VIN DES ESS4I
LE
PARADIS PERDU
DE MILTOJN.
REMARQUES
Je prie le lecteur de consulter VÂvertisienient pbeé CD tête de V Essai sur la UUérature anglaise, «de revoir dans VEsstU même les chapitres relatifs %k vk etaux ouvrages de Milton.
Sijen^aTois voulu donner qu'une traduction éU- ^iik Paradis perdu, on m'accordera peut-être fin de conooissance de Tart pour qu'il ne m'eût pacte impossible d'atteindre la hauteur d'une trafotioo de cette nature; mais c'est une traduction itténiedans toute la force du terme que j'ai entreprise, uoe traduction qu'un enfant et un poète pMirroot suirre sur le texte, ligne à ligne, mot à oot, comme un dictionnaire ouvert sous leurs rnx.O qu'il m'a fallu de travail pour arriver à ce Rnttat, pour dérouler une longue phrase d'une ■aoière ladde sans hacher le style, pour arrêter les périodes sur la même chute, la même mesure, b néme harmonie ; ce qu'il m'a fallu de travail pour tmit oeb ne peut^ se dire. Qui m'obligeoit à cette euetitiide dont il y aura si peu de juges , et dont Mme saura si peu de gré? Cette conscience que je «tsàtoot, et qui me remplit de remords quand j«D'ai pas fait ce que j'ai pu faire. J'ai refondu trois Mla traduction sur Je manuscrit et le placard; je Tu rananiée quatre fois d'un bout à l'autre sur les fp^mety tâche que je ne me serois jamais imposée R je Feusse d'abord mieux comprise.
Aq surplus , je suis loin de croire avoir évité tous Is écorils de ce travail -, il est impossible qu'un oomge d'une telle étendue, d'une telle difficulté, i^ro^erme pas quelque contre-sens. Toutefois il y 1 plusieurs manières d'entendre les mêmes pas- ^; les Anglois eux-mêmes ne sont pas toujours (fiocord sur le texte, comme on peut le voir dans ^ glouateurs. Pour éviter de se jeter dans des controverses interminables, je prie le lecteur de ne [âs confondre un faux sens avec un sens douteux , M susceptible d'interprétations diverses.
ie n'ai nullement la prétention d'avoir rendu inidiigibUs des descriptions empruntées de l'Apo-
calypse, ou tirées des prophètes, telles que ces mers de verre qui soni fondées en vue, ces roues qui tournent dans des roues , etc. Pour trouver un sens un peu clair à ces descriptions, il en auroit fallu retrancher la moitié : j'ai exprimé le tout par un rigoureux mot à mot, laissant le champ libre à l'interprétation des nouveaux Swedenborg qui enten* dront ceia couramment.
Milton emprunte quelquefois l'ancien jargon italien : d'autour d'Eve sont lancés des dards de désir qui souhaite la présence d'Eve, Je ne sais pas si c'est le désir qui souhaite; ce pourroit bien être le cUird; je n'ai donc pu exprimer que ce que je comprenois (si toutefois je comprenois), étant persuadé qu'on peut comprendre de pareilles choses de cent façons.
Si de longs passages présentent des difficultés, quelques traits rapides n'en offrent pas moins : que signiûe ce vers.
Your fear itself of death removes the fear.
« Votre crainte même de la mort écarte la crainte. » Il y a des commentaires immenses là-dessus; en voici un : « Le serpent dit : Dieu ne peut vous pu- « nir sans cesser d'être juste; s'il n'est plus juste il « n'est plus Dieu ; ainsi vous ne devez point craindre « sa menace; autrement vous êtes en contradiction « avec vous-même, puisque c'est précisément votre « crainte qui détruit votre crainte. » Le commentateur ajoute pour achever l'explication « qu'il est « bien fâché de ne pouvoir répandre un plus grand « jour sur cet endroit. »
Dans l'invocation , au commencement du yii« livre, on Ut :
I hâve presom'd (An earthly guest) and drawn empyreal air, Thy temp'ring,
Pai traduit comme mes devanciers : tempéré par toi, Richardson prétend que Milton fait ici allusion à ces voyageurs qui , pour monter au haut du Té* nériCfe, emportent des éponges mouHlées, et se
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procurent de cette manière un air respirable; voilà beaucoup d'autorités : cependant je crois que Thy temp'ring veut dire tout simplement ta température. Thy est le pronom possessif, et non le pronom personnel thee, Temp'ring me semble un mot forgé par Milton commd tant d^aUtres : la température de la muse, son air, son élément natcU. Je suis persuadé que c'est là le sens simple et naturel de la phrase; Tautre sens me parolt un sens subtil et détourné : toutefois je n'ai pas osé le i'ejeter, parce qu'on a tort quand on a raison contre tout le monde.
