‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 42 sur 283 · HILTON AVEUGLE. SES DÉPÊCHES · texte numérisé non relu

HILTON AVEUGLE. SES DÉPÊCHES

Hume a, je crois, remarqué le premier la phrase de Whitlocke , relative à Milton dans son emploi de secrétaire du conseil d'État. « Un cer- « tain Milton , aveugle, occupé à traduire en latin « un traité entre la Suède et l'Angleterre. » L'historien ajoute : Thèse forms of expression y are

amusingtoposterify, who considerhow obscure Whillocke himselfy ihough lord kcepcr and amhassadory and indeed a man oftjreat abilities and merity has bccome in comparison of Milton. « Ces formules d'expressions sont amu- « santés pour la postérité qui remarque combien « Whitlocke, quoique garde des sceaux et am- « bassadeur, d'ailleurs homme d'une grande ha- « bileté et d'un grand mérite , est devenu obscur « en comparaison de Milton. »

* Opinion, Chambre des Pain , 13 mars 1826, ei réponse «M garde des sceaux*

Un ambassadeur se plaignoit à Cromwell d^ retard d*une réponse diplomatique; le Protectco^ lui répondit : « Le secrétaire ne l'a point encore « expédiée, parce qu'étant aveugle il va leute, « meut. «L'ambassadeur répliqua « : Pour écrin «< convenablement en latin, n'a-t-on pu, dans touti « l'Angleterre, trouver qu'un aveugle? » Crom* vvell, par un instinct de gloire, découvrit b gloire cachée de Milton, et enchaîna la renom^ méedu héros àcelledu poète: c'est quelque chos< dans l'histoire du monde que Cromwell ayant pour secrétaire Milton.

On attribue à Milton les huit vers si conntii que Cromwell envoya avec son portrait à Chri» tine de Suède, et qui se terminent par ce trait ;

Nec sunl hi vullus regibus usque truees. Blon front n*est pas toujours répouvante des rois.

Les notes du cabinet de Saint-James avoienl été jusqu'alors écrites en françois; Milton lesré< digea en latin , et voulut faii*e du latin la langm diplomatique universelle : il n'y réussit pas. Le françois a généralement repris le dessus, à cause de sa clarté; mais Torgueil national du tobioel de Londres suit aujourd'hui en anglois la corres* pondance officielle, ce qui la rend* perplexe, comme je le sais par expérience.

Cromvs'ell mourut; la mort aime la gloire ; les entraves que le Protecteur avoit mises à Topiuion furent brisées. Si l'on «peut tuer pendani quelques jours la liberté, elle ressuscite : le Chris' rompit leschatnes de la mort, en dépit delà gardi romaine qui veilloit à son sépulcre. On flt par aux souverains de l'avènement nominal de Ri chard à la puissance de son père : dans le reçue! des lettres de Mi Itou se trou vent celles qu'i 1 adress à la cour de France. De telles dépêches sont ui monument par la nature des faits et par la nator des hommes. L'auteur du Paradis perdu y ai nom du ills de Cromwell, écrit ainsi à Louis XP et au cardinal Mazariu :

Richard y protecteur de la république d'Angk terre, etc., au sérénissime et puissant prine Louis y roi de France.

« Sérénissime et puissant roi , notre ami et coe « fédéré ,

« Aussitôt que notre sérénissime père Oliviei « protecteur de la république d'Angleterre, pi n la volonté de Dieu l'ordonnant ainsi, quitta oeti •t vie le 3' jour de septembre ; nous , déclaré lég]

SUR LA LITTÉRATURE ANGLOISE

• Imeot 90D SQcœsseur dans la suprême magis-

• tntore (qiDiqae dans les larme» et Textréme

• tristesse), nous n'avons pu faire moins à la

• première occasion, que de faire connoitre par «DoslettracctteroalièreàYotreMi^esté. Comme <\06savezétéua très-cordial ami de notre père « etiieeette république , nous avons la oonflance ' quecetteDoaveUe douloureuse et inattendue sera

• Knt par vous avec autant de chagrin qu'elle '3015 en a causé. Notre affaire à présent est de

