SOUS LA MAISON D'HANOVRE
ACHÈVEMENT ET PERFECTIONNEMENT DE LA LANGUE ANGLOISE. MORT DES LANGUES.
En quittant les Stuarts nous entrons dans le repos des cent quarante années qui suivit la chute de ces princes , et laissa aux muses le temps d*épurer leur langage à Tabri de la liberté.
Au commencement de cet Essai , j*ai parlé de Forigine de la langue angloise ; on a pu en remarquer les changements successifs , dans notre course rapide à travers les siècles. Maintenant que j'approche de la fin de mon travail , voyons à quel degré de perfection cette langue étoit parvenue , et comment , après avoir été l'idiome des conteors, ùesfableors, desharpeors, elle devint l'idiome des Pope , des Addison , des Svnît , des Gray , des Fielding , des Walter Scott et des Byron.
La vieille langue angloise me parott avoir eu plus de douceur que la langue angloise moderne : le th y termine une foule de mots et la troisième personne des verbes au singulier du présent de l'indicatif. Le th emprunté de l'Orient ne fut prononcé (sinon introduit dans l'alphabet grec avec le X chiy le K kappa y l'û oméga) que vers le commencement de la guerre du Peloponèse, à l'époqueoù Alcibiade rendoit Athènes follecomme une femme , par la difficulté gracieuse avec laquelle il exprimoit quelques lettres. Le (h étoit une lettre composée que la molle lonie sembloit fournir en aide à l'élégant élève de Périclès. Le grec moderne a retenu le 9, le thêta.
Le th de l'ancien anglois, à la fin du mot, ne pouvoit être que le th doux, comme il se prononce dans tnouth, soothy teeth, et non le th rude du commencement du mot , comme dans thunder^ throbbing, thousand.
La lettre se redoubloit souvent dans l'ancien anglols. Ve qui abonde et qui dispute la fin des mots au th , étoit Ve muet retenu du françois ; il oontribuoit àémousserle sontropaigu. La preuve que ces lettres n'étoient point étymol<^que8, mais euphoniques, c'est que l'orthographe varioit de comté en comté et presque de village en village selon l'oreille, écho de l'accent. Les mots même varioient dans un rayon de quelques lieues :
un marchand , embarqué sur la Tamise , descen* dit à terre, et demanda des œufs egçes à une paysanne; elle répondit qu'elle n'entendoit pas le françois. Le compagnon de ce marchand requit à son tour des ceyren , des œufs ; la bonne femme répliqua qu'elle le comprenoit bien : thenne the good wyfsayd that shee understode him tceii. Ainsi , à une soixantaine de milles de la ville ou Johnson composa son dictionnaire, des œufs s'appeloient des ceyren,
A mesure que l'anglois changea de prononciation et de forme, et qu'il perdit de sa sobriété, il s'enrichit des tributs du temps. Le génie d'une langue se compose de la religion, des hfistitutions politiques, du caractère , des mœurs et des usages d'un peuple. Si ce peuple étend an loin sa domination , il reçoit un accroissement d'idées et de sentiments des pays avec lesquels U entre en contact. Et voyez d'abord tout ce que peut recueillir une langue dé la durée et de la variété des lois.
Il étoit de principe en Angleterre qu'une loi n'est jamais abolie : de cette sorte, Thistoire passée demeuroit présente au milieu des événements nouveaux , comme une aïeule immortelle au milieu de ses innombrables enfants et petitsenfants. Au commencement de ce siècle , un Anglois jeta le gant en pleine audience , et demanda le combat judiciaire contre son antagoniste.
Le droit coutumier anglois {common law) régit l'Angleterre en général.
Dans l'Ile de Man, on suit les établissements des anciens rois de cet État.
A Jersey et à Guemesey , les statuts de Rolion sont en vigueur.
Les procès des Indous et des Mogols sont jugés en appel à la cour du banc du roi à Londres , et se décident d'après les articles des Puranas et de l'Alcoran.
