‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 56 sur 283 · COLE CLASSIQUE · texte numérisé non relu

COLE CLASSIQUE

L'invasion du goût françois, commencée au règne de Charles II , s'acheva sous Guillaume et la reine Anne. La grande aristocratie qui s'élevoit prit du caractère noble et Imposant de la grande monarchie , sa voisine et sa rivale. La littérature anglolse , Jusqu'alors presque iuconnue à la France, passa le détroit Addison vit Boileau en 1701 , et lui présenta un exemplaire de ses poésies latines. Voltaire , obligé de se réfugier en Angleterre au sujet de sa querelle avec le chevalier de Rohan-Chabot , dédia la Henriade à la reine Anne , et se gâta l'esprit par les idées philosophiques de Colllns, de Chubb, de Tindal, de WolstoD , de Tolland , de Bolingbrocke. Il nous fit oonnoltre Shakeq^re, Milton, Dryden, Shaftesbury , Swift, et les présenta à la France comme des hommes d'une nouvelle espèce , découverts par lui dans un nouveau monde. Racine le fils traduisit le Paradis perdu , et Rollin parla de ce poëme dans son* Traité des études.

GulUaume III étant parvenu à la couronne |

britannique, les écrivahis de Londres et de Parit s'engagèrent dans la querelle des princes et de guerriers : Boileau dit le passage du Rhin; Prioi répond que le gérant du Parnasse occupe le neuf Muses à chanter que Louis n'a pas pasH le Rhin; ce qui étoit vrai. Philips trsduisoit V Pompée de Corneille , et Roscommon en écrivol le prologue ; Addison célébrait les victoires di Mariboraugh, et rendoit hommage à Athaiie Pope publiolt son Essai sur la critique don VÀri poétique est le modèle : Il donne à peu prà les mêmes règles qu'Horace et Roileau ; mais ton à coup, se souvenant de sa digoité, il déclara fièrement que « les braves Rretons méprisent ta < lois étrangères : But wCy brave Britonsjo « reingn laws despis*d. » Foam traduisit r.4^ poétique du pôête françois : Dryden en revit Ii texte, et remplaça seulement les noms desati teors françois par des noms d'auteurs anglois il rend le hâtes-vous lentement par gentil make haste.

La boucle de cheveux enlevée fût inspirée pd le Lutriny et la Dunciade, imitée des Satim é Tami de Racine. Butler a traduit une de c» sa tires.

Le siècle littéraire de la reine Anne est nn der nier reflet du siècle de Louis XIV. Et comme i le grand roi avoit eu pour destinée de rencontre toujours Guillaume et de faire des conquêtes, n pouvant envahir l'Angleterre avec des gens d'aï mes, Il y pénétra avec des gens de lettres : I génie d'Albion , qui ne céda pas à nos soldats céda à nos poètes.

PRESSE PÉRIODIQUE. ADDISOIT. POPE, SWIFT. STEEU

Une autre révolution , dont les conséquence ont été et sont encore incalculables, s'opéra : I presse périodique , à la fois politique et littéraire fut fondée aux bords de la Tamise. Steeiecoiï posa, dans l'intérêt des wighs, le Tatler, I Spectator, le Mentor^ VEnglish man^ le Lovc\ leReadery le Town-Talk, le Chit-Chaty le PU beian; il combattoit VExaminery écrit pi Swift dans l'esprit tory; Addison, €ongrëv( Walsh, Arbuthnot, Gay, Pope, King, se rai golent , selon leur i^lnlon , sons les étendards i Swift et de Steele.

Jonatham Swift, né en Irlande le so novea bre leer, est fort mal à propos appelé par Vo taire le Rabelais de l'Angleterre. Voltaire n'éto sensible qu'aux Impiétés de Rabelais et à sa pis

sua LA LITTtftATURE ANGLOISE.

flBterie , quand elle est bonne ; mais la profonde gtire de la sodélé et de Thomme , la haute philosophie, Je grand style da enré de Meudon , lui (thippoieDt ; comme il ne voyoit que le petit côté do christianisme, et ne se doutoit pas de la révo- Ukn iateUectnelle et morale accomplie dans HuuDanité par TEvangile.