Dans la description du cygnele poète se sert d'une expression qui donne également ces deux sens : « Ses ailei lut servaient de manteau superbe, • ou bien : « Il/brmoit sur Veau une légère écume. * Tai conselré le premier sens adopté par la plupart des traducteurs, tout en regrettant l'autre.
Dans rintocation du livre ix, la ponctuation qui m'a semblé la meilleure m'a fait adopter un sens nouveau : Après ces mots Heroic deemed, il y a un point et une virgule, de sorte que chiefmastery me parolt devoir être pris , par exclamation , dans un Senft ironique; en effet la période qui suit est ironique. Le passage devient ainsi beaucoup plus clair que quand on unit chiefmastery avec le mem* bre de phrase qui le précède.
Vers la fin du dernier discours qu'Adam tient à Eve pour rengager à ne pas aller seule au travail , il règne beaucoup d'obscurité ; mais je pense que cette obscurité est ici un grand art du poète. Adam est troublé ; un pressentiment l'avertit, il ne sait presque plus ce qu'il dit : il y a quelque chose qui fait frémir dans ces ténèbres tendues tout à coup sur les pensées du premier homme prêt à accorder la permission fatale qui doit le perdre lut et sa race.
J'avois songé à mettre à la fin de ma traduction un tableau des différents sens que l'on peut donner à tela ou tels vers du Paradis perdu ^ mais j'ai été arrêté par eette question que je n'ai cessé de me fhire dans le cours de mon travail : Qu'importe tout cela aux lecteurs et aux auteurs d'aujourd'hui? Qu'importe maintenant ia conscience en toute chose ? Qui lira mes commentaires P Qui s'en souciera?
J'ai calqué le poème de Milton à la vitre ; je n'ai pas craint de changer le régime des verbes lorsqu'on (restant plus firaneois j'aurois fait perdre à l'original quelque chose de sa précision, ;de son originalité ou de son énergie : cela se comprendra mieux par des exemples.
Le poète décrit le palais infernal ; il dit :
Of starry lamps.
Asfromasky.
Many a row Yieldêd'iiglâ
lées... émanent la lumière comme un firmament. • Or je sais qu'émaner en françois n'est pas un verbe actif; un firmament n'émane pas de la lumière , la lumière émane d'un firmament : mais traduisez ainsi , que devient l'Image^ Du moins le lecteur pénètre ici dans le génie de la langue angloise; il apprend la différence qui existe entre les régimes d( verbes dans cette langue et dans la nôtre.
Souvent, en relisant mes pages, j'ai cru les trouver obscures ou traînantes , j'ai essayé de faire mieux : lorsque la période a été debout élégante ou claire , au lieu de Milton je n'ai rencontré que Bitavbi; ma prose lucide n'étoit plus qu'une prose commune ou artificielle, telle qu'on en trouve dans tous les écrits communs du genre classique. Je suis revenu à ma première traduction. Quand l'obscurité a été invincible, je l'ai laissée ; à travers eette obscurité on sentira encore le dieu.
Dans le seeond livre du Paradis perdu , on lit oe passage :
Mo rest : through many a dailt and dreary vale
Tbey pas8*d, and many a région dolorous,
0*er many a frotèo , many a flery Alp ,
Rocks, caves, Iakes, féns, bogs, dens, and ahidesof Mh,
A univerae of death , wbicb God by caria
Created evil , for evii only good ,
Wliere ail life dies, death lives, and nature breeds,
Perverse , ail monstrous, ail prodigioos tbiogs,
Abominable, inutterable, and worse
Tban fables yet bave feign'd , or fear coooeiv*d ,
Gorgona , and Hydras, and Cbimeras dire.
