MELANGE
ih feignent d'abord d'ignorer l'existence du fleuve de l'ouest ; mais un vieillard , bientôt gagné par les caresses et les présents de M. Mackenzie, lui dit, en montrant de la main le baut de la rivière de la Paix :
« Il ne faut traverser que trois petits lacs et « autant de portages pour atteindre à une petite « livière qui se Jette dans la grande. *» . Qu'on Juge des transports du voyageur à cette heureuse nouvelle I II se hâte de se rembarquer avec un Indien , qui consent à lui servir de guide jusqu'au fleuve inconnu. Bientôt il quitte la rivière de la Paix , entre dans une autre petite ri* vière qui sort d'un lac voisin , traverse ce lae , et de lacs en lacs , de rivières en rivières , après un naufirage et divers accidents, il se trouve enfin , le 18 de Juin 1793, sur le Tacoutché-Tessé , ou le fleuve Colombia, qui porte ses eaux à l'océan Pacifique.
Entre deux chaînes de montagnes s'étend une supeibe vallée qu'ombragent des forêts de peupliers, de cèdres et de bouleaux. Au-dessus de ces forêts montent des ooloniies de fumée qui décèlent au voyageur les invisibles habitants de ces déserts. Des argiles rouges et blanches , placéet dans l'escarpement des montagnes , imitent ça et i& des ruines d'anciens châteaux. Le fleuve Cok>mbia serpente au milieu de ces belles retraites; et, sur les îles nombreuses qui divisent son cours , on voit de grandes cabanes à moitié cachées dans des bocages de pins, où les naturels viennent passer les Jours de l'été.
Quelques Sauvages s'étant montrés sur la rive, le voyageur s'en approcha , et parvint à tirer d'eux quelques renseignements utiles.
« La rivière , dont le coars est très-éteadu , lai dirent les indigènes , va vers le soleil do midi ; et , selon ce que nous avons appris, des hommes blancs h&tissent des nudsons à son embonchure. Les eaux content avec une force toajonrs égale; mais 0 y a trois endroits où les «aacades et des coorants extrêmement rapides en interceptent la navigation. Dans les trois endroits, les eaux se précipitent par-dessus des rochers perpendiculaires, beaucoup plus hauts et plus escarpés que dans le haut de la rivière; mais, indépendamment des difficultés et desdangers de la navigation, U fout combattre les divers habitants de ces contrées , qui sont très-nomimox. »
Ces détails Jetèrent M. Mackenzie dans une grande perplexité, et découragèrent de nouveau ses compilons. Il cacha le mieux qu'il put son inquiétude, et suivit encore pendant quelque
lan^leeowsdeseam. 1} rencontra d'autre^indl*
gènes qui lui confirmerait le réeit des pressées, maia qui lui dirent que s'il vouloit quitter k fleuve , et marcher droit au couchant à travers les bois , il arriveroit en peu de Jours à la mer par un chemin fort aisé , et fort connu des Sauvages.
M. Mackezie se détermine à prendre ausâxAt cette nouvelle route. Il remonte le fleQveji» qu'à l'embouchure d'une petite rivière qu*OD loi avoit hidiquée, et, laissant là son canot, il senfonce dans les bois, sur la foi d'un Sauvage qol lui servoit de guide, et qui, au moindre capriee, pou voit le livrer à des hordes ennemies, oq lebandonner au milieu des déserts.
Oiaque Canadien portoit sur ses épaales ooe charge de quatre-vingt-dix livres, Ind^teodaiDment de son fàsil , d'un peu de poudre et de quelques balles. M. Mackenzie, outre ses annes et son télescope , portoit lui-même un fardeau de vivres et dequincailleries,dupoidsdesoixAote-
dix livres.
La nécessité , la fatigue , et Je ne sais quelle confiance qu'on acquiert par raocoutomaDcedei périls , Atèrent bientôt à nos voyageurs toute Ibquiétude. Après de longues Jooinées de marche au travers des buissons et des halliers, tantdt exposés à un soleil brûlant , tantôt inondés par de grandes pluies , le soir ils s'endormoient paisiblement au chant des Indiens.
