‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 61 sur 283 · MÏOS. TRISTES VÉRITÉS QUI SORTENT DES LON · texte numérisé non relu

MÏOS. TRISTES VÉRITÉS QUI SORTENT DES LON

GCES coaifispoif dauces. style «pistoiaire.

Letromans , toi^ours à la fin du dernier siècle, tnjeot été compris dans la proscription génénit Richardson dormoit oublié ; ses oompatriotBtnuToient dans son style des traces de la soôdé inférieure, au sein de laquelle il avoit vécu. FieidiDg se soutenoH bien ; Sterne , entrepreneur d'ffigîDalité, étoit passé. On lisoit encore le Vimreà Wakefield.

Si Richardson n*a pas de style (ce dont nous oe sommes pas Juges, nous autres étrangers), il se Tivrapas, parce qu'on ne vit que par le style. Eavaia on se révolte contre cette vérité : l'ouïe te mieux composé , orné de portraits d'une. ^ ressemblance , rempli de mille autres per« to)Ds; est mort-né si le style manque. Lestyle, (t il y en a de mille sortes, ne s'apprend pas; test le don du ciel, c'est le talent. Mais si Ricbtrdson n'a été abandonné que pour quelques iMntioiis bourgeoises, insupportables à une société élégante, il pourra renaître; la révolution fvi s'opère, en abaissant l'aristocratie et en éle- MQtles classes moyennes, rendra moins sensii^jouferadisparoitre les traces des habitudes k ffléoage et d'un langage inférieur.

Uinmoans en lettres (vu l'espace étroit dans i^i l'action et les personnages sont renfermés) Bsoqwnt d'un intérêt triste et d'une vérité phi- ^^^stl^lûqQe qui sortent de la lecture des corres- P^^iodaDoes réelles. Prenez, par exemple , les œu- ^ de Voltaire ; lisez la première lettre ,adressée

en 1 7 1 5 à la marquise de Mimeurs , et le dernier billet écrit le 26 mai 1778, quatre jours avant la mort de l'auteur, au comte de Lally-Tolendal; réfléchissez sur tout ce qui a passé dans cette période de soixante-trois années.

Voyez défiler la longue procession des morts : Chaulieu, Cideville, Thiriot, Algacotti , Genonville, Helvétius; parmi les femmes, la princesse de Bareith, la maréchale de Villars, la marquise de Pompadour, la comtesse de Fontaine, la marquise du Châtelet , madame Denis ; et ces créatures de plaisir qui traversent en riant la vie , les Lecouvreur, les Lubert , les Gaussin , les Salle, les Camargo ; Terpsichores atix pas mesurés par les grâces, dit le poète, et dont les cendres légères sont aujourd'hui foulées par les danses aériennes de Taglioni.

Quand vous suivez quelque temps la même correspondance , vous tournez la page , et le nom écrit d'un côté ne l'est plus de l'autre ; un nouveau Génonville,une nouvelle du Châtelet paroissent et vont , à vingt lettres de là, s'abtmer sans retour : les amitiés succèdent aux amitiés, les amours aux amours.

L'illustre vieillard «'enfonçant dans ses années, cesse d'être en rapport, excepté par la gloire, avec les générations qui s'élèvent; il leur parle encore du désert de Feruey, mais il n'a plus que sa voix au milieu d*elles. Qu'il y a loin des vers au fils unique de Louis XIV,

Noble sang du plus grand des rois , Son amour et notre espéranos , etc..,

aux stances à madame du Deffant I

Eh quoi ! vous êtes étonnée Qu'au bout de quatre-vingts hivers Ma muse ftiiMe et soraDiiée Puisse encor fredonner des vers I

Quelquefois un peu de verdure Rit sous les glaçons de nos champs :

EHe console la nature,

Mais elle sèche en peu de temps.