« Elles traversent maintes vallées sombres et désertes, maintes réglons douloureuses, par-dessus maintes Alpei de glace et maintes Alpes de Tea : rocs» grottes, laes, mare», gouffres , antres et ombres de mort ; univers de mort , que Dieu dans sa malédiction créa mauvais, bon pour le mal seulement ; universoù toute vie meurt , où toute niort vil^ où la nature perverse; engendre toutes cboses monstrueuses , toutes clioses prodigieuses , abominables, inex* primables, et piresqoeceque la fable iiiventaou la fiayeur ooDÇttt : Goifoaes et Hydres et CliimèrCs effroyables. •
Ici le mot répété many est traduit par ootre vieux mot maintes, qui donne à la fois la tradu^ tion littérale et presque la même consonnance. L« fameux vers monosyllabique, si admiré des An-
J'ai traduit : « Plusieurs rangs de lampes étoi-
Rocks, caves, lakes, Cens, bogs, dans, and shades of deitii«
j'ai essayé de le rendre par les monosyllabes rocst lacs, mares, goitres, antres et ombres de niorti en retranchant les articles : Le passage rendu de cette manière produit des effets d'harmonie semblables; mais, j'en conviens, c'est un peu aux dépens de la syntaxe. Voici le même passage, traduit dans toutes les règles de la grammaire par Dupfé de Saint-Maur :
« En vain traversoient-clles des vallées sombres n et hideuses, des régions de douleur, des mortta-
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• gnes de glace et de feu; en vain francbissoienttelJes des rochers, des fondrières, des lacs, des
• précipices, et des marais empestés ; elles retrou* t Toieot toujours d*épouvantable6 ténèbres, les om- ■ lues de la mort, que Dieu forma dans sa colère, t au jour qu'il créa les maux inséparables du crime. I Ella oe Toyolent que des lieux où la Tle expire ,
• et où la fflort seule est vivante : la nature perverse
• nV produit rien que d*énorme et de monstrueux;
• tout en est horrible , inexprimable , et pire en» « tort que tout ce que les fables ont feint, ou que I It minte 8*est jamais figuré de Gorgones , d*Hy»
• im et de Chimères dévorantes. »
le m.parie point de ce que le traducteur prête ioio teite; cVst au lecteur h voir ce qu'il gagne M perd par cette paraphrase ou par mon mot à Bot. On peut consulter les autres traductions, aaminer ee que mes prédécesseurs ont c^fouté ou mis (car Hs passent en général les endroits difficiles) tpeut^^tre en résultera-t-il cette conviction pt la version littérale est ce qu*il y a de mieux pour faire conttof tre un auteur tel que Milton.
Tm suis tellement convaincu, que dans l'^f* i9inr la Uttéraiare angloUCf en citant quelques pisnges du Paradis perdu, jt me suis légèrement' êioigDé du texte : eb bien ! qu'on lise \ei mêmes pusages dans la traduction littérale du poème, et ToB verra, ce me semble, qu'ils sont beaucoup Diai rendus, même pour Tharmonle.
Tout le monde , je le sais, a la prétention d'exactitode : je ressemble peut-être à ce bon abbé Leroy, offé de Saint'Htrbland de Botten et prédicateur d4roi:\fà aussi a traduit Milton^ et en versl II ^i : « Four ,oe qui est de notre traduction , son •priaeipal mérite, comme nous l'avons dit, <fest
• (f être fidèle. »
Or foici comme il eat fidèle, de son propre aveu. Ns les notes da m* chant, on lit : « Ta! substi-
• tué eed à la fable de Bellérophon , m'étant proposé
•d*a purger cet ouvrage
•Ta! adapté, au reste, les plaintes de Milton de
• ^D qu'elles puissent convenir encore plus h un
• homme de mérite Ici j'ai changé ou
• Rtraodié un long récit de l'aventure d'Orphée
• mis à mort par les Bacchantes sur le mont Rho-
• dope. »
Changer ou retrancher l'admirable passage où HiltoB se compare à Orphée déchiré par ses enne-
liis!
< La Musi ne put défendre son fils ! • Je B« crois pas néanmoins qu'il faille aller jusqu'à cette précision de Liineau de Boiiyermain : « M pas avoir besoin de répétition , comme qui se* « ntitoott de pouvoir d'un seul coup. » La traduoiMniaterlinéaire de Luneau est cependant utile; >ais il ne faut pas trop s'y fier; car, par une inad-
vertance étrange, en suivant le mot à mot, elle fourmille de contre-sens ; souvent la glose au-dessous donne un sens opposé à la traduction interll* néaire.