Le Tmneau, où le pape , Luther et Cialvla , «rtittaqués; Gftllivery où les institntions sociales m\ stigmatisées, n'offrent que de pâles copies k Gargantua, Les siècles où vécurent les deux ntranmettent d'ailleurs entreeux une immense diffcraice : Rabelais commença sa langue; Swift Kbera la sienne. Il n'est pas certain d'ailleurs que le Tonneau soit de Swift ou qu'il l'ait fait Ml. Swifts'amusa à fabriquer des vers de vingt , trcote et soixante syllabes. L'tilstorien Velly a (odiit la satire sur la paix d'Utrecht , intitulée :

Gaillamne III , qui fit tant de choses , instruiâtSvilt dans l'art dé euitlver les asperges à la BBDière hollandoise. Jonathom aima Stella, r^iaeDa dans son doyenné de Saint-Patrick , tt ao IxNit de seize ans , quand il fût au IxNit ^ soD amour, il l'épousa. Esther van Homrigh K prit d'ane passion pour Swift, bien qu'il tdi tien, laid et dégoûtant : lorsqu'elle sut qu'il Hott sérieusement marié avec Stella d(mt il ne se soQrioit guère , elle mourut. Stella suivit de près E^her. Le vilain bomme qui tua ces deux belles jenoes femmes n'a pu, à l'exemple des grands pûêtes, leor donner une seconde vie.

Steele, compatriote de Swift, devint son rival flipoiitique. Parvenu à la chambre des commn* M, il en f^ expulsé comme auteur de libelles séditieux. A l'occasion de la création de douze piin, sous l'administration d'Oxford et de BoiiQshrocke, il écrivit une lettre mordante à sir Milhes Wharton sur les pairs de circonstance. ^ liaison de Steele avec le grand corrupteur ^alpole ne l'enrichit pas; fahant trêve à ses PBiopblets, il commença la littératureindustrielle, ^ intenta une machine pour transporter du sauaoD frais à Londres.

Od a su gré à Steele d'avoir purgé le théâtre (^obscénités dont Tavoient infecté les écrivains de Charles II : le mérite étoit d'autant plus grand *» raoteor d^ Omscious Loversy qu'il avoit te mœurs très-peu régulières. Cependant son contemporain Gay, le fabuliste, faisoit repré- "<>l«r son Beggar, dont lehéros est un voleur et

l'herolne une prostituée. Le Beggar est rorigi* nal de nos mélodrames d'aujourd'hui.

PASSAGE DE LA LITTÉRATURE CLASSIQUE A LA LrrfËRATURE DIDACFIQUE, DESCRIPTÎVE ET SEN^* TIMENTALE. POEME DE DIFFÉRENTS AUTEURS.

La littérature angloise classique, qui ressembloit à la nôtre , à la différente près des mœurs nationales, dégénéra vite, et passa du classique à l'esprit du dix-huitième siècle. Alors nous devînmes à notre tour imitateurs ; nous nous mimes à copier nos voisins avec un engouement qui nous reprend encore par aceès. lei la matière est si connue et tellement épuisée qu'il seroit fastidieux; de procéder dans un ordre clu:onoiogique et da répéter ce que chacun sait.

La poésie morale , technique , didactique , de»* criptive, compte Gay, Young, Akenside, Goldsmltb, Gray, Bioomiield , Glover, Thomson , etc. ; le roman rappelle Richardson et Fielding ; l*hi8^ toire, Hume , Robertson et Gibbon, qu'ont suivis Smoiett et Lingard.

