ONZIÈME FEUILLE
Quelques -uns de mes lecteurs s'ennuieront sans doute devoir trois Feuilles de suite rouler sur le même sujet; mais les intérêts de la demoiselle en question le demandent, et tout ami que je suis moi- même de la variété , je ne la soutiendrai jamais aux dépens des services que je pourrai rendre par mes écrits. Il vaut mieux remettre vingt curieux, que de faire attendre une personne qui a besoin de secours.
Mais que dis-je ? une personne ! Que de filles peut*
elre sont aujourd'hui sur le bord tia précipice où elle est tombée! Mille sûretés imaginaires les rassurent conl,re le péril qu'il y a d'avaiyer; un reste de vertu les retient encore *, mais en pareil cas, c*est bien peu de chose que la vertu , quand on ne voit^point 'de risque à la perdre, et qu'on ne craint que la honte de n'en avoir plus. L'exemple que je leur propose va , pour ainsi dire, éclairef toute l'horreur 'de l'abîme que la passion leur cadie ; elles verront ce que devient une iillè qui confie son honneur à des sermens amoureux, ce que devient le cœur d'an amant satisfait , les funestes révolutions qui s'y passent , ou plutôt son épouvantable métamorphose.
Je me souviens là-dessus ' que, dans le cours ^e mes voyages , un Polonais me raconta que dans son pays une demoiselle , nommée Éléonore , de grande condition et iHaitresse d'eUe, aimait un jeune seigneur^ qui, de son côté, en était éperdument amoureux. Ils étaient près de se marier, quand un événement imprévu les empêcha dé conclure leur mariage.
Mirski , c'était le nom du jeune seigneur , fut au désespoir de l'obstacle qui différait son bonheur.
■ Je me soutnens là-dettusp etc. Par od beoreuiL art i Gce f Mari- Taux, sans s^écarter du but moral qu'il se propose, a su intercaler au milieu d'une histoire fort triste le récit d*une aTenture plaisante. Les ëcrivains habiles ont seuls le secret de varier ainsi leurs ouvrages, et de former par ces contrastes uti ensemble harmonieux. IN'ctait la chasteté du pinceau , on croirait le conte de Mirski et d'£léonore choisi parmi ceux de la reine de Navarre.
Éléonore n'en soupira pas moins qae lui, qaoi* qu elle en soupirât pli^ discrètement. S'aimer autant qu'ils s'aimaient , se yfpiv tous les jours , et ne répondre de leurs actions à pèfscmne^ ce n*ëtait,pas là de quoi modérer l'impatience qu'ils avaient de s*iimr. Cependant l'obstade ne cessait point; leur amour s'augmentait, ils souffraient de se ycht, et ne pouvaient se perdre de vue. Il n'y avait pas moyen de se marier secrètement; il fallait des témoins, et une indiscrétion était à craindre.
Quoi ! dit un jour Mirski , je ne puis donc être heureux! Eh! quand le serai -je, ma chère Éléenore? dites , quand serez - vous à moi ? quand verrons -nous la fin des difficultés qui nous arrêtent? Après cellesci n'en reviendra -t- il plus? Eli! qui le sait? nous attendions- nous à celles qui nous gênent? Notre amour peut donc être le jouet du hasard. Eh ! pourquoi l'en faisons-nous dépendre? qu'a de commun ce hasard avec nos sentimens? Vous m'aimez, n'est -il pas vrai? je vous adore; vous connaissez le fond de mon âme, vous faites tout mon bien; je suis, ditesvous , tout le vôtre. Voilà votre main , voici la mienne, joignons -les, et nous sommes époux. L'usage veut que nous ayons des témoins. Eh! n'avons-nous pas nos deux cœurs? Où trouverez-vous des témoins plus respectables et plus sûrs? Un monde entier de garants vaudrait- il pour vous plus que moi, qui vous donne ma foi? Vaudrait-il pour moi plus que vous, qui la recevez ?
Oui, Mirski, répondit Éléonore un peu confuse ,
oui ^ je me fierais à vous, et je crois qu'il est inutile de vous lé dire. Ce n'est pas votre amour qui ferait ma confiance. Non, vous n'auriez pas besoin de m'aimer pour être honnête homme; mais songez -vous à ce que vous demandez, à ce que je suis? On nous a prescrit certains devoirs, et quoique je puisse en toute sûreté m'en affranchir avecivous , je les sais, et.vous ne les ignoisez pas; ce secàit «toujours m'en affranchir , et les marques de mon estime 'f^ôuf vous seraient aussi des marques de hardiesse. » > ; , :
Mirski ne répondit à ce discours ^qiie par des soupirs et par des larmes. Éléoiiore Taimait trop pour le laisser sî malheureux» Ne vous affligez point , lui ditelle ; mon coeâr est aussi triste que le vôtre. Je ne reftise point absolument la foi que vous m'offrez , je ne vous promets point non plus de la recevoir; souffrez quèj'y;pense%.
