DIXIÈME FEUILLE
Jb me souviens qu'un jour, dans une promenade publique , je liai conversation avec un homme qui m'était inconnu. L'air pesant et taciturne que je lui trouvais ne me promettait pas un entretien fort amusant de sa part. Il étemua , je lui répondis par un
coup de chapeaa ^ voilà par où nous débutâmes en«semble. Après cela vinrent qndques discours .va«gués sur la chaleur, sur le besoin de pluie, ^l d^aa«très questions qui n'étaient qu'une façon de se dire avec bonté Tun à l'autre : Je n'oublie pas que vous êtes là.
Là -dessus, entre plusieurs dames qui passaient « j'en remarquai une qui , dans son air et dans ta physionomie, annonçait je ne sais quoi de si enjoué^ une coquetterie si folitre , si bruyante , que je {le pus m'empécher de sourire en jetant les yeuz<sur elle, et de dire : Voici une dame qui doit être de bonne compagnie.
Je la connais fort, me répondit d'un ton noncha«* lant mon camarade *, et effectivement ils s'étaient sa-^ lues. Elle fait la passion de bien des gens, ajoutât-il, et son mari en est très-jaloux; il a toujours peur qu'elle ne vienne elle-même à aimer quelqu'un de ceux qui l'aiment ; mais il n'y a rien à craindre, elle est trop folle.
Comment! trop folle, dis-je alors; un homme ne peut-il lui paraître aimable ? N'a-t-elle pas des yeux et des oreilles ? Oui , monsieur, reprit-il froidement; mais une femme de ce caractère- là n'achève jamais ni de vous bien voir ni de vous entendre, et vous n'avez pas le temps de lui plaire autant qu'il le faudrait pour loi faire impression. Pourquoi cela? répondis-je assez surpris de son discours. Pourquoi? dit-il : c'est qu'une mouche vole et vous a'oisev de la mouche elle passe à un miroir qui se présente ,
àé là à sa cornette, puis à un ruban, puis à une autre chose. Mais vous la^ rattraperez peut-être, (lis -je alors. Oui-dà, me rëpondit-il; elle pourra revenir à vous par distraction. Vous recommencez \ mais elle n'y est déjà plus ^ votre habit vous Ta dérobée, et quand vous lui direz quelle est charmante, elle vous répondra que la couleur en est de bon goût.
Cependant, repris -je encore, ces femmes-là veulent vous plaire, Nx>n, monsieur, me dit-il, ce n'est ni à vous ni à personne qu'elles veulent plaire; c'est à tout le monde, et à tout le monde assemblé; voilà leur amant, celui qu'elles écoutent et qu'elles aiment. Cet objet-là les fixe; elles ne le perdent point de vue ; il embrasse , il réunit toutes leurs distractions ; car elles ne le quittent à droite que pour le reprendre à gauche ; ce qu'un côté de l'objet perd avec elles, un autre côté le gagne.
Mais vous avisez -vous de vous isoler, sortez -vous de la foule, vous n'êtes plus pour elles que le sujet tout au plus de deux ou trois distractions, vous, votre habit ou vos galons, sur une centaine d'autres distractions qu'elles auront nécessairement dans une heure. Ainsi il faut bien que leur esprit se fournisse du reste ailleurs. Or, vous m'avouerez qu'il est difficile de surprendre le cœur d'une femme qui ne vous prèle ses yeux et ses oreilles qu'une minute, et je dis trop peut-être.
Mon homme s'arrêta là, et je regardais avec étonnement cette physionomie qui, de pesante que je
Tavais vue d'abord, s'était insensiblement dégagée pendant qu il parlait , et qni redevint épaisse dès qu'il eut achevé.
Ah! ah ! dis- je alors en moi-même, en apostrophant son esprit, il ne tiendra pas à moi que tu ne sortes plus d'une fois de ta coquiUe. J'allais en eifet imaginer quelque chose pour cela ,. quand le hasard fit encore passer des dames, parmi lesquelles j'en saluai une de ma connaissance.
J'aimerais mieux cette dame- ci que l'autre, me dit-il pi y a plus de majesté dans sa taille , et la douceur de sa physionomie m'enchante. C'est, lui répondis-je, une des plus estimables filles de Paris ^ sa beauté est son moindre trait; je ne connais point de caractère plus distingué, d'humeur plus égale, d'esprit plus sage, et personne n*a dans le cœur plus de* noblesse de sentimens qu'elle n^en a. Un esprit sage et de la noblesse dans les sentimens! me répondit-it tout d'un coup ; oh ! pour celle-là, je pardonne au mari qui en sera jaloux '. Vous me surprenez; com^ ment l'entendez -vous donc? lui dis-je. Vous voulez qu'on ait tort d'être jaloux d'une femme coquette et dissipée , et vous approuvez presque qu'on le soit d'une femme sage et vertueuse.