• mpérir Votre Majesté d*avoir une telle opinion

• de DOQS, comme d'une personne déterminée

• RjigieosenieDt et constamment à garder Ta- 'ioiiiéetraliiance contractées entre vous et notre •[mreDoiDffié,et,avec le mémezèleetlaméme •tKnoe ToloDté , à maintenir les traités par lui «ooQdos, et entretenir les mêmes rapports et

• iitérêts avec Votre Majesté. A cette intention ,

• c>$t notre plaisir que notre ambassadeur, rési- ■daQt à votre cour, y reste accrédité par les

• pouvoirs qull avolt autrefois. Vous lui accor^ ' ion le même crédit pour agir en notre nom ,

• tnune si tout étoit fait par nous-même. En

• i&êne temps nous souhaitons à Votre Majesté

• ta!» sortes de prospérités.

'De notre cour, à Whltehall, 5 sept. 1658. » À Imaentistime seigneur cardinal Mazarin,

• Qvoiipe lien ne puisse nous arriver de plus ^lOKretdeplQsdouioureuxqoe d'écrire lestris- •tesnouvdles de la mort de notre sérénisslme 'cttRs-feDommé père, cependant nous ne pou- •vsasi^rer la haute estime qu'il avoit pour

• Votre Eminence et le grandcas que vous faisiez

' Noos n'avons aucune raison de douter que ' Votre Emmenée, de l'administration de laquelle ' ^fCDd la pro^rlté de la France , ne 'gémisse *(oouiie nous sur U perte de votre constant ami 'tt tr»dévoQé allié. Nous pensons qu'il est im- ' portant par nos lettres de vous faire connoitre '33 accident qui doit être aussi profondément '^l^pioréde Votre Eminence que du roi. Nous ' serons Votre Émînence que nous observerons '^religieusement toutes les choses que notre *^y de sérénisslme mémoire, s'étoit engagé 'Pirbtraitésàconfirmer et à ratifler. Nous fe- '^en sorte, au milieu de votre deuii pour *^ uni si ikièle, si florissant et applaudi de ' toQtes les vertus , que rien ne manque à la fol *<kDoiit alliance, pour la conservation de la- ' ^^) et pour le bien des deux nations , puisse

« le Seigneur Bleu tout-puissant conserver Votre « Eminence I

« Westminster, septembre (658.

MiltoQ est ici un grand historien de l'histoire de France et d'Angleterre I II est curieux de voir Richard faire , comme un vieil héritier des trois couronnes , ses préparatifs pour régner. Milton écrivoit au nom d'un homme investi d'un pouvoir de quelques heures à un Jeune souverain qui devoit conduire son arricre-petit-fils , par la monarchie non contrôlée, à l'échafaud du premiei StuaH. Cet écliafaud de Whltehall se changea en trône, lorsqu'un sang royal Teut couvert de sa pourpre, et le Protecteur s'y assit. La France , sous le petit-flls d'Henri IV, alloit monter de tout ce que l'Angleterre devoit descendre sous Charles II et son frère. Il faut toujours qpe la gloire soit quelque part : en s'envolantde la tête de Cromwell , elle se posa sur celle de Louis XIY*

I^uis XIV porta le deuil d'un régicide , et ce fut le chantre de Satan, le républicain apologiste de ta mort de Charles V , l'ennemi des rois et des catholiques, qui fit part au monarque absolu, auteur de la révocation de l'éditde Nantes, de la mort d'Olivier, le protecteur.

Ce qui parolt contraste ici est harmonie : les hautes renommées se mêlent, comme enfants d'une même famille. Tout ce qui a de la grandeur se touche : deux hommes de sentiments semblables, mais d'esprit inégaux, sont plus antipathiques l'un à l'autre , que ne le sont deux hommes d'esprit supérieurs, quoique opposés d'opinions et de conduite.

RICHARD CROMWELL. OPINION DE MILTON SUR LA. Rl^PUBLIQUK, SUR LES DIMES, SUR LA. REFORME PARLEMENTAIRE.

