‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 41 sur 283 · CROMWELL · texte numérisé non relu

CROMWELL

Milton parle d'aI)ord de la noble naissance d^ Protecteur : la naissance Joue un grand rôh dans les idées répulHicaines du poëte , lai-mémi noble.

« Il me seroit impossible de compter toutes le t villes qu'il a prises , toutes les batailles qui <! a gagnées. La surface entière de l'empire bii* « tannique a été la scène de ses exploits et le thcâ*

« tre de ses triomphes A toi, notre pays

•t doit ses libertés; tu ne pou vois porter un titre « plus utile et plus auguste que celui d'auteur, de « gardien, de conservateur de nos libertés. ÎSon- «« seulement tu as éclipsé les actions de tous nos « rois, mais celles qui ont été racontées de nos « héros fabuleux. Réfléchis souvent au cher gage « que la terre qui t'a donné la naissance a confie « à tes soins : la liberté qu'elle espéra autrefois de ^ la fleur des talents et des vertus , elle l'attend « maintenant de toi ; elle se flatte de l'obtenir de « toi seul. Honore les vives espérances que nous « avons conçues, honore les sollicitudes de ta paie trie inquiète. Bespecte les regards et les blessu- « res de tes braves compagnons qui , sous ta ban- « nière , ont hardiment combattu pour ta liberté ; « respecte les ombres de ceux qui périrent sur le • champ dej)ataille; respecte les opinions et les « espérances que les États étrangers ont conçues « de nous, de nous qui leur avons promis poui « eux-mêmes tant d'avantages de cette liberté, la- > quelle, si elle s'évanouissoit, nous plongeroil « dans le plus profond abtme de la honte; enfin « respecte-toi toi-même ; ne souffire pas, aprè! « avoir bravé tant de périls pour l'amour des ii- « bertés, qu'elles soient violées par toi-même , oi « attaquées par d'autres mains. Tu ne peux èin % vraiment libre que nous ne le soyons nous-m£ <r mes. Telle est la nature des choses : celui qo « empiète sur la liberté de tous est le premier i n perdre la sienne et à devenir esclave. »

Milton auroit pu écrire l'histoire comme Tite Live et Thucydide. Johnson n'a cité que Ici louanges données au Praleeteur par le poète pour mettre en contradiction le républicain ave< Hii-méffle ; le beau passage q«e Je vieos detra

SUR LA LITTÉBATURE ANGLOISE

èùf montre ce qui falsolt le contre-poids de ces tango. Aoxjoars de la toate-puissance de Buo* njiifte, qui aoroit osé lui dire qii*i! n'avoit obtao Tempire qae pour protéger la lil>erté? Opnduit Mlltoa auroit mieux fait d'imiter qoëqoes fermes démocrates qui ne se rapprocherait Jamais de Cromweli, et ie regardèrent tonjRBi comme on tyran : mais Milton n'étoit pas tocnte.

Sv «9 OQTrages , anjonrdliui complètement Mèiy reposa la réputation dn grand écrivain , pendant sa vie; triste réputation, qui empoi- «sa sa joors et qae n*a point consolée l'impé* risabie renommée sortie de la tombe du poète. Tout ce qui tient aux entraînements des partis (taox passioDS du moment meurt comme eux et iTtt elles.

Les réactions de la restauration en Angleterre imx beaucoup plus Tives que les réactions de Il resUnratkm en France , parce que les convictiMB étoient plus profondes et les caractères plus pnaoQcés. Le retour des Bourbons n*a point Me les réputations de la république ou de respire, comme le retour des Stuarts étouffa la rannmée de Milton. Il est juste aussi de dire, ^ ie poète ayant écrit en latin la plupart de ses ^DiiitioDS, elles restèrent inaccessibles à la taie.

AFr&AHCHISSEHEirr DE LA GRÈCE.

De même qu*il avoit demandé la liberté de la presse, l'Homère anglois remplit un devoir filial Q se déclarant pour l'affranchissement de la (inoe.Gamoens avoit déjà dit : « Et nous laissons ' ia Grèce dans la servitude ! » Milton écrit à Pidlarès • qu'il voudroit voir l'armée et les flot- * ^ de l'Angleterre employées à délivrer du ' t}nm ottoman la Grèce, patrie de l'éloquence, » ^^rtrtiiusnostros et classes, ad liberandam ^oitomannieo tyranno Grœciam, eloquentiœ

Si ces voeux avoient été exaucés, le plus beau anHimeQl de Taotiquité existeroit encore : les ^autiens oe firent sauter une partie du temple ^ Minerve qu'en 1683; Cromwell auroit con- ^é le Parthénon dont lord Eigin n'a dérobé fK les mines. Milton avoit encore ici une de ces ^qui appartiennent aux générations actuelles ^ qoi de nos Jours a porté son fruit.