Dans les lies Ioniennes , le code de Justinien se mêle aux décisions de la cour de l'amirauté.
Au Canada , les ordonnances des rois de France fleurissent, comme au temps de saint Louis.
Dans nie de France , le Gode Napoléon règne ; le droit castillan et aragonois , dans les colonies anglo-espagnoles; la loi hoilandoise, au Cap de Bonne-Espérance.
La politique, l'industrie, le commerce, ont mêlé les mots particuliers de leurs dictionnaires à ceux du dictionnaire général.
La tribune fournit au trésor commun des dis-
SUR LA LITTfi&ATURE AXGLOISE.
(oorsdeStFBfford, de Vanes, de Bolingbroeke, de Walpole ,des deax Pltt , de Burke , de Fox , de Sèendan , de Ganoing , de Brougham.
VécouoiaAe sociale, les recherches d'Adam Saith,deMalthiiS) de Thoraton, dcRicardo, de Uaeciiloeh , angmeateot le vocabolalre.
Le service des possessions angloises dans les (|ialR parties de la terre a natarellement multi- |!lr ks voyageurs : quelle nouvelle source d*lmpirtatioo , d'Idées et d'images I Cent et xm négoeàDts de Londres, en 1600, réunissent *une soofflte de 800,000 fr., et voilà les Bacchus et Ik Alexandre qui deviennent les maîtres et les eooqaérants de l'Inde.
Les Anglois eurent des grammaires et des dielioimaires samaritains , arabes , syriaques , presqceaAimtd'avoir desdictionnaires greeset latins : ilspreiodoient de la sorte à l'étude des langues ft)rtes et vivantes de l'Asie; ils obéissoient à tlostioct de leur génie qui les portolt à la pompe des images et à l'indépendance des règles. Wilkbs, Gdibrooke, Carey>, Masden, Morrison, loekert , Gladwin , Lumsden , Gilchrist , Hadiey , William Jones , se sont occupés du sanscrit , du bensali vulgaire, de la langue malaise, du perfin, da cliinois et de la langue commune de l'Ind«tan. Ainsi , avec des loisqui ne meurent point, dscokmies placées aux quatre vents du ciel, b langue angloise embrasse le temps et l'espace.
Noos possédions autrefois d'immenses contrées oQtrMDer; elles offroient un asile à l'excédant de Dotre population, un marché à notre comineree, une carrière à nos sciences, un aliment à utre marine : aujourd'hui nous sommes contnj9tsd*eDsevelir nos convicts dans des prisons i&toes, foute d*un coin sur le globe pour y dépncr ces malheureux; nous sommes exclus du M&rd univers où le genre humain recommence. ^ langues angloise , portugaise , espagnole , serrent en Afrique, en Asie, dans l'Océanie, ^ks fles de la mer du Sud, sur le continent fedeox Amériques , à l'interprétation de la pen- ^ de plusieurs millions d'hommes; et nous , Uiérités des conquêtes de notre génie, à peine (ateodons-nous parler dans quelque bourgade de b Louisiane et du Canada , sous une domination ^(ivigère,la langue de Golbertetde Louis XIV : ^ y restecommeun témoin des revers de notre ^oeet des fautes de notre politique.
' B y 1 on aoire Cany , poète et masicien , auquel 1m An- 1^ MribunU, mal à propos, Talr da God mv the kin§» CSlTKMJBaiâ?». -V Tove V.
Hais si la langue de Mllton et de Shakespeare \ tire des avantages réels de cette diffusion de puis- i sauce, elle en reçoit aussi des atteintes. Lorsqu'elle se resserroit dans son champ natif, elle étoit plus individuelle , plus originale , plus énergique : elle se charge , aux rives du Gange et da fleuve Saint-Laurent , au Cap de Bonne-Espé» rance, au port Jackson dans l'Océanie, à l'tie d« Malte dans la Méditerranée, à l'tie de la Trinité dans le golfe du Mexique, de locutions qui la dé* naturent. Pickering a fait un traité des mots en usage aux États-Unis : on y peut voir avec quelle rapidité une langue s'altère sous un ciel étranger, par la nécessité où elle est de fournir des expressions à une culture nouvelle , à une industrie , à des arts du sol , à des habitudes nées du climat, à des lois, à des mœurs qui constituent une autre société.
