ACTE I, SCÈNE IL
mais je soutiens qu'on n en verra le bout qu'à la fin du monde ' .
ARLEQUIN
En vëritë, c'est pourtant un joli petit animal que cette femme, un joli petit chat ; c'est dommage qu'il ait tant de griffes.
LÉLIO
Tu as raison, c'est dommage; car enfin , est-il dans l'univers de figure plus charmante ? Que de grâces , et que de variété dans ces grâces !
ARLEQUIN
C'est une créature à manger.
LÉLIO
Voyez ses ajustemens» : jupes étroites, jupes en lanterne, coiffure en clocher, coiffure sur le nez, capuchon sur la tête , et toutes les modes les plus extravagantes , mettez-les sur une femme ; dès qu'elles auront touché sa personne enchanteresse , c'est l'amour et les grâces qui l'ont habillée ; c'est de l'esprit qui lui vient jusques an bout des doigts. Cela n'estil pas bien singulier ?
■ On n'en verra le bout qu*k la fin, du n/onde* Hjperbole par iaqueUe Lëlio trahit, sans s^en douter, la fausseté des sentimens de haine quUl affecte contre les femmes.
* Vùfez ses t^uitemeni. Si on rejouait la pièce , il faudrait accommoder oe passage A ceUes de nos modes nouvelles qui prêtent le plu« au xîdiculej on n^aurait que Tembarras du choix. On pardonnera à r<$diteur d'avoir, dans le détail de ces ajustemens, substitue ^ersonne àfigure enchanteresse. Cest une singulière inadvertance de Marivaux d'avoir supposé que les jupe* d'une femme éraicnt c]o<;« tinees A toucher sa figure.
Oh ! cela est vrai *, il n'y a , mardi I pas de livre qui ait tant d'esprit qu'une femme , quand elle est en corset et «n petites pantoufles.
LÉLIO
Quel aimable désordre d'idëes dans la tête ! que de vivacité ! quelles expressions ! que de naïveté! L'homme a le bon sens en partage; mais, ma foi, l'esprit n'appartient qu'à la femme. A l'égard de son cœur, ah ! si les plaisirs qu'il nous donne étaient durables , ce serait un séjour délicieux que la terre. Nous autres hommes , pour la plupart , nous sommes jolis en amour ; nous nous répandons en petits sentimens doucereux ; nous avons la marotte d'être délicats , parce que cela donne un air plus tendre ; nous faisons l'amour règlement, tout comme on fait une charge. Nous nous faisons des méthodes de tendres^ ; nous allons chez une femme, pourquoi? Pour l'aimer, parce que c'est le devoir de notre emploi. Quelle pitoyable façon de faire ! Une femme ne veut être ni tendre, ni délicate , ni fâchée, ni bien aise; elle est tout cela sans le savoir, et cela est charmant. Regardez-la quand elle aime , et qu'elle ne veut pas le dire ; morbleu ! nos tendresses les plus babillardes approchent-elles de l'amour qui perce à travers son silence ?
ARLEQUIN
Âh! monsieur, je m'en souviens, Margot avait si bonne grâce à faire comme cela la nigaude !