Tandis que Milton , au nom de Richard , rappeloit aux souverains et à leurs ministres le tendre amour et Tadmiration profonde qu'ils avoient pour le juge d'un roi , les factions renaissoient en Angleterre. Les gouvernements qui ne tiennent qu'à l'existence d*un homme, tombent avec cet homme : l'effet cesse avec la cause. L'an* cien parti républicain de l'armée se souleva; les ofDciers que Cromwell avoit destitués se réunirent. Lambert se mit à la tête de /a bonne vieille cause. Menacé par les officiers , Richard eut la foiblesse de dissoudre la chambre des communes; la chambre des pairs étoit nulle.

Les assemblées aristocratiques régnent glorieusement lorsqu'elles sont souveraines et seules

ft4

ESSAI

Investies, de droit ou de fait, de la pnttfance : elles offrent les plus fortes garanties à la liberté , à Tordre et à la propriété ; mais dans les gouvernements mixtes , elles perdent la plus grande partie de leur valeur, et sont misérables quand arrivent les grandes crises de TÉtat. Elles n'ont Jamais rien arrêté : foibles contre le roi , elles n'empêchent pas le despotisme ; foibles contre le peuple, elles ne préviennent pas l'anarchie. Toujours prêtes à être chassées dans les commotions populaires , elles ne rachètent leur existence qu'au prix de leurs parjures et de leur esclyage. La chambre des Jords sauva-t-elle Charles P'? San va-t-elle Richard Cromwell , auquel elle avoit prêté serment? Sauva-t-elle Jacques II? sauverat-elle aujourd'hui les princes de Hanovre? se sauvera-t-elle elle-même? Ces prétendus contrepoids aristocratiques ne font qu'embarrasser la balance et seront Jetés tôt ou tard hors du bassin. Une aristocratie ancienneet opulente, ayant l'habitude de la tribune et des affaires , n'a qu'un moyen de garder le pouvoir quand il lui échappe : c'est de passer par degrés à la démocratie, et de se placer insensiblement à sa tête, à moins qu'elle ne se croie encore assez forte pour Jouer à la guerre civile; terrible Jeu !

Peu après la dissolution de la chambre des communes, Richard abdiqua : il étoit écrasé sous la renommée d'Olivier. Détestant le Joug militaire, il n'a voit pas la force de le secouer ; sans convictioB aucune , il ne se soucioit de rien ; Il laissoit ses gardes lui dérober son dtuer, et l'Angleterre aller toute seule : il emporta deux grandes malles remplies de ces adresses et de ces congratulations en l'honneur de tous les hommes puissants , et à l'usage de tous les hommes seryiles. On lui disoit dans ces/?/«<7t/a/ioii^ que Dieu lui avoit donné l'autorité pour le àonheurdes trois royaumes. « Qu'emportez-voos dans ces malles? n lui demanda-t-on. — « Le bonheur du peuple an- « glois, » répondit-il en riant.

Le conseil des officiers rappela le Rump ; le Rump attaqua aussitôt l'autorité militaire qui lui avoit rendu la vie. Lambert bloqua, selon l'usagCi les communes. Ce parlement dissous, le peuple brûla en réjouissance sur les places publiques des monceaux de croupions de divers animaux. Monck parut , et tout annonça la restauration.

Que faisoit Milton pendant cette décomposition jUKiale? Voyant la liberté rétrograder, rêvant toujours la république , oubliant qu'il y a des mo-

ments où les écrits ne peuvent plus rien , il pull une brochure sur/? moyen prompt et facile i tablir une société libre. Dans un exposé rapi^ il rappelle ce que les Anglois ont fait pour abi la monarchie.