Si un pareil travail pouvoit intéresser, je suivrais ici l'histoire des mots anglois ; Je montrerois chez quels auteurs ils ont pris naissance, comment ils se sont perdus ou comment ils ont changé d'acception en s'éioignant de leur sens primitif ; je parlerois des mots composés, des mots négatifs, opposés aux mots positifs qui manquent trop à notre langue, des mots à la fois substantifs et verbes : silence ^ par exemple, signifie à la fois « silence , » ou < faire faire silence ^^^tosi» « lence silencer. » Mais de telles recherches, extrêmement curieuses si elles avoient notre langue pour objet , comme on peut le voir dans le savant tableau de M. -Chaste^ , seraient , à propos d'une langue étrangère, fatigantes ou inintelligibles au lecteur françois.
Les langues ne suivent le mouvement de la civilisation qu'avant l'époque où leur perfectioi^ nement s'achève : une fois arrivées là, elles s'arrAtent quelque temps, puis elles descendent et se détériorent. Il est à craindre que les talents supérieurs n'aient à l'avenir , pour faire entendre leurs harmonies , qu'un instrument discord ou fêlé. Une langue peut, il est vrai , acquérir des expressions nouvelles à mesure que les lumières s'accroissent; mais elle ne saurait changer sa syntaxe, qu'en changeant son génie. Un barbarisme heu^ reux reste dans une langue sans la défigurer; des solécismes ne s'y établissent Jamais sans la détruire. Nous aurons des Tertullien , des Stace, desSiiius Italiens, des Claudien : aurons-nous
< Tableau de la marche et des progrès de la langue et de la littérature /ranroiset, etc,
ISO
ESSAI
désormais des Bassoet , des Corneille , des Baetoe, des Voltaire? Dans une langue jeune, les auteurs ont des expressions et des images qui eharment comme le premier rayon du matin; donsone langue formée,ils brillent pardesbeautés de tDQtes les sortes; dans une langue vieillie, les aalvetés du style ne sont plus qui des rémini* soenees, les suiilimîtésde la pensée, que le produit d'un arrangement de mets pénitrieneiit^erdiés, eontrastés avee effort.
EFFET DE LA. CRITIQUE SUR LES LANGUES. CRI- TIQUE EN FaARCE : IIOS VAHITË8. MOUT DES LAKGUE&
La critique , d'abord si utile , est devenue à Londres , par son abondance et sa diversité , une autre source d'altération dans les monuments de la langue angloise , en rendant les idées perplexes sur les expressions , les tours , les mots qu'on doit rejeter, ou dont il est bon de se servir. Gomment im auteur pourroit-il reconnottre la vérité au InlUeu de ces Jugements divers prononeés sur le même ouvrage par le Mùnihly Retnew, le Crilical RevieWy le Quarterly RevieWy VEdimburg RevieWy le British Review, VEelectie Review, le Rétrospective Review, le Foreign Retnew, le Quarterly Foreign Re^ew y par la Literary Gazette^ par le London Musœumy par le Monihly Censofy par le Genileman*s Magazine y' le Monthly magazine y le New Monthly magazine, VEdimburgmagaziney le Literary magazine y le London magazine y le Blaekwood^s magazine y le Brighton magazine y pkr V Annual Register, par le Classieal Joumaly le Quarterly Journaly VEdimburg philosophical Journal , par le Monihiy Reperiory. 11 seroit aisé d'ajouter cent AvCres noms à œtte fiistidieuse liste , à laquelle ùù pourroit joindre encore les articles Uttmires des journaux quotidiens.