>Nos àmimsse quittèrent alors. Éléouore , demeurée seules servit enproic'à la situation d'esprit la plus in-* quièle. Ce queJuipvoposaitJVlirski l'épouvantait^ elle cougîssait en y pensant ,= ^e se laissait entraîner au plaisir d'y peb6er..;J[gitée d'amour et àfi crainte , elle se perdait dans sest fimotions , ; ne jtéfléchissait à rien , ne sentait rien de distinct dans^son âme ^ qu'une doucéuri dangereuse dont elle n'osait jouir et dont elle jouissait maigré.elle. . . .. .': . : :(
. C^eni était iait(.ÉIéûnore eut cédé sans, doute à son nmoùrv car le; peu* de. réflexions, raisonnables que fait une fille dans ces momens-là n-aboutitairien y oe n'est jamais qu'une fiiooq plus honnâte.de se tendre. ■
98 LE SrPBCTATEUR
Mais elle avait uôe confidente ^ c ëuit Fadoif , de* moîselle âgëe , qui Vstrmà ëkvëe, dont elle évaik na^ vent éprouve la prudence, et ponr qni'ellatt^ândt rien de caché. Cette fille enira dans sa chânère,"i0|' s'aperçot du trodide oà elle était ; elle hil ei la caase» Éléonoie Inionvrit iiOB|cœorv4fii*«n'Vfi la faiblesse, et s'excusa'' 9ur la 'nécessité de àPisrariv Mirski, surrappaMOteimpCMsibUtoéder^po^^ trement , et sur le peu^ile -dqnger qu'il j avait -è wp fiw à un homme de son caractère. * - • ;^»::.rfi
Fatime fi^militles dispositiorts'de ^è mattréssâ/ et cependant dimniula son étbifnement. Elle' fiiinit * bien. Les pasâons sont fiirouches^ il fantles méaagÊé d'abord, leur présenter, pour ;ainsi dire,' un^isa^ ami, et gagner ainsi leur confiance, pour les mieux combattre.
Madame, répondit-elle à Éléonore , votre sitoiâtioii est f&chense. Vous ne pouvez ' épouser MirskiafVec éclat, ni prendre d'autre témoin ique moi d'iine union secrète avec lui , et mon témoignage île aérait rien ; ainsi , dans la conjoiïctuner présente; vous n'}svei de ressource que sa bonne foi.; Tous êtes persuadée de sa probité, > je le suis aussi v mais, sans vous en défier, tâchez d'en être plus sûre. L'estime que .vous avez pour Mirski n'est encore digne ni de vous ni de lui; elle n'est pas assez éclairée. Peut-étre l'estime* riez-vousmoins, si vous ne l'aimiez pas tant. Prêtiezy garde , madame , lui - même un jour pourrait s'imaginer que vous auriez été trop vite; il dirait que Votre estime fut téméraire , et cela inquiéterait la sienne.
Épargnez-lui ce scrupule sur votre compte -, conduisezvous de façon que sa vertu n'ait rien à reprocher à la vôtre ^ sauvez- vous enfin de Faffront d'être un jour crue plus tendre que sage, et ne laissez rien à faire aux réflexions à venir de votre époux, qui ne vous fasse honneur.
Qu on ne se scandalise pas ici de l'expédient que va donner Fatime ; il n'est pas chrétien ', je ne l'approuve point, et ce n'est qu'une histoire que je rapporte.
Voici donc le parti qu'il faut prendre , ajouta-t-elle. Vous avez chez vous une jé^me esclave qui a de l'es* prit , et dont le son de voix est le même que le vôtre ; nous nous y méprenons tous les jours. Feignez de consentir à ce que Mirski vous propose, mais de ne vouloir accepter sft foi que la nuit ^ la jeune esclave tiendra votre plaçç, Mirski s'y trompera dans les ténèbres, et la croira son épouse. Vous le laisserez quelque temps daps Vçrreur; son amour pourra ae rsdeixtiri mais n'importe, ce ne sera pas sur votre compte^ et si, malgré ce ralentissement qui ne vous regardera pas, si, malgré l'obstacle qui arrête aujouii* d'hui votre mariage, il consent encore à vous donner la main a.y^c éclat, comme vous feindrez de le souhaiter, pour lors, madame, acceptez en secret sa foi,
* // n'est pat chrétien^ Le stratagème proposa par Fatime n^eit pas moins r^proavtf par la morale universelle que par celle du christianisme. Marivaux, honnête homme dans sa conduite, et religieux dans se» écrits , n^ pouvait laisser passer un acte aussi grave de fourberie et àt duplicité, sans. le blâmer et sans le flétrir.
