LES DEMONS ET LES PERSONNAGES ALLÉGORIQUES
Il est biutile de rappeler ee que chacun sait des esprits de ténèbres tels que Milton les a produits : il est reconnu que Satan est une Incomparable création.
Louis Racine fait cette remarque, en parlant desquatremonologuesdeSataii : « A quelle occa* « sion l'e^t de fureur, le roi du mal , fait-il « quelques réflexions qu'on peut appeler sages? « 1<> en contemplant la beauté du soleil; S*" en « contemplant la beauté de la terre; 3^ en con- « templant la beauté des deux créatures, qui, « dans une conversation tranquille , s'assurent « mutuellement de leur amour ; 4*" en contemplant « une des ces créatures , qui , seule dans un bos- « quet, cultivant des fleurs, est l'image de l'in- « nocence et de la tranquillité. Tout ce qui est « beau , tout ce qui est bon , excite d'abord son « admiration ; cette admiration produit des re- « mords, par le souvenir de ce qu'il a perdu, et « le fruit de ces remords est de s'endorcirtoi^ours. « Le roi du mal devient par degrés digne roi de « son nouvel empire. Eve cueillant des fleurs lui « parott heureuse. Sa tranquillité est le plaisir de « rinnocence; il va détruire ce qu'il admire, « parce qu'il est le destructeur de tout plaisir, n Dans ces quatre monologues , le poète conserve « à Satan le même caractère et ne se copie point. « Satan n'est pas le héros de son poème, mais le « chef-d'œuvre de sa poésie. *
Milton a presque donné un mouvement d'amour à Satan pour Eve ; l'Archange est jaloux à la vue des caresses que se prodigueht les deux époux. Eve séduisant un moment le rival de Dieu, le chef de Tenfer, le roi de la haine , laisse dans rimapination une idée incompréhensible de la beauté de la première femme.
Les personnages allégoriques du Parodié perdu sont le Chaos , la Mort et le Péché. Tel est le feu du poète , que de la Mort et du Péché il a MX deux êtres réels et formidables. Rien n'est plus étonnant que l'instinct du Péché, lorsque du s^il de l'enfer, entre les flammes du Tartare et l'océan du Chaos , ce fttntême devine que son père et son amant ont fait la conquête d'un monde. La Mort
ESSAI
elle-même avertie, dit an Péché, sa mère : « Quelle odeur Je sens de carnage , proie ionom- « brable I je goûte la saveur de la tnort de toutes « les choses qui vivent.... La Forme pâle, ren- « versant en haut ses larges narines dans l'air em- « pesté , huma sa curée lointaine. >
Le Péché (j*en ai fait l'observation dans le Génie du Chri$iianisme) est du genre féminin en anglois , et la Mort, du genre masculin. Racine a voulu sauver en françois cette difficulté des genres, en donnant à la Mort et au Péché des noms grecs; il appelle le Péché ii/6,et la M(^ Ades : je n'ai pas cru devoir me soumettre à ce scrupule; contre Louis Racine , J'ai l'autorité de Jean Racine :
La mort est le seul dieu qaej'osois implorer.
Il m'a semblé que les lecteurs, accoutumés d'avance à cette fiction, se préteroient au changement de genres ; qu'ils feroient facilement la Mort du genre masculin et le Pécbé du genre féminin, en dépit de leurs articles.
Voltaire critiquoit un jour, à Londres, cette célèbre allégorie : Young,quirécoutoit, improvisa ce distique :
You are so wity, so profligate and thtn ,
At once we think you MUton, death , and sin.
« Vous êtes si spirituel , si silencieux et si mai- « gre , que nous vous croyons à la fois Milton , la « Mort et le Péché. »
Il ne me reste plus qu'à parler d'un autre personnage du Paradis perdu^ Je veux dire de Milton lui-même.
BflLTON DAMS LE PARADIS PERDU.
Le républicain se retrouve à cliaqne vers du Paradis perdu : les discours de Satan restèrent la haine de la dépendance. Mais Miltou, qui, enthousiaste de la liberté , avoit néanmoins servi Cromwell , fait connoitre l'espèce de république qu'il comprenoit : ce n'est pas une république d'égalité, une république plébéienne; il veut une république aristocratique et dans laquelle il admet des rangs. « Si nous ne sommes pas tous « égaux, dit Satan, nous sommes tous également « libres : rangs et degrés ne jurent pas avec la « liberté^ mais s' accordent avec elle. Quidonc,en * 4Foit ou en raison , peut prétendre au pouvoir « sur ceux qui sont par droit ses égaux , sinon en « pouvoir et en éclat, du moins en lilierté? Qui « peut promulguer des lois et des édita parmi
a nous, nous qui, même sans lois , n'errons ja- « mais? Qui peut nous forcer à recevoir celui-ci « pour mattre , à l'adorer au détriment de ces /t« « très impériaux quiprouveni que nous sommes « faits pour gouverner^ non pour obéir? » (Paradis perdu, liv.v.)
