‹ Œuvres complètes de M. le vicomte de Chateaubriand (volume 5)Chapitre 8 sur 283 · ANGLO-SAXONS ET DANOIS · texte numérisé non relu

ANGLO-SAXONS ET DANOIS

Les Anglo-Saxons ayant succédé aux Romains, et les Danois étant venus a leur tour au parta^^e de la Grande-Bretagne, il seroit presque impossible de séparer liltérairement l'époque des Anglo- Saxons de celle des Danois : c'est pourquoi Je les confonds ici.

Les Danois amenèrent avec eux leurs scaldes : ceux-ci se mêlèrent aux bardes galllques. Trois choses ne pouvoient être saisies pour dette , chez un homme libre du pays de Galles : son cheval , son épée et sa harpe. Les nations entières , dans leur âge héroïque , sont poètes : on chantoit à la guerre , on chantoit aux festins, on chantoit à la mort; on redoutoit surtout de mourir dans son lit comme une femme. Starcather n'ayant pu trouver sa fin dans les combats, se mit uue chaîne d'or au cou , et déclara la donner aux passants assez charitables pour le débarrasser de sa tète. Si ward, comte danois du Northumber* land , honteux de vieillir et craignant d'être emporté d'une maladie , dit à ses amis : « Revêtez- « moi de ma cotte de mailles; ceignez-moi mou « épée ; placez mon casque sur ma tête , moa>l>ou- « dier dans ma main gauche, ma hache dorée

SUH LA LITTÉRATURE AXGLOISE.

• dm ma main droite, que je tombe dans la

• garbed'ODgoenier. •

Sur le efaamp de bataille les bynmes, accompapKsdacfaocdesarmes, éclatoient d une manière à tmible, que les Danois , pour empécber leurs ebeTsax d*en être effrayés , les rendoient sourds.

Leserajanoes étoient à Tavenant de ces mœurs poétiques. Quinze jeunes femmes et dix-bult jeunes hommes ballment un jour dans un cimetière ; le prêtre Robert, qui disoit la messe, les fit inviter à se retirer; ils se moquèrent du prêtre. L'ûffieiaiit pria Dieu et saint Magnus de punir h troupe impie, en Tobligeant à chanter et à danser tme année entière : sa prière fut exaucée ; u des condamnés prit par la main sa sœur qui l^nroit a^ec lui ; le bras se sépara du corps sans ^ Imvalide de Dieu perdit une goutte de sang , (tdleooDtlDna de sauter. Tonte Tannée les qua- ^ies ne souffrirent ni du froid , ni du chaud, iùdela£ilm,nide lasoif, ni de la fatigue; leurs tétonents ne s'osèrent pas. Commençoit-il à pleu- Tàf, il s*éleToit autour d'eux une maison magni* i^.Lear danse incessante creusa la terre, et is s'y enfoncèrent Jusqu'à mi-corps. Au bout de rffl,révéqueHubert brisa iesliens'inYisibles|dont b mains des danseurs et des danseuses étoient oeiiatQte : la troupe tomba dans un sommeil fBi dora trois jours et trois nuits.

Uae?ieiile , nommée Thorbiorga , fameuse sorm, fat invitée aa château ducomte Torchill, liiadedirequandse termineroientlapesteet lafa- ■ittdu comté. Thorbiorgaarri va sur le soir : robe ^dnp rert boutonnée du haut Ju8qu*en bas, coller de grains de verre ; peau d*agneau noir, douliifed mpeau de chat blanc, sur la tète ; souliers ^ pean de veau , le poil en dessus , liés avec des ^mies ; gants de peau de chat blanc , la fournre CD dedans; ceinture huntandi que , au bout ^l^oelle pendoit un sac rempli de grimoires. Lasordèresootenoitson corps grêle sur un bâton ivifolles de cuivre. Elle fut reçue avec beaucoup ^ respect : assise sur un siège élevé, elle mangea ^ potage de lait de chèvre et un ragoût de cœurs ^différeots animaux. Le lendemain Thorbiorga, ^i^âToirsymétrisé ses instruments d'astrologie ^ietbème céleste, ordonna à lajeuneGodréda, tieompagne, d*entonner l'invocation magique ^rdkkur, Godréda chanta d'une voix si douce , qœ le manoir du laird Torchill en fut ravi. Il eût ttébiai malheureusement né celui qui ne fût pas ^ poète en ce terops-iè.

