, il ae s'est pas emporté contre le souverain, maiscontre des misérables qui ont osé mettre un libelle sous le nom d'un auguste monarque. Il espère que le roi voudra bien lui faire une réponse clémente et bénigne : « De Ta Majesté royale , le très-soumis « Martin Luther, signé de ma propre main. »
Dans sa réplique, Henri s'excuse de n'avoir pas répondu plus tèt; la lettre de Luther ne lui est pas arrivée directement; elle s'est égarée en chemin : il dit ensuite au nouvel ap6tre que ses erreurs sont honteuses, et ses hérésies, insensées ; que son érudition et ses raisonnements , ni appuyés, ni soutenus, prouventune impudence obstinée : « Si tu as une véritable repentaneë , Luther, « ce n'est pas à mes pieds qu'il faut te prosterner, « mais aux pieds de Dieu, »
Le roi qui fut le mari de six femmes ; qui envoya deux reines à Téchafaud; qui chassa les religieuses et les moines de leurs couvents ; qui fonda une Église où le clergé se marie, où les vœux monastiques sont abolis, crie à Luther : « Rends « au cloître la chétlve femme (i7ttt/terrt//a) épouse « adultère du Christ, avec laquelle tu vis sous le I « nom d'époux dans une très-scélérate débauche
SUE LA LITTÈaATURE ANGLOISË.
I et une double damaalion. Passe le reste de tes <r Joon dans les larmes et les gémissements pour
• lafoaledetes péchés, retourne àton [monastère : t là ta pourras rétracter tes erreurs , et, par le sat lit de ton âme , racheter les périls de ton corps, tli, gémissant sur tes hérésies pestilentielles > i tôt tes erreurs dissolues, implore la miséricorde ■ diTine, non avec une confiance arrogante, un
• geste, un verbe , on esprit publicalns , mais avec t QDepénitenoe assidue. Change-toi ; amende-toi :
• jQsqne-là je serai contrasté ; toi tu seras perdu, < et par toi, malheureux , une multitude périra. »
Afin qu*il ne manquât rien à cette scène , Léon X décerna à Henri VIII le titre de défenseur de hfidj porté par les rois protestants d'Angleterre pFes([ue jusqu'à nos jours. On voyoit au Vatican ooeiiârpe qu'un chieflain d'Irlande avoit Jadis fait passer au saint-siége, en signe de vassalité : Léon X la renvoya au défenseur de lajoiy pour inféoder Tlrlande à la couronne britannique. L'Irlande ne devoit pas se tenir offensée d'être donnée comme une harpe lorsque l'investiture de Rome elle-mérae se faisoit par un camail , prefetiurœ Romanœ invesHiura fiehal per mantutn, (Décret Innoc. III, liv. i.) Si Henri VIII avoit m la main sur Luther, il y auroit eu un réformatenr de moins en Europe.
N'oablions pas que tandis que Henri VIII étoit déclaré défenseur de la foi par la cour de Rome, lather étoit élu Pape dans une des chapelles du Vatican, par les soldats luthériens du catholique Charles-Quiut.
rhistoire présente des spectacles bien divers: en ofTre-t-elle un plus extraordinaire que celui de la querelle de Luther et de Henri VIII , quand <n songe à ce que furent ces deux champions et à la révolution qu'ils ont produite? Voilà les instituteurs des peuples, les anachorètes du rocher, les austères enfants des doctes déserts d'une nou- Telle Thébalde, auxquels des hommes déraison, de lumière, de vertu , de liberté, ont soumis leur conscience et leur génie ! Qui mène donc le genre humain?
HEimi Vni; SUITE.
Henri VIII étoit auteur en vers comme il l'étoit eu prose : il Jouoit de la flûte et de l'épiiMlte ; il mit en musique des ballades pour sa ^r, des messes pour sa chapelle : il reste de lui nn motet ,ttneantîenne et beaucoup d'échafauds. N'étoit-ce pas un troubadour d'une grande imagiiationque cet honune , lequel se servit d*une sta-
tue de bois de la Vierge pour matière du bûcher de l'ancien confesseur de Catherine d'Aragon ; que cet homme qui manda à son tribunal le cadavre de saint Thomas de Gantorbéry , le jugea , le oon* damna à mort , malgré la maxime de droit, non bis in idem; qui fit lier des fagots sur le dos de cinq anabaptistes hoilandois, et se donna le joyeux spectacle de cinq auto-da-fé errants? Il eut un jour un beau sujet de sonnet romantique : du haut d'unecoliine solitaire du parc de Richemont, il épia la nouvelle du supplice d*Anne Boleyn ; il tressaillit d*aiseausignal parti de laTour de Londres. Quelle volupté I le fer avoit tranché le cou délicat , ensanglanté les beaux cheveux auxquels le roi poète avoit attaché ses fatales caresses.