‹ OEuvres completes de Marivaux (volume 2)Chapitre 249 sur 314 · SCÈNE XL · texte numérisé non relu

SCÈNE XL

rence pour moi , je n'ai rien à dire» et je ne sais que soupirer.

LA MARQUISE, tvitlemeot.

Une triste situation et des soupirs ! que tout cela est triste ! que vous êtes à plaindre ! mais soupirez- vous , quand je n'y suis point , Dorante ? J'ai dans Tesprit que vous me gardez vos langueurs.

DORAlfTE.

Eh ! madame, n'abusez point du pouvoir de votre beauté ; ne vous suffit-il pas de me préférer un rival ? pouvez - vous encore avoir la cruauté de railler un homme qui vous adore ?

LA HARQUISE.

Qui m'adore ! l'expression est grande et magnifique assurément ; mais je lui trouve un défaut , c'est qu'elle me glace ; et vous ne la prononcez jamais , que je ne sois tentée d'être aussi muette qu'une idole.

DORANTE

Vous me désespérez^ fut -il jamais d'homme plus maltraité que je le suis? fut- il de passion plus méprisée?

Passion! j'ai vu ce mot- là dans Cyrus ou dans Cléopâtre. Eh ! Dorante, vous n'êtes pas indigne qu'on vous aime j vous avez de tout, de l'honneur, de la naissance , de la fortune, et même des agrémens. Je dirai même que vous m'auriez peut-être plu 3 mais je n'ai jamais pu me fier à votre amour ^ je n'y ai point

3g8 LES SINCÈRES,

de foi, vous Tezagérez trop; il révolte la simplicité de caractère que vous me connaissez. M'aimez-y ona beaucoup ? ne m'aimez -vous guère ? faites- vous semblant de m'aimer? c'est ce que je ne saurais décider» Eh ! le moyen d'en juger mieux, à travers toutes les emphases ou toutes les impostures galantes dont vous envdop^ pez vos discours ? Je ne sais plus que soupirer, dite»* vous. Y a-t-il rien de si plat ? Un homme qui aime une femme raisonnable ne dit point : Je soupire; ce mot n'est pas assez sérieux pour lui , pas assez vrai ; il dit : Je vous aime ; je voudrais bien que vous m'aimassiez ; je suis bien mortifié que vous ne m'aimiez pas 'j voilà tout, et il n'y a que cela dans voti*e cœur non plus. Vous n'y verrez, ni que vous m'adorez, car c'est parler en poète ; ni que vous êtes désespéré , car il faudrait vous enfermer; ni que je suis cruelle , car je vis doucement avec tout le monde { ni peut-être que je suis belle, quoiqu'à tout prendre , il se pourrait que je le fusse ; et je demanderai à Ergaste ce qui en est; je compterai sur ce qu'il me dira, il est sincère. C'est par là que je Testime; vous me rebutez parle contraire.

DORANTE, TivemenL

Vous me poussez à bout. Mon cœur est plus croya^ ble qu'un misanthrope qui voudra peut - être passer pour sincère à vos dépens , et aux dépens de la sin* cérité méme.'Â mon égard, je n'exagère point ; je dis queje vous adore, et cela est vrai; ce que je sens pour vous ne s'exprime que par ce mot- là. J'appelle aussi mon amour une passion , parce que c'en est une ;

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