‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 63 sur 283 · WALTER SCOTT. LES JUIVES · texte numérisé non relu

WALTER SCOTT. LES JUIVES

Mais ces écoles diverses de romanciers séden- \ taires , de romanciers voyageurs en diligence ou \

en calèche , de romanciers de lac et de montagne, de romanciers de ruines et de fantômes , de romanciers, de villes et de salons, sont venues se perdre dans la nouvelle école de Walter Scott, de même que la poésie s'est précipitée sur les pas de lord Byron.

L'illustre peintre de TÉcosse me semble avoir créé un genre faux; il a, selon moi, perverti le . roman et l'histoire : le romancier s'est mis à faire | des romans historiques , et l'historien des histoires romanesques. J'en parle avec un peu d'humeur, parce que moi qui tant décrivis , aimai , chantai , vantai les vieux temples chrétiens , à force d*en entendre rabâcher, j'en meurs d'ennui : il me restoit pour dernière illusion une cathédrale ; on me la fait prendre en grippe.

Quand un auteur jouit d'une réputation générale dans son pays; quand cette réputation s'est soutenue pendant un grand nombre d'années , il n'appartient à personne , et surtout il n'appar-

ESSAI

tient pas à an étranger de contester les titres de cette réputation ; ils sont établis sur les bases les plus solides : le vrai génie de la langue , l'instinct national et le consentement de Topinion. Cela suppose toujours des qualités du premier ordre. Je me récuse donc comme Juge de tel auteur anglois, dont le inérite ne me paroft pas atteindre ce degré de supériorité qu'il a aux yeux de ses compatriotes. Si dans Walter Scott Je suis obligé de passer souvent des conversations interminables ; si Je n'y rehcontre pas toujours cette nature choisie , cette perfection de scènes , cette originalité, ces pensées, ces traits que Je trouve dans Manzzoni et dans plusieurs de nos romanciers modernes , c'est ma faute. Mais un des grands I mérites de Walter Scott-, à mes yeux, c'est de ! pouvoir être mis entre les mains de tout le monde : 11 faut de plus grands efforts de talent pour intéresser en restant dans l'ordre , que pour plaire en passant toute mesure ; il est moins facile de régler le cœur que de le troubler.

Burke retint la politique de l'Angleterre dans le passé; Walter Scott refoula les Anglois jusqu'au moyen âge; tout ce qu'on écrivit, fabriqua, bâtit , fut gothique : livres, meubles , mai- ' sons, églises, châteaux. Mais les lairds de la grande charte sont aujourd'hui à^sfashionables de Bond-Street, race Mvole qui campe dans des manoirs antiques, en attendant l'arrivée desdeux grands barons modernes , l'égalité et la liberté , qui s'apprêtent à les en cliasser.

Walter Scott ne moule pas, comme Ricbard-

j M>n , sur le type intérieur de i'iiomme ; il repro-

f duit de préférence l'extérieur du personnage;

8es/an/a}.v/e.t ont un grand charme, témoin le

portrait de la Juive dans Ivanhoe.

« Rebecca montroit avec avantage sa taille « d'une proportion exquise, dans une espèce d*ha- « billemeut orientai , à la mode des femmes de sa « nation. Son turban de soie Jaune seyoit a son « teint rembruni. L'éclat de ses yeux , Tare suit perbe de ses sourcils , son nez aquilin parfaite- « ment fermé, ses dents aussi blanches que des « perles, ses tresses noires, chacune roulée en spi- « raie tombant avec profusion sur son sein et son « cou de neige, comme une siman*e de la plus riche « soie de Perse , entremêlée de fleurs ; tout cela « Gomposoit un ensemble de charmes qui ne le « cédoit point aux agréables vierges dont la belle « Juive étoit entourée. Un corset d*or et de per- « les serroit la taille de Rèbecca depuis la gorge