(i Si nous nous relâchons, dit-il , nous JasU| « rons les prédictions de nos ennemis : ils i « oondamné nos actions comme téméraires, I «belles, hypocrites. Impies; nous ferons vi « qu'un esprit dégénéré s'est soudainement i

• pandu parmi nous. Préparés et faits pour I « nouvel esclavage , nous serons en mépris à ii « voisins; le nom anglois deviendra un objet i « risée. D'ailleurs, si l'on retourne à la monarchl « l'on n'y restera pas longtemps; il faudra bi« « tôt combattre ce que Ton a déjà combattu , stt « parvenir Jamais au point ou l'on étoit parvem « on perdra les batailles que l'on avoit déjà g ■ gnées : Dieu n'écoutera pins ces ardentes pri « res qu'on lui adressoit pour être délivrés de « tyrannie, puisque nous n'aurons pas su miet « nous en tenir à la victoire. Ainsi sera reni « vain et plus méprisable que la boue le sang i « tant d'Anglois vaillants et fidèles qui achel

• rent la liberté de leur pays au prix de leur vi « Un roi veut être adoré comme un demi-dieu; « sera entouré d'une cour hautaine et dissolu

• il dissipera l'argent de TÉtat en festins, en bc « et en mascarades ; débauchant notre premiè « noblesse, mâles et femelles, 11 tmisformera I « lords en chambellans , en éeuyers et en grooi « de la garde-robe. •

L'esprit pénétrant de Milton lui découvroit I venir ; il voyoit les longs combats que Ton ser obligé de livrer pour reconquérir ee qu'on ail perdre : ce n'est qu'aujourd'hui même que 1*4 gleterre revient sur ce terrain , défendu pied pied par le grand poète publi^ste. Et ce roi , ^ Umré d*une cour hautaine et dissolue y que i'i teur du Paradis perdu peignoit si bien d'avan étoit prêt à débarquer à Douvres.

Quelques mois avant la publication de cet < vrage , il en avoit donné deux autres : le pren sur f autorité civile en matière eeclésiastiq\ le second sur le meilleur moyen de chasser mercenaires hors de l'Église : il examine le i des dîmes , des redevances et des revenus de I glise ; il doute que les ministres du culte puiss être nuiintenus par le pouvoir de la loi.

Son opinion sur la réforme parlementaire i rite d'être rappelée :

SUR LA LITTÉRATURE ANGLOISE

AS

t$i roB doane le drok à tous de nommer tiiQtfeaKHide,oene sera pas la sagesse et l'autoiité, mail la turboleace et la glootonnerie fii déferont UentM les plus vils mécréants de M tsTeraeset de nos Heux de délMiache, de DM villes et de nos villages, an rang et à la dignité de sénateur. Qui voudroit confier les Aires de la répnMIqoe à des gens à qui pernne ae vendrait confier ses affaires parti* ollères? Qni vendrait v6ir le trésor de TÉtat noii MX soins de osnx qui ont dépensé leur {mprefeftaM dansd*infllniesprâdigalîtés? Doiifil-its être chargés de la Imune du peuple , eax qui Iseonvertlrolent bientôt dans leur propre bonne? Sont-ils fliits peur être les léglslatainde tsnte une nation , ceux qui ne savent pis ce q«I est loi cft raison , Juste ou injuste , dbliqse oa droit , licite ou illicite ; ceux qui peusnl que tsat pouvoir consiste dans Toutrage , tonte (Ugnité, dans llnsolenee; qui négligent hntpoQrsatisfSEdra la corruption de leurs amis, M la fivadté de leurs ressentiments ; qui db^ pennt leurs parents et leurs créatures dans les pronsees, pour lever des taxes et confisquer des biem? bommea les plus dégradés et les plus ^, qsi adiètent eux-mêmes ce quHIs prétendeoi exposer en vente , d*où ils recueillent une mnse exoibifante de richesses détournées des (olTres publics : ils pillent le pays et émergent en m moment, de la^ misère et des baillons, a 00 état de splendeur et de fortune. Qui pour^ nwt souffrir de tels fripons de serviteurs , de teb vice-régents de leurs maîtres? Qui pourrait aûreqoe des chefs de bandits seroieipt propres icMtterver la liberté? Qui se supposeroit devais d'un dieveu plus libre par une teUe race ^ fosetionnafares ( ils pourroîent a*élever à cinq <x&tsélos de teUe sorte par les comtés et les ^1^ )t lorsque , parmi ceux qui sont les vrais Nieoi de la liberté , il y en a tant qui nesa» veot si sofooieot user, ni comment jouir de cette ^'^^ qui ne comprennent ni les principes , >i io mérites de la propriété ? »

