PROSE
TIUjOTSON. temple. BUmiET. CUOlENDOIf.
ALGEEIiON-SIDNET.
Avec le règne de Oiarles II une révolution s'opéradans le goût et dans b manière des écrivabos anglois. Abandonnant les traditions nationales, ils commencèrent à prendre quelque diose de la régularité et du caractère de la littérature firançoise. Charles avdt retenu de ses courses un penehantauxmœursétrangèrss: MadameHenriette, saur dn roi; la duehesse de Portsmo#b, maltresse deeeroi;Saint-Évremood,etlechevalierdeGmmmont, exilés à Londres, poossèrent de plus en ptas la restauration des Stuarts à rbaoitailon de la cour de Louis XIY : la prose gagna à ce monvement du dehors; la poésie y perdit
Tillotson épura la langue de la cliabre sans s'élever à l'éloquence. Le chevalier Temple liit le d'Ossat de r Angleterre; mais il est fort inférieur à notre grand diplomale, par les vues et le s^le
ESSAI
de ses ObservaHons, Mélanges et Mémoires. La philosophie compta Locke, la littérature proprement dite, Hamilton, modèle d'éiégance et de grâce; Shaftesbury, élève de Locke, et fils d*un père oorrompu. Voltaire vante Shaftesbury, en« nemi de la religton chrétienne. Les ouvrages de cet auteur ont été réunis sous le titre de CaracierisHcsoffnen.Les\àéesàes Caracteristicsj que Yoile d'ailleurs une élocation embarrassée, sont tombées dans le domaine des lieux communs par les apports continuels des ans.
Bumet écrivit Thistoire de la réformation d'Angleterre d*uue manière partiale et caustique , mais intéressante : son plus grand honneur est d'avoir été réfuté par Bossuet. Bumet étoit un brouillon et un factieux à la manière des frondeurs : il n'a dams ses mémoires ni la candeur révolutionnaire de Withelocke, ni Texaitation républicaine de Ludlow.
Le nom de Clarendon réveille le double souvenir d'une ingratitude royale et populaire. UMistoire de la rébeUian est un ouvrage où les traces du talent disparoissent sous l'empreinte de la vei-tu. Quelques portraits sont vivement coloriés, mais le genre des portraits est facile; les esprits les plus communs y réussissent. Clarendon lui-même se réfléchit dans ses tableaux ; on ne se lasse pas de retrouver son image.
Algernon Sidney créa la langue politique : ses Discours sur le gtmvemementontyieiUïiSïùney n'est qu'un grand nom et n'est pas une grande renommée. La mort tragique du fils du comte de Leicester est le fait saisissable qui donna un corps à des principes encore vaguesdans l'opposition errante des wighs. Dalrympe , et après lui M. Mazure, ont prouvé les disparatesde Sidney : il avolt lemalhenrde recevoir l'argent de laFrance : Louis XIV , par un très-mauvais Jeu , ne croyoit qu'entraver Charles, et renversoit Jacques; la corruptidn de sa politique portoit en soi son châtiment. Chez Bacon, l'intégrité n'étoit pas au niveau de la science ; chez Sidney, le désintéressement n'égala pas la fermeté. Dieu nous garde de triompher des misères dont les natures les plus élevées ne sont point exemptes ! Le del ne nous donne des vertus ou des talents qu'en y attachant des infirmités , expiations offertes au vice , à hi sottise et à l'envie. Les folblesses d'un homme supérieur sont ces victimes noires, viqrm pecuoss , que l'antiquité sacrifioit aux dieux infernaux : et pourtant ils ne se laissent Jamais désarmer 1
La révolution de 168S s'éleva de l'échabud de Sidney dans la vapeur du sang de l'holocauste : aujourd'hui la rosée sanglante retombe, et TAqgleterrede 1688 s'évanouit.
POÉSIE
DRTDEN. PRIOR. WALLER. BUCKINGHÀM. ROS- COMBfON. ROCHESTER. SHAFTESBURY, ETC.
