TROUVÈRES ANGLO-NORMANDS
Après la conquête des Normands , le moyen h oommence et les choses changent de face. ^ Aogleterre a éprouvé dans son idiome des révoistiûQsuiooaiittes aux autres pays : le teutonique ^ Aaglss refoula le gaUique des Bretons dans huilées du pays de Galles ; le danois , le scan- ^mve^ ou le goth, renferma Verse parmi les ^'^'^^ers écossois et altéra le pur saxon*; le •«nioad, ou le vieux françois, relégua Van- /Sî^Mxo» chez les vaincus.
^ Guillaume et ses premiers successeurs, M «(rivit et Ton chanta en latin , en calédonien , ^ çallique , en anglo-saxon, en roman des trou- ^<m, et quelquefois en roman des troubadours.
Il y eut des poètes , des bardes , des Jongleurs, des ménestrels, des contéors, des fabléors, des gedtéors, des harpéors. La poésie prit toute es* pèee de formes, et donna à ses œuvres toutes sortes de noms : lais, ballades, rotruênges, chansons à carole , chansons de gestes, contes , sirventois, Attires, fabliaux, Jeux-parties, dictiés. Dès le sixième siècle Fortunat donne le nom de lalSjleudi, aux chants des Barbares. On comp* toit des romans d'amour , des romans de chevalerie, des romans du Saint-Graal, des romans de la Table-Ronde, des romans de Charlemagne, des romans d'Alexandre, des pièces saintes. Dans le Songe du dieu d'amour^ le pont qui conduit au palais du dieu est composé de rotruênges, stances accompagnées de la vielle; les planches sont faites de dits et de chansons; les solives^ de sons de harpe; les piles, des doux lais des Bretons.
Robert de Courte-Heuse, duc de Normandie, fils atné de Guillaume le Conquérant, enfermé pendant vingt-huit ans dans le château de Car* diff , au bord de la mer, apprit la langue des bardes gallois. A travers les fenêtres de sa prison , il voydt un chêne dominer la forêt dont le pro* montoire de Pernath étoit couvert. Il disoit à ce chêne : « Chêne, planté au sein des ho\s d'où tu « vois les flots de laSaverne lutter contre la mer; « chêne, né sur ces hauteurs où le sang a coulé en «ruisseaux; chêne, qui as vécu au milieu des • tempêtes, malheur à Thommequi n'est pas assez « vieux pour mourir 1 »
Un autre prince anglois, Richard Cœur de Lion, fut couronné comme troulNidour. Il avoit composé en langue romane du Midi, sa langue maternelle, un sir vente sur sa captivité à Worms. Parmi les poètes , ses contemporams , Richard n'est pas fils d'Éléonore de Guienne, mais de la princesse d'Antioche, trouvée en pleine mer sur un vaisseau tout d'or, dont les cordages étoient de soie blanche. Ce vaisseau est la grande ser^ pente des romanciers. Quand les enfants des femmesarabes étoient méchants, elles les menaçoient du roi Richard j et quand un cheval ombrageux tressaillolt, le cavalier sarrasin le frappolt de l'éperon en lui disant : Et cuides-tu que ce soit le roi7?tcAan/? Guillaume Blondel (qu'il ne faut pas confondre avec le trouvère Blondel de Nesle ) étoit un des ménestrels de Richard : nous n^avons pas sa chanson fidèle, il n'en est resté que la tradition.
ESSAI
Ricnn*étoitpIu8 célèbre que rUstoire populaire du marquis au court nez,
Guillaume, trouvère anglo-normand, a laissé dans son poëme des Joies de Notre-Dame une description curieuse de Rome et de ses monuments au onzième siècle. Il composa un petit poème fort ingénieux sur ces trois mo\s^ fumée, pluie et femme , qui chassent un homme de sa maison : la maison, c'est le ciel; la fumée, Torgueil; la pluie , la convoitise ; la femme , la volupté : trois choses qui empêchent d'entrer dans le del , maison de l'homme.
Un moine du mont Saint-Michel , dans la description qu'il fait des fêtes de ce monastère (alors sous la domination anglolse] , nous apprend que « dessous Avranches , vers Bretagne , étoit la « forêt de Cookelunde remplie de cerfs , mais où « il n'y a à présent que des poissons. En la forêt « avoitun monument. » Le poète place Tirroption de la mer sous le règne de Ghildebert.
