‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 276 sur 283 · PENSÉES · texte numérisé non relu

PENSÉES

trop tôt oa trop tard. S'ils naissent trop tôt , avant leur siècle natturely ils passent ignorés; leur gloire ne commence qu'après eux , lorsque le siècle auquel ils doivent appartenir est éclos; s'ils naissent trop tard, après leur sièclenaturel, ils ne peuvent rien , et ils n'arrivent point à une renommée durable. On les regarde un moment par curiosité, comme on regarderoit les vieillards se promenant sur les places publiques avec les habits de leur temps. Ces hommes de génie qui arrivent trop tard sont donc méconnus comme les hommes de génie qui arrivent trop tôt; mais ils n'ont pas comme ces derniers un avenir, une postérité , des descendants pour établir leur gloire : ils ne pourroient être admirés que du passé , que de leurs devanciers, que des morts , public silencieux.

Après des temps de malheur et de gloire, un peuple est enclin au repos ; et pour peu qu'il soit régi par des institutions tolérables , il se laisse facilement conduire par les plus petits ministres du monde; cela le délasse et l'amuse : il compare ces pygmées aux géants qu'il a vus, et il rit. Il y a des exemples de lions attachés à un char et menés par des enfants ; mais ils ont toujours fini par dévorer leurs conducteurs.

Pour les véritables saints et les hommes supérieurs, la religion est un admoniteur sévère qui leur apprendàs'humilieret leur enseigne la vraie vertu ; pour les hommes passionnés et vulgaires, ses leçons ne servent qu'à nourrir forgueii humain et à donner des apparences de vertu. « Je « marche sur la tête de mes amis et de mes en- « nemis : qui peut dire cependant que Je manque « d'humilité? ne me suis-Je pas mis à genoux? »

Écoutez cet homme qu'on appelle monseigneur : il vous dira qu'il n'est qu'un vilain, qu'il veut rester un vilain ; qu'il n'est pas fait pour occuper la place qu'il occupe; que la révolution ne sera finie que quand un vilain comme lui cessera d'être un des premiers personnages de l'État. Monseigneur a cependant porté le bonnet rouge pour cesser d'être un vilain, comme il porte un habit brodé et un titre pour sortir de la classe des vilains. Fiez-vous à l'humilité de monseigneur, et croyez au paysan du Danube.

Les mendiants vivent de leurs plaies : il y a des hommes qui profitent de tout, même du mépris.

Point de politique sentimentale, disent les ministres. Bon Dieu , quHis se tranquillisent! il n'y a aucun péril de ce côté : Je ne sache pas beaucoup d'hommes qui aient conservé leur vieille passion. Vous ne voulez pas qu'on vous aime : eh ! que vous avez raison 1 Mais puisque vous préférez la politique du fait à celle du droit , acceptez-en toutes les conséquences. Le fait nous donnera le droit d'examiner si vous autres ministres êtes bons à quelque chose , et s'il n'y a pas un autre fait qui vaille mieux que le vôtre.

Si l'on vons donne un soufflet, rendez-eo quatre, n'importe la joue.

Il est bon de se prosterner dans la poussière quand on a commis une faute , mais il n'est pas bon d'y rester.

Voyez cet homme ; son ressentiment est extrême. « Comment, Théodule se plaint d'avmr « été offensé par moi? quelle insolence! » Mais, homme puissant , si Théodule a aussi sa puissance ; s'il ne croit à personne le droit de l'outrager, qu'avez-vous à répliquer? Le temps où un courtisan faisoit trembler n'est plus ; il n'y a plus de faveur possible , excepté pour les valets de chambre; tout est réduit à la valeur personnelle. Celui qui peut dire : «> Vous avez en besoin de « moi , Je n*ai pas besoin de vous, i* est aujourd'hui le véritable supérieur. C'étoit peut-âre mieux autrefois: mais c'est comme cela maintenant. Ce que Vhomme a perdu en pouvoir, les hommes l'ont gagné.

Le vice, le bonheur, l'infortune, tiennent à un souffle. Vous mourez : deux heures après on ne pense plus à vous. Vous vivez, on n'y pense pas davantage. Qu'importent vos joies, vos peines, votre existence , non-seulement à votre voisin qui ne vous a Jamais vu , mais encore à cette tourbe qu'on appelle vos amis? Pourquoi donc se faire une affaire de la vie? elle ne mérite pas

bi moindre attention.

' Quelquefois on oublie un moment ses donleurs, puis on les reprend comme un &rdena qu'on aurait déposé un moment pour se délasser.

On finit par transformer en réalité les craintes de la tendresse : une mère voit sur le visage de son fils des marques d'une maladie qui n>' sont pas. Les autres chimères de la vie , au moral et au physique, produisent les mêmes illusions pour la peine ou le plaisir.

Page 1