K Jusqu'à la ceinture , s'entr*ouvroit dans la pa^ « tie supérieure et laissoit voir un collier de dia- « mants orné de pendants d'un prix inestimable « Une plume d'autruche se rattachoit avec «ne « agrafe de pierrerie au tu rban de la fille de Sion... • elle ressembloit à réponse des cantiques : The « very bride ofthe eanticles. »

Fontanes , cet ami que Je regretterai éternellement, me demandoit un Jour pourquoi dans la race juive les femmes sont plus belles que les hommes . Je lui en donnai une raison de poète et de chrétien. Les juives , lui dis-Je , ont échappé à la malédiction dont leurs pères, leurs maris et leurs fils ont été frappés. On ne trouve aucune Juive mêlée dans la foule des prêtres et du peuple qui Insulta le Fils de l'Homme, le flagella, le couronna d'épines, lui flt subir les ignominies et les douleurs de la croix. Les femmes de la Judée crurent au Sauveur, l'aimèrent , le suivirent , Tassistèrent de leur bien , le soulagèrent dans ses afflictions. Une femme , à Béthanie, versa sur sa tête le nard précieux qu'elle portoit dans un vase d'albâtre ; la pécheresse répandit une huile de parfum sur ses pieds , et les essuya avec ses che- \eux. Le Christ, à son tour, étendit sa miséricorde et sa grâcesur les juives ; il ressuscita le fils de la veuve de Naïm et le frère de Marthe; il guérit la belle-mère de Simon et la femme qui toucha le bas de son vêtement; pour la Samaritaine il fut une source d'eau vive, un Juge compatissant pour la femme adultère. Les filles de Jérusalem pleurèrent sur lui ; les saintes femmes raccompagnèrent au Calvaire, achetèrent du baume et des aromates, et le cherchèrent au sépulcre en pleurant : mu/ter, giifrf/?/or«*.^ Sa première apparition après sa résurrection fut à Madeleine; elle ne le reoonnoissoit pas; mais H lui dit « Marie ! » Au son de cette voix les yeux de Madeleine s*ouvrirent et elle répondit : « Mon mal- « tre 1 » Le reflet de quelque beau rayon sera resté sur le front des Juives.

Fontanes parut satisfait de ces raisons , con« cluantes en effet pour les doctes Saurs.

ËCOLE DES LkCS. POETES DES CLASSES INDUSTRIELLES.

En même temps que le roman passoit à Tétat romantique, la poésie subissoit une transformation semblable. Cowper abandonna l'école françoise pour faire revivre l'école nationale; Burns, en Ecosse, coAmença la même révolution. Après eux vinrent les restaurateurs des ballades : Co-

SUR LA LITTÉRATURE AKGLOISE

ieridge, Wordsworth, Southey , Wilson , Campidl, Thomas Moore, Crabbe, Morgan, Ro- :^,Sheii, Hogg, ont amené cette poésie Jusqu'à nos jours. Gertmde of Wyoming de Thooas Campbell , LaUa-Roohh de Thomas Moore , Itsfiaisin de la mémoire y par Rogers, ont obtesQ 00 grand snccès. Plusieurs de ces poètes ipilieoDeot à ce qu*on appeloit Lahe Schooly pte qu'ils demeuroient aux bords des lacs de ûnaberiaod et de Westmorland , et qulls les cbanhHent quelcpiefols.

HxMnas Moore, Campbell, Rogers, Grabbe, Wordsworth, Soathey, Hunt, Knowles, lord Hollaod , vivent encore pour Thonneur des lettres aogioises : mais il faut être né Anglois pour ippréder tout le mérited*un genre intime de compûôtioD, qui se fait particulièrement sentir aux Vnmes du sol. Je ne sais s*il seroit possible de t«o rendre en françois les Mélodies de Thomas Mooff , le barde d*Erin : appliquez cette remar- ^ a «s petites pièces de poésie de noms divers , ^chanuent Tesprit et Toreille d*uo Anglois, d^oo Irlandois , d'un Écossois. Le lyrique Burns , duotCampber a célébré la mort, et le chansonnier dematelots , sont desenfants de la terre britannique; ils ne pourroient vivre de^ns leur énergie et leor grâce sous un autre soleil. Nous prétendons comprendre Anacréon et Catulle : Je suis persadé qne la finesse attlque et Turbanité romaine ooas échappent.