Geoffroy Gaimar, auteur de l'Histoire des rois anglo-saxons, emprunta des bardes gallois le Brut d^ Angleterre, que Wace traduisit du latin de Geoffroy de Montmouth. Celui-ci , selon M. rabbé de la Rue , Favoit traduit de l'original basbreton apporté en Angleterre par Gautier Ganelius , archidiacre d'Oxford.
Brut ou Brutus est un arrière-petit-fUs d'Énée, premier roi des Bretons. Du roi Brut descendit Arthur ou Artus, roi de l'Armorique, dont nous autres Bretons attendons le retour comme les Juifs attendent le Messie. Arthur histitua l'ordre de la chevalerie de la Table Ronde : tous les chevaliers de cet ordre ont leur histoire ; d*on il advient qu'un premier roman a ce que les ménestrels appeloient des branches, ainsi que dans Ariosteun conte en engendre un autre. Arthur et ses chevaliers sont un calque de Giarlemagne et de ses preux. Mais n'est-il pas inconcevable qu'on cherche toujours Torigine de ces merveilles dans le faux Turpin qui écrivoit en 1095 , sans s'apercevoir qu'elle se trouve dans l'histoire des Faits et gestes de Karle le Grand, compilés en 884 par le moine de Saint-Gall ?
Le roman du Rou est encore de Robert Wace. Là se lit l'histoire authentique des fées de ma patrie , de la forêt de Bréchéliant remplie de tigres et de lions : P homme sauvage y règne , et le roi Aûhur le veut percer avec VEscalibar, sa grande épée. Dans cette forêt de Bréchéliant murmure la fontaine Barenton. Un bassin d*or est attaché
au Tieux chêne dont les rameaux ombragent la fontaine : il suffit de puiser de l'eau avec la coupe et d*en répandre quelques gouttes pour susciter des tempêtes. Robert Wace eut la curiosité de visiter la forêt et n^aperçut rien.
Fol m'en revins, UA y allai.
Un charme mal employé fit périr l'enchanteur Merlin dans la forêt de Bréchéliant. Pieux et sincère Breton je ne place pas Bréchéliant près Quintin , comme le veut le romandu Rou ; Je tiens Bréchéliant pour Becherel, près de Gombourg. Plus heureux que Wace , J'ai vu la fée Morgen et rencontré Tristan et Yseuit ; J'ai puisé de l'eau avec ma main dans la fontaine (le bassin d'or m'a toujours manqué) , et en Jetant cette eau en l'air, J'ai rassemblé les orages : on verra dans mes Mé' moires à quoi ces orages m'ont servi.
Le trouvère anonyme, continuateur du Brut d'Angleterre , est un Anglo-Saxon : il s'exprime avec la verve de la haine contre Guillaume , venu « non élever des villes, mais les détruire; non « bâtir des hameaux , mais semer des forêts. > Le poème offre un ingénieux épisode.
Le conquérant veut savoir quel sera le sort de sa postérité : il convoque une assemblée de notables et des principaux membres du clergé d'Angleterre et de Normandie. Le conseil , fort embarrassé , mande séparément les trois fils du roi : Robert de Gourte-Heuse paroit le premier. Un sage clerc lui dit .* « Beau fils , si Dieu tout-puis- « sant avoit fait de vous un oiseau , quel oiseau « voudriez-vous être?
« Un épervier, répond Robert. Cet oiseau, pour « sa valeur, est chéri des princes , aimé des che- « valiers , porté sur la main des dames. »
Après Robert de Gourte-Heuse vient Guillaume le Roux : « Il auroit voulu être un aigle , parce que Taigle est le roi des^ oiseaux. »
Après Guillaume le Roux se présenta Henri , son Jeune frère : « Il voudroit être un estournèle , parce que l'estoumèle (rétoumeau) est un oiseau simple qui ne fait de mal à personne, et vole de concert avec ses semblables ; s*il est mis en cage , Il se console en chantant. »
Courte-Heuse, vaillant comme Tépervier, mourut dans les fers ; Guillaume , roi comme l'aigle, fût cruel et finit mal ; Henri fàt doux , bienfaisant comme l'estournèle : il eut des peines , mais les années (complainte longue , triste j et à même refrain) les adoucirent.
sua LA LITTÉRATURE ANGLOISE.