En France, noos sommes moins riches, et nos Jugen»nts actuels sont moins sévères. Il est possi*- Me que la 11 ttératmre paroisse une occupation puérile à rége politique et positif qui commence parmi nous : si tel est le Csit , on conçoit qu'on n'est guère tenté de se créer une multitude d'enn^nis , pour la sa^sfaction de maintenir les vrais principes de l'art et du goût, dans une carrière où H n*y amroit plus ni gloire, ni honneurs à re* oudilir.
Un critique a osé , dans ces dernières années , exercer la censure rigoureuse : quels cris n'a-t-il pas excités I Qu'auroient d<mc dit les anteurs
d'aujourd'hui , si on les avoit traités comme od nous traitait autrefois? Me seroit-U permis de me citer pour exemple? J'ai eu contre moi une foule d'bommesde mérite ; lorsque Atula parut, Tarmée classique , M. l'abbé Morellet à sa tète , fondit sur ma Floridienne. Le Oéniê du CkrislianismB son leva le monde voltairien : il me fallut recevoir les admonitions des membres les plus distingués de rAeadémie françoise. M. Gingnené, examinant mon ouvrage deux mois après sa publication, craitit*que sa critique n'arrive trop tard, le Génie du Chrisiianisme étant déjà oublié. Le trèsspirituel M. Hoffmann écrasa les Martyrs dans cinq ou six articles du Journal de f Empire, enlevé alors à ses propriétaires , et lequel journal annonçoit ainsi ma fin prochaine dans le vaste cercle tracé par répée de Napoléon. Que faisions-nous, nous pauvres prétendants à la renommée? Pensions-nous que le monde étoit ébranlé sur sa l)ase? Avions-nous recours au charbon ou au pistolet pour nous débarrasser de nous-mêmes ou du censeur? Pleins de notre mérite nous obstinionsnous fièrement dans nos défauts, déterminés à dompter le siècle , à le faire passer sous les fourches caudines de nos sottises? Hélas! non; plus humbles, parce que nous ne possédions pas les talents sans pareils qui courent les rues maintenant, nous cherchions d'abord à nous justllier, ensuite à nous corriger. Si nous avions étéattaqués d'une manière trop injuste , les larmes des Muses lavoient et guérissoient nos blessures : enfin nous étions persuadés que la critique n'a jamais tué ce qui doit vivre , et que l'éloge surtout n*a jamais fait vivre ce qui doit mourir.
N'attendez pas à cette heure une si modeste et si sotte condescendance des écrivains. Les vanités se sont exaltées jusqu*au délire , l'orgueil est la maladie du temps : on ne rougit plus de se reconnottre et d'avouer tous les dons que nous a prodigués la libérale nature. Écoutez- nous parler de nous-mêmes : nous avons la bonté de faire tous les frais des éloges qu'on 8*apprétoit à nous donner ; nous éclairons charitablement lie lecteur sur nos mérites; nous lui appreuons à sentir no; beautés; nous soulageons son enthousiasme ; nous cherchons son admiration au fond de son cœur;
Nous lui épargnons la pudeur De nous la découvrir Ita-mème.
Tous, un àun, nous nous croyons en conscience etavec candeur rhonune de notre sièele^l'homiac
SUR LA LITTÉRATURE ANGLOISE
qii a ounrt nae nouvelle carrière , rbomme qai ifttt disparaftre le passé, Thomine devant qui toitei lei réputations se sont évanouies , l'homme qui restera et restera seul , lliomme de la postérité, rhomme de la l'éaovation des choses, llMiDiBecle ravenir. Heureux le Jour qui nous a TQoaftreT Heureuse la société qui nous a portés i» les entrailles ! H arrive qu'au milieu de 10(11 sQperbe, les bonnes gens courent le risque iàt étooffés : ils sont presque obligés de s'ar* B» ecx-mtoies de vanité pour se défendre de ttlle do passant, conune on fume dans un esta- Binet pour repousser la fumée de la pipe du Toislo.