Ce que je viens de dire sera mon excuse pour les chicanes de langue que l'on pourroit me faire. Je passe condamnation sur tout, pourvu qu'on m'accorde que le portrait , quelque mauvais qu'on le trouve, est ressemblant.
J*ai déjà signalé 'les difficultés grammaticales de la langue de Milton ; Une des plus grandes vient de l'introduction de plusieurs nominatifs indirects dans une période régie par un principal nominatif, de sorte que tout à coup vous retrouvez un ^^ un (heir qui vous étonnent, qui vous obligent. à un effort de mémoire ou qui vous forcent à remonter la période pour retrouver la personne ou les personr nés auxquelles ce he ou ce their appartiennent. Une autre espèce d'obscurité naît de la concision { et de l'ellypse : faut-il donc s'étonner de la variété \ et des contre-sens des traductions dans ces passages? Ai-je rencontré plus juste? je le crois, mais je n'en suis pas sûr : il ne me paroît même pas clair que Milton ait toujours bien lui-même rendu sa pensée; ce haut génie s'est contenté quelquefois de l'a peu près, et il a dit à la foule : « Devine si tu R peux. »
Le nominatif absolu des Grecs, si fréquent dans le style antique de Milton, est très-inélégant dans notre langue. Thou Looking on gonv thee Looklng on. Je l'ai cependant employé sans égard à son étrangeté, aussi frappante en anglois qu'en frauçois.
Les ablatifs absolus du latin, dont le Paradis Perdu abonde, sont un peu plus usités dans notre langue; mais en les conservant j'ai parfois été obligé d'y joindre un des temps du verbe é/repour faire disparoltre une amphibologie.
Cest ainsi encore que j'ai complété quelques phrases non complètes. Milton parle des serpents qui bouclent Mégère : force est ici de dire gui /orment des boucles sur ta tête de Mégère.
Bentley prétend que, Milton étant aveugle, les éditeurs ont introduit dans le Paradis perdu des interpolations qu'il n'a pas connues : c'est peut-être aller loin; mais il est certain que la cécité du chantre d'Éden a pu nuire à la correction de son ouvrage. Le poète composoit la nuit; quand II avoit fait quelques vers , 11 sonnoit; sa fille ou sa femme descendoit; il dictoit : Ce premier jet, qu'il oublioit nécessairement bientôt après, restoit à peu près tel qu'il étoit sorti de son génie.Le poêtne fut ainsi conduit à sa fin par Inspirations et par dictées; l'auteur ne put en revoir l'ensemble ni sur le manuscrit ni sur les épreuves. Or il y a des négligences ^
* Avertissement de VSttai,
REMABQUE3.
des répétitions de mots, des cacophonies qu*on n'aperçoit, et pour ainsi dire, qu*on n*entend qu*avec Toeil , en parcourant les épreuves. Milton isolé , sans assistance, sans secours, presque sans amis, étoit obligé de faire des changements dans son esprit , et de relire son poëme d'un bout à l'autre dans sa mémoire. Quel prodigieux effort de souvenir ! et combien de fautes ont dû lui échapper!
De là ces phrases inachevées , ces sens incomplets, ces verbes sans régimes, ces noms et ces pronoms sans relatifs, dont l'ouvrage fourmille. Le poète commence une phrase au singulier et Fachève au pluriel, inadvertance qu'il n'auroit jamais^ commise s'il a voit pu voir les épreuves. Pour rendre en françois ces passages, il faut changer les nombres des pronoms , des noms et des verbes ; les personnes qui connoissent l'art savent combien cela est difficile. Le poète ayant à son gré mêlé les nombres, a naturellement donné à ses mots la quantité et l'euphonie convenables; mais le pauvre traducteur n'a pas la même faculté ; il est obligé de mettre sa phrase sur ses pieds : s'il opte pour le singulier, il tombe dans les verbes de la première conjugaison , sur un aima, sur un parla qui vien- 1 nent heurter une voyelle suivante; s'en tient-il au lp/tfrie/7il trouve un aimoient, un parlaient qui 1 appesantissent et arrêtent la phrase au moment où elle devroit voler. Rebuté , accablé de fatigue , j'ai été cent fois au moment de planter là tout l'ouvrage. Jusqu'ici \€s traductions de ce chef-d'œuvre ont été moins de véritables traductions que des épitomes ou des amplifications paraphrasées dans lesquelles le sens général s'aperçoit à peine à travers une foule d'idées et d'images dont il; n'y a pas un mot dans le texte. Gomme je l'ai dit * , on peut se tirer tant bien que mal d'un morceau choisi ; mais soutenir une lutte sans cesse renouvelée pendant douze chants, c'est peut-être l'œuvre de patience la plus pénible qu'il y ait au monde.
