‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 3 sur 283 · PIYISÊE EU CINQ ÉPOQUES · texte numérisé non relu

PIYISÊE EU CINQ ÉPOQUES

Pvmi les langues formées du latin, Je compte la bague angloise. bien qu'elle ait une double origine; je ferai voir que, depuis la conquête des Nor- Jusque sous le règne du premier Tudor, la langue firaoco-romane domina, et que, dans la langue angioiae moderne, une immense quantité de mots lalins et firaïiçois sont demeurés acquis au nouvel îdioiiie.

I^ langue romane rustique se di?isa ^onc en deux branches : la langue d'Oc et la langue d*Oil. Quand les Normands se furent emparés de la provinee à laquelle ils ont laissé leur nom, ils apprileat la langue d'Oil : on parloit celle-ci à Roucm ; on se servoit du danois à Bayeux. Guillaume porta les idioniies//'aiiçoi# en Angleterre, avec les aventu* riers aeeourus des deux côtés de la Loire.

Mais dans les siècles qui précédèrent, tandis que les Gaules formoient leur langage des débris du latin, la Grande-Bretagne, d'où les Romains s*étoient depuis longtemps retirés, et où les nations du Nord s'étoient successivement établies , avoitcon« séné ses idiomes primitifs.

Ainsi donc, Thistoire de la langue angloise se di- Tise en cinq époques :

1* L'époque anglo-saxonne de 460 à 780. Le moine Augustin , en 570 , fit connottre en Angleterre ralpbabet romain;

3* L'époque danoise-saxonne de 780 à l'invasion des Normands. On a principalement de cette époque les manuscrits dits d'Alfred et deux traductions des quatre évangélistes;

V L'époque anglo-normande commencée en 1066. La langue normande ii'étoit autre chose que le neustrien, c*est-à-dire la langue françoise de ce côté-ci de la Loire, ou la langue d'Oil. Les Normands se serroient, pour garder la mémoire de leUk's chansons, de caractères appelés runstabath; ce sont les feltres runïques : on y joignit celles qu'Éthicus avoit inventées auparavant, et dont saint Jérôme avoit donné les signes ;

4" L'époque normande-françoîse : lorsque Éléonore de Guienne eut apporté à Henri II les provinces occidentales de la France , depuis la Basse-Loire jusqu'aux Pj-rénées, et que des princesses du sang de saint Louis eurent successivement épousé des iDonargues anglois, les Ëtats, les propriétés, les familles, les coutumes, les mœurs, se trouvèrent si x^lês, que Je françois devint la langue commune

des nobles, des ecclésiastiques, des savants et des commerçants des deux royaumes. Dans le Domesday-Book, carte topographique, et cadastre des propriétés, dressé par ordre de Guillaume le Cou* quérant, les noms des lieux sont écrits en latin « selon la prononciation françoise. Ainsi une foule da mots latins entrèrent directement dans la langue angloise par la religion, et par ses ministres, dont la langue étoit latine; et indirectement, par i'intermédiaîre des mots normands et frtmçois. Le normand de Guillaume le Bâtard retenoit aussi des exprès^ sions Scandinaves ou germaniques que les enfants de Rollon avoient introduites dansVidiome du paya frank par eux conquis ;

5** L'époque purement dite angloise quand Tait* ghU fut écrit et parlé tel qu'il existe aujourd'hui.

Ces cinq époques se trouveront placées dans les cinq parties qui divisent cet E$saL

Ces cinq parties se rangent naturellement sous ces titres :

!• Littérature sous le règne des AngkhSaxonSi des Danois et pendant le moyen âge;

T Littérature sous les Tudor ;

3« Littérature sous les deux premiers Stuarts , et pendait la républiques

4» Littérature sous les deux derniers Stuarts ;

6« Littérature sous la maison d* Hanovre.

Lorsqu'on étudie les diverses littératures, une foule d'allusions et de traits échappent, si les usages et les mœurs des peuples ne sont pas assez pré-^ sents à la mémoire. Une vue de la littérature , isolée de Thistoire des nations, créeroit un prodigieux mensonge : en entendant des poètes successifs chanter Imperturbablement leurs amours et leurs moutons, on se figureroit Texistenoe non interrompuede l'âge d'or sur la terre. Et pourtant, dans celte même Angleterre dont il s'agit ici, ces concerts retentissoient au milieu de Tinvasion des Romains, des Pietés, des Saxons et des Danois; au milieu de la conquête des Normands , du soulèvement des barons, des contestations des premiers Plantagenètes pour la couronne, des guerres civiles de la Rose rouge et de la Rose blanche, des ravages de la Réformation, des supplices commandés par Henri VIII, des bûchers ordonnés par Marie ; au milieu des massacres et de l'esclavage de Tlrlande, des désolations de l'Ecosse, des échafauds de Charles P' et deSidney, de la fuite de Jacques, delà proscription du Prétendant et des jacobites; le tout mêlé d'orages parlementaires, de'crimes de cour et de mille guerres étrangères.