L'Angleterre a vu de temps en temps des poètes sHtir des classes industrielles : Bloomfleld , gar- NQ cordonnier, est auteur du garçon de ferme ^Farmefs Boy)^ poème dont la langue est atiimemeot savante. Aujourd'hui c*est un for- ^»on qui brille : Yulcain étoit fils de Jupiter '. fio^, qui vient de mourir, le premier poète de i Ecosseaprès Burns , étoit un fermier. Nous avons ^ nos muses du peuple : Je ne parlerai point <^ la belle Cordière et de Clémence de Bourges, pafaqn*en dépit de leurs talents et de leurs QMDs, elles étoient riches ; mattre Adam , menui- Bff de Nevers , s*oppoBe mieu x au cordonnier an- ^.Aprésent même, J. C. Jou venot, ancien ar- ^s serruriery a donné deux volumes de poë; >Ks, de comédies et de tragédies. Reboul , bou- ^gtt à Ntines, adresse à une mère ces stances d «ne poétique et toochante inspiration.

' <^pi«lUf«, diot 00 dci numéros da NaéUmai, un ar- "« aaUcDt lor ces auteon anglois de la classe du peuple.

i'AXGE ET L'ENFANT.

A ONE MÈRI.

Un ange au radieux visage, Penché sur le bord d'un berceau , Sembloit coolenipler son image Comme dans Tonde d'un ruisseau.

« Charmant enfant qui me ressemble, « Disoit-U , oh ! viens avoc moi :

« Viens, nous serons heureux ensemble, « La terre est indigne de toi.

« Là, jamais entière allégresse; « L*Aine y souffre de ses plaisirs; « Les cris de juie ont leur tristesse; « Les volupM^s ont leurs soupirs.

n Eh ! quoi! les chagrins, les alarmes, « Viendroient troubler ce front si pur, « £t par l*amertunie des larmes , « Se terniroieut ces yeux d*azurl

« Non , non , dans les champs de Tespaes

« Avec moi tu vas fenvoler ;

« La Providence le fait grâce

« Des jours que tu devois couler. »

En secouant ses blanches ailes , L*ange à ces mots a pris Tessor Veis les demeures étemelles....

Pauvre mère ton fils est mort.

Si M. Reboul a pris femme parmi les filles de Gérés, et que cette femme devienne sa muse, la France aura sa Fornarina.

Voici quelques vers d'un £Eicteur de la poste aux lettres, au bureau de Poligny :

ÉLÉGIE AUX MANES UE MARIE GRAIfS.

Son aurore étoit belle ; elle étoit à cet Age

Où Taimable langueur qui pÂlit le visage

Donne aux yeux tant de charme et parle à tant de cœurs 1

Elle étoit à cet Age oti Ton verse des pleurs.

O pleurs délicieux I... Sa paupière arrosée

Payoit à la nature une douce rosée ,

Déjà dans ses yeux bleus on voyolt chaque jour

Édore, puis mourir on beau rayon d'anioar.

Êlleéloit

Tendre comme Tagneao qui bêle à la colline Quand son dos caressant vers la brebis slncline. Hélas I tant de vertus ne devraient iioint finir. Pourquoi n'en reste*t-il, hélas! qu'un souvenir?

Elle tendit les bras , et nos cœurs s'enlacèrent; Nos soupirs confondus ensemble s'étouflèrenl ! Cette heure si cruelle étoit pour nous des jours : Cette heure Tit encore , et je pleure toujours.

LA PRINCESSE CHARLOTTE KJfOX.