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je ne vous en dûtournerni plus ; il vous sera permis de vous y fier, et votre confiance sera plus raisonnable. Mais , rt'pondit Élt^onore, que dira Mirski que j'aurai [rompii? fie se plaindra-t-il pas de l'injustice de mes soupçons ? Eh ! madame, ne vous en mcttM: point en peine, dit Fatime ; les preuves de prudence ou de verlu que donne une fille, n'ent jamais rien giité dans le cœur d'un homme. Mirski se plaindra de vous et vous en aimera davantage. Éléonore se rendit. Fatime, charmée de la voir dans cette rt^solution, voulut l'y aiFermir par un exemple de la perfidie des amans. Tous les hommes, lui dit-elle, n'ont pas autant de probiti' que Mirski en aura sans doute. Le fils de votre c'cuyer, madame, ne veut pas aujourd'hui reconnaître pour sa femme une fille qui s'est perdné par un excès d'estime pour lui. Pennettez que je le fasse appeler ; son procédé vous irrite ; mais contrai^ gnez - vous , TOUS saures ses raisons.
'On envoya chercher ce jeune homme. Vluieschô, lui dit Fatime quand il entra, je parlais de vous k madame ; votre aventure avec votre maîtresse lui parait plaisante; mais elle serait bien aise de vous l'eb-' tmdre raconter à vous-même. O n'est qu'ilne bagatelle, qui ne mérite pas la curiosité de madame; répondit-il; c'est une fille que j'aimais, qui disait qu'elle m'aimait, et que j'ai pressée de m'en donner des preuves ; elle l'a fait , et i présent j'en suis fScbé; car elle est dans un embarras dont je ne satt^ rais la tirer. Que ne l'épousez-vousi* dit Éléonqife d'un air riant. Moi, madame ! reprit-il; il faudrait
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que je fusse bien méchant pour devenir son époux. C'est par amitié que je refuse de l'être , c'est "par reconnaissance ; je lui épargne un malheur -, je la tromperais, je ne l'aime plus; et vous savez qu'un mari doit aimer sa femme , et l'estimer , qui pis est. Comment, Viniescho! la mépriseriez -vous aujourd'hui? dit Éléonore. Que le ciel m'en préserve, madame,; repartit- il ; je ferai toujours cas d'elle, pourvu qu'elle appartienne à un autre; mais mon estime n'est pas celle qu'il faut porter à son épouse en mariage ; elle ne soutiendrait jamais l'épreuve du nœud conjugal; elle est aujourd'hui d'un tempérament trop délicat, je la perdrais v et sans cette estime on est de trop mauvaise hiuneur avec sa compagne. Mais , répondit Éléonore , votre maîtresse est bien à plaindre ; vous la laissez sans honneur; vous lui avez donné votre {pi , et vous la punissez de vous avoir cru vertueux.
Je lui ai donné ma foi, j'en conviens, madame, reprit -il, et je lui en aurais donné mille, si je les avais eues; un homme amoureux est -il responsable des sermens qu'il fait ? peut-il s'empêcher de les faire? est -il son maître? a-t-il de la raison? Si dans un transport aucerveau j'avais juré de me tuer, au sortir de là , serai&-je obligé de tenir parole? Eh bien ! Tamour est un transport , on ne sait ce qu'on dit quand on aime. Promettre à une fille de l'épouser , si elle se fie à vous, n'est-ce pas lui promettre une impertinence ? n'est - ce pas lui dire : Je m'engage à vous prendre pour épouse, quand vous ne le mériterez plus? Pourquoi donc s'y 6e-t-elle? c'est, dit-on.
qu'elle vous croit honnête homme. Ce n*e8t pas cela ; c'est qu'elle a aussi le transport au cervean , c*M; qu'elle vous aime, et qa*elle prend pîcmr convictioii de votre probité l'envie qu'elle a de Vons mettre à répreuve. Eh ! sans cela , madame , comment etpli-* c{uer sa complaisance ? Mille exemples lui crient de tous côtés : Soyez sage, les sermons qu^on Vous fait ne valent rien , ils sont sans conséquence , votre prétendu mari ne les tiendra pas, et ne sera pourtant point parjure. Malgré cela, elle continue, et cela est flcheuxj mais du malheur qui lui en arrive, un amant n'en est pas coupable, il n*en est que cause innocente. Quand il revient de là , c'est un homme qui se réveille , et qui voit aussitôt disparaître toutes les illusions qu'il a rêvées dans son amour. Il ne sait où sont passés ces sentimens si tendres ; il se trouve avec un cœur froid, nonchalant, épuisé. Cette maltresse si aimable n'est plus^ il ne voit plus à sa place qu'une fdle imprudente, dont la présence l'ennuie, dont les sollicitations l'importunent, dont la tendresse lui est à charge , et qui parle un langage qu il n'entend plus. Elle est encore folle, il se trouve libre; elle le poursuit , il est naturel qu'il la laisse là '.