S'il pou voit rester quelques doutes à eet égard, Milton , dans son Mogen facile d*éUMir une sO' ciéié libre , s'explique de manière à éclaireir ces doutes : il y déclare que la république doit être gouvernée par un grand conseil perpétuel; il ne veut pas du remède populaire propre à combattre l'ambition de ce conseil permanent, car le peuple seprécipiteroit dans une démocratie lieencieusa et sans frein , a UcenHous and undridled detnoeratg. Milton, ce fier républicain, étoit noble; il avoit des armoiries : il portdt un aigle d'argent éployé de sable à deux têtes de gueules, Jambes et bec de sable ; un aigle étoit, du moins pour le poète , des armes parlantes. Les Américains ont des écussons plus féodaux que ceux des chevaliers du quatorzième siècle; fantaisies qui ne font de mal à personne.
Les discours , qui forment plus de la moitié du Paradis perdu, ont pris un nouvel intérêt depuis que nous avons des tribunes. Le poète a transporté dans son ouvrage les formes politiques du gouvernement de sa patrie : Satan convoque an véritable parlement dans l'enfer; il le divise en deux chambres ; il y a une chambre des pairs au Tartare. L'éloquence forme une des qualités essentielles du talent de Tauteur : les discours prononcés par ses personnages sont souvent des modèles d'adresse ou d'énergie. Abdiel, en se séparant des anges rebelles , adresse ces paroles à Satan:
« Abandonné de Dieu , esprit maudit , dépouillé « de toutbien,Je vois ta chute certaine; ta bande « malheureuse , enveloppée dans cette perfidie, « est atteinte de la omtagion de ton crime et de « ton châtiment. Ne f agite plus pour savoir com- « ment tu secoueras le Joug du Mbssie db Dieu : « ses indulgentes lois ne peuvent plus être in-
> voquées ; d*autres décrets sont déjà lancés contre « toi sans appel. Ce sceptre d'or que tu repousses « est maintenant changé en une verge de fer pour « meurtrir et briser ta désobéissance. Tu m'as bien
> conseillé : Je fuis , non toutefbis par ton cou- « seil et devant tes menaces; Je fuis ces tentes « criminelles et réprouvées, dans la crainte que • l'inaminente colère, venant à éclater dans une
SUR LA UTTÉBATURE ANGLOISE
Ut
t taune soudaine, ne faBse aucune distinction.
< Atteods-toi à sentir bientôt sar ta tête la foudre ,
• fnqni dévore 1 Alors, gémissant, tu apprendras
• àooDDoltie celui qui t'a créé , par celui qui peut « t Wantir. >
Il reste dans lepoême quelque chosed'inexplica- Ue ao premier aperçu : la république infernale ifotdétraire la monarchie céleste , et cependant Vim, dont l'inclination est toute républicaine , èttDeto^jours la raison et la victoire à TÉternel ? C^ qu'ici le poète étoit dominé par ses idées rdigieases; il vouloit, comme les indépendants, QM république théocratique; la liberté biérarehiqne sous Tunique puissance du ciel ; il avoit admis Cromwell conune lieutenant général de Dieu, protecteur de la république.
Cnnnftl, ovchief ofmeii , wbo through a dood M o( war only , but detradUms rade , Goided by faith and matcble» fortitude , To pcaœ and trath tby glorioiu way liaat plough'd ,
iadoB thenecfc of crowiied fortane proud Htft rear*d Gpd*s trophies , and bis work pursaed , ^1iUe Dwwen stream witb blood of Soota imbnied , Aad Donbar Aeld resounds tby praisea lood »
kMà Woitester's lauréat wreath ! Yet mucli remaina To miqiier still ; peace liath ber victories Bo IcM renown'd tban war : new foes anse
Tteatungto bind our aouls witb aecular cbaina : Hdp us to aave free conscience f rom the paw Of hirellng wolveSy wboee Gospel is their maw.