QQ*n soit permis au traducteur de Milton d ^îblre hommage de quelques lignes qui ont pré- P^ff la délivrance de la Grèce ;

«I II s'agit de saroir si Sparte et Athènes renat- « tront , ou si elles resteront à Jamais ensevelies <t dans leur poussière. Malheur au siècle témoin « passif d'une lutte héroïque , qui crolroit qu'on « peut , sans péril comme sans pénétration de l'a- « venir, laisser immoler une nation! cette faute « ou plutôt ce crime seroit tôt on tard suivi du « plus rude châtiment.

«t Des esprits détestables et bornés , qui s'ima- « ginent qu'une injustice , par cela seul qu'elle est " consommée , n'a aucune conséquence funeste, <« sont la peste des Etats. Quel fut le premier re- « proche adressé pour l'extérieur, en 1789 , au « gouvernement monarchique de la France? Ce « Alt d'avoir souffert le partage de la Pologne. Ce « partage , en faisant tomber le barrière qui sépa- R roit ie nord et l'orient du midi et de l'occident R de l'Europe , a ouvert le chemin aux armées qui t tour à tour ont occupé Vienne, Berlin , Moscou « et Paris.

R Une politique immorale s'applaudit d'un suc- <t ces passager : elle se croit fine, adroite, habile ; « elle écoute avec un mépris ironique le cri de la t conscience et les conseils de la probité. Mais « tandis qu'elle marche, et qu'elle se dit triom- « phaute, elle se sent tout à coup arrêtée par les «voilesdanslesquelselles'enveloppoit;elletoume *i la tète et se trouve face à face avec une révolu- 1 tion vengeresse qui l'a silencieusement suivie. « Vous ne voulez pas serrer la main suppliante de « la Grèce, eh bienl sa main mourante vous mar- « quera d'une tache de sang, afin que l'avenir « vous reconnoisse et vous punisse '. »

A la Chambre des pairs J'obtins un amendement pour qu'on ne vendit plus en Egypte, sous le pavillon françois, les victimes enlevées à la Morée.

<t Considéré dans ses rapports avec les affaires « du monde , disois-je , mon amendement est n aussi sans le moindre inconvénient. Le terme « générique que J'emploie n'indique aucun peuple « particulier. J'ai couvert le Grec du manteau de « l'esclave , afin qu'on ne le reconnût pas, et que « les signes de sa misère rendissent au moins sa « personne inviolable à la charité du chrétien. •

« Tdï lu hier une lettre d'un enfant de quinze « ans datée des remparts de Missolonghi. « Moq «( chercompère , » écrit-il dans sa naïveté à un de

* Ptéfaœ de Vltinéraire pour rédilipo des œavrei complètes, 1826.

ESSAI

R ses camarades à Zaate , « j'ai été blessé trois « fois; mais je suis, moi et mes compagnons, « assez guéri pour avoir repris nos fusils. Si nous « avions des vivres , nous braverions des ennemis t trois fois plus nombreux. Ibrahim est sous nos <« murs ; il nous a fait faire des propositions et des « menaces; nous avons tout repoussé. Ibrahim a « des officiers françois avec lui ; qu'avons-uous « fait aux François pour nous traiter ainsi ? »

« Messieurs, ce jeune homme sera-t-il pris, « transporté par des chrétiens aux marchés d'A- « lexaodrie ? S*il doit encore nous demander ce « quHl a fait aux François, que notre amendea ment soit là pour satisfaire à l'interrogation de « son désespoir, au cri de sa misère, pour que nous « puissions lui répondre : Non ,cen*est pas le pa- « Villon fie saint Louis qui protège votre escla- « vage , il voudroit plutôt couvrir vos nobles « blessures.

« Pairs de France, ministres du roi trës-chré- « tien, si nous ne pouvons pas, par nos armes, se- « courir la malheureuse Grèce, séparons-nous du « moins par nos lois des crimes qui s'y commet- « tent ; donnons un noble exemple qui préparera « peut-être en Europe les voles à une politique « plus élevée , plus humaine, plus conforme à la « religion , et plus digne d'un siècle éclairé; et « c'est à vous , messieurs , c'est à la France quon « devra cette noble initiative >. »

Le combat de Navarin acheva de réaliser le souhait de Milton.

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