£n outre de tous ces poètes , on a lu , dans leur temps , PArt de conserver la santé, par Armstrong; la Chasse, par Somerviile; fÀe* leur, par Lloyd; rArt poétique, de Boscommon; l^Art poétique, de Francis; fArt de la politique, de Bramston; l'Art de la cuisine, de King.

L*Art de la politique a de la verve. L'exorde de ces poèmes divers est imité du début de l'Art poétique d'Horace : Bramston compare un honune à la fois whig et tory à une figure hmnaine, à sein de femme et à queue de morue.

A lady's bosom , and a Util of cod.

Delacourt, dans son Prospect f^ poeîrg, essaya l'harmonie Imitative technique, comme en composa depuis, en France, M. Plia.

RR'8 jarointuneful v'er the qniv'ring tongue And serpent S witli hisftings spoib the song.

Les plaisirs de l' Imagination, par Akenside, mimquent d'imagination ; et le poëme sur la Con^ versation, de Stilingfleei, n'a pu être eompesé que ehez un peuple qui ne sait pas eauaer.

Il faut encore rappeler le Naufrage, par Falcooer; le Vogageur, le Village abandonné, de Goldsmith; la Création, deBlackmoore; leJu^ gement d'Hercule, de Shenstone.

Je nomme Dyer et Denbam. Il faut lire la Complainte du poète, par l'infortuné Otway,

iza

ESSAI

el le Wanderer, par le plus malheureux Savage : c*est là qu'il a peint la furie du suicide : « Le « sourcil à moitié brisé par Tagonie de la pensée, « elle crie à Thomme : « Pâle misérable, attends « de moi ton soulagement : née du Désespoir, le « Suicide est mon nom. »

Bom on Deq^, and Solcid my ottne.

youNG.

Young a ftdt une mauvaise école, et n'étoit pas lui*méme un bon maître. Il dut une partie de sa première réputation au tableau que présente l'ouverture de ses Nuits. Un ministre du Tout-Puissant, un vieux père, qui a perdu sa fille unique, s^éveille au milieu de la nuit pour gémir sur des tombeaux ; il associe à la mort , au temps et à Tétemité, la seule chose que l'homme ait de grand en soi-même, la douleur. Ce tableau frappe.

Mais avancez un peu ; quand Timagination, éveillée par le début du poète, a déjà créé un monde de pleurs et de rêveries , vous ne trouvez rien de ce qu'on vous a promis. Vous voyez un homme qui tourmente son esprit pour enfanter des idées tendres et tristes, et qui n'arrive qu'à une philosophie morose. Young, que le fant6me du monde poursuit jusqu'au milieu des tombeaux, ne décèle , dans ses déclamations sur la mort, qu'une ambition trompée; il prend son humeur pour de la mélancolie. Point de naturel dans sa sensibilité, d'idéal dans sa douleur ; c'est toujours une main pesante qui se traîne sur la lyre.

Young a cherché à donner à ses méditations le caractère de la tristesse : ce caractère se tire de ces trois sources : les scènes de la nature, le vague des souvenirs , les pensées de la religion. . Quant aux scènes de la nature, Young a voulu les faire servir à ses plaintes : il apostrophe la lune , il parle aux étoiles , et Ton ne se sent point ému. Je ne pourrois dire où gft cette tristesse qu'un poète fait sortir des tableaux de la nature ; elle est cachée dans les déserts ; c'est l'écho de la Fable desséchée par la douleur, et habitante invisible de la montagne.

Ceux de nos bons écrivains qui ont connu le charme de la rêverie ont surpassé le docteur anglois. Chaulieu amêlé, comme Horace, lespensées de la mort aux illusions de la vie :

Grotte, d*oti sort ce clair ruisseau , De moasse et de fleors tapissée , ' N'entretiens jamais ma pensée

Que du muimure de Ion eaa«

Muses , qui dans ce lieu champêtre Arec soin me files noarrir; Beaux arbres» qui m'avez vu natlre.

Bientôt tous me verrez mourir.