Les rois mêmes l'étoient : Alfred le Grand , Canut le Grand, furent Thonneur des v^alkiries. Les bardes et les scaides s'éjouissoient à la table des princes, qui les combloientde présents : « Si je demandois la lune à mon hûte, s'écrie un « barde, il me l'accorderoit. » Les poètes ont toujours été affriandés par la lune.

Gœdmon révoit en vers et composoit des poèmes en dormant : poésie est songe.

« Je sais , dit un autre barde, un chant pour « émousser le fer; je sais un chant pour tuer la « tempête. » On reconnoissoit ces inspirés & leur air; ils sembloient ivres, leurs regards et leurs gestes étoient désignés par un mot consacré : skallviengly « folie poétique. »

La chronique saxonne donne en vers le récit d'une victoire remportée par leâ Anglo-Saxons sur les Danois , et l'histoire de Norwége conserve l'apothéose d'un pirate du Danemark , tué avec cinq autres chefis de corsaires sur les eûtes d'AU bîon.

« Le roi Ethelstan , le chef des chefs , celui qui « donne des colliers aux braves, et son frère, le « noble Edmon , ont combattu à Bruman-Burgh « avec le tranchant de l'épée. Ils ont fendu le « mur des boucliers, ils ont abattu les guerriers « de renom , la race des Scots et les hommes des « navires.

« Olaf s'est enfui avec peu de gens, et il a « pleuré sur les flots. L'étranger ne racontera ff point cette bataille, assis à son foyer, entouré « de sa famille , car ses parents y succombèrent, « et ses amis n'en revinrent pas. Les rois du Nord, « dans leurs conseils, se lamenteront de ce que « leurs guerriers ont voulu jouer au jeu du car- « nage avec les enfants d'Edward.

« Le roi Ethelstan et son frère Edmond re- « tournent sur les terres de Ouest-Sex. Ils lais- « sent derrière eux le corbeau se repaissant de « cadavres, le corbeau noir au bec pointu, et le « crapaud à la voix rauque, et l'aigle affamé de « chair, et le milan vorace, et le loup fauve des « bois.

'« Jamais plus grand carnage n'eut lieu dans « cette lie; jamais plus d'hommes n'y périrent « par le tranchant de l'épée, depuis le jour où les • Saxons et les Angles vinrent de l'est à travers « l'Océan, où ils entrèrent en Bretagne, cesno- « blés arti sans de guerre, qui vainquirent les « Welsches et prirent le pays. »

Maintenant la chanson en l'honneur du pirate r

BSSAt

« Il m'est venu uil songe : Je me tais vu , au

• point da Jour, dans la salle du Valhalla, pré- « parant tout pour la réception des hommes tués « dans les batailles.

« J'ai réveillé les héros de leur sommeil ; Je les

• al engagés à se lever, à ranger les bancs, à dls^ « poser des coupes à boire , comme pour Tarri- « vée d*un roi.

« D'où vient tout ee bruit? s'écrie Bragg; d*où « vient que tant d*hommes s'agitent et que Ton « remue tous les bancs? Cest qu'Erik doit venir, « répond Oden ; Je l'attends. Qu'on se lève , qu'on « aille à sa rencontre.

« Pourquoi donc sa venue te plalt-elle davan- « tage que celle d'un autre roi? c'est qu'en beau- «coup de lieux il a rougi son épée de sang; « c'est que son épée sanglante a traversé beau- « coup de lieux.

« Je te salue , Erik , brave guerrier ; entre :

• sois le bienvenu dans cette demeui*e. Dis-nqns « quels rois t*accompagnent, combien viennent «avec toi du combat?

« Cinq rois viennent , répond Erik , et moi Je « suis le sixième. ^

Je ne pouvois mieux fttlre que d'enqiruntei' cette traduction à V Histoire de la conquête de P Angleterre par les Normands. Jouissons des travaux de M. A. Thierry , mais apprenons de lui ce qu'ils lui ont coûté; notre admiration s'augmentera de notre reconnoissance.

« Je venois d'entrer avec ardeur dans une « série de recherches toutes nouvelles 'pour moi. tt Quelque étendu que fût le cercle de ces travaux, K ma cécité complète ne m'auroit pas empêché « de le parcourir : J'étois résigné autant que doit « l'être un homme de cœur ; J'avois fait amitié « avec les ténèbres. Mais d'autres épreuves sur-

• vinrent

« Aveugle et souffrant

« sans espoir et presque sans relâche. Je puis « rendre ce témoignage, qui de ma part ne sera « pas suspect : il y a au monde quelque chose « qui vaut mieux que les Jouissances matérielles ,

• mieux que la fortune, mieux que la santé ellek même, c'est le dévouement à la science. «

Grades et touchantes paroles pour lesquelles Je ne me reproche point de m'être écarté de mon sujet.