Eh ! oui, monsieur, repartit-il, je vous le répète;
' Oh! pour cet/e-ia, j€ pardonne nu mari qui en sera jaloux. Il Mt piquant de voir avec quelle adresse persaasife Tinterlocutcur i\ne te donne ici \t Spectateur à^ettà un paradoxe dans lequel il y a du vrai, mais qui ne peut être donn^ poor une Térité absolue.
vous ne sauriez croire combien un amant tendre , soumis et respectueux, sympathise avec une femme sage et vertueuse. La passion de cet amant est ellemême si douce, si noble , si généreuse , qu'elle ressemble à une vertu ; elle en a la figure , et vous voyez bien qu'une vertu doit ^n apprivoiser aisément uAe autre.
Mais, répondis -je, quoi que vous puissiez dire, Tamour se déclare ^ une femme vertueuse le reconnaît et lui impose silence. Oui , dit* il, elle lui impose silence, bien moins parce qu'elle le hait, que parce qu elle s'est fait un principe de le haïr et de le craindre.. Elle lui résiste donc, cela est dans les règles^ mais en résistant , elle entre insensiblement dans un goût d'aventures, elle se complaît dans les sentiinens vertueux qu'elle oppose^ ils lui font comme une espèce de roman noble qui l'attache, et dont elle aime à être l'héroïne. Cependant un amant demande pardon d'avoir parlé, et en le demandant il recommence. Bientôt elle excuse son amour comme innocent, ensuite elle le plaint comme malheureux, elle l'écoute comme flatteur, elle l'admire comme généreux-, elle l'exhorte à la vertu, et en l'y exhortant elle engage la sienne, elle n'en a plus. Dans cet état il lui reste encore le plaisir d'en regretter noblement la perle ^ elle va gémir avec élévation; la dignité de ses remords va la consoler de sa chute. Il est vrai qu'elle est coupable -, mais elle l'est du moins avec décence, moyennant le cérémonial des pleurs qu'elle en verse; sa faiblesse même s'augmente des reproches qu'elle
s'en fait. Tout ce qu'elle eut de senliment pour la vertu passe au profit de sa passion, et enfia il n'esl point d'égaremens dont elle ne soit capable avec un cœur de la trempe du sien , avec un oorar noble et vertueux. Ainsi, croyez-moi , monsieur, une fenme comme celle-là, quand on lui parle d'amour, n*ft point d'autre parti à prendre que de fuir. La poursuit* on? qu'elle éclate. Si eHe s'amuse à se scandaliser tout
bas du compliment <{u'on lui fait , Fair soumis d'un amant la gagne, son ton pénétré la blesse, et je la garantis perdue quinze jours après. Mais il me semble qu'il se fait tard , ajouta-t-il après ces mots-, d'ailleurs je crois que nous aurons de Forage, et nous ferons sagement de nous retirer.
Il se leva là-dessus et me quitta, en me souhaitant le bonsoir. Je le conduisis des yeux tout aussi loin que je le pus , et depuis ce temps-là j'ai toujours été sur le qui-vive avec les physionomies massives.
La demoiselle dont je vais achever lliistoire , m'a rappelé les discours de cet homme. Comme elle me parait avoir cette trempe de cœur sensible dont il a parlé, j'ai rapporté ce qu'il en pensait, et pour son instruction dans la suite, et pour Finstruction de toutes les femmes de son caractère.
C'est maintenant celte demoiselle qui parle. Elle va rendre compte de ce qui arriva, quand elle eut quitté cet amant, qui ne s'était pas encore déclaré de vive voix.
tt J'évitai, dit-elle, dans le reste de la journée, de
« me trouver seule avec lui, et je ne- sais pourquoi «( je rëvitai ; car j'aurais ëtë bien aise que Toccasion K de me parler se fût trouvée malgré moi. Je crus « m'apercevoir qu'il "m'observait.tendrement , pen- <i dant que nous étions en compagnie, et il vit bien « que je m'empêchais de l'observer à mon tour.
« Le lendemain , j'étais à peine levée que j'enten- (c dis beaucoup de bruit dans la maison. Je d^escendis « pour savoir ce que c'était; j'entrai dans la salle « où je vis madame *** entourée de plusieurs amis , « parmi lesquels étaient ma mère et mon nouvel « amant. Madame *** pleurait, et tenait une letlre « dans sa main , dont la vue lui arrachait des cris : « Voyez , mademoiselle, voyez ce que m^écrit ma fille , « me dit- elle d'aussi loin qu^elle me vit-, lisez ce « qu'elle est devenue : voyez comme elle me tfaite. «( Elle est partie ce matin à six heures pour se rendre M aux Carmélites. Je mVtais méfiée de son dessein ; « mais je n'y songeais plus. Elle me donne un coup <( de poignard ; elle sera contente , et j'en mourrai.
a Je pris la lettre et je la lus, les larmes aux a yeux, presque troublée, et même, autant qu'il m'en « souvient, saisie de frayeur, en comparant l'état M que mon amie embrassait à celui dans lequel je « restais. Il me semblait qu'elle me remettait sa (( condition , qu'elle en choisissait une meilleure et « qu'elle me laissait la pire. Il me passa mille tristes (( idées dans l'imagination ; j'eus des pressentimens « de malheur; il me prit une envie secrète de suivre c( mon amie. En la pleurant, je me pleurais moi-
91 LE SPEKTATIDR
N momens 1 II ote tU Umcb^. Hâas I il m'a .Uea « punie d'en avoir cra sei sennena. Voilii. ttHil .c« « que j'avais à vooM^re, et,von8 savez, i
• que je vous demande. > Voici mainteDant la lettre qoa cette i
adresse à son anbift.