La page la plus rêveuse d'Young ne peut être comparée à cette page de Rousseau :

4 Quand le soir approchoit, je descendois des « cimes de l'Ile , et j'allois volontiers m'asseoii « au bord du lac , sur la grève , dans quelque asile < caché ; là , le bruit des vagues et Tagitation de « l'eau , ilxant mes sens et chassant de mon âme « toute agitation , la plongeoient dans une rêverie « délicieuse où la nuit me surprenoit souvent^ « sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et le « reflux de cette eau, son bruit continu, mais N renflé par intervalle, frappant sans relâche « mon oreille et mes yeux , suppléoieot aux mou- « vements internes que la rêverie éteignoit en <( moi, et sufûsoient pour me faire sentir avec «( plaisir mon existence , sans prendre la peine de « penser. De temps à autre nalssoit quelque foil)le « et courte réflexion sur rinstabilité des choses « du monde, dont la surface des eaux m'offroil « Timage : mais bientôt ces impressions légères « s'effaçoient dans l'uniformité du mouvement ««continu qui me berçoit, et qui, sans aucun « concours actif de mon âme , ne laissoit pas de «( ra'attacher au point qu'appelé par l'heure et le « signal convenu , je ne pou vois m'arracher de li « sans efforts. »

Young a mal profité des rêveries qu'inspirent de pareilles scènes, parce que son génie manquoit de tendresse.

Quantauxsouvenirsdu malheur, ils sontoombreux dans le poète, mais sans vérité , comme le reste. Ils n'ont rien de ces accents de Gilbert, ex« pirant à la fleur de Page, dans un hôpital, et abandonné de ses amis :

Au banquet de la vie , inibrtnné convive ,

J'apparus un jour, et je meurs !

Je meurs , et sur ma tombe où lentement j'arrive ,

Nul ne viendra verser des pleurs.

Adieu , cliamps fortunés ; adieu , douce verdure ;

Adieu , riant exil des bois ; Ciel, pavillon de i*homme, admirable nature»

Adieu pour la dernière fois l

Ah ! puissent voir longtemps voire beauté sacrée

Tant d*amis souids à mes adieux I Qu'ils meurent pleins de jours, qoe leur mort aoit pleurée^

Qu'un ami leur ferme les yeux !

Dans plusieurs endroits Young déclame omtre la solitude : Thabitude de son cœur n'étoit dons

SUR LA LITTERATURE ANGLOISE.'

là iû prêtre ni dnpo^. Les saints nourrissent lein méditations au désert, et le Parnasse est utssiuoemontagnesolitaire. Bourdalouesupplioit iedief de son ordre de lui permettre de se retim do monde. « Je sens que mon corps s'affoiblit •et teod à sa fin , écrivoit-il. J*ai achevé ma I coorse, et plût à Dieu que je pusse ajouter, J*ai •clé fidèle!... Qu'il me soit permis d*employer

•■îqiieiDentpourDieu etpoormoi-roémece qui ijK reste de vie.... Là , oubliant toutes les chot»da monde, je passerai devant Dieu toutes «lesanoées de ma vie dans Tamertume de mon < âme. » Si Bossuet, vivant au milieu des-pompes de Versailles, a su partout répandre dans ses cerits une sainte et majestueuse tristesse , c*est qs'U avoit trouvé dans la religion toute une so- HtBde.

Ad surplus, dans ce genre descriptif élégiaque, «tre siècle a surpassé le précédent. Ce n*est plus oMune autrefois des descriptions vagues , mais des observations précises qui s*harmonient aux seatimeatB, qui charment par leur vérité et laisseotdans Fâme comme une sorte de plainte.

Regretter ce qu'il a perdu , habiter dans ses sûQ^euirs, marcher vers la tombe en s'isolant, c'est Ilkomme. Les images prises dans la nature nt loiile rapports avec nos fortunes : celui-ci passe eo silence, comme l'épanchement d'une mrce; celui-ci attache un bruit à son cours, tonune on torrent; celui-ci jette sa vie, comme Boe eataracte : elle épouvante et disparott.