Je viens de nommer Hogg le dernier poëte des cbaumières des trois royaumes; Je dîraj quelques mots de la dernière muse des palais

ESSAI

britannlqaes, afin qu'on voie tout mourir dans ce siècle de mort. La princesse Charlotte d'Angleterre g chanté les beautés de Glaremont, en leur appliquant ces vers d'un grand poète :

To Clarcmonrs terracM heights and Esher groves , Wliere , in the sweet solitude embraced By Uie 80(1 windings of Uie sileot muse, From courts and cities Charlotte lind repose : Enclianting vale I beyond wbàte'er the muse Has of Acliaia , of Hesperia sung.

O valc orbliss! o aofUy swelliog bills. On wbich Uie power of cultivation lies And joys to see the wonders of this soi! !

«Terrasses élevées de Claremontl bocages « d'Esher ! c'est dans votre paisible solitude que, « bercée par les doux accents de sa muse modeste, « Charlotte trouve le repos loin des cités et des « cours! Vallon enchanteur! bien au-dessus de « tout ce qu^ont célébré les chantres de la Grèce « et de l'Ausonie I 0 vallée du bonheur! 6 coUi* « nés doucement inclinées, sur lesquelles le gé- « nie de la culture s'enorgueillit de voir éelore « les merveilles de sa puissance ' ! »

Quand on voit cette reine présumée rêver si jeune et si heureuse dans les bocages d'Esher, on peut croire qu'elle eût descendu dans la tombe avec moins de peine du haut du trône d'Élisa-' beth que du haut des terrasses de Claremont. J'avois vu cette princesse enfant dans les bras de sa mère ; Je ne l'ai point retrouvée en 1822, à Windsor, auprès de son père. Ces vols que la mort commet sans cesse au milieu de nous nous surprennent toujours ; mais qui sait si ce n*est [)as par un effet de sa miséricorde que la Providence a retiré sitAt du monde la fille de Georges IV ? Que de I)onhcur en apparence attendoit Marie-Antoinette quand elle vint poser, à Versailles, sur sa belle tête la plus belle couronne du monde I Abreuvée d*outrages quelques années plus tard, elle ne trouvoit pas une voix en France qui dit : Paix a ses douleurs I L auguste victime n'étoit chantée qu'en terre étrangère par des fugitifs ou par des étrangers : l'abbé Delille demandoit des expiations à sa lyre fidèle ; Alfleri composoit l'admirable sonnet :

Reginasenipre!

Knox pleuroit la captivité de la reine veuve et martyre :

If Uiy breast soft pity knows ,

I remprunte ce texte et cette traduction à une biographie nouveliement publiée.

« ff

0 ! drop a lear wiUi me ; Fed for Ih' unexampled ivoes Of widow'd royalty.

Fallen » fallen from a tbrone !

Lo ! beauly , grandeur , pow*r ; Hark 1 His a queen*s , a motber*8 nioan ;

From youder dianial tow'r,

I hear ber say , or seem to say ,

« Ye w^ Uateu to my story , Learn how transient beauty'8 day,

How unatable human glory ! »

« Si ton sein connott la douce pitié , oh ! répands avec moi une larme ! laisse-toi toucher par les malheurs sans exemple de la veuve royale.

« Tombée, tombée du trône! Regardez la beauté, la grandeur, la puissance! Écoutez! c'est le gémissement d'une reine , d'une mère. Là, du fond de cette affreuse tour,

t Je l'entends qui dit , ou qui semble dire : Vous qui prêtez l'oreille à mon histoire, appenez combien est rapide le Jour de la beauté, combien inconstante la gloire bumainel »

CHANSONS. LORD DOILSET. BËRAIfGER.

La chanson, aussi ancienne en Angleterre qu'elle l'est dans le royaume de saint Ix)uis, a pris toutes les formes : elle se change en hymne pour la religion ; elle reste chanson pour les mille riens et les mille accidents de la vie, gais oo tristes. Les Marins (the Seamen) de lord Dorset sont une composition d'une verve élégante. J'en prends la traduction littérale dans la poétique angloise de M. ilennet.