Le roi de Prusse, rimpératrioe de Russie , toutes les grandeurs, toutes les célébrités de la terre reçoivent à genoux , comme un brevet d'immortalité , quelques mots de l'écrivain qui vit mourir Louis XiV , passer Louis XY et son sièele, naître et régner Louis XVI , et qui , placé entre le grand roi et le roi-martyr, est à lui seul toute l'histoire de France de son temps.

Mais une correspondance particulière entre

ESSAI

deux personnes qui se sont aimées offre peut-être encore quelque chose de plus triste, car ce ne sont plus les hommes y c*est Vhomme que l'on voit.

D'abord les lettres sont longues, vives, multipliéea; le jour n'y suffit pas : on écrit au coucher du solefl ; on trace quelques mots au clair de la lune, chargeant la lumière chaste , silencieuse, discrète, de couvrir de sa pudeur mille désirs. On s'est quitté k l'aube ; à l'aube on épie la première clarté pour écrire ce que l'on croit avoir oublié de dire dans des heures de délices. Mille serments couvrent le papier où se reflètent les roses de l'aurore ; mille baisers sont déposés sur les mots brûlants qui semblent naître du premier regard du soleil : pas une idée, une image , une 'rêverie, un accident, une inquiétude qui n'ait sa lettre.

Voici qu'un matin quelque chose de presque insensible se glisse sur la beauté de cette passion, comme une première ride sur le front d'une femme adorée. Le souffle et le parfum de l'amour expirent dans ces pages de la jeunesse , comme une brise s'alanguit le soir sur des fleurs : on s'en aperçoit, et l'on ne veut pas se l'avouer. Les lettres s'abrègent , diminuent en nombre , se remplissent de nouvelles, de descriptions, de choses étrangères : quelques-unes ont retardé, mais on est moins inquiet; sûr d^aimer et d'être aimé, on est devenu raisonnable; on ne gronde plus ; on se soumet À Tabsence. Les serments vont toujours leur train; ce sont toujours les mômes mots , mais ils sont moits; l'âme y manque : Je iHms aime n'est plus là qu*une expression d'habitude, un protocole obligé, le^'at /'Aonneur d'être de toute lettre d'amour. Peu à peu le style se glace , ou s'irrite. Le jour de poste n'est plus impatiemment attendu; il est redouté; écrire devient une fatigue. On rougit en pensée des folies que l'on a confiées au papier; on voudroit pouvoir retirer ses lettres et les jeter au feu. Qu*est-il survenu? Est-ce un nouvel attachement qui commence, ou un vieil attachement qui finit? N'importe : c'est l'amour qui meurt avant l'objet aimé.

Vivent les romans en lettres ou sans lettres , où les sentiments ne se détruisent que par la violence , où ils ne cèdent jamais à ce travail caché au fond de la nature humaine ; fièvre lente du temps qui produit le dégoût et la lassitude, qui dissipe toute illusion et tout enchantement, qui

mine nos passions , fane nos amours et change nos cœurs, comme elle change nos cheveux et nos années.

Cependant il est une exception à cette infirmité des choses humaines : il arrive quelquefois que dans une âme forte un amour dure assez pour se transformer en amitié passionnée , pour devenir un devoir, pour preudre les qualités de la vertu ; alors il perd sa défaillance de nature et vit de ses principes immortels. Richardson a merveilleusement représenté une*passion de cette sorte, dans le caractère de Clémentine.

Au surplus , en laissant à part les lettres fictives des romans et ne considérant que la langue épistolaire, les Anglois n'ont rien à comparer aux lettres de madame de Sévigné : les lettresde Pope, de Swift, d'Arbuthnot, de Bolingbroke, de lady Montagne , et enfin celles de Junius , que l'on croit être de sir Philip Francis , sont des ouvrages et non des lettres; ellçs ont plus ou moins de rapport avec les lettres de Pline le jeune et de Voiture. Je préfèrerois, pour mon goût, quelques lettres de l'infortuné lord Russel , de lady Russel , de miss Anne Seward , et le peu que l'on oonnott des lettres de lord Byron.

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