U peut sembler paradoxal de dire que la poésie angloise souffrit de l'invasion du goût françois, au moment même où Dryden paroit sur la scène; mais toute langue qui se dépouille de son originalité pour s'adonner à l'imitation, se gâte, même en se perfectionnant. A quelle distance Shakespeare et Milton , restés Anglois , ne laissent-ib pas Dryden derrière eux I
L'esprit de la révolution de 1649 avoit été l'exaltation religieuse et l'austérité morale; la restauration de 1 660 fut l'indifférence et le libertinage. « Tu es le plus mauvais sijyet de mon « royaume, disoit Charles II à Shaftesbury. — « Oui, Sire, répondoit celui ci : Votre M^gesté « n*est pas un sii^et. »
Ces réactions sont inévitables : la corruption de la régence suivit la morosité de la fin du règne de Louis XIV. Au sortir de la Terreur, le dévergondage fût complet : les cadavres encore chauds et palpitants des pères , leur tête dans leurs bras ou à leurs pieds , regardoient danser leurs enfants.
Dryden rendit la poésie angloise correcte à la manière de toutes les langues civilisées où l'art est venu régulariser la nature. Pope caractérise le mérite de Dryden :
Dryden Uitight to join Tlie varying verse, Uie full resoundiDg line, Tlie long raajeslic march , an d energy divine.
« Dryden apprit à unir le mètre varié, le vers plein d'harmonie, la longue et majestueuse période , et l'énergie divine. »
Ce Jugement fait sentir qu'on n'est plusau siècle libre de l'auteur de Macbelhy et qu*oa est arrivé au siècle académique de Boiieau.
Dryden est lui-même le fondateur de la critique parmi ses compatriotes : ses dialogues sur la poésic dramatique sont encore lus. Il travailla trentt; ans pour le théâtre sans atteindre à la vie de Shakespeare et au pathétique d'Ot way. « Dryden, qui « d^ailleurs étoit un très-grand génie, dit Voltaire,
SUR LA UTTÉRATURE ANGLOISE
• net dans la boache de ses héros amoureux ou
• deshyperboles de rhétorique, ou desindécences,
• den choses ^;alenient opposées à la tendresse. » Shiriey, Davenant , Otway , Gongrève , Farqu-
liar, Qbber, Steele, Colman, Foote, Bowe, Âddi- M, Moore, Arou-Hill, Sberidan, Coleridge, etc., «Sreot la succession des poètes dramatiques an- ^iois Jusqu'à nos jours. Tobin , Johanna Bail lie, (t^lqnesautres , ont essayé de ressusciter i*andn style et l'ancienne forme du théâtre.
Llxxnme chez Dryden étoit misérable; Prior, jeneorangiste, attaqua le vieux poète devenu atholiqne et resté fidèle à ses anciens mattres. LeducdeBuckingham, aidé de ses amis, composa la jolie comédie the Eehearsal (la Bépétitioo : i'aoteur de Don Sébastien et de l'ode la Bî^ Alexandre étoit attaqué dans cette pièce.
Bodûagham se félicitoit d'avoir nui à la reputuiofi de Dryden. C'est donc un grand bonheur qoe d'affliger le génie et de lui ravir une part de sa gloire acquise an prix de tant de travaux, de Mtset de sacrifices?
Waller, Buckingham, Roscommon, Rochester, Sbaltesbury , et quelques autres poètes licenônx et satiriques, ne furent pas les premiers ^uffimes de lettres de leur époque, mais ils donwnnt le ton à la littérature , à la mode , pendant le règDe de Charles II. Le fils de Charles P' Ait 00 de ces hommes légers , spirituels , insouciants , érolstes, sans attachement de cœur, sans conviction d'esprit, qui se placent assez souvent entre ^\ périodes historiques pour finir l'une et comwwer l'autre; un de ces princes dont le règne «t de passage aux grands changements d'institotioQs, de mœurs et d*idées , chez les peuples ; un <^ «s princes tout exprès créés pour remplir les <spMa vides qui, dans l'ordre politique , disjoi- Mtsoovent la cause de l'effet. Des exhumations ^ des exécutions ouvrirent un règne que des exécotioos dévoient clore. Vingt-deux années de dé- ^be passèrent sous des fourches patibulaires , <^^niières années de Joie à la façon des Stuarts, ^tqol avoieot l'air d'une orgie funèbre.