J'ai déjà dit quelque chose de ce sujet dans mes Études historiques. Les nautoniers normands céiébroient eux*mêmes leurs courses :

« Je suis né dans le haut pays dé Norwég< « chez des peuples habiles à manier l'are, ma «J'ai préféré hisser ma voile , l'effroi des laboi « reurs du rivage. J*ai aussi lancé ma barqti « parmi les écueils, hin du séjour des hon « Mes, >»

Ce scalde des mers avoit raison, puisque 1< Danes ont découvert le Vineland ou TAmériqi loin du séjour des hommes.

Angelbert gémit sur la bataille de Fontenay i sur la mort de Hugues , bâtard de Charlemagni La fureur de la poésie étoit telle qu'on troui des vers de toutes mesures jusque dans les dlpl^ mes du huitième, du neuvième et dd dixièm siècle. Un chant teutbnique conserve le sou veni d'une victoire remportée sur les Normands , Ta 881, par Louis, fils de Louis le Bègue, r J'i « connu un roi appelé le seigneur Louis , qui sei « voit Dieu de bon cœur , parce que Dieu le r^ « compenspit.... Il saisit la lance et le boucliei « monta promptement à cheval , et vola pou « tirer vengeance de ses ennemis. » Personne n'i gnore que Gharleraagne avolt fait recueillir le anciennes chansons des Germains.

La parole usitée dans les forêts est, dès s naissance , une parole complète pour la poésie sous le rapport des passions et des images , ell dégénère en se perfectionnant. Les chants ne tionaux des Barbares étoient accompagnés d son du fifre , du tambour et de la musette. Le Scythes, dans la Joie des festins , faisoientréson ner la corde de leur arc. La cithare ou la guitar étoit en usage dans les Gaules , et la harpe , dan riie des Bretons. L'oreille dédaigneuse des Gre<2 et des Romains n'entendoit, dans les entretien des Franks et des Bretons , que des croassement de corbeaux , ou des sons non articulés sans au cun rapport avec la voix humaine. Quand le nations du Nord eurent triomphé , force fut à trouver ce langage harmonieux, et de compret dre les ordres que le maître dictoit à l'esclave.

Les rhythmes militaires se viennent termine à la chanson de Roland , dernier chant de l'Eu rope barbare. « A la bataille d'Hastings, » dit et core le grand peintre d'histoire que J'ai cité , « ui « Normand , appelé Taillefer, poussa son cbeva « en avant du front de bataille , et entonna l « chant des exploits, fameux dans toute la Gaule «de Charlemagne et de Roland. En chantant 1 « Jouoit de son épée , la lançoit en l'air avec force « et la recevoit dans sa main droite. Les Nof

SUR LA LITrtRATURE ANGLOISE.

I aaods téféMoA kt refrulns, on erkiient : Dieu •aide!DieaaîdeI

• Tiilefer qui moll bien clianl'>iit

• Sorti cheval qui lost alout* > Derant le doc alout chantant

• De Karfamasiie et de Rollant

• Et d*Olif ier et des Tassaui

c Qgj oMMinirent à Aonoeranx. »

Gnrimei sont de Waoe; mais Geoffroy Gai- Mra de pios loDgs détails sur Taiilefer. Il est (oneux d'observer comment les usages se trans* ivneat et cependant se perpétuent : le tambouraaitre, qui Jette sa canne en l'air et qui la reçoit to sa main à la tète d*an régiment , est la traditioQ da jongleur militaire.

A>aatméaie la bataille d'Hastings, il existe n autre témoignage des provocations de la cLansa du soldat : eo 1054, Guillaume battit les Fnoçots à Uortemer en Normandie ; un de ses

trnteun, monté dans un arbre, cria toute la

iBit:

« Fmedi , Fnoioeis , letei ! lerei !

• Teoei VM ?eies ; trop donnes;

• AUei Tot amis enterrer

• Ki sont occis à Mortemer. i»

Cesiogolier héraut d'armes, insultant du liaut im chêoe Teonemi vaincu , offre un tableau Dtîf des mœurs de ce temps.

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