« Il consistoit, dit M. Mackenzie, ensonsdoox, « mélancoliques , d'une mélodie assez agréable, « et ayant quelque rapport avec le chant de l'E- « gttse. » Lorsqu'un voyageur se réveille sons an arbre , au milieu de la nuit , dans les déserts de r Amérique; qu'il entend le concert lointain de quelques Sauvages , entrecoupé par de longs silences et par le murmure des vents dans la forêt, rien ne lui donne plus l'idée de cette musiqM uérienne dont parle Ossian, et que les barda décédés font entendre , aux rayons de la lune, sor les sommets du Slimora,
Bientôt nos voyageurs arrivèrent ci» des tnbus indiennes , dont M. Mackenzie cite des traits de mœurs fort touchants. Il vit une femme presque aveugle, et accablée de vieillesse, qtt« «es parents portoient tour à tour, parce que régero»pêchoit de marcher. Dans un autre endroit, nne jeune fenmieavec son enfant lui présenta an vase plein d'eau, au passage d'une rivière, oom»e Bebècca pencha son vase pour le servltenr d Abiabam au puits de Machor, et lui »\\i^}
fuin ei eamelis fuis dabo potum. « Buvez , je donnerai ensuite à boire à vos ehameam;. »
J*ai passé moi-même chez une peuplade Indienne qui se prenoit à pleurer à la vue d'un voyageur, parce qu'il lui rappeloit des amis pai*tis pour la Contrée des Ames, et depuis longtemps ^voyage.
« No6 guides» dit M. Mackenzie , ayant aperça des la-
• diens. . . . hâtèrent le pas poor les rejoindre. A leur ap- « proche, l'un des étrangers s'avança avec une hache à la « main. Cétoit le seul homme de la troupe. Il «voit avec « lai deux femmes et deux enfants. Quand nous les joignt- I mes, la plus Agée des femmes, qui probablement étoit ■ la mère de Thomme , s*occupoit à arracher les mauvaises
• herbes dans on espace circulaû-e d'environ cinq pieds de •> diamètre , et notre présence n'interrompit point ce tra-
• Tail, prescrit par le respect dû aux morts. C'est dans ce > lieu, objet des tendres soms de cette femme, qu'étoîent < les restes d'utf éponx et d*un fils; et toutes les fois qu'elle
• j passoit, elle s'arrétoit pour leur payer ce pieux tribut. »
Tout est important pour le voyageur des déserts. La trace des pas d'un homme , nouvellement imprimée dans un lieu sauvage, est plus intéressante pour lui que les vestiges de l'antiquité dans les champs de la Grèce. Conduit par les indices d'une peuplade voisine , M. Mackenzie traverse le village d'une nation hospitalière , où chaque cabane est accompagnée d'un tombeau. De là, après avoir franchi des montagnes, ii atteint les bords de la rivière du Saumon , qui se décharge dans l'océan Pacifique. Un peuple nombreux, plus propre, mieux vêtu et mieux logé que les autres Sauvages, le reçoit avec cordialité. Un vieillard perce la foule et vient le presser dans ses bras ; on lui sert un grand festin , on lui fournit des vivres en abondance. Un jeune homme détache un beau manteau de ses épaules, pour le suspendre aux siennes. C'est presijae une scène d'Homère.
M. Mackenzie passa plosieursjours chez cette Datlon.il examina le cimetière, qui n'étoit qu'un grand bois de cèdres où l'on brûloit les morts ; et le temple où l'on célébroit deux fêtes chaque année, l'une au printemps , l'autre en automne. Tandis qa^il parconroit le village, on lui amena des malades pour les guérir : naïveté touchante d un peuple chez qui l'homme est encore cher à Tbomme , et qui ne voit qu'an avantage dans la
supériorité des lumières, celui de soulager des iDalheureux.
Enfin le chef de la nation donne au voyageur >on propre fils pour Tacoonq^agner, et un canot
CnATSAVBRIAIVD. — T0M6 T.
MÉLANGES LITTÉRAIBES. 417
de cèdre pour le conduire à la mer. Ce chef raconta à M. Mackenzie que, dix hivers auparavant, s'étant embarqué dans le même canot avec quarante Indiens, il avoit rencontré sur la côte deux vaisseaux remplis d'hommes blancs ; c'étoit le bon Toolec ', dont le souvenir sera longtemps cher aux peuples qui habitent les bords de l'océan Pacifique.
Le samedi 20 de juillet 1793, à huit heures du matin , M. Mackenzie sortit de la rivière du Saumon, pour entrer dans le bras de mer où cette rivière sejettepar plusieurs embouchures. Il seroit inutile de le suivre dans la navigation de cette baie, où il trouva partout des traces du capitaine Vancouver. Il observa la latitude à 52** 2i' 33", et il écrivît avec du vermillon sur un rocher : Alexandre Mackenzie est venu du Canada ici par terre^ le ^^ juillet 1793.
