‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 277 sur 283 · RÉFLEXIONS ET MAXIMES · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS ET MAXIMES

On se réconcilie avec on ennemi qui nous est inférieur pouries qualités du cœur ou de Tesprit; on ne pardonne Jamais à celui qui nous surpasse par l*âme et le génie. « • •

Votre ami vientde partir; vous vous croyez fort contre Tabsence : allez visiter la demeure de votre ami , elle vous apprendra ce que vous avez perdu et ce qui vous manque.

Celui qui commet le crime , dans le danger qu'il y court et dans le tumulte de ses passions , n*a pas le temps d'écouter le remords ; mais celui qui n'est que le complice fX le confident du crime , sans y avoir une part active , celui-là entend la voix vengeresse de la conscience. Il compte dans sa retraite les minutes qui s'écoulent. « A présent il se passe telle chose ; à pré- *< sent on frappe I » Oui , malheureux , on frappe ! et c'est la main de Dieu qui s'appesantit sur toi.

Le ver de la tombe commence à ronger la conscience du méchant avant de lui dévorer le coeur.

La cause la plus Juste pourroit-elle , par des circonstances fatales , paroitre la plus injuste? Se peuMI présenter un cas où l'innocence ne se puisse prouver, et où la victime qui périt et le Juge qui prononce soient également innocents? Que seroit-ce alors que la Justice humaine?

Si Ton a le droit de tuer un tyran , ce tyran peut être votre père; le iiarricide est donc autorisé dans certains cas ? Qui pourroit soutenir une pareille proposition?

Un charme est au fond des souffrances comme une douleur au fond des plaisirs : la nature de l'homme est la misère.

Celui qui souffre pour Dieu a l'avantage d'être toujours préparé à sa dernière heure, avantage qui n'est pas donné à tous les infortunés.

Les grandes afflictions semblent raccourcir les heures, comme les grandes Joies : tout ce qui préoccupe fortement l'âme empêche de compter les instants.

Il faut avoir le cœur placé haut pour verser certaines larmes : la source des grands fleuves se trouve sur le sommet des monts qui avoisinentleciel.

L'âme de l'homme est transparente comme

l'eau de fontaine , tant que les chagrins qui sont au fond n'ont point été remués.

La simplicité vient du cœur, la naïveté, de l'esprit. Un homme simple est presque toujours on bon homme; un homme na!f peut être un fripon ; et pourtant la naïveté est toujours naturelle, tandis que la simplicité peut être l'effet de l'art.

Ily adeshommesqui ne sont point éloquents, parce que leur cœur parle trop haut , et les empêche d'entendre ce qu'ils disent.

Redemande au repentir la robe del'innooeoce : c'est lui qui l'a trouvée, et qui la rend à ceux qui Font perdue.

Caresser la vertu sans être capable de l'ai* mer, c'est presser les deux belles mains d'une jeune femme dans les mains ridées de la vieillesse.

Aussitôt qu'une pensée vraie est entrée dans notre esprit, elle Jette une lumière qui nous fait voir une foule d'autres objets que nous n'aper* cevions pas auparavant.

Les sentiments d'un certain ordre s'accroissent en proportion des malheurs de l'objet aimé : c'est la flamme qui se propage plus rapidement au souffle à^ la tempête.

La vertu est quelquefois oubliée dans son passage ici-bas, mais elle revit tôt ou tard; on la retire des tombeaux comme on retire du sein de la terre une statue antique qui fait l'admiration des hommes.

Souvent les gens de bien pleurent à la même heure où les pervers se réjouissent : le même moment voit s'accomplir une action honnête et une action coupable. Le vice et la vertu sont frère et sœur ; ils ont été engendrés par l'homme : Abel et Cain étoient enfants du même père.

II y a des hommes pour lesquels la vertu n'est point la vertu reconnue par les autres hommes ^ ils n'appellent point de ce nom toutes les choses régulières, mais inférieures, de l'existence , cette honnêteté vulgaire qui remplit exactement ses devoirs : la vertu pour eux est un élan de l'âme qui nous porte vers le bien aux dépens de notre bonheur et de notre vie , ou une force qui nous

fait dompter nos paâsloiis leâ pittâ fougtieQses. Ces hommes-là s'élèvent âU-dessus des autres hommes; mais à quoi sont-ils bons dans la société? Comme les montagnes dans la nature, comme les monuments gigantesques dans les arts, ils sortent des proportions communes : on les regarde , et on en a peur.

Les caractères exaltés dans les gens vulgaires sont insupportables ) unis à une grande âme ou À un beau génie, ils entraînent tout. Ces caractères ne veulent pas séduire , et ils séduisent ^ ils ignorent eux-mêmes leur force , et sont tout étonnés d'avoir lait tant d'heureux ou tant de vietimes.

Le malheur agit sur nous selon notre caractère. Un homme pourroit se sauver en s'etpliquànt , et il ne le veut pas; un autre croit réparer tout en parlant , et il se perd.

Il seroit étrange que Thomme prétendit à une eonstanoe inaltérable, lorsque toute la nature changeautour delui : Tarbre perd ses feuilles ; Toiseau, ses plumes ; le cerf, ses (rameaux. L'homme seul diroit : ««Mon âme est inébranlable; tello « elle est aujourd'hui, telle elle sera demain; » rhomme, dont les Sentiments sont plus 'inconstants que les nuages ! l'homme , qui veut et ne veut plus ! l'homme, qui se dégoûte même de ses plaisirs , comme l'enfant de ses Jouets I

Souvent des personnes qui s^alment se jurent , au commencement de leur bonheur, de quitter ensemble la vie; mais il arrive qu'elles ne marchent pas avec la même \itesse, et quand Tune est prête à atteindre le but, l'autre ne Pest pas, ou ne l'est plus.

La méchanceté est de tous les esprits le plus facile. Rien n'est si aisé que d'apercevoir un ridicule ou un vice, et de s'en moquer! il faut des qualités supérieures pour comprendre le génie et la vertu.

Quand on parle des vices d^un homme , si on vous dit : « Tout le monde le dit, » ne le croyez pas; si l'on parle de ses vertus en vous disant encore : « Tout le monde le dit, » croyez-le.

Avez-voOs des chagrins, attachez vos yeux sur un enfant qui dort , qu'aucun souci ne tron-^ ble , qu'aucun songe n'alarme : vous emprunte-

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