Cependant il faut dire , afin d'être Juste , que B h criUqoe de détail a perdu sa puissance par fe oaoqoe de règles reconnues , par la révolte de rmoDr-propre endurci , la critique historique et aénle a MX des prv^rès considérables : Je ne aebe pas qu'à aucune époque on ait Jamais nocoDtré dans un même pays une réunion ûoQiDes aussi savants, aussi distingués que <m qoi honorent aujourd'hui, en France, les ciiaires publiques.
Que de?iendra la langue angloise? Ce que de* vtRUMot toutes les langues. Vers l'an 1400 un poàeprossien, au banquet du grand-maltre de l'ordre Teutonique, chanta, en vieux prussien, l&(aiUl)éroiques des anciens guerriers du pays : pcfsoDDe ne le comprit , et on lui donna à titre de rérompense cent noix vides. Aujourd'hui le i»8-bKton, le basque, le gallique, meurent, de (>biQe en cabane , à mesure que meurent les ciieTrienet les laboureurs. Dans la province an- ^m de Gomouailles la langue des indigènes (rteignoit vers l'an 1676 : un pécheur disoit à ^voyageurs : « Je ne connois guère que quatre ' OQ cinq personnes qui parlent breton , et ce sont ' de Tieilles gens conune moi , de soixante à qua- ' tre-iingis ans. »
Des peuplades de l'Orénoque n'existent plus ; 3 D'est resté de leur dialecte qu'une douzaine ^ mots pnmoneés dans la cime des arbres par ^ perroquets redevenus libres : la grive d'Apippine gaxeuilloit des mots grecs sur les balus- ^ndesdes palais latins. Tel sera têt ou tard le ^ de nos jargons modernes : quelque sanson- «l de NeuyPlaee sifflera sur un pommier des ^tn de Shakeqieare, inintelligibles au passcmt; ÇKlqoe corbeau envolé de la cage du dernier curé '^'^^Go^iaMs dim, dfi haut de la tour en ruiner
d'une cathédrale abandonnée , dira à des pei}« pies étrangers nos successeurs : « Agréez les ac- « cents d'une voix qui vous fut connue ; vous met- « trez fin à tous ces discours. »
Soyez donc Shakespeare ou Bossuet, pour qu'en dernier résultat votre chef-d*ceuvre sur* vive dans la mémoire d'un oiseau à votre langage et à votre souvenir chez les hommes.
QUTL mr AURA PLUS DE RENOMMÉES LITTÉRAIRES UNIVERSELLES, ET POURQUOL
La multiplicité et la diversité des langues modernes doivent faire ihire cette triste questioa aux hommes tourmentés de la soif de vivre ; Peut* il y avoir maintenant dans les lettres des réputa* tiens universelles, comme celles qui nous sont venues de l'antiquité?
Dans l'ancien monde civilisé deux langues do* minoient , deux peuples Jugeoient seuls et en deiv nier ressort les monuments de leur génie. Victo* rieuse des Grecs, Rome eut pour les travaux dç l'intelligence des vaincus le même respect quV voient Alexandrie et Athèues. Lagloire d'Homère et de Virgile nous fut religieusement transmise par les moines , les prêtres et les clercs, Institu-p teurs des Barbares dans les écoles ecclésiastiques, les monastères, les séminaires et les universités. Une admiration héréditaire descendit de race en race jusqu'à nous, en vertu des leçons d'un professorat dont la chaire , ouverte depuis quatorze siècles, confirme sans cesse le même arrêt.
Il n'en est plus ainsi dans le monde moderne civilisé ; cinq langues y fleurissent; chacune de ces cinq langues a des chefs-d'œuvre qui ne sont pas recomms tels dans les pays où se parlent les quatre autres langues : il ne s'en &ut pa9 étonner.
