‹ OEuvres completes de Marivaux (volume 5)Chapitre 277 sur 316 · ACTE II, SCÈNE ÎIÎ · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE ÎIÎ

LÉLIO

En quoi donc ?

TRIVELIN

Vous croyez que la comtesse vous aime toujours?

LÉLIO

J'en suis persuadé.

TRIVELIN

Erreur , trois fois erreur !

Comment?

TRIVEHN.

Oui, monsieur; vous n'avez ni ami ni maîtresse. Quel brigandage dans ce monde ! La comtesse ne vous aime plus, le chevalier vous a escamoté son cœur. 11 Taime, il en est aimé. C'est un fait; je le sais, je Tai vu , je vous en avertis ; faites-en votre profit et le mien.

LÉLIO

Eh! dis-moi, as-tu remarqué quelque chose qui te rende sûr de cela ?

TRIVELIN

Monsieur, on peut se fier à mes observations. Te* nez , je n'aii qu'à regarder une femme entre deux yeux ; je voiis dirai ce qu'elle sent et ce qu'elle sentira, le tout à une virgule près. Tout ce qui se passe dans son cœur, s'écrit sur son visage; et j'ai tant étudié cette écriture-là, que je la lis tout aussi couramment que la mienne. Par exemple , tantôt , pendant que vous vous amusiez dans le jardin à cueillir des fleurs pour

la comtesse , je raccommodais près d'elle une palissade, et je voyais le chevalier, sautillant, rire et folâtrer avec elle. Que vous êtes badin! lui disait-elle, en souriant négligemment à ses enjouemens. Tout autre que moi n'aurait rien remarqué dans ce soarirelà; c'était un chiffre. Savez -vous ce qu'il signiGait? Que vous m'amusez agréablement, chevalier ! Que vous êtes aimable da ns vos façons ! Ne sentez-vous pas que vous me plaisez ?

LÉLIO

Cela est bon \ mais rapporte-moi quelque chose qoe je puisse expliquer, moi qui ne suis pas si savant que toi.

TRIVELIN

En voici qui ne demande nulle condition. Le chevalier continuait , lui volait quelques baisers, dont on se fâchait, et qu'on n'esquivait pas. Laissez-moi donc, disait-elle, avec un visage indolent, qui ne faisait rien pour se tirer d'affaire , et qui avait la paresse de rester exposé à l'injure. Mais, en vérité, vous n'y songez pas , ajoutait-elle ensuite. Et moi , tout en raccommodant ma palissade , j'expliquais ce vous ri y sottgezpas, et ce laissez-moi donc; et je voyais que cela voulait dire : Courage, chevalier ; encore un baiser sur le même ton ^ surprenez-moi toujours , afin de sauver les bienséances; je ne dois consentir à rien; mais si vous êtes adroit, je n'y saurais que faire ; ce ne sera pas ma faute.

LÉLIO

Oui-dà -, c'est quelque chose que des baisers.

Page 1