On v!à jamais tien dit de plus fort contre la '"^ parlensntaife. Cromwell avoit essayé ^ réforme, U fut bientôt obligé de dissoudra '^ptficmentproduU d'une loi d*électlon élargie. Vais ce qoi ^olt vrai du temps de Milton , n'est P^^tement vrai aujourd'hui. La disproportion ^tre les propriétaires et les classes populaires & «t plus aussi grande. Lâs progrès de l'éduca-

tion et de la civilisation ont commencé à randre les électeun d'une classe moyenne plus aptes à comprendra des intérêts qu'ils ne compranoient pasautrafois. L'Angletemdeeesièclea pu, quoique non sans péril , conférer des droits à une classe de citoyoïs qui^ au diXHieptiéme siècle , auraient renversé TÉtat en entrant dans les com* munes.

Ainsi, toutes les questions générales et particulières, agitées anjourd'hui chez les peuples du continent et dans le parlement d*Angleterra, avoient été traitées et résolues par Milton, dans le sens où notra siècle les résout. Il a créé jusqu'à la langue constitutionnelle moderne : les mots de fonctionnaires, de décrets y de motions, etc., sont de lui. Quel étoit donc ce génie capable d'enfanter à la fois un monde nouveau et une parole nouvelle de politique et de poésie ?

EESTAURàTION. MILTOH ▲aaÊT£ ET REMIS Elf UBERTÊ. FlDÉLfrE DU POCT£ A CROMWELL.

Milton eut la douleur de voir le fils de Charr les i'" ramonter sur le trône , non que son cœur ferme fût effrayé , mais ses chimères de liberté républicaine s'évanouissoient : toute chimèra qui s'évanouit fiait du mal et laisse un vide. Char-^ les II , dans sa déclaration de Bréda, annonçoit qu'il pardonnoit à tout le monde , s'en remettant aux communes du soin d'o^cepter les indignes du pardon. Les vengeances sanglantes, sous les Stuarts et sous la maison de Hanovre, ne purent être imputées à la couronne : elles fUrent l'œu-* vre des chambres. Les corps sont plus implaca» bies que les individus > parce qu'ils réunissent en eux plus de passions, et qu'ils sont moins res« pensables.

A l'avènement de Charles II , Milton se démit de la place de secrétaire latin , et quitta son h^ tel de Pitty- France, où pendant huit années il avoit reçu tant d'hommages. Il se retira chesc un de ses amis, dans BartholameuhOlose, aux environs de West'Smitl^ld, Des poursuites fli» rent commencées contre la Défense du peuplé anglois et V Iconoclaste, et, le 27 Juin 1660, le parlement ordonna l'arrestation de l'auteur de ces ouvrages. On ne le trouva point d'abord, mais peu de mois après on le voit remis entre les mains d*un sergent d'armes : il fût néanmoins bientôt relâché. Le 17 décembre de la même année il eut l'audace de s'adresser à cette terrible chambre qui pensoit lavoir généreusement traité en ne fiusrâlt {tts ftamber aalite; il

ESSAI

réclama contre Texcès un salaire requis par le sergent ; il croyoit qu'on Tavoit plus outragé en lui ôtant La iiberté,qu*en le privant de la vie. Les registres du parlement constatent ces deux faits :

Samedi , 15 décembre 1660.

« Ordonné que M. Milton , à présent à la garde « d'un sergent d'armes de cette chambre , soit «c relâché en payant les honoraires. »

Lundi, 17 décembi'e 1660.

