COMÉDIE EN TROIS ACTES ET EN PROSE
Représentée pour la première fois par les comédiens italiens ,
le 5 février 17^4*
JUGEMENT
SUR LA COMÉDIE
CiETTE comédie est d'an genre entièrement nonveau, ou qui y du moins , derait le paraître au moment où elle a été représentée. A l'exception de V Ésope à la cour de Boursanlt, il n'en avait peut*étre pas paru une seule dans laquelle les personnages fussent des souverains , des ministres , des ambassadeurs. Encore est41 juste de remarquer qoL* Ésope à la cour fut joué au Théâtre-Français , rendezvous ordinaire de toutes les puissances, de toutes les grandeurs de la terre , tandis que , dans la pièce de Marivaux, deux monarques et une princesse souveraine disputent des intérêts de leur cœur et même de leurs états à côté d'Arlequin mis plaisamment en opposition avec un vieux courtisan , homme ambitieux et hypocrite , qui aspire à devenir premier ministre , et qui , pour atteindre le but unique de ses vœux, ne rougit pas de descendre aux dernières bassesses, et de se compromettre avec le valet du rival qu'il espère supplanter.
Dans ce tourbillon politique l'amour trouve néanmoins
3oo JUGEMENT
ble toat espagnole. Le prince , en courant les aventares , a délivré une princesse d'an danger imminent; un si grand service mérite bien quelque retour. Cette princesse est parente de la souveraine de Barcelone. Le cœur d'Hortense est pris ; celui de son libérateur n'est pas en meilleur état. Néanmoins on se sépare sans savoir où l'on se retrouvera. Quelque temps après, le héros aventurier se trouve dans une bataiDe livrée par les troupes de Catalogne contre celles d'un état voisin. Son courage et son génie décident la victoire. Tous ses gens ont été tués. C'est alors qu'il arrête Arlequin à son service. Son nouveau valet ne le connaît pas ; il sera discret malgré lui. Le prince, sons le nom de Lélio , revient à la cour ; il y est reçu comme un sauveur, et bientôt traité comme un favori qui peut aspirer à tout , même à partager le lit et le trône de la souveraine. Mais vn invincible obstacle s'oppose à son élévation : il a retrouvé auprès de la princesse sa chère Hortense. De là les scènes de rivalité , de demi-refus tempérés par la crainte , des expressions équivoques de tendresse , qui sont prononcées dans un sens et entendues dans un autre. Enfin , quand le roi de Castille a dépouillé son titre d'ambassadeur pour reprendre le titre plus noble qui lui appartient , la politique l'emporte sur un amour qui d'ailleurs n'est pas partagé. Le roi de Castille épouse la princesse , et Hortense est unie au prince de Léon.
D'après cette courte analyse , il est évident que le Prince travesti est moins une comédie qu'un ouvrage philosophique en dialogue. Quelques plaisanteries , quelques naïvetés d'Arlequin , et le rôle de Frédéric , voilà les seuk côtés
SUR LE PRINCE TRAVESTI. 3oi
par ou cet ouvrage appartienne à l'art dramatique. Nous ne croyons donc pas qu'aujourd'hui il résistât à l'épreuve de la représentation. On a vu plus haut les raisons pour lesquelles la lecture en est à la fois instructive et intéressante.
Trompé par le succès, Marivaux avait donné de plus grands développemens à ses caractères , et étendu ses trois actes jusqu'à cinq. Il parait que la nouvelle dimension de l'ouvrage ne lui fut pas favorable ; il est même douteux que la pièce ait été imprimée en cinq actes. On ne la retrouve en cet état dans aucune des nombreuses éditions de Marivaux que nous avons consultées.
3o4 LE PRINCE TRAVESTI, ^
HORTEIISE.
Hier au soir en arriyant, quand j'eus l'honneur de TOUS revoir 9 vous me parûtes aussi tranquille que vous l'ëtiez «¥ant mon départ.
LÀ PRIlfCESSE.
Je vous parus hier ce que je n'ëtais pas ^ mais nous avions des témoins, et d'ailleurs vous aviez besoin de repos.
HORTENSE
Que vous est -il donc arrivé, madame? Car je compte que mon absence n'aura rien diminué de vos bontés et de la confiance que vous aviez en moi.
LA PRI5GESSE
Non, sans doute. Le sang nous unit; je sais votre attachement pour moi, et vous me serez toujours chêne; mais j'ai peur que vous ne condamniez mes faiblesses.
Moi , madame, les condamner ! Eh ! n'est «ce pas un défaut que de n'avoir point de faiblesses ? Que ferions-nous d'une personne parfaite ? A quoi nous serait-elle bonne ? Entendrait-elle quelque chose à nous et à notre cœur ? Quel service pourrait-elle nous rendre avec sa raison ferme et sans quartier , qui ferait main*basse sur tous nos mouvemens > PGrogrez-moi,
' Une rttiêon sans quartitr qui fait main- baise sur des mmiiwmens ! B 11*7 a point de critîqne aiscz s^ère pour de pareilles expresnont.