La liberté , méconnue sous Jacques I^"", ensansJaitée sous Charles I*% déshonorée sous Charla II, attaquée sous Jacques II, a voit pourtant ^ conservée dans les formes constitutionnelles , ^ CCS formes la transmirent à la nation qui con- ^ÛMiadeféoonderlesol natal après Tex^ulsion des ^^^s. Ces princes ne purent jamais pardonner 00 people aaglois les maux qu'il leur avoit faits ;
le peuple ne put Jamais oublier que ces princes avoient essayé de lui ravir ses droits : il y avoit de part et d'autre trop de ressentiments et trop d'offenses. Toute confiance réciproque étant détruite, on ser^ardaen silence pendant quelques années. Les générations qui avoient souffert ensemble , également fatiguées , consentirent àache> ver leurs Jours ensemble; mais les générations nouvelles, qui n'éprou voient pas cette lassitude, ne nourrissant plus d'inimitiés, n'avoient pas besoin d'entrer dans ces compromis du malheur; elles revendiquèrent les fruits du sang et des larmes de leurs pères : il fallut dire adieu aux choses du passé.
Les écrivains c(-dessus nommés avoient tout ce qu'il falloit pour briller au bivouac d'une halte de nuit entre le règne populaire de Cromwell et le règne des parlements de Guillaume et de ses successeurs. La servile chambre des communes n'existoit plus que pour tuer les hommes de liberté qui naguère avoient fait sa puissance; la monarchie de son côté laissoit mourir ses plus dévoués serviteurs. Le peuple et le roi sembloient s'abandonner mutuellement pour faire place à l'aristocratie : l'échafaud de Charles V^ les séparoit à Jamais.
BUTLER. ËCRtVAmS ABANDONNÉS.
Butler se présente en première ligne, comme témoin à charge dans le procès d'ingratitude intenté à la mémoire de Charles II : Charles savoit par cœur les vers d*HudibraSj Don Quichotte politique. Cette satire pleine de verve contre les personnages de la révolution charmoit une cour où se montroient la débauche de Bochester et la grâce de Grammont : le ridicule étoit une espèce de vengeance à l'psage des courtisans.
Lorsqu'on est placé à distance des faits , qu*on n'a pas vécu au milieu des factions et des factieux , on n'est frappé que du côté grave et douloureux des événements; il n'en est pas ainsi quand on a été soi-même acteur ou spectateur compromis dans des scènes sanglantes.
Tacite , que la nature avoit formé poète , eAl peut-être crayonné la satire de Pétrone , s'il eût siégé au sénat de Néron ; il peignit la tyrannie de ce prince , parce qu'il vécut après lui : Butler, doué d'un génie observateur, eût peut-être écrit rhistoire de Charles V s'il fût né sous la reine Anne ; il se contenta de rimer Hudibras, parce qu'il aVoit vu les personnages de la révolution de Cromwell ; il les avoit vus toujours parlant
ESSAI
d'indépendance, présenter leurs mains à tontes les chaînes , et , après avoir immolé le père , se courber sous le Joug du (Ils.
Cependant le sujet du poème de Butler, de ce poème auquel travailla le flis afné du duc de Buckingliam , n*est pas aussi heureux que celui de la Satire Menippée, On se pouvolt railler de la Ligue malgré ses horreurs ; les railleries dont elle étoit Tobjet avoient des chances de durée , parce que la Ligue n'étoit pas une révolution : elle n*étoit qu'une sédition dont le genre humain ne tiroit aucun profit. Les hommes de cette longue sédition, THospital excepté, ne Airent grands qu'individuellement ; ils ne jalonnèrent leur passage par aucune idée, aucuii principe, aucune Institution politique utile à la société. La Ligue assassina Henri lU , plus dévot qu'elle, et combattit Henri IV, qui la vainquit et t'acheta. Évanouie qu'elle fut, rien n'apparut derrière : elle n'eut pour écho que la Fronde, misérable brouillerie qui se perdit dans le plein pouvoir de Louis XIV.
Mais les troubles en 1649, en Angleterre, étoient d'une nature autrement graves on n'assistoit pas au duel de quelques princes ambitieux ; la lutte existoit entre le peuple et le roi , entre la république et la monarchie : le souverain fut Jugé solennellement et mis à mort ; le Chef populaire qui le conduisit à Téchafaud, et qui lui succéda, n'étoit rien moins que Gromwell : Un homme s'eit rencontré.