0 Une plainte ayant été faite que le sergent « d'armes a demandé des honoraires excessifs « pour la garde de M. Milton ,

« Ordonné qu'il en sera référé au comité des « privilèges pour examiner cette affaire. «

Davenant sauva Milton : histoire honorable aux muses sur laquelle j'ai rimaillé jadis des vers détestables. Gunningham raconte autrement la délivrance du poète : il prétend que Milton se déclara trépassé et qu'on célébra ses funérailles : Charles auroit applaudi à la ruse d'un homme échappé à la mort en (luisant le mort. Le caractère de l'auteur de ta Défense, et les monuments de l'histoire , ne permettent pas d'admettre cette anecdote. Milton fut oublié dans la retraite où il s'ensevelit ; et à cet oubli nous devons te Paradis perdu. SiCromwelI eûtyécu dix ans déplus, comme le remarque M. Mosneron , il n'auroit jamais été question de son secrétaire.

Les fêtes de ta restaui^ition passées, les illuminations éteintes, vinrent les supplices : Charles s'étoit déchargé sur le^ communes de toute responsabilité de cette nature, et celles-ci n'épargnèrent pas les réactions viofentes. Cromwell fut ^humé, et sa carcasse pendue, comme si l'on eût hissé le pavillon de sa gloire sur les piliers du gil)et. L'histoire a gardé dans le trésor de ses Chartes lu quittance du maçon qui brisa, par ordre , le sépulcre du Protecteur, et qui reçut une somme de 1 5 schellings pour sa besogne :

Mai/ the 4^ day^ 1661 , reù^ then in fuit y of the worshipful serjeant Norforke yfiveteen shillinges, for taking up the corpesof Cromell, et lerton et Brassaw.

Rec. by me john LEWIS.

« Mai , le 4™* jour, 1 66 1 , reçu alors en totalité , « du respectable sergent Norforke, quinze scheln liogs pour enlever le corps de Cromell, et « lerlon et Brassaw,

« Beçu par moi john LEWIS. •

Milton seul resta fidèle à la mémoire de Cro*

mwell : tandis que de petits auteurs bien vils, bien parjures, bien vendus au pouvoir revenu, insultoient les cendres du grand homme aux pieds duquel ils avoient rampé, Milton lui donnoit un asile dans son génie, G<Hnme dans un temple inviolable.

Milton put rentrer dans les aCEaires : sa troisième femme (car il avoit épousé suooessi vement deux autres femmes après la mort de Marie Powell) le suppliant d'accepter son ancienne place de secrétaire du conseil , il lui répondit : « Vous êtes femme et vous voulez avoir deséquî* « pages; moi je veux mourir honnête homme. » Demeuré républicain, il s'enferma dans ses principes avec sa muse et si^ pauvreté, Ildisoit à ceux qui lui reprochoient d'avoir servi nn tyran : « Il « noosadélivrédesrois.«IlafQrmoltn'avQiroombattu que pour la eause de Dieu et de la patrie.

Un jour se promenant dans le parc de Saint- James, il entendit tout à coup répéter autour de lui : Le roi ! le roi ! « Betirons-nous , » dit4l à son guide ; « je n'ai jamais aimé les rois. » Cha^ les II aborde l'aveugle : « Monsieur, voilà comme « le ciel vous a puni d'avoir conspiré contre mon « père. — Sire, si les maux qui nous affligent « dans ce monde sont le châtiment de nos fautes, « votre père devoit être bien coupable. «

NOUVEAUX TRAVAUX DE tflLTOll. SON DICTKHI- NAIRE LATIN. SA MOSCOVIE. SON HISTOIRE D*A5- GLETERRE.

La saison la plus favorable aux inspirations de Milton étoit l'automne , plus en rapport avec la tristesse et le sérieux de ses pensées : il dit cependant dans quelques vers qu'il renaît auprin* temps. Il se croyoit recherché la nuit par une femme céleste. Il avoit eu trois filles de Marie Powell : l'une d'elles, Deborah, lui lisoitlsale en hébreu , Homère en grec , Ovide en latin , sans entendre aucune de ces langues : Tanecdote est contestée par Johnson. Aussi savant qu'il étoit grand poète, on a vu qu'il écrivoit en latin comme en anglois; il faisoit des vers grecs, témoin quelques-uns de ses opuscules. C'est dans le texte même des prophètes qu'il se pénétroit de leur feu : la lyre du Tasse ne lui étoit point étrangère. II parloit presque toutes les langues vivantes de l'Europe. Antoine Francini, Florentio, s'exprime sur Milton comme si lepoëted' Albion, à son passage en Italie , jouissoit déjà de tout son éclat:

Neir altéra nabelle Per te il parlar ccnfuse Giove in vanoi

SUE LA LITTÉRATURE AN6L0ISE

cil' ode dlr' alla AngUa il too più degno idkmuiy Spa^ia, Fianeia, Toscaoa, e Grecia e Roma.

