‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 271 sur 283 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

« Es-tu tombé , dit-il enfin , es-tu tombé, 6 le « premier de mes héros? N'entendrai-je plus ta « voix dans mes fêtes , le son de ton bouclier dans « mes combats? Ton épée n'éclairera-t-elle plus <« les sombres replis de la bataille? ta lance ne « renversera-t-elle plus des rangs entiers de mes « ennemis? Ton noir vaisseau surmontoit hardi- « ment la tempête, tandis que tes Joyeux rameurs « répétoient leurs chansons entre les montagnes « humides. Les enfants de Morvenm'arrachoient « à mes pensées en criant : Voyez le vaisseau « de Gaul I La harpe des vierges et la voix des « bardes annonçoient ton arrivée, tes bannières « flottoient sur la bruyère. Je reconnoissois le sif- « flement de ta flèche et le bruit de tes pas.

« Force des guerriers , qu'es-tn? Aujourd'hui « tu chasses les vaillants devant toi, comme des « nuages de poussière ; la mort marque ton pas-

• sage , èomme la feuille séchée indique la course « des fantômes : demain le court songe de la va- « leur est dissipé; la terreur des armées s'estéva-

• nouie; l'insecte ailé bourdonne sa victoire sur « le corps du héros.

« Fils du foible, pourquoi desirois-tu la force «duchef deStrumon, quand tu levoyois res- «plendissant sous ses armes? Ne sa vois-tu pas « que la force du guerrier s'évanouit? Quand le « chasseur regagne sa demeure, il contemple un « nuage brillant que traversent les couleurs de « l'arc-en-ciel ; mais les moments fuient sur leurs « ailes d'aigle, le soleil ferme ses yeux de lumière, « un tourbillon brouille les nues: une noire vapeur « est tout ce qui reste de l'arc étincelant. 0 Gaul ! « les ténèbres ont succédé à ta clarté; mais ta « mémoire vivra; il ne soufflera pas un seul vent « sur Morven qui ne parle de ta renommée.

« Bardes , élevez la tombe du père , de la mère « et du fils. La pierre moussue apprendra à l'é- « tranger le lieu de leur repos, le chêne leur pré- « tera son ombre. Les brises visiteront cet arbre « de la mort; sous les fraîches ondées du prin- « temps, il se couvrira de feuilles, longtemps « avant que les autres arbres aient repris leur « parure, longtemps avant que la bruyère se soit « ranimée à ses pieds. Les oiseaux de passage « s^arrèteront sur la cime du chêne solitaire : ils n y chanteront la gloire de Gaul, tandis que les « vierges des temps à venir rediront la beauté « d'Évircoma , et que les mères pleureront Ogal.

« Mais, ô pierre! quand tu seras réduite en pou- « dre; ô chêne ! quand les vers f auront rongé;

« 6 torrent ! lorsque tu cesseras de couler, et qoe « la source de la montagne ne fournira plus son « onde à ta course ; lorsque vos chansons , 6 bar- « des! seront oubliées; lorsque votre mémoire et « celle des héros par vous célébrés auront disparu « dans le gouffre des âges; alors, et seulement a alors, lagloirede Gaul périra, l'étrangerpourra « demander quel étoit le fils de Momi , quel étoit « le chef de Strumon. »

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