ACTE II, SCENE I. aiS
honte, non plus que s'ils m'exhortaient à quelque bonne action. Mais, leur dis -je, j'ai promis à Arlequin ] où est la fidclitë , la probitd , la bonne foi ? Ils ne m'entendent pas ^ ils ne savent ce que c'est que' tout cela ; c'est tout comme si je leur parlais grec. Us me rient au nez , me disnt que je fais l'enfant , qu'une grande fille doit avoir de la raison; eh! cela n'est-il pas joli? Ne valoir rien, tromper son prochain , lui manquer de parole, être fourbe et menteur, voilà le devoir des grandes personnes de ce maudit endroit-ci. Qu'est-ce que c'est que ces gens -là? D'où sortent-ils ? De quelle pâte sont-ils?
FLAMINIA
De la pâte des autres hommes, ma chère Si Ivi^. Que cela ne vous étonne pas; ils s'imaginent que le mariage du prince ferait votre bonheur.
SILVIA
Mais ne suis-je pas obligée d'être fidèle ? N'est-ce pas mon devoir d'honnête fille ? et quand on ne fait pas son devoir, est-on heureuse ? Par-dessus le marché, cette fidélité n'est-elle pas mon charme ? Et on a le courage de me dire : Là, fais un mauvais tour, qui ne te rapportera que du mal ; perds ton plaisir et ta bonne foi; et parce que je neveux pas, moi, on me trouve dégoûtée » l
' On nie tivui'e dégoûtée. C^est-à-dire, ilifficiU , déiicatt, scrupuleuse. Dans ce sens , If mot dégodté a vieilli.
2i6 LA DOUBLE INCONSTANCE,
PLAMINIA.
Que voulez-vous ? ces gens-là pensent à leur façon, et souhaiteraient que le prince fût content.
Mais ce prince , que me prend - il une fille qui se rende à lui de bonne volonté ? Quelle fantaisie d'en vouloir une qui ne veut pas de lui ! Quel goût trouve* t-*il à cela ? Car c'est un abus que tout ce qu'il fait ; tous ces concerts , ces comédies , ces grands repas qui ressemblent à des noces , ces bijoux qu'il m'envoie , tout cela lui coûte un argent infini $ c'est un abime , il se ruine ; demandez-moi ce qu'il y gagne. Quand il me donnerait toute la boutique d'un mercier , cela ne me ferait pas tant de plaisir qu'un petit peloton qu'Arlequin m'a donné.
FLÀMINIA.
Je n'en doute pas -, voilà ce que c'est que l'amour 9 j'ai aimé de même, et je me reconnais au peloton.
SILVIA
Tenez, si j'avais eu à changer Arlequin contre un autre, c'aurait été contre un officier du palais, qui m'a vue cinq ou six fois , et qui est d'aussi bonne façon qu'on puisse être. Il y a bien à tirer, si le prince le vaut ^ ; c'est dommage que je n'aie pu l'aimer dans le fond, et je le plains plus que le prince.
* Ily a bien a tirer t si le prince le vaut. II serait bien difficile que le prince le valût. Cest une métaphore populaire , empruntée de la