Yoong pleure don^ sur les cendres de Narcissa tti^attendrirle lecteur. Une mèreétoit aveugle; n lui avoit caché que sa fllle alloit mourir : elle K s'aperçut de son malheur qu'en embrassant c^te fille, et en trouvant sous ses lèvres mater- ^)es rhulle sainte dont le prêtre avoit touché Q&froQtvirginal. Voilà ce qui saisit le cœur plus qoe toutes les pensées des Nuits du père de Nar« ctssa.

GUT. THOMSOir. DEUIXE. FONTANES,

^ Fauteur des Nuits je passe au ciiantre des ^^ champêtres. Gray a trouvé sur la lyre une ^d'accords et d'inspirations inconnus de l'an- ^atté. A hii commence cette école de poètes ''^^^ioœliques, qui s'est transformée de nos jours ^ Fécole des poètes désespérés. Le premier ^ de la célèbre élégie de Gray est une traduc- ^ prei^ littérale du dernier vers de ces déli- «wt tercets du Dante ;

Era gîà l'ora ehe volge 1 disio

A* oaviKanti e 'otencrisce il cuore

Lo di ch' tiao dette a' doici amici addio ,

E che lû nuoTO pcregrin d*amore PuDge, se ode squilla di lontana Che piya '1 giorno pianger die si muore.

Gray dit :

Tlie carfew tolk Ibe kneU of parting day.

Dans mon temps , j'ai aussi imité le Gtnedère | de campagne. (Qui ne l'a pas pas imité?)

Eh ! que sont les tionnears : Teofant de la victoire. Le pabible morlel qui conduit un trbupeau , Meurent également; et les pas de la gloire , Comme ceux du plaisir, ne mènent qu'au tombean.

Peut-être ici la mort enchaîne en son empire De rustiques Newton de la terre ^aorés , D'iUustres incxmnus dont les talents sacrés Eussent charmé les dieux sur le luth qui respire : Ainsi brille la perle au fond des vastes mers ; Ainsi meurent aux champs des roses passagères > Qu*on ne voit point rougir, et qui , loin des berbères. D'inutiles parfums embaument les déserts.

L'exemple de Gray prouve qu'un écrivain peut rêver sans cesser d'être noble et naturel , sans mépriser l'harmonie.

L'ode surune Vue lointaine du collège d^Éton est digne, dans quelques strophes, de l'élégie sur le Cimetière de campagne.

Ah happy hills ! ah pleasings liade !

Ah fidds belov'd in vain !

Where once my carelesa childbood stray'd

A stranger yet to pain !

I fed Uie gales , that from you blow

A moroentary bliss bestow ;

As , waving fresh tlieir gladsome wing ,

My weary soûl lliey seem to sooth,

And , redolent of joy and youth,

To breatbe a second spring.

Say , father Thames , for thon hast seen

FuU many a sprighUy race»

Disporting on thy margent green ,

The paths of pleaaure trace ;

Who foremost now delight to deaye,

With pliant aruns» thy glassy wave?

The captive linnet which euthraU?

Wbat ùUe progeny succeed

To chasse tlie roUing ctrde*s speed ,

OrurgetheflyUigbaU?

Alas! regardlessof tbdrdoom, The litUe victims play !

No sensé hâve tbey of ills to corne , Nor care beyond to-day.

Heureuses collines, charmants bocages ,

ESSAI

« champs aimés en vain , où Jadis mon enfance « insouciante erroit étrangère à la peine! Je sens a les brises qui viennent de vous ; elles m'appor- « tent un bonheur d'un moment : tandis qu'elles « battent fraîchement de leur aile Joyeuse , elles « semblent caresser mon âme abattue , et, parti fumées de Joie et de Jeunesse, me souffler un « second printemps.

