‹ OEuvres completes de MarivauxChapitre 18 sur 49 · DIX-HUITIÈME FEUILLE · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME FEUILLE

J'espère que l'histoire de la dame Agée dont j'ai parlé dans ma dernière Feuille , n'aura pas déplu, et je me persuade qu'on ne sera pas fâché d'en voir la suite; c'est donc cette dame qui continue.

tt Notre affaire aurait eu sans doute un mauvais succès, si elle était restée entre les mains de cet honnête arbitre que j'avais fait rougir de ses bontés pour moi; mais on la remit au jugement d'un autre, par suite de je ne sais quel accident. Cet autre était un vieillard gracieux, qui, en son temps, avait été grand ami des dames, et qui, dans ses vieux jours, ne pouvant plus être aimé d'elles , s'amusait à leur montrer qu'il les aimait toujours , et les priait de lui pardonner le peu d'agrémens qu'il avait pour elles, en récompense du plaisir qu'elles lui faisaient encore. On me mena chez cet aimable vieillard, et je le trouvai

effectivement tel qu'on me Tavait dépeint. C'était un homme qui avait plus d'âge que de vieillesse; voilà comment mes yeux en jugèrent , et la distinc* tion n'est pas inutile. Il me fit mille politesses , me promit une prompte décision, et remercia joliment le sort qui lui donnait occasion de m'obliger.

«Les jeunes gens seraient trop dangereux , si dans leurs procédés ils ressemblaient à ce bonhomme. Que deviendrions -nous, si leurs manières étaient aussi charmantes que leur jeunesse? En vérité, nous n'aurions pas assez de notre vertu contre eux ^ mais ils sont impertinens , cela nous dégoûte d'eux , et franchement nous nous sauvons mieux avec ce dégoûtlà qu'avec de la vertu. Il nous est plus aisé d'elre sages , quand nous ne sommes plus tentées d'être folles.

a Huit jours après ma visite chez ce vieillard, nous fûmes avertis qu'il avait réglé notre affaire plus favorablement que nous ne l'avions demandé. En effet , je crois qu'il nous accorda par galanterie ce que nous aurions eu de la peine à obtenir de la justice. Il faut l'avouer, les hommes galans, en pareil cas, et quand une jolie femme leur parle , sont sujets à s'exagérer la valeur de ses raisons. C'est un défaut sans doute ; mais je l'aimerais encore mieux que celui de quelques hommes austères que j'ai connus. Afin de n'être point surpris par une femme aimable, ils commencent par trouver toutes ses raisons mauvaises ; tant ils craignent de les trouver trop bonnes. Ce qu'il y a de vrai , c est qu'il est bien difficile d'être juste, quand on est si

austère; et pour moi, je crois qu on est dëjà surpris, quand on craint tant de Tétre. Je souhaite que mes avis engagent à quelques réflexions les personnes du caractère que je signale ici. Je n'écris l'histoire de ma vie que dans Tespérance qu'elle pourra servir à Tinstniction des autres.

« Revenons à moi. Je recevais tous les jours tant de preuves que j'étais aimable, et ces preuves-là me faisaient tant de plaisir, que je n'oubliais rien pour en recevoir toujours de nouvelles. Quand je dis que je n^oubliais rien , quelque forte que soit cette expression , elle ne signifie rien en comparaison de ce que je veux dire. Mais comment faire? nous avons tant de faiblesses qu'on ne peut exprimer, qui n'ont point encore de nom dans la langue, et qui peut-être n'en auront jamais; le tout en conséquence de l'envie que nous avons de plaire aux hommes ! Nous avons gâté leur goût , et nous ne sommes plus capables de les piquer, à moins de donner à nos agrémens naturels un certain assaisonnement, dont nous ne saurions toutefois nous parer qu'aux dépens de la pudeur, la plus aimable pourtant de nos grâces! De cette manière, il arrive qu'aujourd'hui ce n'est pas assez d'être née belle ou jolie; cela ne vous seil de rien, et vous n'avez que des yeux insipides, si vous ne les animez d'un certain air de corruption ; mais cet air que vous êtes obligée d'y mettre , il vous est diflicile de l'attraper, si vous n'avez vous-même les sentimens un peu libertins. Vous ne devez rien outrer pourtanr ; car vous vous déshonoreriez, si vous ne vous arrêtiez

pas au point requis. AlaTëritëtOnl'a ponsiénloin, qu'il faudrait être tneo miladroite ou luen effronté pour le dépasser.