La dictature du peuple , personnifié dans un tribun, dura neuf années : en se retirant elle emporta la monarchie absolue , et déposa dans l'industrie angloise le germe de sa puissance, racte de navigation» Le contré-coup de ta révolution de 1649 produisit la révolution de 1688, résultat immense.
Voilà pourqaoi nous ne rions plus aux gausseries à^HikUbraSf comme nous rions aux plaisanterlesde la Satire Menippée. Les conséquences des troubles du r^pie de Charles V' se font encore sentir au monde; les abominations de la Saint-Barthélémy, les énormités de la corruption de Henri liret de l'ambition des Guises, n^ont laissé que l'effroi de la mémoire de ces abominations et de ees énormités. Un auteur qui essayerolt de faire un poème burlesque sur la révolution de 1789 , parviendroit-il à égayer la Terreur ou à rapetisser Buonaparta ? Les parodies qui restent ne sont fournies que par des événements qui
ne restent pas; elles ressemblent à ces masquoi moulés sur le visage d*un mort tombé depuis ec poussière ou sur celui d'un satyre dont le bastt ne se retrouve plus.
On a dressé le catalogue des royalistes qui wnî flrirent pour la cause de Charles I'' : 11 est long : Charles II l'augmenta. Waller, conspirateur pot tron sous la république , poète adulateur de l'u* surpation heureuse , obtenoit tout de la légitimité restaurée, tandis que Butler mouroit de faioi. Les couronnes ont leurs infirmités comme les bonnets rouges.
Une destinée Catale s^attache aux Muses : Va* leriano Bolzani a composé un traité de litteratorum if^elicitate ; tsraeli a publié the CalamUies o/authors : ils sont loin d'avoir épuisé la matière. Dans la seule liste des poètes anglois que j'ai nommé on trouve :
Jacques, roi d'Ecosse, dix-huit ans prisonnier et ensuite assassiné ) Bivers Surrey et Tlio* mas More , portant leur tète à l'échafaild ; Lo?^ lace et Butler, que la pauvreté dévora.
Clarendon mourut à Bouen , exilé par Charles II. On condamna à être i>râlé par la main du bourreau le Mémoire Justificatif du vertueux magistrat dont les écrits , mêlés à ceux de F^lkland,avoient fait triompher la cause royale.
Milton, demi-proscrit, descendit aveugle au toml)eau.
Dr}'den, Vers la fin de ses jours, étoit obligé de vendre , morceau à morceau , son talent pour vivre : « Je n*ai guère lieu , disoit-il, de remer- « cier mon étoile d'être né Anglois ; c*est assez « pour un siècle d*avoir négligé Cowley et mi « Butler mourir de faim. »
Otway , deptiis , s'étoulfa en avalant trop vite le morceau de pain qu'on jeta à sa misère.
Que n'a pas souffert Savage , composant au coin des rues , écrivant ses vers sur des morceaux de papier ramassés dans le ruisseau , expirant dans une prison , et laissant son cadavre à la pitié d'un geôlier qui le fit enterrer à ses frais?
Chatterton, après avoir été plusieurs jours sans manger, s'empoisonna.
Dans le cloître de la cathédrale dé Worccster, on remarque une plaque sépulcrale ; elle ne porte ni date, ni prière, ni symbole; on f Ht ce seul mot : 9tiserrimus, Cet inconnu , de Miserrimus sans nom , n'est-ce point le génie?
SUR LA LITTÉRATORE ANGLOISE
mt DES ^TUARTS.
JacfMS II, après la mort de son frère, youlot tenter eo faveur de FÉglise romaine ce que ampère o'avoit pa même exécuter pour l'épiscopat : il se croyoit le maître d'opérer un chan- ^sQfDtdans la religion de FÉtat, aussi facilement qse Henri VIII; mais le peuple anglois n*étoit
pSiBie peaple des Tudor ; et quand Jacques eût
&ùîlmé à ses sujets tous les biens du clergé ladkan, il n'auroit pas fait un seul catholiqsf, SoD plus grand tort fut de jurer en parveoaot à la couronne ce qu'il n'avoit pas l'intention de tenir; la foi gardée n*a pas toujours sauvé les eai{ttres; la foi mentie les a souvent perdus.