Dans les sujets riants et gracieux, Milton est moins difficile à entendre, et sa langue se rapproche davantage de la nôtre. Toutefois les traducteurs ont une singulière monomanie : ils changent les pluriels en singuliers, les singuliers en pluriels, les adjectifs en substantifs, les articles en pronoms, les pronoms en articles. Si Milton dit le vent, Tarbre, la fleur, la tempête, etc. , ils mettent fe« vents, les arbres , /m fleurs, les tempêtes, etc.; s'il dit un esprit doux, ils écrivent la douceur de l'esprit ; s'il dit sa voix, ils traduisent /a voix, etc. Ce sont là de très-petites choses sans doute; cependant il arrive, onnesaltcommentiquedetels changements répétés produisent à la fin du poème une prodigieuse altération ; ces changemento donnent au génie de
* AvertisMmcDt de VB$aai.
Milton cet air de lieu-commun qui s'attache à un) phraséologie banale. '
Je n'ai rien ajouté au texte; fai seulement qudquefois été obligé de suppléer le mot coUectif par lequel le poète a oublié de lier les parties d'une longue énumération d'objets.
J'ai négligé çà et là des explétives redondantes qui embarrassoient la phrase sans ajouter à sa beauté, et qui n'étoiept là évidemment que pour la mesure du vers : le sobre et correct Virgile lui-même a r^ cours à ces explétives. On trouvera dans ma traduction synodes, mémoriaux, recordés, concUeSyi que les traducteurs n'ont osé risquer, et qu'ils onJ rendus par assemblées, emblèmes, rappelés, con^ seils, etc. ; c'est à tort selon moi. Milton avoit l'esprit rempli des idées et des controverses religieuses; quand il fait parler les démons, il rappelle irorUquemerU dans son langage les cérémonies de l'Ëglise romaine; quand il parle sérieusement, il emploie la langue desthéologues protestants. Ilm'a semblé que cette observation oblige à traduire avec rigueur l'expression miltonienne, faute dequoi on ne feroit pas sentir cette partie intégrante du génie du poète , la partie religieuse. Ainsi , dans une description du matin, Milton parle de la charmante heure de Prime : je suis persuadé que Frims est ici le nom d'un oHice de l'Église; il ne veut pas diref»'emiére; malgré ma conviction je n'ai pas risqué le mot prime, quoique à mon avis il fasse beauté, en rappelant la prière matinale du monde chrétien.
L'astre avant-coareor de l'aarore'y Da soleil qui s'approche annonce le retour, Sons le pftle horizon l'ombre se décolore : Lève-toi dans nos cœurs , chaste et Menheareox jour.
RACllfB.
Une autre beauté, selon moi, qui se tire encore du langage chrétien, c'est l'affectation de Satan à parler comme le Très-Haut; il -dit toujours ma droite au lieu de mon bras : j'ai mis une grande attention à rendre ces tours ; ils caractérisent merveilleusement l'orgueil du prince des ténèbres.
Dans les cantiques que le poète fait chanter anx anges et qu'il emprunte de l'Écriture , il suit l'hébreu, et il ramène quelques mots en refrain au bout du verset : Ainsi praise termine presque toutes les strophes de l'hymne d'Adam et d'Eve au lever du jour. J'ai pris garde à cela, et je reproduis à la chute le mot louange : mes prédécesseurs n'ayant peut-être pas remarqué le retour de ce mot, ont fiait perdre aux vers leur harmonie Ijrrique.