■ Pour moi, j'eus d'abord de la peine ^ me jeter dans cet excès de coquetterie. La mienne était encore timide; mais petit à petit elle s'enhardissait. Cn degré d'immodestie , qoe je me permettais le matin , m'effrayait ; je le soutenais en femme embarrassée ; mais je m'y accoatamais dans la journée. À la fin , je riais de moi, comme j'aurais ri d'une proviociale; et le soir n'était pas venu, que je méditais pour le lendemain une liberté de plus.

« Cependant il me restait encore de légers scnipnles qui me retardaient, quand le hasard me lia avec une demi-^ouxaine de femmes plus courageuses que moi , et dont le commerce acheva de me défaire de ce peu de retenue poltronne qui me restait. D'ailleurs mes années commençaient à m'inquiéter ; leur course me semblait plus rapide qu'à l'ordinaire. J'étais jeune encore ; mais je ne me voyais pas loin de ce terme où la jeunesse d'une femme devient équivoque, où l'on ne sait plus quel âge elle a, et je croyais qu'avec une figure galante j'en paraîtrais plus long-temps jeune. Mais que de fatigues pour l'avoir cette figure galante , aussi bien que pour la varier! Comment se coifferat-on? quel habit mettra-t-on? quels rubans? de quelle couleur seront-ils? celle-ci est plus douce, celle-là plus vive. Comment se déterminer ? Un air de douceur est bien touchant, un air de vivacité bien frappant. Où prendre du conseil pour un choix qui

va décider de notre gloire de toute une journée? Choisir Fair doux , c'est peut-être manquer son coup ; prendre Fair vif, c'est peut - être se rendre les yeux trop rudes. Il s'agit de consulter son miroir. Si jamais l'âme a porté des jugemens d'une justesse admirable, si jamais ses attentions sur quelque chose, ses examens, ses discussions, furent des prodiges de force, de goût, d'exactitude et de finesse, n'allez pas la croire capable de ces prodiges si étonnans, ailleurs que dans une femme qui est à sa toilette. Et voyez après combien cette âme est petite de n'être jamais si judicieuse, et de n'y regarder jamais de si près, que dans une occasion de si peu d'importance!

« Je ne dirai rien des habits, ni de l'embarras que j'avais à savoir quelquefois si je me parerais beaucoup ou guère. Cominen de fois suis-je sortie de chez moi dans un ajustement que je me repentais d'avoir pris ! Et quand je voyais venir des hommes de loin, dans une promenade , avec quelle inquiétude n'attendais-je pas qu'ils me regardassent préférablement à celles avec qui j'étais ! En tenant alors ma meilleure amie sous le bras, mon amitié pour elle allait et venait, suivant qu'on était plus ou moins curieux d'elle ou de moi. Et ne vous imaginez pas, lorsqu'il passait une belle femme, que je la regardasse. Moi! j'avais trop de peur de la trouver belle, et qu'elle ne le remarquât.

« C'était ainsi que je vivais , quand un homme veuf, qui s'était rendu mon amant, et qui avait nue fille de dix-sept à dix-huit ans , rompit le commerce que nous 9. 12

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avions eusemble cette jeune personne et moi, et loi défendit à mou insu de me voir. Il l'envoya d'abord à la campagne chez une de ses parentes, afin de m'accoutumer d'une façon plos bounéle à la perdre de vue-, mais elle revint, et depuis son retoar, je i^e la vis pas deux fois en un mms. J'en étais étonnée , et j'attribuais cela à un deces caprices qui prennent souvent aux femmes } son père même en levait les épaules avec moi, et traitait son humeur de volage ; mais la fdle m'aimait, et comme elle obéissait à contrecoeur, elle confia à une femme les véritables raisons de son procédé k mon égard. Cette femme ne put se coucher avant d'être venue en secret me faire cette confidence i et voilà comme nous sommes faites, cela est dans l'ordre; quand nous trouvons occasion de mortifier notre prochain , et que la maligailé naturelle qui nous y porte peut se déguiser sous un air de bienveillance , oh [ elle est bien charmée '.