Jacques, naturellement cruel, trouva un bourras : ieffreys avoit commencé ses œuvres vers \i fio du règne de Charles II , dans le procès où lassel et Sidney perdirent la vie. Cet homme 93J, à la suite de ^invasion de Monmouth, fit eiêoiter dans Fouest de l'Angleterre plus de dnx eent cinquante personnes j ne manquoit pas ^QQ certain esprit de Justice : une vertu qu*on Biperçoit pas dans un homme de bien, se fait remarquer quand elle est placée dans un homme ik malheur.
la Hollande étoit depuis longtemps le foyer <tn intrigues des divers partis anglois : les émis- Qiresde ces partis s'y rassembloient sous la protection de Marie , fille aînée de Jacques , fenmie ^8 prince d'Orange, homme qui n'inspire aucune ^iration , et qui pourtant a fait des choses adnûrablcs. Souvent averti par Louis XIV, Jacques i^^oQloit rien croire. La flotte de Guillaume mit ^ia voile; il aborda avec treize mille hommes à fe^holme, dans Torbay.
A son grand étonnement , il n*y trouva per- <^;il attendit dix Jours en vain. Que fit Jac- ?»8 pendant ces dix Jours? rien : il avoit une ar- ^ de vingt mille hommes qui se fût battue d*a- ^ « etil ne prit aucune résolution. Sundefland, ^ministre, le vendoit; le prince Georges de '^snnark, son gendre, et Anne, sa fille fa- ^^, Tabandonnoient , de même que sa fille ^ et «m antre gendre Guillaume. La solitude ^^'wwoh à crottre autour du monarque qui ^^ isolé de Toplnion nationale. Jaéques de- ^"^ des conseils au comte de Bedfort , père *<M Bmsel , décapité sous le règne précédent ^ ^ poBrsoite ûê Jacques : « J^avois un fils, « ré" ?*dit le vieillard, « qui aurolt pu vous secourir, »
^^m t'enftàt; il débarqua à Ambleteuse,
le 2 Janvier 1689 ; hôte fatal , il enseigna Pexil aux foyers dont il embrassa Tautel. On a retrouvé les os de Jacques II à Saint-Germain. Où sont les cendres dé Louis XIVI Où sont ses fils?
Au surplus , qu'importent toutes ces choses ? lord Russe! embrassant lady Russel pour la dernière fois , lui dit : « Cette chair que vous sentez « encore , dans peu dlieures sera glacée. » Les générations que Je viens d'indiquer combien occupent-elles de place dans le monde et dans cette page? A mon retour en France en 1800, une nuit Je voyageois en diligence ; la voiture fit un léger ti'essautque nous sentîmes à peine; elle avoit rencontré-un paysan ivre couché en travers dans le chemin : nous avions passé sur une vie , et la roue s'étoit à peine élevée de terre de quelques lignes. Les Francs , nos pères , égorgèrent à Metz les Romains surpris au milieu d'une fête ; nos soldats ont valsé , il n'y a pas encore vingtcinq ans, au monastère d'Alcobaça avec le squelette dlnès de Castro : malheurs et plaisirs , crimes et folies , quatorze siècles vous séparent , et vous êtes aussi complètement passés les uns que les autres ! L'éternité commencée tout à l'heure est aussi ancienne que l'éternité datée de la première mort, du meurtre d'Abel. Néanmoins les hommes, durant leur apparition éphémère sur ce globe, se persuadent qu'ils lalsseilt d'eux quelque trace : sans doute! Chaque mouche a son ombre.
Les quatre Stuarts passèrent dans l'espace de quatre-vingt-quatre ans ; les six derniers Bourbons ayant porté, ou ayant droit de porter la couronne , à compter de la mort de Louis XV, ont disparu dans la période de cinquante-quatre années.
Dans l'un et dans l'autre royaume , un roi a péri sur i'échafaud, deux restaurations ont eu lieu et ont été suivies du bannissement des souverains légitimes : et pourtant il est vrai que , loin d^ôtre au bout des révolutions , t^Europe , où plutôt le monde , ne fiiit que les commencer.
ESSAI