« Dis , paternelle Tamise ( car tu as vu plus d*une « race éveillée se Jouant sur ta rive verdoyante, « y tracer les pas du plaisir], dis quels sont au-

< Jourd'hui les plus empressés à fendre d'un bras « pliant ton onde cristalline, à enlacer la linotte « captive. Dis quelle génération volage remporte «à précipiter la course du cerceau roulant, ou « à lancer la balle ftigitive.

« Hélas) sans souci de leur destinée, folâtrent

< les petites victimes 1 Elles n'ont ni prévision des « maux à venir, ni soin d'outre-journée. »

Qui n'a éprouvé Les sentiments et les regrets exprimés ici avec toute ladouceurdela mu8e?Qui ne s'est attendri au souvenir des Jeux, des études, des amours de ses premières années? Mais peut-on leur rendre la vie? Les plaisirs de la Jeunesse reproduits par la mémoire sont des ruines vues au flambeau.

Gray avoit la manie du gentkman4ike ; il ne pouvolt souffrir qu'on lui parlât de ses vers, dont il rougissoit. Il se piquoit d'être savant en histoire , et il l'ctoit ; il s'occupoit aussi des sciences naturelles; il avoit des prétentions à la chimie, comme dernièrement sir Davie ambitionnoit le renom de poète , mais avec raison. Où sont la gentilhommerie , l'histoire et la chimie de Gray? Il ne vit que dans un sourire méiancdique de ces muse$ qu'il méprisoit.

Thomson a exprimé, comme Gray, mais d'une autre manière, ses regrets des Jours de l'enfance.

Welcome , kindred glooms l CoDgenial horrore luiil ! with freqaent foot , Pleas'd hâve I , in my chearfùl morn of Ufe , When Durs'd by careless solitude I liv'd , And 8ung of natnra wîth unecaslng joy , Pleas'd baye I wander* thro' yoor roagh domaiu ; Trod the pur virgIn-sQows , tnyself pure.

c Bien-vennes ombres apparentées 1 sympathies ques horreurs, «ilutl Q^ de Ma charmé au «Joyeux matin de ma vie, lorsque Je vivois « nourri par une solitude insouciante, chantant « la nature dans une Joie sans fin; que de fois « J'ai erré charmé à travers les rudes régions des

« tempêtes, et foulé les neiges virginales, mol« « même aussi pur I » etc.

Comme les Anglois avoient leur Tiiomson,{ nous avions notre Saint-Lambert et notre Deiille. 1 Le chef'd'œuvre du dernier est sa tradoetlon des Géorgiques (aux morceaux de sentimeut près), mais c'est comme si vous lisiez Racine traduit dans la langue de Louis XY : on a des tableaux de Raphaël, copiés par Mignard ; tels sont les tableaux de Virgile, calqués par l'abbé Demie.

Les Jardins sont un charmant ouvrage. Un style plus large se fait remarquer dans quelques chants de la traduction du Para^fi^pertf/j. Quoi qu'il en soit , cette école technique , placée entre l'école classique du dix-septième siècle et lïcole romantique du dix-neuvième , est finie : ses hardiesses trop cherchées, ses labeurs pour ennoblir des choses qui n'en valent pas la peine, pour imiter des sons et des objets qu'il est inu ti le d'imiter, n*ont donné àl'école technique qu'une vie factice, passée avec les mœurs factices dont elle étoit née. Cette école, sans manquer de natu rel , manque de nature; vouée à des arrangements puérils de mots, elle n'est ni assez originale comme école nouvelle, ni assez pure comme école antique. L'abbé Demie étoit le poète des châteaux modernes, de raénae que le troubadour étoit le poète des vieux châteaux : les vers de l'un, les ballades de Vautre, font sentir la différence entre l'aristocratie dans la force de l'âge et l'aristocratie dans la décré* pitude : l'abbé peint des lectures et des partie d'échecs, dans les manoirs où le troubadoui chantoit des croisades et des tournois.