L'ordre social, en dehors de l'ordre politique, se compose de la religion, de l'intelligence et de l'industrie matérielle : il y a toujours chez une nation , au moment des catastrophes et parmi les plus grands événements, un prêtre qui prit, un poite

IKïftOOliCTiMiS.

qui chante, un auteur qui écrit , un S(ivant qui médite, un peintre, inr statuaire, un architecte, qui peint, sculpte et bâtit ; un ouvrier qui travaille. Ces bemiBes marchent à edté^des révolutions et semblent vivr^d*une vie à part : si vous ne voyez qu*eux, vous voyeit un monde r^l , vrai, immuable, base de Pédifiee humain, mais qui parott fictif, et étranger à la société de convention , à la société politique. Seulement le prêtre dans son cantique, l^ poète, lesavaut!, l'artiste, daas'Ieurs compositions, l'ouvrier dans son travail , révèlent , de fois à autre , l'époque où ils vivent , marquent le contre-coup des événements qui leur firent répandre avec phis d'abondance leurs sueurs , leurs plaintes et les dons de leur génie.

* Pour détruire cette illusion de deux vues 'présentées séparément; pour ne pas créer le mensonge que j'indique au commencement de ce chapitre; pour ne pas jeter tout à coup le lecteur non préparé dans l'histoire des chansons , des ouvrages et des auteurs des premiers siècles de la littérature anglaise. Je crois à propos de reproduire ici le tableau général du moyen âge : oes prolégooiènes serviront i l'intelligence du si\iet«

MOYEN AGE

LOIS ET MONUlfEnTS.

' liC moyen âge offre un tableau bizarre qui semble être le produit d'une imagination puissante, Aiaisdér^lée. Dans l'antiquité , chaque nation sort, pour ainsi dire, de sa propre source; un esprit primitif qui pénètre tout et se fhit sentir partout, lend homogènes les institutions et les mœurs. La société du moyen âge étoit composée des débris de mille autres sociétés : la civilisation romaine, le paganisme toiéme, y avoient laissé des traces ; la religion chrétienne y apportoit ses croyances et ses solennités , les Bari)ares franks , goths , burgondes , anglo-saxons, danois, normands, retenoient les usages et le caractère propres à leurs races. Tous les genres de propriétés se méloient ; toutes les espèces de loifrse confondoient, l'aleu, le fief, la mainmorte, leeode, leàtgeste, les lois salique, gombette, visigolhe, le droit eoutumier ;; toutes les formes de liberté et de servitude se rencontroient : la liberté monarchique du roi, la liberté aristocratique du noble, la liberté individuelle du prêtre, la liberté collecttve des communes, la liberté privilégiée des vlHes, de la magistrature, des corps de métiers et des marchands, la liberté représentative de la nation; l'esdavage romain, le servage barbare, la servitude de l'aubain. De là ces spectacles incohérents , ces usages qui paroîssent se contredire, qui ne se tiennent que par le lien de la retijjion. On diroit de

peuples divers sans aucun rapport les uns avec les autres, mais seulement convenus de vivre sous ui) commun mattre autour d'un même autel.

Jusque dans son apparence extérieure, l'Europe offroit alors un tableau j^lus pittoresque et plus national qu'elle ne le présente aujourd'hui. Aux monuments nés de notre religion^et de nos mœurs , nous avons substitué, par affectation de l'architecture bâtarde romaine, des monuments qui ne sont ni en harmonie aveo notre eiel , ni appropriés à nos besoins ; froide et servile copie , laquelle a introduit le mensonge dant nos arts, comme le calque de la littérature latine a détruit daos notre littérature roriginallté du génie firank. Ce n'étoit pas ainsi qu'imitoit le moyen âge; les esprits de ce temps*là admiroient aussi les Grecs et les Romains, iisreohert choient et étudioient leurs ouvrages ; mais au lieu de s'en bisser dominer, ils les mattrisoient, les fa* çonnoient à leur guise, .les rendoient franoois, t% ayoutoieot à leur beauté par cette métamorphoso pleine de création et d'indépendance.