Les découvertes de ce voyageur offrent deux résultats très-importants, l'un pour le commerce, l'autre pour la géographie. Quant au premier, M. Mackenzie s'en explique lui-même :
n En ouvrant cette communication entre les deux océans, « et en formant des établissements réguliers dans Finté- « rieur du pays et aux deux extrémités de la roule, ainsi « que tout le long des côtes et des Iles voisines, on seroit « entièrement maître de tout le commerce des pelleteries « de TAmérique septentrionale, depuis le quarante-liui* « tième degré de latitude jusqu'au pôle, excepté la partie « de la côte qui appartient aux Russes, dans Tocéan Paci- « fique. »
« On peut ajouter à cet avantage celui de la pèche dans « les deux mers , et la facilité d'aller vendre les pelleteries « dans les quatre parties du globe. Tel est le champ ouvert « à une entreprise commerciale. Les produits de cette en- « treprise seroient incalculables, si elle étoit soutenue par « une partie du crédit et des capitaux dont la Grande-Brçta- « gne possède une si grande accumulation. »
Ainsi TAngleterre voit, par les découvertes de ses voyageurs , s'ouvrir devant elle une nouvelle source de trésors, et une nouvelle route à ses comptoirs des Indes et de la Chine.
Quant aux progrès de la géographie , qui , en dernier résultat, tournent également au profit du commerce, le voyage de M. Mackenzie à l'ouest est, sous ce point de vue , moins important que son voyage au nord. Le capitaine Vancouver avoit suffisamment prouvé qu'il n^y a point de passage sur la cête occidentale de l'Amérique , depuis Nooatka-Sund Jusqu'à la rivière de Cook. Grâce aux travaux de M. Mackenzie ,
Le capitaine Cook.
MÉLAKGES UTTÉBAIBES.
ce qui reste maintesant à foire au nord est trèspeu de chose.
Le food de la baie du Refus se trouve à peu près par les 68*" de latitude nord , et les 85^ de longitude occidentale, méridien de Greenwich.
£n 1 77 1 , Hearne, parti de la baie d'Hudson y vit la mer à l'embouchure de la rivière des Minés de Cuivre, à peu près par le 69'' de latitude, et par le 1 1 0° et quelques minutes de longitude.
Il n*y a donc que cinq ou six degrés de longitude entre la mer vue par Heame et la mer du food de la baie d'Hudson.
A une latitude si élevée , les degrés de longitude sont fort petits. Supposez-les de douze lieues , vous n'aurez guère plus de soixantenlouze lieues à découvrir entre les deux points indiqués.
A cinq degrés de longitude , à l'ouest de l'embouchure de la rivière des Mines de Cuivre , M. Mackenzie vient de découvrir la mer par les 69^ 7' nord.
En suivant notre premier calcul, nom n'aurons que soixante lieues de c6tes inconnues entre la mer de Hearne et celle de M. Mackenzie '.
Continuant de toucher à l'occident, nous trouvons enfin le détroit de Behring. Le capitaine Cook s'est avancé au delà de ce détroit jusqu'au 69^ ou 70* degré de latitude nord, et au 2 7^' de longitude occidentale. Soixante-douze llettes,ou tout au plus six degrés de longitude, séparent l'océan Boréal de Cook de l'océan Boréal de M. Mackenzie.
Voilà donc une chaîne de points connus, où Ton a vu la mer autour du pôle , sur le côté septentrional de r Amérique, depuis le fond du détroit de Behring jusqu'au fond de la baie d'Hudson. Il ne s'agit plus que de franchhr par terre les trois intervalles qui divisent ces points (et qui ne peuvent pas composer entre eux plus de 2â0 lieues d'étendue) , pour s'assurer que le continent de l'Amérique est borné de toutes parts par rOcéan , et qu'il règne à son extrémité septentrionale une mer peut-être accessible aux vaisseaux.
Me permettra-t-on une réflexion? M. Mackenzie a fait, au profit de l'Angleterre, des découvertes que j'avois entreprises et proposées jadis au gouvernement, pour l'avantage de la France. Du moins le projet de ce voyage, qui vient d'é-
^ Tous «es calcals ne sont pas exacts , et les déoouYeiies du
capitaine Franklin et du capitaine Parry ont répandu une grande clarté sur la géographie de ces régions polaires.
tre achevé par un étranger, ne parottra plus chimérique. Comme d'autres sollicitent la fortune et le repos, j'avois sollicité l'honneur déporter, au péril de mes jours , des noms françois à des mers inconnues , de donner à mon pays une colonie sur l'océan Pacifique, d'enlever les trésors d'un riche commerce à une puissance rivale, et de l'empêcher de s'ouvrir de nouveaux chemins aux Indes.
En rendant compte des travaux de M. Mackenzie , J'ai donc pu mêler mes observations au siennes, puisque nous nous soounes rencontrés dans les mêmes desseins , et qu'au moment oa il exécutoit son premier voyage, Je paroourois amsi les déserts de l'Amérique ; mais il a été secondé dans son entreprise ; il avoit derrière lui des amis heureux et une patrie tranquille : je n'ai paseï le même bonheur.
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