Éléonore alors ne put retenir oïl la honte ou l'hor-
' J'^Ue Upourtuitf il est naturel qu'il la laisse la. Rien «le plus adroit que d^avoir fait retracer ce tableau d\iDe Te'ritc désolante par un ëcujrer qui ignore quelle dure leçon il donne à la pauTr« Eléonore. 11 nVn fallait pas moins pour que celle-ci se décidât • csaayer du singulier stratagème que lui a proposé Fatime.
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rean qu'elle sentit à ce discours. Retirez- vous, lui dit- elle, lâche que vous étes^ et ne vous présentez jamais devant moi.
Yiniesoho sortit ea pâlissant. Juste eiel ! s'écria Elëonore, que viens-je d'entendre? quel monstre que cet homme-là I Ah ! Mîrski^ pardonnez-moi lesirayeurs qui me saisissent. Fatimèy je m'abandonnera votre conduite -, je suis dans une consternation dont je ne sais pas la cause.
Éléonore, après ces mots, ne fit plus que soupirer. Mirski revint; tout se passa k son égard comme on l'avait projeté. Son amour s'accrut d'abord, il fut violent les^ premiers jours, ensuite.il baissa; enfin Mirski disparut tout^à-fait, et un mois après, on ap* prit qu'il était marié à une autre. Il sut la vérité de son aventure. Élëonore eut soin de l'en faire instruire, et Ton dit que cet infidèle en mourut de douleur, après avoir langui quelque temps. Et voilà ce que c'est que Thomme. Mais achevons l'histoire de la demoiselle à l'occasion de qui je viens de faire ce récit, et finissons par la lettre qu'elle, écrit à son père.
« Mon très-cher père, je n'ai peut-être pas long- « temps à vivre, et je* vous ai oifensé. J'ai trahi la tt tendresse que vous aviez pour moi , j'ai porté le tt poignard dans votre cœur , j'ai déshonoré celui qui « m'a donné la vie, je l'ai fait repentir de me l'avoir (( donnée, j'ai renda le jour où je £îuis née qn jour <c de malédiction pour lui; enfin» mon père, je suis « aujourd'hui votre malheur, votre désespoir et vo- « tre opprobre; voilà toute la récompense de votre
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« amour et de Tot soins. GepemUnt toute eOKfipMe^ « que je me suis^rmidiie, tout ÎMjîgBe que je «tié M d*aucun soulagement, je n*ai pu, malade et pieaipie M mourante, me refuser le seul bien «jui me reste; • c'est de me jeter à vos genoux, de vous demancfer « pardon , de tous luontrer mon repentir, et de iaoB « dke que , de tous les malbenr» où je suis plongée, « de toutes les douleurs que j*ëprouve, rien ne me u pénètre tant que Tinjure que j*ai faite à un si bon « père, et que' la désoktioa où je veus sais. Dans « votre juste ressentiment , vous voulûtes vous veiir» « ger de moi, quand je me sauvai de votre maisoD. « Hélas \ mon père, je ne suis pas échappée à votre « vengeance , j'ai porté avec moi le ressouvenir ter- « rible de tout ce que je vous dois, je n*ai point oublié « combien vous m'aimiez, et j*ose vous assurer que, « malgré votre légitime colère, voos auriez pitié de ce « que je souffre en tournant mes regards vers vous , « et que vous ^es vengé au-delà de ce qu'un cœur « comme le vôtre aurait voulu l'être. Mes larmes et ma « faiblesse ne me hissent pas la liberté d'en dire da- « vantage, et je ne mérite pas la conscdation que je me « donne en vous apprenant mon affliction. Je ne vous <c demande rien pour rooi^ tant que je vivrai, je dois « TOUS être un objet d'horreur; mais ne refusez pas « votre miséricorde à l'enfant que je vais laisser après « moi, si son indigne père Tabandonne. Hélas! je « vous implore pour le fruit de mon crime. Quelle « espèce de cruauté restera-t-il à exercer contre lui? « ne l'aurai -je pas accablé de tous les malheurs? il
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« nattra dans la misère et dans rinfamie. Adieu , mon « père; j'espère qa'on vous avertira bientôt que ma « mort doit calmer votre colère. »