SriTE DES noirvÊRES axglo-mormanbs.
PAXADIS TEBIESTHE. DBSCEUTE AUX ENFERS.
Un troayère anonyme célèbre le Toyage de saint Bradan , Tlrlandois , ati Paradis terrestre. Le saint , aeocHttpagné de ses moines» déoonyre dans mie tie le Paradis des oiseaux : ces oiseaux répondent à la psalmodie du saint ; c'étoient apparemment les ancêtres de l'oisean des Jardtiis dArmide.
Dans mie antre fie est nn arbre à feuilles d*un ronge pâle; des volatiles blancs se perchent sur rarbre. Un de ces cygnes, interrogé par Bradan, lui répond : « Mes con^agnons et moi nous som-
> mes des angeschassés du ciel avec Lucifer, Nous
> lui avions obâ comme à notre chef, en sa qoa-
• iité d'archange; mais n'ayant point partagé son
• orgueil. Dieu nous a seulement exUés dans « cette tle. » Voilà l'ange repentant de KIopstock.
Dn Paradis des oiseaux saint Bradan, toujours avec ses moines , arrive dans une autre Ile ou s*élève l'abbaye de Saint-Alban.
Il oonrt de nouveau au large , est attaqué par m serpent qu'une bête envoyée de Dieu combat , pois par un griffon qu^on dragon avale. Des poissons étranges viennent écouter le solitaire célébrant la Saint-Pierre en haute mer.
La barque aborde [aux enfers : les ténèbres obscurcissent la r^lon maudite; la fumée, les étineelles , les flammes forment un voile impénétrable à la clarté du Jour. Sur une roche escarpée on aperçoit un homme nu, lacéré de coups de fooet, lachairen lambeaux, le visage couvert d'un drap : ce damné est Judas ; il raconte au saint ses inexprimables tourments ; pour chaque Jour de la semaine, il y aune nouvelle douleur.
Marie , dite de France , dont nous avons un recueil de lais , mit en vers le Purgatoire de saint Patrick d* Irlande j que Hetiri, moine de Saltry, composa primitivement en latin dans le douzième siècle. Fiar une caverne , au-dessus de laquelle flalnt Patrick bâtit un couvent, on descendoit au lien d*expiation.
Den antres trouvères traitent le même sujet : Us AMnent O'Wein au purgatoire; le chevalier psMse anpvès de l'enfer dont il voit les tourments, parvient an paradis terrestre, et s'approdiedn paradte céleste.
Adam de Ross ehante à son tour la descente de saint Faal aux enfers. L'archange saint Michd sert de guide à i'ap6tre ; il lui dit : Bonhomnie,
CSAfCAinnU4ND. — TOWE V.
« suis-moi sans effroi , sans peur et sans soupçon* <« Dieu veut que je te montre les grincements de « dents, le travail et la tristor que souffrent les « pécheurs. »
Michel va devant ; Paul le suit disant lespsau.. mes. A la porte de l'enfer croit un arbre de feu ; à ses branches sont suspendues les âmes des avares et des calonmiateurs. L'air est rempli de diables volants qui conduisent les méchants aux brasiers.
Les deux voyageurs parcourent les régions désolées. L'archange explique à fapôtre les tourments infligés à différents crimes : au sein d'une immense forge, d'une vaste mine où grondent et brillent des fournaises ardentes, coulent des fleuves de métaux fondus dans lesquels nagent des démons. A mesure que les envoyés du elal s'enfoncent dans le giron du globe , les supplices deviennent plus terribles ; saint Paul est saisi de pitié.