Nul , dans une littérature vivante , n*est Juge compétent que des ouvrages écrits dans sa propre langue. En vain vous croyez posséder à fond un 'idiome étranger ; le lait de la nourrice vous manque , ainsi que les premières paroles qu'elle vous apprit à son sein et dans vos langes : certains accents ne sont que de la patrie. Les Anglois et les Allemands ont de nos gens de lettres les notions les plus baroques ; ils adorent ce que nous méprisons ; ils méprisent ce que nous adorons : ils n'entendent ni Racine , ni la Fontaine , ni même complètement Molière. C'est à rire de savoir quels sont nos grands écrivains à Londres, à Vienne, à R^rllq , i Pétersbourg , à Munich ,
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à Leipsick, à Goeltingue, à Cologne; de savoir j ce qu'on y lit avec fureur, et ce qu'on n'y lit pas. Je viens d'énoncer mon opinion sur une foule d'auteurs anglois : il est fort possible que je me sois trompé, que j'aie admiré et blâmé tout de travers, que mes arrêts paroissent imjpertinents et grotesques de l'autre côté de la Manche.
Quand le mérite d'un auteur consiste spécialement dans la diction, un étranger ne comprendra jamais bien ce mérite. Plus le talent est intime , * individuel , national , plus ses mystères échappent à l'esprit qui n'est pas pour ainsi dire compatriote de ce talent. Nous admirons sur parole les Grecs et les Romains; notre admiration nous vient de tradition , et les Grecs et les Romains ne sont pas la pour se moquer de nos jugements de Rarbares. Qui de nous se fait une idée de l'harmonie de la prose de Démosthène et de Gicéron , de la cadence des vers d'Alcée et d'Horace, telles qu'elles étoient saisies^ par une oreille grecque et latine? On soutient que les beautés réelles sont de tous les temps , de tous les pays : oui , les beautés de sentiment et de pensée; non, les beautés de style. Le style n'est pas, comme la pensée, cosmopolite ; il a une terre natale , un ciel , un soleil à lui.
Les peuples du Nord , écrivant toutes les langues, n'ont dans ces langues aucun style. Les vocabulaires variés qui encombrent la mémoire rendent les perceptions confuses : quand l'idée vous apparott, vous ne savez de quel voile l'envelopper, de quel idiome vous servir pour la mieux rendre. Si vous n'aviez connu que votre langue et les glossaires grecs et latins de sa source , cette idée se seroit présentée revêtue de sa forme naturelle : votre cerveau ne l'ayant pas pensé à la fois dans différentes langues , elle n'eût point été l'avorton multiple , le produit indigeste de conceptions synchrones ; elle auroit eu ce carac^ tère d'unité, de simplicité , ce type de paternité et de race, sans lesquels les oeuvres de rintelllgence restent des masses nébuleuses, ressemblant à tout et à rien. Le moyen d'être un méchant auteur, c'est de siffler à l'écho de la mémoire, comme à un perroquet, plusieurs dialectes : un esprit polyglotte ne charme guère que les sourdsmuets. Il est très-bon , très-utile d'apprendre , d'étudier, de lire les langues vivantes quand on se consacre aux lettres , assez dangereux de les parler et surtout très-dangereux de les écrire.
Ainsi , plus ne s'élèveront de ces colosses de gloire , dont les nations et les siècles reconnois* sent également la grandeur. Il faut donc entendre dans un sens limité, à l'égard des modernes , ce que j'ai dit plus haut de ces génies-mères j qui semblent avoir eyi/anté et allaité tous les autres : cela reste vrai quant an fait, non quant h la renommée universelle. A Vienne, à Pétersbourg, à Rerlin, à Londres, à Lisbonne, à Madrid, à Rome , à Paris, on n'aura jamais d'un poète allemand, anglois, portugais, espagnol, italien, françois, l'idée une et semblable que i'oa s*y forme de Virgile et d'Homère. Nous autres grands hommes, nous comptions remplir le monde de notre renommée; mais , quoi que nous fassions , elle ne franchira guère la limite où notre langue expire. Le temps des dominations suprêmes ne seroit-ii point passé? Toutes les aristocraties ne seroient-elles pas finies? Les efforts infi actueux que l'on a tentés dernièrement pour découvrir de nouvelles formes, pour trouver un nouveau nombre, une nouvelle césure, pour raviver la couleur*, rajeunir le tour, le mot, l'idée, pour envieillirla phrase, pour revenir au naïf et au populaire , ne semblent-ils pas prouver que le cercle est parcouru? Au lieu d'avancer on a rétrogradé; on ne s'est pas aperçu qu*on retournoit au balbutiement de la langue, aux contes des nourrices , à l'enfance de l'art. Soutenir qu'il n'y a pas d'art, qu'il n'y a point d'idéal ; qu^il ne faut paschoisir, qu'il fauttout peindre; que le laid est aussi beau que le beau : c'est tout simplement un jeu d'esprit dans ceux-ci , une dépravation du goût dans ceux-là, un sophisme de la paresse dans les uns , de l'impuissance dans les autres.