A vous\ mesdames , qui êtes à présent sur terre,

Nous , qui sommes sur mer, nous écrivons ; Mais d'abord nous voudrions vous faire comprendra

Combien il est difficile d'écrire ;

Tantôt les Muses , et tantôt Neptone v Nous devons implorer pour voue écrire

Avec un Ta, la, la, la, la, la.

Car les Muses auraient beau nous être propices

Et remplir nos cerveaux vides , Si le fier Neptune soulève lèvent

Pour agiter la plaine azurée ,

Nos papiers , plume , encre , et nous , Roulons avec le vaisseau sur la.mer

Avec un fa, la, la , la, la y la.

Donc , si nous n'écrivons pas k chaque poste i

Ne nous accusez pas dlndllférence ; N'en concluez pas non plda que nos vaisseaux sont pn«

Par les Hollandois ou par le vent : f'*"*!?!'

Nous vous enverrons nos larmes par un chemin pw

Le flux vous les portera deux fois par jour

Avec un fa , la, la, la, la, la.

Mais à présent nos craintes deviennent plus orageuses Et renversent nos espérances ,

SUR LA LITTÉRATURE ANGLOISE

LorsfKfoui, sans égard pour nos maux »

You» TOUS asseyes avec hisoudaiioe au spectacle U pmiKUes'peut'étre à quelque homme plus beureux De Toos baiser U main ou déjouer avec votre éventail ATfc uo fa, la Ja, la, la, la.

Or mainfoiaiit que nous avons exprimé tout notre amour Et ea vnême temps toutes nos craintes, DiBi respoir que cette déclaration excitera Qach|ae pitié pour nos pleurs, Mssioos-noos n'apprendre jamais d'inconstance ; Noos en avons assez sur mer Avec on là, la, la, la, la, la.

Un couplet de Toriginal donnera Tidée dn

riijtfaine:

And aoir vre ye toM you ail oor love s

And llkewise ail onr fears, Il hope this déclaration moves

Some pity for oor tears ; Let't bear of no Inconstancy ;

We hâve too much of tliat at sea

^ithafa,U,la,la,U,U.

Cest la chanson Françoise au dix-huitième siècle.

Une très-Jolie chansonnette, le Pigeon, repmeoteone jenne femme envoyant un message asmimant.

Why tariies noy love ,

Wby tarries roy love, Vfhy tarrîes my love Trom me ?

Oome hither , my dove ,

m Write to my love Aad aend kim a letter by Ihee, etc.

Poarqooi tarde mon amour,

Pourquoi tarde mon amour, PQv<|Qoi tarde mon amour loin de moi ?

Vins id , ma colombe ;

J'écrirai à mon amour, Et hn enverrai la lettre par toi.

Je rattacherai à ta patte,

Je rattadierai à ta patte , Je rattacherai bien fort avec on ruban.

— Ah! non pas à ma patte.

Belle lady , je vous prie , IhâsiUacbea-Ia sous mon afle.

□le mit à son cou ,

Elle mK à son cou l'a ^elot et un collier si jolis.

Elle.attacha à son aile

Le rouleau avec un ruban , Et le baisa , pois l'envoya dehors.

Le Gode save the king, le Rule Britannia de ^bomsoQ , la ballade de Burns

Scolt , vJbo hâve wiih WaUaee bled.

EttMois, qui avex répandu votre sang avec WaUace , etc. ,

^veot rester dans leur langue naturelle. On *^re surtout de Burns les Two dogs, le Cet- ^r^f miurda^ nighi : il a plusieurs chansons à

boire ; quelques-unes décrivent des scènes de village. Toutes ces pièces pleines à' humour n'ont pas la verve des refreins d« Désaugiers.