Lorsque Milton peint la création il se sert rigoureusement des paroles de la Genèse, de la traduction angloise : je me suis servi des mots françois de la traduction de Sacy, quoiqu'ils dififèrent un peu du texte anglois : en des matières aussi sacrées j'ai
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n se devoir reprodaire qu*UQ texte approuvé par rwtorité de l'Église.
i'aiemplojé^ comme je l*ai dit encore ', de vieux B»ts;j'eQ ai fait de nouveaux, pour rendre plus fiddement le texte; c'est surtout dans les mots néptiis que j*ai pris cette licence : on trouvera donc tMoéoré, imparité, inabstinence , etc. On compte Qoqoa six cents mots dans Milton qu'on ne trouve bs aucun dictionnaire anglois. Johnson, parlant à grand poëte, s'exprime ainsi :
Tkrwgh aU hit greater works there prevails a w/orm pecuUarity of diction, a mode and tut of expression which bears Utile resemhlance iotkatofanff former toriter, and which is so/ar rtaoctd from common use, ihat an unlearned nader, when hefirst opens his hooh, finds him-
Klf surprised by a new ianguage oiur lan-
page, tags jldtUson, sunk under him,
■ Dsni tons les plus grands ouvrages de Milton
• ptralent une uniforme singularité de diction,
• n mode et un tour d'expression qui ont peu de ' ressemblance avec ceux d'aucun écrivain précé- « deot, et qui sont si éloignés de l'usage ordinaire,
• qv'uo lecteur non lettré, quand il ouvre son livre ■pour la première fois, se trouve surpris par une
• langue nouvelle.... Notre langue, ditAddison, «s'abat (ou s'enfonce ou coule bas) sous lui. »
Miltoo imite sans cesse les anciens ; s'il falloit citer t«t ce qu'il imite, on feroitun in-folio de notes : Partant quelques notes seroient curieuses et d'autniieroient utiles pour l'intelligence du texte.
Le poète, d'après la Genèse, parle de l'esprit qui ^a rabtme. Du Bartas avoit dit :
Vioe même bçoo l'esprit de l'Éternel Semble coaver ce goofire.
L'iAiartte' oo les ténèbres visibles rappellent ''«?f»sion deSénèque : non utper tenebras video- ^f^vtipsas.
Srtan levant sa tête au-dessus du lac de feu est <ae image empruntée à l'Enéide :
'«toro quorwn interfiuetus arrecta.
JCIion faisant dire à Satan que régner dans l'en-
wot digne d'ambition, traduit Grotius : Regnare
^^ǫimestambitu, etsi in Tartaro.
La comparaison des anges tombés aux feuilles
a rautomne est prise de l'Iliade et de l'Enéide.
^ue, dans son invocation , le poète s'écrie qu'il
^ Aanter des choses qui n'ont encore été dites ni
« prose ni en vers, il imite à la fois Lucrèce et Anotte:
<>>tt non detta in prosa mat , ne io rima. ^ foMciaie ogni speranza est commenté ainsi
• AîcittHOMt de rXuai.
d'une manière sublime : « Régions de chagrins , obscurité plaintive où l'espérance ne peut jamais venir, elle qui vient à tous : » hope never cornes that cornes to ail.
Lorsque Milton représente des anges tournant les uns sur la lance, les autres sur le bouclier, pour signifier tourner à droite et à gauche, cette façon de parler poétique est empruntée d'un usage commun chez les Romains : le légionnaire tenoit la lance de la maiil droite et le bouclier de la main gauche : decUnaread hastamvel adscutum : ainsi Milton met à contribution les historiens aussi bien que les poètes ; et , en ayant l'air de ne rien dire, il vous apprend toujours quelque chose. Remarquez que la plupart des citations que je viens dlndiquer se trouvent dans les trois cents premiers vers du Paradis perdu, encore ai-je négligé d'autres imi- Utions d'Ëzéchiel , de Sophocle, du Tasse , etc.
Le mot saison dans le poème doit être quelquefois traduit par le mol heure: le poète, sans vous le dire , s'est fait Grec ou plutôt s'est fait Homère, ce qui lui étoit tout naturel ; il transporte dans le dialecte anglois une expression hellénique.