AUTRES CAUSES QUI TENUENT A I>£TRUmE LES RENOMMÉES UNIVERSELLES.
Enfin, outre cette division des langues qui s'oppose chez les modernes aux renommées universelles , une autre cause travaille à détruire les réputations : la liberté , l'esprit de nivellement et d'incrédulité, la haine des supériorités, l'anarchie des idées , la démocratie enfin est entrée dans la littérature ainsi que dans le reste de la société. Or ces choses , Ikivorlsant la passion de l'amour-propre et le sentiment d'envie, agissent dans la sphère des lettres avec une vivacité redoublée. On ne reconnott plus de maîtres et d'autorités; on n*admet plus de règles; on n'accepte plus d'opinions faites; le libre examen est
SUR LA LITTÉRATURE AKGLOISE
IM
ncQ ao Fumasse , ainsi qu'en politique et en tépany comme conséquence du progrès du fiede.Chacimjoge ^se croit le droit déjuger, d'ipnsso lomièresy son goût, son systèncc, flyoeoa son amour. De là une foule d'immortek cantoonés dans leur rue , renfermés dans korde de leur école et de leurs amis , et qui «t iocoDUis ou siffles dans l'arrondissement
U Térité a^oit Jadis de la peine à percer ; elle noqnoit de Tèbleoie ; la presse quotidienne et Ur D'existoit pas ; les gens de lettres formoient D owDde à part ; ils s*occupoient les uns dés Htm presque à l'insu du public. A présent que desjouniaQx dénigrants ou admiratifs sonnent k tharge ou la victoire , il faudroit avoir bien Ib >:aigDon pour ignorer de son vivant ce que Ton mt. Avec ces sentences contradictoires , si notre ^eommence plutôt, elle finit plus vite : le utin QD aigle , le soir un butor.
Telle est la nature bumaine, particulièrement CB France : si nous possédons quelques talents , iMB nous empressons de les déprécier. Après les >Toir élevés au pinacle, nous les roulons dans b booe; puis nous y revenons, puis nous les iKprMms de nouveau. Qui n*a vu vingt fois délais qadqoes années les opinions varier sur le néoe homme? Y a-t-il donc quelque cbose de ttrtiis et de vrai sur la terre à présent ? On ne ait que croire : oa hésite en toat , on doute de tout; b convictions les plus vives sont éteintes » ixnt de la journée. Noos ne pouvons souffrir ^ rrpotatioDS ; il semble qu'on nous vole ce 9'oQ admire : nos vanités prennent ombrage ^moindre succès, et s'il dure un peu, elles ^ aa sapplice.^ On n'est pas trop fâché , à pit soi, qu'on homme de mérite vienne à fiovir : c'est un rival de moins ; son bruit im- P^rtan empèchoit d'entendre celui des sots, et )( concert croassant des médiocrités. On se hâte fempaqneter le célèbre défunt d'ans trois ou 9<tre artides de journal , puis on cesse d'en ^; on n'ouvre plus ses ouvrages ; on plombe arenoounée dons ses livres, comme on scelle ^ cadavre dans son cercueil, expédiant le
^ à rétemité par l'entremise du temps et de
i»oort.