• Dans une autre Babel , la confusion des

• langues scroit vaine pour toi , qui outre l'an-

• gioiSjtioDplosndble idiome, entends l'espa-

• poljlefranoois, le toscan, le grecet le latin. >( ïiitOD, vers la fin du protectorat , avoit Gom-

mté sérieusement à écrire le Paradis perdu : ittooit de front avec ce travail des muses , des miaox d*liistolre, de logique et de grammaire. Il a rassemblé en trois volumes in-folio les mattriaQi d*Qn nouveau Thésaurus linguœ la* ftiff, qm ont servi aux éditeurs du dictionnaire deCambridge, imprimé en 1608. Onade lui une paouDaire latine pour les enfants : Bossuet fai- «â le eatéebisme aux petits garçons de Meaux. laDteordQPanuiii/^n/tf est dominé du siyet èsonpoem^, jusquedans le Traité d*éducati<m, idressé à Hartlib en 1650 : « La fin de tout sa-

• >oir, dit-il , est d*apprendre à réparer les rui-

• Ms de DOS premiers parents , en retrouvant la

• THte coonoissaoce de Dieu. »

Ces travaux , qui auroient fait honneur à DucuftOQà un bénédictin de la congrégation de SifBt-Maur, n'accabloient pas le génie de Milton 4 se loi SQfSsoient pas : de même que Leibnitz, il embrassott lliistoire dans ses recherches. Sa toscovie est un abrégé amusant par de petits âftails de la nature des voyages. < Il fait si froid

• nûTtr en Moscovie , que la sève des branches ' Qto au feu gèle en sortant du bout opposé à

• ttloi qui brûle. Moscou a un beau château à

• TBtre laoes , bâti sur une colline ; les murs de ■ hqoe en toat très-hauts : on dit qu'ils ont

• dix-huit pieds d^épaisseur, seize portes et au- ' tant de boulevards. Ce château renferme le

• labâs de rtmpereur et neuf belles églises avec «des tours dorées.»

Cestle Kremlin, d^ou la fortune de Buonaparte

IHiihire â^ Angleterre de Milton se compose ^lix Uvres; elle ne va pas au delà de la bataille ^>stiBgs,L*heptarchie, quoi qu'en dise Hume, ) ^ fort bten débrouillée : le style de l'ouvrage (s<iBâle, simple, entremêlé de réflexions pres- ^ toujours relatives au temps où rhistorien ^^^l Le troisième livre s'ouvre par une option de l'état de la société dans la Grande- ^>^ au moment où les Romains abandonnent nie; U compare cet État à celui de TAngle- CB^furaKuioN — toas v.

terre lorsqu'elle se trouva délaissée du véritaUe pouvoir sous le règne de Charles V\ A la fin du cinquième livre , Milton déduit les causes qui firent tomber les Anglo-Saxons sous le Joug des Normands : il demande si les mêmes causes de corruption ne pourroient pas iàire retomber ses compatriotes sous le joug de la superstition et de la tyrannie.

L'imagination du poète ne dédaigne pas les origines fabuleuses des Bretons ; il consacre plu* sieurs pages aux règnes de ces monarques de romans, qui depuis Brutus, arrière-petit-flls d'Énée , jusqu'à Cassibelan , ont gouverné la Grande- Bretagne. Sur son chemin il rencontre le roi Leir (Lear) :

« Leir, qui régna après Bladud, eut trois filles. « Étant devenu vieux , il résolut de marier ses « filles et de diviser son royaume entre elles; « mais il voulut auparavant connoltre celle de « ces trois filles qui l'aimoit le mieux. Gonoriiie, « l'aînée , interrogée par son père , lui répondit ,