« J'appris donc pourquoi cette fille ne me voyait plus, et je l'appris au moment où je venais de quitter son père , qui ne m'avait jamais paru plus tendre que ce jour même. Je rougis au rapport qu'on me fit, et je ne me ressouviens point d'avoir jamais reçu de leçon d'bonneurplus vive i car je me doutai tout d'un coup des motifs qu'avait eus le père, pour faire à sa fille une pareille défense. Je compris l'alTront qui m'en revenait , et je fus honteuse de le mériter. J'étais si outrée

■ OA .' elle eu bien cAnmufe. Témoin U finauie icàQa d'Arsinoé tt cl« domine «lant te MUanArope.

que je fus m'enfermer sur-le-champ pour lui écrire \ je pe le mënageai point dans ma lettre , et je la finis en lui défendant à mon tour, d'une façon terrible, de revenir jamais chez moi. On me dit que la lecture de ma lettre Tavait fait rire. Il y répondit aussitôt, et voici à peu près quelle était sa réponse.

« Il est vrai que j'ai défendu à ma fille de vous voir. a Eh bien ! en vérité , cela vaut- il la peine que nous ce nous brouillions ensemble, ma charmante? En contt science, mon intention a été pardonnable^ j'avoue <c que je ne vous Tai pas communiquée , parce que « j'ai regardé cela comme un petit arrangement dote mestique, dont il n'était pas besoin de vous étourdi dir, ma reine. Écoulez - moi, sans vous fâcher. Je tt veux marier ma fille*, cela est juste. Or, ma fille, en « vous voyant si aimable, voudrait le devenir autant fc que vous l'êtes*, et moi, j'ai cru bonnement qu'il K ne lui appartenait pas encore de se donner tant de a grâces, et qu'elles pourraient nuire à mon projet « de.lui trouver un époux. Dès qu'elle sera mariée, je 4i VOUS la rends '^ êtes- vous contentç? Bonsoir-, plus « de vivacités, ma déesse. J'aurais grande envie d'aller a me jeter à vos genoux , pour vous demander pardon « d'une faute malheureusement nécessaire *, ce sera tt quand il vous plaira ^ j'attendrai patiemment, sans n murmurer, comme on attend les faveurs des dieux, tt Entre nous , pourtant , je me veux mal d'être le père « d'une petite friponne pour laquelle vous m'avez " tt tant querellé. Je vous dirai que cette étourdie ne tt veut plus être qu'en corset , pour ne vous avoir ja-*

i8o LE^feetATSUR

u mais vue aati-mmit. RegirfOii JB'yUm ipàel c'eat

« bienàelleàiairelaicoqBeilie^ auièîliriftM-TènK

« pas de moaseatinKBtP'fe'mri8,'etc. » '

K Je déchirai oeUblettHf«ttiiâkmorceiitX}ni:^, comme on voit, je-l'ai ipivdée long-temps 'dant mu mémoire; et, saas «pw je n'ea tpetçvme ixop^ ee fut là le premier acciâeBt qinUmifëra flu coquetterie. ¥. £nvoiciunseèoiidqai«DtaBMlemâiiieefiet.Je fos un jour témmn de -la bnuqoelFie d'un cttdier aVec une de mes amia. Tanû réaianpi^ depuis qndqne temps qu'ils se TOjaaeat toat'jdeôc dHrâ«z ben orîl. Je n'ai jamais su le styeCÏBto la^eïcUe où je les stî^ pris ; mais cecavalier perdit avec elle le respect d'une façon si hardie, quoique pourtant peu grossière , il me parut abuser si insolemment des raisons qu'elle pouvait avoir de le ménager-, son ressentiment à elle me parut si timide, je lui vis une colère si humble, si gênée, que la pauvre dame me fit vraiment pitié. Et en eflèt, une femme ne peut guère essuyer d'épreuve plus dure; et moi qui en fus témoin , si j'avais une fille qui eût de l'esprit, je croirais l'élever mieux en lui faisant voir une pareille chose, qu'en lui montrant mille exemples de vertu. La vertuest belle,àla vérité; mais le vice, par de certains côtés, a encore plus de laideur qu'elle n'a de charmes. Oui , il fait plus d'horreur qu'elle ne fait de plaisir, quoiqu'elle en fasse infiniment. Je dis le vice j car la simple galanterie en est un*, c'est un désordre dans l'esprit dont le cœur a bientôt sa part-, et, quoique ce désordre ait des douceurs , il n'y a point de femmes qu'elles