Ai^oardlmi tout vieillit dans quelques h?u- ^ ' une réputation se flétrit, un ouvrage passe <Bim moment La poésie a le sort de la musique; >i Toix, fraîche à l'aube , est cassée au coucher
du soleil. Chacun écrit ; personne ne lit sérleose«> meut. Un nom prononcé trois fois importune. Où sont ces illustres qui , en se réveillant un matin, il y a quelques années, déclarèrent que rien n'avoit existé avant eux ; qu'ils avoient découvert des cieux et un monde ignorés; qu'ils étoient décidés à rendre -pitoyables, par leur génie, les prétendus chefs-d'œuvre jusqu'alors si bêtement admirés? Ceux qui s'appeloient la jeunesse en 1880, où sont-ils? Voici venir des grands hommes de 1 83S, qui regardent ces vieux de 1 asooommedesgensdeméritedansleurtemps, mais aujourd'hui usés, passés, dépassés. Les maillots arriveront bientôt daili les bras de la nourrice ; ils riront des octogénaires de seize ans, de ces dix mille poètes, de ces cinquante mille prosateurs, lesquels se couvrent maintenant de gloire et de mélancolie dans les coins et recoins de la France. Si par liasard on ne s'aperçoit pas que ces écrivains existent ils se tuent pour attirer l'attention publique. Autre chimère! on n'entend pas même leur dernier soupir. Qui cause ce délire et ces ravages? l'absence du contre*poids des folies humaines, la religion.
A l'époque où nous vivons , chaque lustre vaut un siècle; la société meurt et se renouvelle tous les dix ans. Adieu donc toute gloire longue, universellement reconnue. Qui écrit dans l'espoir d'un nom sacrifie sa vie à la plus sotte comme à la plus vaine des chimères. Buonaparte sera la dernière existence isolée de ce monde ancien qui s'évanouit : rien ne s'élèvera plus dans les sociétés nivelées, et la grandeur de l'individu sera désormais remplacée par la grandeur de l'espèce.
La jeuncïise est ce qu'il y a de plus beau et de plus généreux ; je me sens puissaufment attiré vers elle comme à la source de mon ancienne vie ; je lui souhaite succès et bonheur : c'est pour* quoi je me fais un devoir de ne pas la flatter. Par les fausses routes où elle s'égare , elle ne trouvera en dernier résultat que le dégoût et la misère. Je sais qu'elle manque aujourd'hui de carrière , qu'elle se débat au milieu d'une société obscure ; de là ces brillantes lueurs de talent qui percent subitement la nuit et s'éteignent; mais de longues et laborieuses études, poursuivies à l'écart et en silence , remplirolent bien les jours, et vaudroient mieux que cette multitude de vers trop vite faits , trop tôt oubliés.
En achevant ce chapitre U me prend des remords et il me vient des doutes; remords d'avoir
ESSAI
osé dire qoe Dante, Shakespeare, Tasse, Câmoëns, Schiller, Milton, Hadne, Bossuet, Corneille et quelques autres, pourroient hien ne pas vivre univeneUement comme Virgile et Homère; doutes d'avoir pensé que le temps des iadlvldualitts universelles n'est plus.
Pourquoi diercherc^-je à Ater à l'homme le sentimeut de l'infini, sans lequel il ne fi^oit rien et ne s'élèveroit Jamais à la hauteur qu'il peut atteindre? SI Je ne trouve pas en mol la fseulté d'exister, pourquoi mes voisins ne la trouveroioit-ils pas en eux? Un peu d'humeur contre ma nature ne m'a-t-U pas fiiit Juger d'une manière trop absolue les fiienltés possibles des autres? Eh bien! remettons le tout dans le premier état : rendotti aux talents nés ou à naître l'espoir d'une pérennité glorieuse, que quelques écrivains, hommes et femmes, peuvent Justement nourrir ai^iourd'hul : qu'ils aillent donc à revenir «nîvefsei, J'en serai charmé. Resté en route, Je ne me plaindrai pas, surtout Je ne regretterai rien :
si posi ftta venit gloria , non propero.