Un puits scellé de sept sceaux présente son or« bite : l'archange lève les sceaux , en écartant l'apôtre pour laisser s'exhaler la vapeur pestilentielle. Au fond du puits gémissent les plus grands coupables ; saint Paul demande combien dureront les peines ; saint Michel répond : « Cent qua- « rante mille ans; mais je n'en suis pas bien « sûr. »
L'ap6tre invite l'archange à ccmjurer Dieu d'adoucir les souffrances des réprouvés; des anges compatissants se joignent à leurs prières ; elles sont écoutées; le Seigneur ordonne qu'à l'avenir les supplices cesseront depuis le samedi jusqu'au lundi matin. Saint Bradan, dans son voyage au paradis terrestre, avoit obtenu la même grâce pour Judas. La durée de cette suspension des supplices est la même que la durée fixée par les premières trêves que Ton appeloit paix de Dieu.
Le moyen âge n'est pas le temps du styk proprement dit, mais c'est le temps de l'expression pittoresque , de la peinture naïve, de l'invention féconde. On voit avec un sourire d'admiration ce que des peuples ingénus tiroient des croyances qu'on leur enseignoit : à leur imagination grande, vive et vi^abonde; à leurs mœurs cruelles, à leur courage indomptable, à leur instinct de conquérants et de voyageurs mai comprimé, les prêtres, missionnaires et poètes, offraient de merveilleux tourments, des périls étemels, des invasions à tenter, mais sans changer de place, dans des régions inconnues. Le paradis terrestre
ESSAI
que la mute chrétienne montrolt en perspective aux Barbares ( lieu de délices, où ils ne pouvoient arriver qne par un long chemin et après de rudes travaux) étoit comme cette Rome qu'ils avoient cherchée Jadis an bout du monde a travers mille périls, la torche et l'épée à la main.
Le voyage d'Ulysse aux champs Ctmmériens et la descente d'Énée au Tartare renferment l'idée primitive de ces fictions. Cette idée Ait communiquée aux siècles chrétiens par la littérature classique; on la retrouve dans tout le moyen âge sous le titre de Visio i^fetni. L'arbre de feu, aux branches duquel sont suspendues les Ames des avares, est l'orme où les songes viennent se réfugier dans le vestibule du Tartare. ( Énéid,^ liv. VI, )
Les trois ouvrages du trouvère de Saint-Bra* dan , de Marie de France et d'Adam de Boss , rappellent le paradis , le purgatain et V enfer de Xsidivina Commedia, Saint Paul est conduit aux enfers par l'ardiange saint Michel, comme Dante par Virgile; saint Paul est saisi de pitié comme Dante; saint Bradan trouve Judas, comme Dante le renocmtre, le plus tourmenté des damnés : la douleur varie pour Judas chez le trouvère (le trouvère ne dcmne que cent quarante mille années à la durée des tourments) ; la douleur est une et constante comme Tétemité , chez le poète:
CancelKeri prétend que Dante a pris le fond de sa composition dans les Visions de l* Enfer d'Alberic, moine au mont Cassin vers l'an 1 120. Qu'est-ce que cela prouve? Que Dante a travaillé sur les idées et les croyances de son temps , ainsi qu'Homère avec les traditions de son siècle. Mais le génie, à qui est-il? à Dante et à Homère. Dante a visiblemeut emprunté quelques traits de son Ugolin au Tydée de Stace : qu'importe ?
Dans le moyen âge, Virgile est surnommé le poéiei il se retrouve partout Les moines, auteursde la tragédiede &itii^ Martial de Limoges^ font apparoltre l'auteur de l'Enéide avec les prophètes ; il chante an berceau du Messie un Bene^ Oeanuts rimé. Dante a naturellement été conduit à prendre le poêle latin pour guide aux enfers; c'étoit comme quelqu'un de son temps : Virgile ne fîit-il pas déclaré seigneur de Mantoue en 1227? Dante naquit en 1265.
Dans l'ordre historique du moyen Age, ainsi que dans l'ordre religleâx, deux ou trois idées générales diMninent : les Barbares ont voulu descendre d'Énée ; nous venons tons des Troyens;
personne ne tire scm origine des Huns, des Goths, des Francs, des Angles. D'un c6té, les nations barbares , civilisées par les prêtres chrétiens , ont eu honte de leur barbarie; de l'autre , elles ont tenu à honneur d'être sorties de la même source que cet empire romain dont elles s'étoient faites les héritières après l'avoir mis à mort : les filles de Jason déchirèrent leur père pour le rajeunir.