LE COMTE, LAMARQUISE, ROSIMOND, HORTENSE, DORANTE, MARTON, FRONTIN
LE COMTE
RosiMO^ à VOS pieds, ma fille ! Qu'est-ce que cela veut dire?
HORTENSE
Mon père y c'est Rosimond qui m'aime, et que j'épouserai si vous le souhaitez.
^46 LE PET.'M AITSE GORR., ACTE III , SC. XIU
ROSmOND.
Oui , monsienr, c'est Rosimond deveiin raisonna^ ble, et qui ne voit rien d'ëgal au bonheur de son sort.
LE COMTE, àBoiute.
Nous les destinions Tun à Tantre , monsieur ; vous m^aviez demande ma fille , mais vous voyez bien qu'il n est plus question d'y songer.
LA MARQUISE
Ah î mon fils, que cet événement me cfamnel
DORARTE, à Hortetue.
Je ne me plains point, madame ; mais votre pitH cédé est cmeL
HORTERSE.
Vous n'avez rien à me reprocher , Dorante; vooa vouliez profiter des fautes de votre ami, et ce dé« nouement-ci vous rend justice.
FRONTIN
Ah ! monsieur ! Ah ! madame ! Mon incomparable Marton !
Aime -moi à présent tant que ta voudras; il n*y aura rien de perdu.
COMÉDIE EN UM ACTE ET EN PROSE
Rcf rtfscnlvc pour la première fois par les comtfdïenl françiiù.
JUGEMENT
Le Legs n*esty à parler exactement , ni une comédie de caractère ni une comédie d*intrigue ; c'est un petit tableau de genre , un intérieur dans lequel le peintre a disposé avec art six personnages, à chacun desquels il a donné une physionomie originale et piquante. Une pièce en un acte ne permet point les déreloppemens indispensables à ce que l'on appelle au théâtre un caractère ou une intrigue. L'action est légère ; un mot qui serait dit par le marquis l'aurait terminée à l'instant. Mais telle est la combinaison ingénieuse imaginée par Marivatix, que ce mot décisif ne peut être dit que quand il aura été arraché comme par fi>rce à la timidité naturelle du marquis , et à la crainte que cet homme éprouve de blesser , en le prononçant, la femme qui brûle de l'entendre.
C'est cette timidité excessive , et vraiment extraordinaire dans un amant, qui forme le nœud de la pièce; c'est l'ef-fort que la comtesse sera obligée de faire pour la vaincre qui le resserre et qui le renforce. Le comique de la situation résulte de ce que les deux principaux personnages sont obligés précisément de faire le rôle l'un de l'autre : le marquis ayant toute la réserve d'une femme qui tremble et qui rougit d'un aveu, et la comtesse condamnée, pour n'être pas dupe , à faire en quelque sorte les avances , et
aSo JUGEMENT
à triompher de la force d'inertie qu'an caractère si singulièrement méticuleux lui oppose.
Hortense aime le chevalier ; eHe oonnait la passion du marquis pour la comtesse ; mais comme elle ne veut rien rabattre des deux cent mille francs qui lui reviennent dans le cas où le marquis refiiserait de Véponser , eUe semble disposée à lui donner sa main ; elle presse y elle insiste; eDe envoie chercher le notaire, assurée qu'elle est de n'être point prise au mot , et prévoyant, en tout cas , que si la faiblesse du marquis le laissait aller jusqu'à un consentement dévoué par ses sentimens secrets , l'impérieuse comtesse trouverait bien de rompre un engagement forcé et désagréable à toutes les parties intéressées. Au premier coup d'œil , la conduite dlBLortense ne paraît pas conforme aux règles d'une scrupuleuse délicatesse ; il n'est pas dans no% mœurs qu'une femme feigne de vouloir à toute force épouser un homme qu'elle n'aime pas , pour se faire payer par lui une somme d'argent. Mais il faut remarquer que les deux cent mille francs appartiennent à Hortense , en vertu du legs qui donne le titre à l'ouvrage; et Marivaux est allé au devant de l'objection dès la première scène, lorsque, sur la crainte que montre le chevalier , il lui fait répondre par Hortense : « Laissez-moi faire ; je crob que le marquis « espère que ce s^a moi qui le refuserai : peut-être même M feindra-t-:l de consentir à notre union ; mais que cela « ne vous épouvante pas. Vous n'êtes point assex riche « pour m'épouser avec deux cent mille firancs de moins , «( et je suis bien aise de vous les apporter en mariage. » Ainsi les propositions d'Hortense au marquis ne doivent plus être considérées que comme un stratagème assuré ment très-légitime, inspiré par l'amour, et justifié d'ailleurs par un droit incontestable de propriété.
Le rôle de Lépine est, comme on le dit dans la pièce
SUR LE LEGS. aSi
même, celai d'un Gascon froid , mais intelligent et intéressé y et qui, en servant son maître le marquis avec esprit et avec zèle , ne néglige pas ses propres avantages. Lisette est bien digne de devenir la femme de Lëpine ; elle combat d'abord , de tous ses moyens , l'idée du mariage de sa maitresse 9 parce qu'il doit diminuer ses profits ; mais quand la comtesse lui promet de la faire bien récompenser par le marquis devenu son époux , quand elle a fait d'avance l'épreuve de sa générosité, quand elle voit son mariage avec Lépine devenir la conséquence de l'union de leurs maîtres respectifs , son empressement à presser cette union devient égale à celui de Lépine. Tout cela est fort gai , fort naturel $ et ce qu'il y a de remarquable , c'est que, par la nature même de l'action, les six personnages de la pièce la terminent par un triple mariage , dont aucun ne serait possible, si un seul était venu à manquer.
De Lérîs nous apprend que la première représentation du Legs fut assez orageuse , mais que cette comédie fut reprise ensuite, et que depuis elle a été jouée constamment avec succès ; elle est au courant du répertoire. C'est encore aujourd'hui une de ces pièces , malheureusement en trop petit nombre , qui complètent le spectacle des bons jours, et qui viennent à l'appui d'ouvrages estimables , auxquels elles procurent l'avantage d'être joués devant une réunion plus considérable de spectateurs.
lÉJULJt.
PERSONNAGES
LA CX>MTESSE.
LE MARQUIS
HORTENSE
LE CHEVALIER
LISETTE, suivante de la comtesse.
LÉPI^y valet de cliambre du marquis.
La scène est à la campagne, dans le château de la cobIcsm.