« Cromweli , chef des hommes , qui , à travers ' le nuage non-seulement de la guerre , mais en-
< oore d'une destruction brutale , guidé par la
• Soi et une grandeur d'âme incomparable , as la- «bouréton glorieux chemin vers ia paix et la
• vérité ! Toi qui sur le cou de Toi^eilleuse for-
< IBM couronnée as planté les trophées de Dieu «et contîQué son ouTrage, tandis que le cours *dQ Darwen se teignoit du sang des Écossols, *1K le champ de Dunbar retentissoit de teslonan- 'Çn, et des lauriers tressés à Worcester I il te ' nsteeucore beaucoup à conquérir I la paix a ses ■ victoires non moins renommées que celles de ' bguerre. De nouveaux ennemiss'élèvent,mena- •çaotde liernosâmesavecdeschaînesséculaires: «iide>uou$ à sauver notre libre conscience des
•(%les des loups mercenaires , dont l'Évangile ' Qt leur ventre. »
^ la pensée de Milton , Satan et ses anges ponvoient être les oi^eilleux presbytériens qui ^iBoieDt de se soumettre aux saints , à la faction ^oels Milton appartenoit , et dont il reconnois- ■^ Hospiré Cromweli comme le chef en Dieu.
^ sent dans Milton un homme tourmenté :
encore ému des spectacles et des passions révolutionnaires, il est resté debout après la chute de la révolution réfugiée en lui , et palpitante dans son sein. Mais le sérieux de cette révolution le domine ; la gravité religieuse fait le contre-poids de ses agitations politiques. Et néanmoins, dans rétonnement de ses illusions détruites, de ses rêves de liberté évanouis, il ne sait plus où se prendre ; il reste dans la confusion , même à l'égard de la vérité religieuse.
Il résulte d'une lecture attentive du Paradis | perdu y que Milton flottoit entre mille systèmes. 1 Dès le début de son poème 11 se déclare socinien , par l'expression fameuse un plus grand homme. Il ne parie point du Saint-Esprit ; il ne parle Jamais de la Trinité; il ne dit jamais que le Fils est égal au Père. Le Fils n'est point engendré de tout^ éternité ; le poète place même sa création après celle des anges. Milton est arien, s'il est quelque chose; il n'admet point la créaiion proprement dite ; il suppose une matière préexistante , coéternelle avec l'Esprit. La création particulière de l'univers n'est à ses yeux qu'un petit coin du chaos arrangé, et toujours prêt à retomber dans le désordre. Toutes les théories philosophiques connues du poète ont pris plus ou moins de place dans ses croyances : tantôt c'est Platon avec les exemplaires des Idées , ou Py thagore avec l'harmonie desSphères;tantôt c'est Épicureou Lucrèce avec son matérialisme, comme quand il montre les animaux à moitié formés sortant de la terre. Il est fataliste lorsqu'il fait dire à l'ange rebelle que lui, Satan, naquit de lui-même dans le ciel, le cercle fatal amenant l^ heure de sa création. Milton est encore panthéiste ou spinosiste , mais son panthéisme est d'une nature singulière.
Le poète parolt d'ai)ord supposer le panthéisme connu , mêlé de matière et d'esprit : mais si Thomme n'eût point péché , Adam , se dégageant peu à peu de la matière , serait devenu de la nature des anges. Adam pèche : pour racheter la partie spirituelle de l'homme , le Fils de Dieu , tout esprit , se matérialise ; il descend sur la terre , meurt et remonte au ciel , après avoir passif à travers la matière. Le Christ devient ainsi le véhicule au moyen duquel la matière, mise en contact avec l'intelligence , se si^ritualise. Enfin les temps étant accomplis, la matière, ou le monde matériel, cesse et va se perdre dans l'autre principe. « Le « Fils, dit Milton, s'absorbera dans le sein du « Père avec le reste des créatures : Dieu sera tout
ii4
ESSAI
« dans tout ; » c*est le panthéisme spiritael soccédant an panthéisme des deux principes.
Ainsi notre âme s*eng!outira dans la source de la spiritualité. Qu*est*ce que cette mer de Tintelligence, dont une foible goutte renfermée dans la matière étoit assez puissante pour comprendre le mouvement des sphères, et s'enquérir de la nature de Dieu ? Qu'est-ce que l*inflni ? Quoi ! tou- Jours des mondes après des mondes 1 L'imagination éprouve des vertiges en essayantdese plonger dans ces abtmes , et Milton y fait naufrage. Cependant an milieu de cette confusion de principe, le poète reste biblique et chrétien : ii redit la chute et la rédemption. Puritain d'abord , ensuite Indépendant, anabaptiste, il devient saint y quié* tiste et enthousiaste : ce n'est plus qu'une voix qui chante l'Éternel. Milton n'alloit plus au temple, ' ne donnoit plus aucun signe extérieur de religion : dans le Paradis perdu , il déclare que la prière est le seul culte agréable à Dieu.
