‹ OEuvres completes de Marivaux (volume 5)Chapitre 252 sur 316 · ACTE I, SCÈNE f · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE f

TRIVELITÏ,

Oh ! que non ; je pense qu'il était de Québec , quelque part dans cette Egypte , et qu'il vivait du temps du déluge. Nous avons encore de lui de fort belles satires; et mon maître i aimait beaucoup, lui et tous les honnêtes gens de son temps; comme Virgile, Néron, Plutarque, Ulysse etDiogène.

FRONTIN

Je n'ai jamais entendu parler de cette race-là ;%iais voilà de vilains noms.

TRIVELIN

De vilains noms ! c'est que tu n'y es pas accoutumé. Sais-tu bien qu'il y a plus d*esprit dans ces noms - là que dans le royaume de France ?

FRONTIN

Je le crois. Et que veulent dire les modernes ?

TRIVELIN

Tu m'écartes de mon sujet ; mais n'importe. Les modernes, c'est comme qui dirait... toi, par exemple.

FRONTIN

Oh ! oh ! je suis un moderne , moi !

Oui, vraiment, tu es un moderne, et des plus modernes ; l'enfant qui vient de naître l'est seul plus c|uc toi, car il ne fait que d'arriver.

FRONTIN

Et pourquoi ton maître nous haïssait- il? 3. 28

TRIVELIN

Parce qu'il voulait qu'on eût quatre mille ans sur Ja tête pour valoir quelque chose. Oh! moi, pour gagner son amitië , je me mis à admirer tout ce qui me paraissait ancien ; j'aimais les vieux meubles , je louais les vieilles modes , les vieilles espèces, les médailles, les lunettes; je me coiffais chez les crieuses de vieux chapeaux; je n'avais commerce qu'avec des vieillaré^. Il était charmé de mes inclinations; j'avais la clef de la cave, où logeait un certain vin vieux qu'il appelait son vin grec; il m'en donnait quelquefois, et j'en détournais aussi quelques bouteilles , par amour louable pour tout ce qui était vieux. Non que. je négligeasse le vin nouveau ; je n'en demandais point d'autre à sa femme , qui vraiment estimait bien autrement les modernes que les anciens; et, par complaisance pour son goût , j'en emplissais aussi quelques bouteilles, sans lui en faire ma cour.

FRONTIN

A merveille!

TRIVBLIV.

Qui n'aurait pas cm que cette conduite aurait dû me concilier ces deux esprits? Point du tout; ils s'aperçurent du ménagement judicieux que j'avais pour chacun d'eux ; ils m'en firent un crime. Le mari crut les anciens insultés par la quantité de vin nouveau que j'avais bu ; il m'en fit mauvaise mine. La femme me chicana sur le vin vieux; j'eus beau m'excuser, les gens de parti n'entendent point raison ; il fallut

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