Mais si Thibaut , comte de Champagne, l'emporta sur tous les Thibauts anglois du treizième siècle, Béranger, dans le dix-neuvième , laisse bien loin derrière lui tous les Bérangers de la Grande- Bretagne. L'art n*ôte rien au succès auprès de la foule, quand il est réuni au vrai talent : les chansons de Béranger, composées avec le soin que Racine mettoit à ses vers , et qui sont, pour ainsi dire , travaillées à la loupe , sont descendues aux classes inférieures de la société ; le peuple les a apprises par cœur, comme les écoliers apprennent le récit de Theramène. Ainsi que la Fontaine dans la fable , Béranger dans la chanson **s'élève au plus haut style. La popularité attachée à des vers de circonstance , à des moqueries spirituelles, pa^ssera, mais des beautés supérieures resteront. On sent dans les ouvrages de Béranger , sous une surface de gaieté, un fond de tristesse qui tient à ce qu*il y a de sincère et de permanent dans l'âme humaine. Des couplets tels que ceux-ci seront de toutes les Frances futures et redits dans tous les temps :

Vous vieillirez, 6 ma belle maltresse; Vous vieillirez , et je oe serai plus. Pour moi le temps semble , dans sa vitesse , Compter deux fois les jours que j'ai perdus. Survivez-moi ; mais que l'âge pénible Vous trouve encor fidèle à mes leçons; Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible , De votre ami répétez les chansons.

Lorsque les yeux chercheront sous vos rides Les traits charmants qui m'auront inspiré , De doux récits les jeunes gens avides Diront : Quel fut cet ami tant pleuré? De mon amour peignez, s'il est possible. L'ardeur, l'ivresse , et même les soupçons ; Et bonne vieille , au coin d'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons.

On vous dira : Savoit-il être aimable ? El sans rougir vous direz : Je Taimois. D'un trait mécliant se montra-t-il capable ? Avec orgueil vous répondrez : Jamais.

Ah ! dites bien qu'amoureux et sensible D'un luUi joyeux il attendrit les sons ; Et bonne vieille , au coin d'un feu paisible , De votre ami répétez les chansons.

Objet chéri, quand mon renom futile De vos vieux ans charmera les douleurs , A mon portrait quand votre main débile Chaque printemps suspendra quelques fleurs, Levez les yeux vers ce monde invisible Où pour toujours nous nous réunissons; Et bonne vieille, au coin d'un feu paisible , De votre ami répétez les cliansons.

ESSAI

En sortant de Dieppe, le chemin qui conduit à Paris monte assez rapidement : à droite, sur la berge élevée, on volt le mur d'un cimetière; le iong de ce mur est établi un rouet de corderie. Un soir du dernier été je me promenois sur ce chemin; deux cordiers, marchant parallèlement à reculons , et se balançant d'une Jambe sur l'autre, chantoient ensemble à demi- voix. Je prêtai l'oreille; ils en étoient à ce couplet du Vieux caporal :

Qai là-bu Moglote et regarde?

£h! c'est la veuve du tambour.

En Russie, à rarrière-garde , J*ai porté son fils nuit et jour.

Connue le père , enfant et Tenime , Sans moi restoient sous les frimas, Elle va prier pour mon âme.

Conscrits , au pas.

Ne pleures pas.

Ne pleurez pas.

Marchez au pas.

Au pas» au pas, au pas,aopast

Ces hommes prononçoient le refrain : Conscriiif au pas. Ne pleures pas,... Marchez au pas f au pas, au pas , d un ton si mâle et si pathétique que les larmes me vinrent aux yeux : en marquant eux-mêmes le pas et en dévidant leur chanvre, ils avoient l'air de filer le dernier moment du Vieux caporal. Qui leur avoit appris cette complainte? Ce n'étolt pas assurément la littérature, la critique, l'admiration enseignée , tout ce qui sert au bruit et au renom; mais un accent vrai , sorti de quelque part, étoit arrivé à leur âme du peuple. Je ne saurois dire tout ce q.u*il y avoit dans cette gloire particulière à Béranger, dans cette gloire solitairement révélée par deux matelots qui chantoient au soleil couchant, à la vue de la mer , la mort d'un soldat.

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