Ce poème, qui s'ouvre aux enfers et finit au ciel , en passant sur la terre , n'a dans le vaste désert de la création nouvelle que deux personnages humains : les autres sont les habitants surnaturels de l'abîme des félicités sans fin , ou du gouffre des misères étemelles. Eh bien I le poète a osé entrer dans cette solitude ; il s'y présente comme un fils d'Adam , député de la race humaine perdue par la désobéissance ; il y paroît comme l'hiérophante , comme le prophète chargé d'apprendre l'histoire de la chute de l'homme et de la chanter sur la harpe consacrée aux pénitences de David. Il est si rempli de génie, de sainteté et de grandeur, que sa noble tête n'est point déplacée auprès de celle de notre premier père , en présence de Dieu et des anges. En sortant de l'abime des ténèbres il salue cette lumière sacrée interdite à ses yeux.
« Salut, lumière sacrée, fille du ciel, née la
• première , ou de l'Étemel coétemel rayon! Puis- « Je te nommer ainsi sans blâme? Puisque Dieu « est lumière, et que de toute éternité il n'habite « Jamais que dans une lumière impénétrable , il il habite donc en toi , brillante ^sion d'une
• brillante essence incréée t Ou si tu préfères t*ent tendre appeler misseau de pur éther, qui dira « ta source? Avant le soleil, avant les deux, tu « étois : à la voix Dieu tu couvris comme d'un
• manteau le monde qui naissoit des eaux noires « et profondes; conquête faite sUr le vide infini « et ÈBM forme.
• Maintenant Je te visite de nouveau sur une
t aile plus hardie : échappé du lac stygien
<t Je sens l'influence de ton vivifiant et souverain « flambeau. Mais toi tu ne visites point ces yeux « qui roulent en vain pour trouver ton rayon
< perçant et ne rencontrent aucune aurore; tant « ils sont profondément éteints dans leur orbite, B ou voilés d*un sombre tissu I
« Cependant Je ne cesse d'errer aux lieux fre- « quentés des Muses.... Je n'oublie pas non plus « ces deux mortels semblables à moi en malheur «{puissé-Je les égaler en gloire!). L'aveugle « Thàvbis et l'aveugle Méoniues , et Thybésus « et Phrinse, devins antiques. Nourri des pen- « sées qui mettent en mouvement les nombres
< harmonieux , Je suis semblable à l'oiseau qui « veille et chante âms l'obacurité : eadié sons le «tpius épais couvert, il soupire ses nocturnes « complaintes^
« Ainsi avec Tannée reviennent les iaisons; « mais le Jour ne revient pas pour moi, ni ne « reviennent la douce approche du matin ou dn « soir, la vue de la fleur du printemps , de la rose « de l'été, des troupeaux et de la fiâee divine de « l'homme. Des nuages et des ténèbres qui durent « toujours m^environnent. Les chemins agréables «t des hommes me sont coupés; le livre du beau « savoir ne me présente qu'un blanc universel où « les ouvrages de la nature sont pour moi effacés « et rayés. La sagesse à son entrée m*est cntière- « ment fermée!
<t Brille donc davantage intérieuremetit, Acéft leste lumière ! que toutes les focultés de mon ft esprit soient pénétrées de tes rayons; mets des « yeux à mon âme, écarte et disperse tous les ft brouillards, afin que Je puisse voir et dire les « choses invisibles à l'œil des mortels. »
Ailleurs, non moins pathétique , il s*écrie :
« Ah I si J'obtenois de ma céleste patrone un *i style qui répondit à ma pensée I Elle daigne « me visiter la nuit Sans que Je l'iniplore.... « Il me reste à chanter un sujet plus élevé; H n suffira pour immortaliser mon nom, si Je ne « suis venu un siècle trop tard, si la froideur du « climat ou des ans n'engourdit mes ailes bu- « miliées. »
Quelle hauteur d'Intelligence ne faut-Il pas à !>niton pour soutenir ce téte-à-téte avec Dieu et les prodigieux personnages qu'il a créés I II n*& Jamais existé un génie plus sérieux et en même temps plus tendre que celui de cet homme. « Mil-
SUR LA UTTÉRATtJRE ANGLOISE.
•ton, dit Hume, pAuvre, vietix, aveugle dans la « dlsgrécei envirotiDé de périls, écrivit le poème I merveilleux qui noo-seulement surpasse tous
• lesoQvrages de Ses contemporaitt6i inais encore •tous eeui quil écrivit lui-même dans sa jeU'*
• aette et au temps de sa plus liante prospérité. » Ob sent en effet dans ce poème , à travers la pisoQ des légères années, la maturité de Tâge d il gravité du malheur : ce qui donne au Paf9dis perdu ûù chanx&e extraoïxlinaire de vieiliae et de Jeunesse , d'inquiétude et de paix , de tristesse et de Joie , de raison et d*amotir.