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tentassent, si elles en connaissaient bien ramertume.

tt. L'aventure de mon amie me rendit les hommes moins considérables^ je devins moins avide de leur plaire. Ma jeunesse continuait à se passer^ ce qui m'en restait, je le perdais auprès d'une jeune femme. Je le sentais bien ^ car, quoi qu'on dise de notre amour-propre, il nous éclaire à merveille sur nos désavantages quand ils sont de cette espèce , et s'il nous dupe alors, c'est en nous persuadant que nous pouvons dérober ces désavantages aux yeux des autres. Pour moi , je croyais y parvenir en folâtrant plus que de coutume pour contrefaire la jeune. Je dois le dire en passant, une de nos folies encore est de penser à certain âge que des airs étourdis nous rajeunissent. Hélas ! nous n'acquérons par là qu'un défaut de plus, celui d'être de mauvais singes. Ou a beau s'évertuer^ quelque feu qu'on ait à l'âge où j'étais alors , en eût- on à soi seule plus que toute la jeunesse d'une ville, jamais ce feu-là ne ressemble au feu qu'on a à vingt ans. Il peut bien être plus fou , mais il ne sera jamais aussi jeune *, il y a toujours quelque chose qui le caractérise , et qui le différencie. Les femmes ne croient point cela , et ne le croiront jamais, qu'après avoir, comme moi, donné la comédie.

(c A cette même époque de ma vie, la femme de chambre d'une dame avec qui j'étais étroitement liée, la vola en prenant congé d'elle, et lui emporta, dans une petite cassette, une somme d'argent assez considérable, qui provenait de ses épargnes, ou du gain du jeu. Cette dame n'osa publier ce vol , pour des rai-

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sons que je ne savais pas encore tout entières , mais que j'appris dans la suite. Elle vint me prier de parler k celte malheureuse^ et de Tintimider le plus que je pourrais. J'allai donc trouver cette femme de chambre, qui ne se cachait pas» et je loi représentai lè péril et la honte d'une pareille action. Madame est ttne ingrate, me rëpoDdîtdUe en secouant k tête, et d'un ton fermer die avait promis de récompenser mes sei^ vices mieux qn-elle n*a fint , ei ce que je lui ai pris m'ëtait bien dû; ainsi il n*j a rien à <Kre. An reste» je ne la crains point ; j'ai dans mes mains nne douzaine de lettres que M. *** Ini a écrites, et qui l'empêcheront d'être mëdiante. Quant à la honte de Faction dont vous me parlez , s'il était vrai que je lui eusse pris plus qu'elle ne me doit , ce qui n'est pas , et ce dont je ne suis pas capable, pardi ! je ne suis pas obligée dé rougir plus qu elle. Au bout du compte, chacun a ses défauts ; celui de madame est d'aimer l'amour, et le mien est d'aimer l'argent, surtout quand il m'appartient^ voilà tout ce que j'ai à vous répondre, à vous, madame, que j'honore beaucoup. Cela dit, elle fit une grande révérence, et se retira fièrement. Pour moi, j'allai rejoindre mon amie, à qui j'adoucis un peu la réponse de cette créature-, mais je lui conseillai en même temps avec amitié de laisser là son argent. Elle me quitta toute confuse , non sans verser quelques larmes, que l'intérêt ne fit pas couler; elles eurent un motif plus raisonnable, je le compris à la manière dont elle se comporta de-^ puis. »

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n me reste encore sur cette histoire de quoi remplir une Feuille , et je continuerai , suivant ce que j*en entendrai dire«

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