Quand il dit que le nom de la femme est tiré de celui de l'hoinme, qui le comprendra si l'on ne sait que cela est vrai d'après le texte de la Vulgate, virago, et d'après la langue Angloise l^oman^cequi n'est pas vrai en françois. Quand il donne à Dieu Vempire carré et à Satan l'empire rond, voulant par là faire entendre que Dieu gouverne le ciel et Satan le monde ; il faut savoir que saint Jean , dans l'Apocalypse, dit : « Civitas Dei in quadro posiia. »
Il yauroit mille autres remarques à faire de cette espèce, surtout à une époque où les trois quarts des lecteurs ne connoissent pas plus l'Ëcriture sainte et les Pères de l'Église qu'ils ne savent ïé chinois.
Jamais style ne fut plus figuré que celui de Milton : ce n'est point Eve qui est douée d'une majesté virginale, c'est la majestueuse virginité qui se trouve dans Eve; Adam n'est point inquiet, c'est finquiétude qui agit sur Adam : Satan ne rencontre pas Eve par hasard , c'est le hasard de Satan qui rencontre Eve; Adam ne veut pas empêcher Eve de s'absenter, il cherche à dissuader l'absence d'Eve. Les comparaisons , à cause même de ces tours, sont presque intraduisibles : assez rarement empruntées des images de la nature, elles sont prises des usages de la société, des travaux du laboureur et du matelot, des réminiscences de l'histoire et de la mythologie; ce qui rappelle, pour le dire en passant, que Milton étoit aveugle, et qu'il tiroit de ses souvenirs une partie de son génie. Une comparaison admirable et qui n'appartient qu'à lui , est celle de cet homme sorti un matin des fumées d'une grande ville pour se promener dans les fraîches campagnes, au milieu des moissons, des troupeaux, et rencontrant une jeune fille plus belle que tout
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cela : c*est Satan échappé du goufTre de l'enfer qui rencontre Eve au milieu des retraites fortunées d'Éden. On voit aussi par la vie de Milton qu^il remémore dans cette comparaison le temps de sa jeunesse : dans uue des promenades matinales qu*il faisoit autour de Londres s'offrit à sa vue une jeune femme d'une beauté extraordinaire : il en devint passionnément amoureux , ne la retrouva jamais , et fit le serment de ne plus aimer.
Au reste, Milton n'est pas toujours logique; il ne faudra pas croire ma traduction fautive quand les idées manqueront de conséquence et de justesse.
Ce qu'il faut demander au chantre d'Éden , c'est de la poésie, et de la poésie la plus haute à laquelle il soit donné à l'esprit humain d'atteindre; tout vit chez cet homme, les êtres moraux comme les êtres matériels : dans un combat, ce ne sont pas les dards qui voûtent le ciel ou qui forment une voûte enflammée, ce sont les sifflements mêmes de ces dards ; les personnages n'accomplissent pas des actions, ce sont leurs actions qui agissent comme si elles étoient elles-mêmes des personnages. Lorsqu'on est si divinement poëte, qu'on habite au plus sublime sommet de l'Olympe , la critique est ridicule en essayant de monter là : les reproches que l'on : peut faire à Milton sont des reproches d'une nature inférieure; ils tiennent de la terre où ce dieu n'habite pas. Que dans un homme une qualité s'élève à une hauteur qui domine tout, il n'y a point de taches que cette qualité ne fasse disparoitre dans son éclat immense .
Si Milton, très-admiré en Angleterre, est assez peu lu; s'il est moins populaire que Shakespeare, qui doit une partie de cette popularité au rajeunis* sèment qu'il reçoit chaque jour sur la scène, cela tient à la gravité du poôte , au sérieux du poème et à la difficulté de l'idiome miltonien. Milton, comme Homère , parle une langue qui n'est pat la langue vulgaire; mais avec cette différence que la langue d'Homère est une langue simple, naturelle, facile à apprendre, au lieu que la langue de Milton est une langue composée, savante, et dont la lecture est un véritable travail. Quelques morceaux choisis du Paradis perdu sont dans la mémoire de tout le monde; mais, à l'exception d'un millier de vers de cette sorte , il reste onze mille ver^ qu'on a lus rapidement, péniblement, ou qu'on n'a jamais
lus.