La prose et les vers de M. de Fontanes si ressemblent et ont un mérite de même nature Ses pensées et ses hnages ont une mélancolie ign« rée du siècle de Louis XIV , qui connoissolt seo lement l'austère et sainte tristesse de l'éloquenci religieuse. Cette mélancolie se trouve mêlée au ouvrages du chantre da Jour des morUy comm l'empreinte de l'époque où l'auteur a vécu ; ell fixe la date de sa venue ; elle montre qu'il est t depuis Rousseau , ûon immédiatement après F< nelon. Si l'on réduisoit les écrits de M. de Foi tanes à deux petits volumes , Tan de prose , l'ai tre de verç , ce serolt te plus élégant monumei funèbre qu'on pût élever sur la tombe de Téco classique.

Parmi les odes posthumes de M. de Fontane lien est une sur V Anniversaire de sa naissane

SUR LA UTTÉRATURE ANGLOISE

dlea iechaniM do Jour des morts, avec un sentifflefltplus pénétrant et plus inâividuel. Je ne me uovkos que de ces deux strophes :

La TieiUesK dè^jà TieDt avec ses souffrances. Qae n'offine l'aTeDir? De courtes espérances. Qiiem'oOre le passé.' des fautes , des regrets. Tel est le sort de rhomme , il s'mstniil aTec Tàge :

Mais que sert d*étre sage ,

Quand te terme est Si prèsP

Lepisfë, le présent , rarenlr , tout m'afflige : Ufieà son déclin est pour moi sans prestige; Dai le miroir du temps elle perd ses appas. Phisifs! allez chercher Tamour et la jeunesse ;

Laisses-mol ma tristesse ,

Etnerinsttlmpasl

. Si quelque chose au monde devoit être antipathigoe à M. de Fontancs, c'étoit ma manière d'écrire. En moi commençoit , avec Técole dite ro- DMûtiqne, une révolution dans la littérature ^Ise : toutefois mon ami , au lieu de se révolter contre ma barbarie, se passionna pour elle. le voyois bien de Tébahissement sur son visage , qnand je lui lisois des fragments des Natchez, fite/a, àeRené; il ne pou voit ramener ces prodoctioQs aux règles communes de la critique ; sais il seatoit qu'il entroit dans un monde nourean; il voyott une nature nouvelle; il compreftNtone langue qu'il ne par loi t pas. Je reçus de tofcxccllentsconseils : je lui dois ce qu'il peut y woir de correct dans mon style ; il m'apprit à respecter l'oreille ; il m'empêcha de tomber dans Textravagance d'invention et le rocailleux d'exéntionde mes disciples, si j'ai des disciples.

I* 18 fructidor jeta M. de Fontanes à Londres. Nous allions souvent nous promener dans ^campagne; nous nous arrêtions sous quelques- ^^ ces larges ormes, répandus dans lesprai- «i Appayé contre le tronc de ces ormes, mon ■"à me contoit son ancien voyage en Angleterre , ««ni la révolution ; il me redisoit les vers qu'il »*«solt alors à deux jeunes ladies , devenues 'Jâlte à l'ombre des toqrs de Westminster; ^ qu'il retnmvoit debout comme il les avoit •"Wes, durant qu'à leur base s'étoient enseve- ^toilhisioofl et les heures de sa Jeunesse. Nous *Btattdans quelque taverne solitaire à Chelsea

^ la Tamise, en parlant de Shakespeare et de

Miltonqoi

■ AupieddeWefttminster,

« Et derinoit Cromwell et révoit Lucifer ».

MUton et Shakespeare avoient vu ce que mon

ami et moi nous voyions; ils s'étoient assis comme nous au bord de ce fleuve; pournous, fleuveétranger de Babylone ; pour eux ^ fleuve nourricier de la patrie. Nous rentrions de nuit à Londres, aux rayons défaillants des étoiles, submergées l'une après l'autre dans le brouillard de la ville. Nous regagnions notre demeure guidés par d'incertaines lueurs qui nous traçoient à peine la route à travers la fumée de charbon rougissante autour de chaque réverbère : ainsi s'écoule la vi6 du poète.

