‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 275 sur 283 · PENSÉES, RÉFLEXIONS ET MAXIMES · texte numérisé non relu

PENSÉES, RÉFLEXIONS ET MAXIMES

La misère de l'homme ne consiste pas seulement dans la folblesse de |sa raison , l'inquiétude de son esprit , le trouble de son cœur ; elle se voit encore dans un certain fond ridicule des affaires' humaines. Les révolutions surtout découvrent tectte insuffisance de notre nature : si vous les considères dans rensemble, elles sont imposantes; ^i vous pénétrez dans le détail, vous apercevez tant d'ineptie et de bassesse , tant d'hommes renommés qui n'étoient rien, tant de choses dites l'œuvre du génie qui Airent l'œuvre du hasard, que vous êtes également étonné et de la grandeur des conséquences, et de la petitesse des causes.

Lorsqu'on est placé & diitanoedes fiUts, qu'on n'apas vécuaumilieu des factions et desfisetieiix, on n'est guère frappé que du côté grave et dou<« loumudesévénements; iln'enest pas ainsi quand on a été soi-même acteur, ou spectateur ooropromis , dans des soènes sanglantes, Tadte , que la nature avott formé poète , eAt peo^étre crayonné kl satire de Pétrone, s'il eAt siégé au sénat de Néron; il peignit lar tyrannie de ce prince , parce qu'il vécut après lui : Butler, doué d'un génie observateur, eût peut-être écrit l'histoire de Charles r*^ , s'il fût né sous la reine Anne; il se contenta de rimer Uudibras, parce qu'il avoit vu les personnages de la révolution de Cromwell; il les avoit vus , toujours parlaQt de vertu , de sainteté , d'indépendance, pr^nter leurs maln^A toutes les chaînes , et , après avoir immolé le père , se cour* ber sous le Joug méprisable du fils.

Il y a des iniquités politiques qui ne peuvent plus être impunément commises , à cause de la civilisation avancée des peuples. Que l'on ne croie pas que ces peuples puissent dire» sans résultat , à leurs gouvernements : « Tel crime , tel « malheur est arrivé par votre faute. » Les bases du pouvoir même sont ébranlées par ces repro» ches ; le respect des nations venant à manquer au pouvoir, ce pouvoir est en péril.

Chez une nation qui conserve encore l'iniKH

cence primitive , le vice apporté par des étrangers fait des progrès plqs rapides que dans une société déjà corrompue , comme un homme sain meurt de l'dir pestiféré où vit un homme habitué à cet air*

On peut arriver à la libetié par deux chemins : par les mœurs et par les lumières. Mais quand les mœurs et les lumières manquent à la fols, quand on ne peut être ni un républicain à la manière de Sparte , ni un républicain à la manière des États-Unis, on peut encore conquérir la liberté , on ne la peut garder.

La postérité se souvient des hommes qui ont changé les empires , très-peu de ceux qui les ont rétablis , à moins que ce rétablissement n'ait été durable. Ou admire ce qui crée, on estime à peine ce qui conserve : une grande gloire couvre de tendres tout ce qui la suit.

Tourmentez-vous pour rétablir la vertu chez un peuple qui l'a perdue, vous n'y réussirez pas. Il y a un principe de destruction en tout, A quelle fin Dieu l'a-t-il établi ? C'est son secret.

On s'étonne du succès de la médiocrité ; on a tort, La médiocrité n'est pas forte par ce qu'elle est en elle-même, nuiis parles médiocrités qu'elle représente ; et dans ce sens sa puissance est formidable. Plus l'homme en pouvoir est petit , plus il convient t toutes les petitesses. Chacun en se comparant à lui se dit : « Pourquoi n'arriverai-je tf pas à mon tour? » Il n'excite aucune Jalousie : les courtisans le préfèrent, parce qu'ils peuvent le mépriser; les rois le gardent comme une manifestation de leur toute-puissance. Non-seulement la médiocrité a tous ces avantages pour rester en place, mais elle a encore un bien plus grand mérite : elle exclut du pouvoir la capacité. Le député des sots et des imbéciles au ministèi*e caresse deux passions du cœur b\imain : l'am* bition et l'envie.

La médiocrité est assez souvent secondée par des circonstances qui donnent À ses desseins un air de profondeur. Ces hommes impuissants qui, pour la foule, paroissent diriger la fortune, sont tout simplement conduits par elle : comme ils loi donnent la mai n , on croit qu'ils la mènent.

Les hommes de génie sont ordinairement en-

ftmts de leur siècle ; ils en sont comme Tabrégé;

ils en représentent les lumières , les opinions et

' Tesprit ; mais quelquefois aussi ils naissent oa

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