* , « Ne pouvant T«a>pirler,mfidrepasaef de leti|i% <i jusqu'à vous, pA^^^ ae sais où vous 4teï, ;|b « vous adresse be UfleE dans^nne dei Feuille* da « 'Spectateur f que vou« liiez peut-être. Je auii celte « malheoreufie qui vont fut si dière, à qui voui -!•
■ fûtes tant vous-mâme, à qui vous l'âtes encore, « ^oule déshonorée qu'elle est par vous. Je suis cette a déplorable fille sans réputation, sans honneur aux
■ yeux de tout le monde, et dans cet état pourtant « plus respectable pour vous qu'avant ma honte et « ma misère, dont vous êtes l'auteur. Je suis celle « avec qui il vous fallut feindre d'être si estimable, « pour [jouvoir ensuite être si perfide ; celle qui , « pour vous convaincre qu'elle vous croyait honnête «1 homme, vous mit, comme vous le voulies , en état « de manquer d'honneur ; celle qui s'est vue trotn- « pée, pour avoir voulu vous convaincre qu'elle ne « , craignait pas de l'être ; enfin je suis cette épouse à
• qui vous niez la foi que vous lui avez donnée, « parce qu'elle n'en a que le ciel pour témoin , parce « que vous pouvez la nier devant les hommes, parce « qu'elle n'est pas revêtue des formalités ordinaires. « Hélas I ces formalités ue sauraient la rendre ni plus a sainte ni plus lé^jitime , et leur absence tourne plus
-<i à la honte du misérable qui s'en préyant, qu*à la a confusion de F infortunée qui les a négligées dans « sa tendresse. .Quoi! des formalités nécessaires seu- '« ]ement,dîsieB-vous, avec des' scélérats dont il faut ^< prévoir la noirceur et gêner la perfidie , qui éton- « nent par leurs sermens , et qui les fbnt terribles « pour ren<}re le pai^jure incroyable ! Et je péris pourri «tant, pour n*avoir pas pris avec vous les précau- «^;tions qu'il faut prendre avec les scélérats. Quelle li affreuse aventure que là mienne ! Je croyais bono- <i rer la probité, et je n'ai satisfait qu'un traître. CMe XL injure tu' est échappée, elle m'accable. Vous méritez « bien que je vous Tadresse; mais méritais-je, moi, la •4( douleur que je sens à vous l'adresser? Mon amour c( devait-il devenir ce qu'il est aujourd'hui ? Je me vois « dans l'infamie-, c'est vous qui m'y jetez. Vous me u faites horreur, et je vous aime. Avec ce mélange « affreux de 8ei\Mmens, ne vous fais-jepas un peu de ^ pitié? Non , la punition des plus grands crimes n'est « point comparable aux maux que je souffre. Mais je « n'en puis plus , je finis \ vous savez l'état où je suis. « Quand je vous eus perdu de vue, pénétrée de dou- « leur, je vous écrivis une lettre que mon père sur- « prit sur ma table, et qui l'instruisit de la situa- « tion où je me trouvais. Quelques amis qui se « rencontrèrent au logis me sauvèrent de sa fureur, a et je sortis dans ce moment même, sans savoir où « j'allais. Deux heures après, fatiguée d'avoir màrci ché , accablée de langueur , attendrie sur moi- « même, j*ent rai chez une femme que je touchai par
« le récit que je lai fis de mon malheur. Elle me <c garde encore chez elle; elle n'est point riche, mais (c elle est charitable. Je n*y serai pas long- temps ^ je a suis mourante, et il n*y a pas d*«pparence que tt j'arrive à mon terme, que je vive assez pour mettre « au jour un enfant qui n'a que le del pour garant « de ce que vous lui deveif , à lip et à ^ mère. a me survit lui*!«[i^e, vengez-moi , par le soin: « vous en aurez, de l'ëtat où vous m'aure» « mourir, et que son ëduéàtfon soit le fruit de Toa « lemords. Voilà tout ce que je votis demande ; dai- « gnez me marquer que vous me Taccocdei. Voiia (( pouvez remettre un billet à une femme qui vous « connait, et qui ira vous parler le a5 de ce mois « aux Carmes du Luxembourg, à neuf heures du a matin. Adieu. «
Dans la Feuille suivante on verra la lettre qu'elle écrit à son père, et que je ne puis donner ici.