< en invoquant le ciel , qu'elle f aimait plus que « son dme. Ainsi , dit le vieil homme plein de « Joie , puisque tu honores mon âge défaillant , '

< Je te donne , avec un mari que tu choisiras^ la « troisième partie de mon royaume. Regan , la « seconde fille interrogée, répondit à son père « qu'elle l'aimoit an-dessus de toutes les créatu-

< res ; et elle reçut une récompense égale à celle

< de sa sœur. Mais Cordeilla , la plus Jeune et « Jusque-là la plus aimée, fit cette sincère et ver« « tueuse réponse : Mon père, mon amour pour « vous est comme mon devoir l'ordonne : que

< peut demander de plus un père ? que peut pro- « mettre de plus un enfant? ceux qui vont au

< delà vous flattent

•t Le vieillard, fâdié d'entendre cela, et dési- « rant que Cordeilla reprit ses paroles , répéta « sa demande ; mais Cordeilla, avec une loyale « tristesse pour lesinfirmitésde son père, répon- « dit, faisant allusion à ses sœurs, plutôt qu'en

< révélant ses propres sentiments : Comptez ce « quevousavez,dit-elle,teUeest votre va/lmr,etje « vous aime ce que vous valez. — Eh bien I s'é- « cria le n^ Leir dans une grande colère, écoute « ce que ton ingratitude te vaut : puisque tu n'as « pas révéré ton vieux père, comme ont fait tes « sœurs, tu n'auras pas ta part démon royaume.

« Cependant la renommée de la sagesse et des « grâces de Cordeilla s'étant répandue au loin , « Aganippus, grand monarque dans les Gaules ,

ESSAI

la demandaen mariage. Aprèsqnoi , le roi Leir, tomlmnt depiusen pLasdansles années, devint la proie de ses deux autres filles et de leurs maris. Il demeurolt chez sa fille aînée , et il n'avoit pour serviteurs que soixante chevaliers, et Ils furent bientôt réduits à trente. Leir ne pouvant digérer cet affront, se retira ches sa seconde fille ; mais la di scorde s'étant mise parmi les serviteurs de différents maîtres, on ne laissa aulx>i que cinq chevaliers. Il retourna chez sa fille aînée , espérant qu'elle auroit pitié de ses cheveux blancs, mais elle refusa de le recevoir, à moins qu*il ne se contentât d'un -seul chevalier. Alors Gordeilla, sa plus jeune fille, revint I en pensée au roi Leir; il reconnut le sens caché de ses paroles, et il espéra qu'elle auroit pitié de sa misère. Il s'embarqua pour la France. Cordeilla poussée de son amour et sans compter sur la plus petite récompense , se prit À verser des larmes au récit des malheurs de son père. Ne voulant pas qu'il fût vu dans la détresse ni par elle ni par pers<mne, elle envoya secrètement un de ses plus fidèles serviteurs, qui le conduisit dans quelque bonne ville au bord de la mer, afin de le baigner, de le vêtir, de lui faire bonne chère , de le fournir d'une suite convenable à sa dignité. Cela étant fait, Gordeilla avec le roi son mari et tous les barons de son royaume allèrent au-devant de lui en grande fête et en grande Joie. Gordeilla passa en Angleterre avec une armée, et remit son père sur le trône. Elle vainquit ses sœurs impies avec leurs ducs, et le roi Leir porta la couronne pendant trois ans. Il mourut après, et Gordeilla, menant une grande pompe et un grand deuil , l'enterra dans la ville de Leicester. Cordeilla régna cinq ans, Jusqu'à ce que Marganus, et Ganedagius, fiisde ses sœurs, lui firent la guerre, la dépossédèrent, l'emprisonnèrent, et elle se tua.

Il m'a été impossible de faire sentir dans cette traduction le charme de l'original. Le conteur a vieilli son style à l'égal des chroniques dont il emprunte ce récit ; il m'auroit fallu reproduire l'histoire du roi Leir, dans la langue de Froissard. Milton s'est plu à lutter avec Shakespeare comme Jacob avec l'Ange.

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