Voilà assez de remarques pour les personnes qui savent l'anglois et qui attachent quelque prix à ces choses-là; en voilà beaucoup trop pour la foule des lecteurs : à ceux-ci il importe fort peu qu'on ait fait ou qu'on n'ait pas fait un contre-sens , et ils se contenteroient tout aussi bien d'une version commune, amplifiée ou tronquée.
On dit que de nouvelles traductions de Milton doivent bientôt paroitre; tant mieux! on ne sau-
rait trop multiplier un chef-d'œuvre : mille peistres copient tous les jours les tableaux de Raphaël et de Michel-Ange. Si les nouveaux traduclenrs ont suivi mon système, ils reproduiront à peu près ma traduction ; ils feront ressortir les endroits où je puis m'être trompé : sMls ont pris le système de la traduction libre, le mot à mot de monhumbie travail sera comme le germe de la belle fleur qu'ils auront habilement développée.
Me seroit-il permis d'espérer que si mon essai n'est pas trop malheureux , il pourra amener quelque jour une révolution dans la manière de traduire? Du temps d'Ablancourt les traductions s'appeloient de belles infidèles; depuis ce temps-là on a vu beaucoup d'infidèles qui n'étoient pas toujours belles : on en viendra peut-être à trouver que la fidélité , même quand la beauté lui manque, asoo prix.
Il est des génies heureux qui n'ont besoin de consulter personne , qui produisent sans effort arec abondance des choses parfaites : je n'ai rien de cette facilité naturelle, surtout en littérature; je n'arrive à quelque chose qu'avec de longs efforts ; je refais vingt fois la même page, et j'en suis toujours nié-' content : mes manuscrits et mes {preuves sont, pas la multitude des corrections et des renvois, de véritables broderies dont j'ai moi-même beaucoup de peine à retrouver le fih. Je n'ai pas la moindre' confiance en moi ; peut-être même ai-je trop de facilité à recevoir les avis qu'on veut bien me donner; il dépend presque du premier venu de me faire changer ou supprimer tout un passage : je crois toujours que l'on juge et que Ton voit mieux que moi.
Pour accomplir ma tâche, je me tais environné de toutes les disquisitions des scoliastes; j'ai lu toutes les traductions françoises, italiennes et la* tines que j'ai pu trouver. Les traductions latines, par la facilité qu'elles ont à rendre lUtéralemint les mots et à suivre les inversions, m'ont été trèsutiles.
Tai quelques amis que depuis trente ans j6 suis accoutumé à consulter : je leur ai encore proposé mes doutes dans ce dernier travail ; j'ai reçu leurs notes et leurs observations; j'ai discuté avec eu! les points difficiles ; souvent je me suis rendu à leur opinion ; quelquefois ils sont revenus à la mienne. Il m'est arrivé, comme à Louis Racine, que des Anglois m'ont avoué ne pas comprendre le passage sur lequel je les interrogeois. Heureux encore une fois ces esprits qui savent tout et n'ont besoin de personne; moi , foible, je cherche des appuis , et je n'ai point oublié le précepte du maître :
» Ce&i rexctne pouf tes fautes âlmpression si nombreose dans mes ouvrages. Les compositeurs faligoês se trompeott malgré eux, par la mulUtude des elungefii60ll« àm r^^ chementi ou des addiUons.
vEas.
FBJfo chài <i*ao eeiiseur solide et sdataire Qk b raison conduise et le saToir Claire , U 4aDi le erajon flûr d'abord aille cliercher
1*00 seot foible et qu'oD se reut caolier.
Dans tout ce que je viens de dire , je ne fais poiat nos apologie y je cherche seulement une excuse 1 De fautes. Un traducteur n'a droit à aucune m; û faut seulement qu'il montre qu'il a été f^t, docile et laborieux.
SIfâeu le bonheur de faire connottre Mllton à hFnooe, je ne me plaindrai pas des fatigues que s a causées Feicès de ees études ) tant il y a oepen* àfit que pour éviter de nouveau Tavenir probable (m m fidèle , je ne recommencerois pas un pareitriTail; j^aimerois mieux mille fois subir toute bngKardeoet avenir.
VERS
Le vers héroïque âiiglois consiste dans la mesure m rime, éomtne le ver^ d'Homèi'e en grec et de Virgile en latin : la rime n*est ni un6 adjonction anâaire, ai le véritable ornement d*un poème ou febm Tcrtf spéeialement dans un long ouvrage :