RÉACTION. TRAIfSFORMATfON UmÊRAlRE.

HlSTOAiËNS.

Quand nous devînmes enthousiastes de nos voisins, quand tout ftitanglois en France, habits, chiens, chevaux, jardins et livres', les Anglois, par leur Instinct de haine pour nous devinrent antiFrançois ; plus nous nous rappro^ chîons d'eux, plus ils s'élolgnoient de nous. Livré à la risée publique sur leur théâtre, on voyoit dans toutes les parades de John Bull , un François maigre , en habit de taffetas vert-pomme chapeau sous le bras , jambes grêles , longue queue, air de danseur ou de perruquier affamé • on le tlrolt par le nez, et il mangeoit des grenouilles. Un Anglois , sur notre scène, étoit toujours un milord ou un capitaine, héros de sentiment et de générosité. La réaction à Londres s'étendit à la littérature entière ; on attaqua le* cole françoise : tantôt cherchant à reproduire le passé, tantôt essayant des routes inconnues, d^innovatlons en innovations on arriva à l'école moderne angloise.

Lorsque, en 1792, je me réfugiai en Angleterre , il me fallut réformer la plupart des jugements que j'avois puisés dans les critiques de Voltaire , de Diderot , de la Harpe et de Fontanes.

En ce qui touche les historiens, Hume étolt réputéécrivaintory-jacobite, lourd et rétrograde ; on l'accusolt, ainsi que Gibbon, d'avoir surdiargé la langue angloîse de galUoismes ; on lui préféroit son continuateur Smolett, esprit wigh et progressif. Gibbon venoît de dîsparoître ; il passolt pour un rhéteur : philosophe pendant sa vie, devenu chrétien à sa mort, il demeuroit, en cette qualité, atteint et convainctt de pauvre

homme; Hallamet Lingard n'avoicntpas encore paru.

On parloit encore de Robertson, parce qu'il étoit sec. On ne peut pas dire de la lecture de son

histoire ce que dit M. Lerminier de la leitare de l'histoira d'Hérodote aux Jeux Olympiques : ft La Grèce tressaillit, et Thucydide pleura. » Le savant ministre écossois se seroit en vain efforcé de trouver ce discours que Thucydide met dans la bouche des Platéeos, plaidant leur cause devant les Lacédémoniens qui les condamnèrent à mort pour être restés fidèles aux Athéniens : « Tournez les yeux sur les tombes de vos pègres immolés par les Mèdes , enseyelis dans nos sillons , c'est à eux que chaque année nous rendions les honneurs publics, compie ànos anciens compagnons d'armes. Pausanias les inhuma ici, croyant les déposer dans une terre hospi* talière. Si vous nous ôtcz la vie , si du champ de Platée vous faites un champ de Thèbes , ne sera-ce pas abandonner vos proches dans une terre ennemie au milieu de leurs meurtriers? N'asservirez-vous pas le sol où les Hellènes conquirent leur liberté? n'abolirez -vous pas les antiques sacrifices des fondateurs de ces temples? Nous devenons suppliants des cendres de vos aïeux ; nous implorons ces morts pour n'être pas asservis aux Thébains. Nous vous rappellerons la journée où les actions les plus éclatantes nous illustrèrent, et nous terminerons ce discours; fin nécessaire et terrible , puisque nous allons peut-être mourir en cessant de parler. » Avons-nous au milieu de nos campagnes des tombeaux où nous fassions chaque année des liba> tions? Avons-nous des temples qui rappellent des faits mémorables? L'histoire grecque est un poème; l'histoire latine, un tableau; l'histoire moderne, une chronique.

SUITE DE LA TRANSFORMATIO:« LmÉRAIRE.

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