Les premières églises dirétiennes dans rOccident ne furent que des temples retournés : le culte païen étoit extérieur, la décoration ^du temple fut exté* rieure ; ie culte chrétien étoit intérieur, la déco* ration de féglise fût intérieure. Les colonnes passèrent du dehors au dedans de l'édifice, comme dans les basiliques où se tinrent les assemblées des fidèles quand ils sortirent des cryptes et des cata-* combes. Les proportions de Féglise surpassèrent ea étendue celles du temple, parce que la foule chré^ tienne s^entassoit sous la voâte de l'église, et que la foule païenne étoit répandue sous le péristyle du temple. Mais brsque les chrétiens devinrent les maîtres , ils changèrent cette économie , et ornèrent aussi du côté du paysage et du ciel leurs édifices.

Et afin que les appuis de la nef aérienne, n'en déparassent pas la structure, le ciseau les avoit tailladés; on n'y voyoit plus que des arches de pouts , des pyramides, des aiguilles et des statues.

Les ornements qui n'adhéroient pas à l'édifice se marioient à son style : les tombeaux étoient de forme gothique, et la basilique, qui s'élevoit comme un grand catafalque au-dessus d'eux, sembtoit s*étre moulée sur leur forme. liCS arts du dessin participoient du goût fleuri et composite : sur les murs et sur les vitraux étoient peints des paysages « des scènes de la religion et de l'histoire nationale.

Dans les châteaux, les armoiries coloriées, encadrées dans des losanges d'or, formoient des plafonds semblables à ceux des beaux palais du cinque cento de lltatie. L'écriture même étoit dessinée; Phiéroglyphe germanique, substitué au jambage rectiligne romain, s'harmonioit avec les pieiYes sépulcrales. Les tours isolées qui servoient de vedettes s;ur les hauteurs { le» donjons enserrés dans les bois^

INTRODUCTION

i9iitooa;lei poDtspointasatëtroitejetéshardiment nr.let UurrenU; les villes fortifiées que Ton reocontroit à chaque pas , et dont les créneaux étoient à la ka les remparts et les ornements; les chapelles, laoratoires, les ermitages, placés dans les lieux les plus pittoresques au bord des chemins et des eaux ; les beffrois, les flèches des paroisses de campagne, lesabbayeSylesmonastèreSyles cathédrales: tous ces édifices que nous ne voyons plus qu*en petit nombre, et dont le temps a noird, obstrué, brisé les dentelles avoieot alors Téclat de la jeunesse ; ils sortoient des aiains de l'ouvrier : Tœil , dans la blancheur de leurs pierres, ne perdoit rien de la légèreté de leurs détails, de Téléganoe de leurs réseaux, de la variété de leurs guillochis,de leurs gravures, de leurs ciselures, de leurs découpures^ et de toutes les fantaisies d'une imagination libre inépuisable.

Dans te court espace de dix-huit ans, de 1186 à 1 154 , il n'y eut pas moins de onze cent quinze diâteanx bâtis dans la seule Angleterre.

La cfaréticoté élevoit à frais communs, au moyen dcsquétesetdes aomdnes, les cathédrales dont chaque Eut particulier n'étoit pas assez riche pour payer les travaux , et dont presque aucune n'est achevée. Dans ces vastes et mystérieux édifices se gravoient «n relief et en creux, comme avec un emportepièce, les parures de l'autel , les monogrammes sacrés, les vêtements et les choses à l'usage des pré- Ins. Les bannières , lescrdxdediversagencements , tes calices, les ostensoirs, les dais, les chapes, les opuclfons, les crosses, les mitres dont les formes se retrouvent dans le gothique conservoient les symboles du culte en produisant des effets d'art inattendus. Assez souvent les gouttières et les gargouilles étoient taillées en figures de démons obscènes ou de moines vomissants. Cette architecture do moyen âge ofifroît un mélange du tragique et do bouioron , do gigantesque et du gracieux , comme iei poèmes et les romans de la même époque.

Les plantes de notre sel , les arbres de nos bois , le trèfle et le chêne, décoroient aussi les églises, de même que l'acanthe et le palmier avoient embelli les temples du pays et du siècle de Péridès. Au dedans, une catliédraleétoit une forêt, un labyrinthe dont les mille arcades, à chaque mouvement du spectateur, se croisofenf , se séparoient, s'enlaçoîent de nouveau. Cette forêt étoit éclairée par des rosaces à jour incrustées de vitraux peints, qui ressembloient à des soleils brillant de mille couleurs sous la fouillée : en dehors, cette même cathédrale avoft Pair d'un monument auquel on auroit laissé sa cage, ses ares-boutants et ses échafiuds.

MOYEN AGE

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